et de quelques poissons qu'ils avaient pêchés. Pendant que les deux
Anglais oubliaient leur infortune pour manger avec assez d'appétit, il
leur vint un messager du seigneur Lionel Consalvo, gouverneur de
l'île, qui s'excusait de n'être pas venu lui-même, parce qu'il était
tourmenté d'un rhume. Il envoyait à Roberts quelques courges et trois
ou quatre pommes-de-terre, en lui faisant espérer pour le jour suivant
une pièce de chevreau sauvage. Au même moment il parut un autre
messager de la part du prêtre de l'île: loin d'apporter quelques
provisions aux deux Anglais, il était chargé par son maître de leur
demander s'ils n'avaient pas sauvé quelques restes de farine. Après
cette question, il ajouta, comme de lui-même, que, s'il leur restait
de l'_aqua ardente_, ils feraient beaucoup de plaisir au prêtre de lui
en envoyer. Roberts lui montra les restes de son naufrage, qui
consistaient dans quelques planches et les deux pots de fer. À la vue
des deux pots, le messager releva beaucoup le pouvoir de son maître,
qui le rendait plus capable d'être utile aux étrangers que le
gouverneur même; et pour conclusion, il déclara aux Anglais qu'ils lui
feraient plaisir de lui envoyer un des deux pots. D'autres Nègres
vinrent successivement, et parmi eux Domingo Gomerès, fils d'Antoine
Gomerès, qui avait été gouverneur de l'île avant Lionel Consalvo.
Roberts prit une juste opinion de Consalvo en ne voyant qu'un Nègre
dans Gomerès. Les Portugais dédaignent de venir commander
personnellement dans une île si pauvre, et laissent volontiers prendre
aux Nègres leurs noms et leurs titres. Gomerès présenta au capitaine
anglais quelques courges, une papaye et des bananes, avec un gâteau
composé de bananes et de maïs. Roberts lui ayant demandé ce qu'il
exigeait de sa reconnaissance pour tant de faveurs, il répondit qu'il
serait fort satisfait de son amitié, et que tous les autres habitans
n'avaient pas d'autre prétention, à la réserve du prêtre, qui ne
cesserait pas, suivant sa coutume, de lui faire beaucoup de demandes;
mais qu'ils le prévenaient là-dessus, afin qu'il ne se laissât pas
tromper. Roberts lui dit qu'à son retour en Angleterre, il ne
manquerait pas de se louer beaucoup de la générosité des Nègres, pour
engager ses compatriotes à venir souvent dans leur île. Gomerès
répondit que malheureusement l'île ne produisait rien d'avantageux au
commerce; que son père et d'autres Nègres fort anciens se souvenaient
d'y avoir vu des étrangers qui leur avaient dit qu'elle était fort
pauvre, et que non-seulement ses habitans étaient fort misérables,
mais que leur misère était la raison qui empêchait les vaisseaux de
les visiter.
Pendant cet entretien, Roberts observa un Nègre qui paraissait prêter
l'oreille avec une attention extraordinaire; et, jetant les yeux plus
particulièrement sur lui, il crut remarquer qu'il ne ressemblait pas
aux Nègres de Guinée, mais qu'il était basané comme les Arabes des
parties méridionales de Barbarie, et qu'il avait les cheveux droits
et bruns, quoique assez courts. Tandis qu'il le considérait, il fut
extrêmement surpris de lui entendre dire en anglais que l'île
produisait quantité de richesses qui n'étaient pas connues des
Portugais, et dont les insulaires ignoraient l'usage; telles que de
l'or, de l'ambre gris, de la cire et divers bois de teinture. En
s'expliquant davantage, Roberts apprit avec une joie égale à son
étonnement que cet étranger était Anglais, né à Carléon, sur la
rivière d'Usk, dans le pays de Galles; que son nom était Charles
Franklin, et qu'il était fils d'un juge de paix. Il avait commandé
plusieurs bâtimens de Bristol. Dans un voyage aux Indes occidentales,
il avait été pris par le pirate Barthélemi, et conduit sur la côte de
Guinée, d'où il avait trouvé le moyen de s'échapper. Il s'était
réfugié à Sierra-Leone, chez un prince nègre nommé Thomé. Barthélemi
avait employé les menaces pour l'arracher de cet asile; mais le prince
Thomé, fidèle à ses promesses, lui avait fait une réponse fière et
méprisante, qui avait obligé le pirate à se retirer. Après son départ,
le capitaine Plunket, chef du comptoir anglais de Sierra-Leone, ayant
entendu parler de Franklin, et le prenant pour quelque scélérat de la
troupe du pirate, l'avait fait demander au prince Thomé, dans la seule
vue de le condamner au supplice suivant la rigueur des lois anglaises.
Le prince nègre en avait averti Franklin, sans lui cacher qu'il était
embarrassé par la crainte de déplaire aux Anglais. Franklin,
comprenant qu'il lui serait difficile de prouver son innocence,
l'avait conjuré d'attendre l'arrivée de quelque vaisseau de Bristol
dont il connût le capitaine. Son malheur avait touché si vivement le
prince, qu'il avait obtenu le renouvellement de sa protection avec un
redoutable serment. Cependant Plunket ne se relâchant pas dans ses
instances, il avait souhaité, pour l'intérêt de la paix, d'être envoyé
plus loin dans les terres, et le prince ne lui avait pas refusé cette
faveur. Outre le motif de la sûreté, il avait appris qu'on trouvait
beaucoup d'or dans l'intérieur du pays, surtout entre 12 et 13 degrés
de latitude, tant du nord que du sud, et peut-être jusqu'à l'extrémité
méridionale de cette vaste région. Le prince Thomé l'envoya au roi de
Bembolou, accompagné de quatre gardes et d'un bâton d'état, qui lui
tenait lieu d'une lettre de créance. Son voyage avait duré sept jours,
et, sur le calcul de sa marche, il croyait avoir fait environ cent
milles. Il avait passé dans sa route par plusieurs villes, où il avait
été fort bien reçu. Pendant les quatre premiers jours, il n'avait fait
aucune remarque importante; mais il avait ensuite observé que l'or
était fort commun parmi les habitans. L'attention que ses gardes
avaient continuellement sur lui l'avait empêché de prendre des
informations. Il apprit d'eux-mêmes qu'ils avaient ordre de lui ôter
toutes les occasions d'acquérir trop de lumières, et de le conduire
par les routes les plus désertes, mais surtout de ne pas lui laisser
la liberté d'écrire. Le prince Thomé avait eu soin de lui prendre tous
ses papiers, sous prétexte de les conserver jusqu'à son retour; mais
les Nègres étant persuadés que les blancs sont autant de fittazars ou
de sorciers, s'imaginent que le diable ou quelque génie est toujours
prêt à leur fournir les commodités dont ils ont besoin. Enfin il était
arrivé à la cour du roi de Bembolou, où la vue du bâton d'état l'avait
fait recevoir avec beaucoup de civilité et d'affection. Il y avait
fait l'admiration du roi et de tout son peuple, qui n'avaient jamais
vu d'Européens dans leur ville.
Roberts ayant remarqué pendant le discours de Franklin que les Nègres
qui étaient autour de lui l'écoutaient fort attentivement, leur
demanda s'ils avaient compris quelque chose à son récit: ils lui
dirent que non; mais qu'ils admiraient que le seigneur Carolo (ils
donnaient ce nom à Franklin) eût trouvé le moyen de lui parler dans
une langue qu'ils n'entendaient pas. Franklin leur apprit alors qu'il
était du même pays que Roberts. Une nouvelle si surprenante fut
répandue aussitôt dans toute l'assemblée. Ils venaient tous prier
Roberts de la confirmer de sa propre bouche, parce qu'ils ont pour
principe de ne pas s'en rapporter au témoignage d'autrui, lorsqu'ils
peuvent employer celui de leurs propres sens.
L'impatience de Roberts était de voir leur ville. Franklin lui en
avait représenté le chemin comme inaccessible par la multitude de
rochers escarpés et pointus qu'il fallait traverser. Les Nègres,
qu'il interrogea aussi, confirmèrent la même chose, et lui firent une
description extravagante de leur île. Cependant, comme le gouverneur
et le prêtre l'avaient fait inviter à les aller voir chez eux, il
résolut de surmonter toutes les difficultés, d'autant plus que dans le
lieu où il était il se voyait exposé matin et soir à périr par la
chute des pierres qui roulaient du sommet de la montagne. Les Nègres
lui dirent que ces mouvemens venaient des chèvres sauvages qui se
retiraient le soir sous les rocs. En effet, l'auteur observe que l'île
entière n'est qu'un composé de montagnes qui s'élèvent en monceau, et
que, le sommet de l'une étant comme le pied de l'autre, elles forment
ensemble une espèce de dôme. Lorsqu'il se fut déterminé à partir,
Domingo voulut lui servir de guide, avec la précaution de le lier
derrière lui pour le soutenir dans sa marche. La première partie du
chemin se fit assez facilement, et l'on s'arrêta pour prendre quelques
momens de repos. Mais, en avançant plus loin, Roberts s'aperçut
bientôt qu'il lui serait fort difficile de continuer. Quelques Nègres
s'écartant pour chercher une meilleure route, firent tomber une grosse
pièce de roc, qui mit en danger tous ceux qui les suivaient. Domingo
déclara qu'il n'exposerait pas le capitaine anglais pendant le jour,
parce que l'ardeur du soleil rendait les rocs moins capables de
consistance, et les pierres plus faciles à se détacher, au lieu que
l'humidité de la nuit formait une espèce de ciment qui les arrêtait.
Sur ce raisonnement, dont Roberts ajoute qu'il reconnut la vérité par
son expérience, on ne pensa qu'à retourner au lieu d'où l'on était
parti. Domingo proposa de faire venir une barque pour gagner la ville
par la voie de la mer. Quoique ce dessein demandât plusieurs jours,
Roberts se vit forcé d'y consentir par les premières atteintes d'une
fièvre violente. Tant de chagrins et de fatigues, joints à l'ardeur
excessive du soleil qu'il fallait essuyer continuellement, avaient
épuisé ses forces. Il tomba dans une maladie si dangereuse, que
pendant plus de six semaines son matelot et Franklin désespérèrent de
sa vie. Les Nègres lui rendirent plus de services et de soins qu'il
n'aurait pu s'en promettre dans la région la plus polie de l'Europe et
la plus affectionnée aux Anglais. Enfin, lorsqu'il fut en état
d'entrer dans la barque, les Nègres, qui se chargèrent de le conduire
avec Domingo, prirent au sud-ouest, et trouvèrent toujours la mer fort
calme; au lieu que de l'autre côté le vent ne cesse pas de se faire
sentir, surtout à mesure que le soleil s'approche du méridien. On
arriva le soir à Furno, où Roberts trouva un cheval du gouverneur, sur
lequel il monta pour se rendre à sa maison. Ce n'était proprement
qu'une cabane. Il y fut reçu fort civilement; mais ayant promis à
Domingo de loger chez lui, il se rendit ensuite chez le signor
Antonio, père de ce Nègre. On y avait déjà pris soin de lui préparer
un lit, secours précieux, si l'on considère le pays et les habitans.
Il était composé de quatre pieux enfoncés dans la terre à de justes
distances, et de quatre pièces de bois informes qui les joignaient
ensemble, sans autre lien que des cordes de bananier. Le fond était
rempli d'une paillasse de cannes, sur laquelle on avait mis une grande
quantité de feuilles sèches de bananier couvertes d'une natte, et pour
draps, deux pièces d'une étoffe blanche de coton. La courte-pointe
était aussi de coton à raies bleues et blanches.
Roberts passa deux mois dans la maison du seigneur Antonio Gomerès
sans pouvoir se rétablir; mais ayant commencé à reprendre ses forces,
il se fit un amusement de la pêche. Il employait souvent trois ou
quatre jours entiers à cet exercice. Les Nègres portaient le bois dont
ils avaient besoin pour allumer du feu et faire cuire le poisson. Ils
trouvaient du sel sur les rocs, où la chaleur du soleil le formait
naturellement de l'eau de la mer.
Dans la familiarité où Roberts vivait avec les Nègres, il s'informa
quels vaisseaux ils avaient vus dans leur île depuis quelques années.
Il n'en était arrivé que deux dans l'espace de sept ans: l'un
d'Angleterre, qui avait acheté des porcs; l'autre portugais, qui,
transportant des esclaves de Saint-Nicolas au Brésil, avait relâché à
Saint-Jean pour faire de l'eau, mais s'était vu enlever de dessus ses
ancres par une violente tempête. L'intention de Roberts était de
passer dans l'île Saint-Philippe, où il savait que les vaisseaux
abordaient plus souvent. Après de longues réflexions, il prit le
parti de rassembler tous les débris de sa felouque, et d'en composer
une barque avec le secours des Nègres. Il lui donna vingt-cinq pieds
de long sur dix de largeur, et quatre pieds dix pouces de profondeur.
Il la calfata de coton et de mousse avec un enduit de suif mêlé de
fiente d'âne. Cette composition acquit tant de dureté en séchant au
soleil, que non-seulement la chaleur n'était pas capable de la fondre,
mais que l'eau de la mer ne pouvait l'endommager. La fiente d'âne la
défendait contre les poissons, qui auraient mangé le suif, sans ce
mélange. D'ailleurs Roberts n'aurait pu se procurer assez de suif pour
fournir à tout l'ouvrage; car il observe que quarante chèvres ne lui
en donnaient pas plus de cinq livres, et qu'une vache grasse n'en
rendait pas davantage.
Lorsqu'il crut avoir mis sa barque en état de supporter la mer, il
obtint des Nègres une ancre qu'ils avaient pêchée après le départ du
vaisseau portugais dont on a raconté l'accident. Il s'approcha ainsi
de Furno, d'où il se rendit à la ville pour y faire ses adieux: mais
il fut fort surpris que Franklin, après lui avoir promis constamment
de s'embarquer avec lui, eût changé tout d'un coup de résolution. Il
affecta de paraître satisfait de ses raisons; et, sans autre compagnie
que son matelot et six Nègres qui s'étaient offerts à le suivre, il
partit deux heures avant le jour avec la marée du matin.
Après avoir erré quelque temps, il fut encore obligé de retourner à
Saint-Jean, et de s'y arrêter deux mois pour réparer sa barque. Mais
enfin il gagna San-Iago, la principale des îles du cap Vert, où vint
aborder un vaisseau de Bristol, commandé par un de ses amis, qui le
ramena dans sa patrie.
Quoique nous nous soyons peut-être un peu étendu sur les aventures de
Roberts, nous croyons que le lecteur judicieux ne nous en fera pas de
reproche. Il a dû y retrouver à tout moment des objets d'intérêt et
d'instruction. Quel contraste plus frappant que celui de la férocité
des corsaires anglais et de la bonté des Nègres de Saint-Jean! D'un
côté, quel horrible abus de tous les arts, de toutes les lumières, que
l'homme policé acquiert dans la constitution sociale! et de l'autre,
quel exemple de toutes les vertus qui tiennent au sentiment de la
pitié dans l'homme sauvage, qu'ailleurs nous trouverons souvent aussi
méchant dans sa grossièreté que nous le sommes avec nos connaissances!
Peut-être les Nègres de Saint-Jean n'avaient-ils conservé cette bonté
naturelle que par une suite de l'extrême pauvreté de leur demeure.
Jetés sur des rochers au milieu des écueils qui éloignent les
vaisseaux de ces parages dangereux, ils n'avaient point été corrompus
par l'avarice et la fausseté qui naissent de l'esprit de commerce; et
les prêtres, qui, pour régner mieux sur toutes ces nations grossières,
obscurcissent leur intelligence par la superstition, qui les rend à la
fois dociles et féroces, n'avaient pas eu d'intérêt à aveugler cette
horde indigente à qui l'on ne pouvait rien prendre. Ainsi relégués au
milieu de leurs rochers inabordables, ces Nègres se croyaient heureux
de voir d'autres hommes assez malheureux par le sort pour avoir besoin
d'eux. Ils reconnaissaient encore la supériorité de ces Européens, qui
pourtant leur était devenue inutile; et les Européens, portés à la
nage par les Nègres qui plongeaient au milieu des rochers, pouvaient
reconnaître à leur tour une autre espèce de supériorité que l'homme
porte partout avec lui. Quelle multiplicité d'ailleurs, quelle variété
d'incidens dans la situation de Roberts abandonné dans sa felouque aux
mers et à la fortune, et flottant sans cesse entre la mort et la vie!
Combien de fois l'espérance vient remplacer le danger! et combien de
fois le danger fait disparaître l'espérance! On a remarqué que les
marins ne pouvaient pas souffrir long-temps le séjour de la terre.
N'est-ce pas parce que leur âme, accoutumée aux fortes secousses,
trouve insipide et monotone un genre de vie qui n'offre ni grands
périls ni grandes joies? Tous les intérêts paraissent petits à des
hommes qui ont si souvent calculé de combien de minutes ils étaient
éloignés de la mort; et qu'est-ce que les chagrins frivoles et
factices, les craintes pusillanimes qui agitent les sociétés, aux yeux
de celui qui a éprouvé tant de fois que l'homme peut en un moment se
trouver seul et sans secours au milieu de la nature qui lui échappe ou
qui s'arme contre lui?
Les Portugais, en découvrant ces îles, leur donnèrent le nom de _las
ilhas de Cabo-Verde_. Le cap tire le sien de la verdure perpétuelle
dont il est couvert; et les îles, du cap vis-à-vis duquel elles sont
situées. Cependant elles sont nommées aussi par les Portugais _las
ilhas Verdes_, soit par simple contraction, soit par allusion à
l'herbe verte, qu'ils nomment _sargosso_, dont toutes ces îles sont
environnées. Elle a beaucoup de ressemblance avec le cresson d'eau, et
son fruit ressemble à la groseille. La mer en est couverte depuis le
20e. degré jusqu'au 24e. Dans quantité d'endroits, elle est si
épaisse, qu'elle présente comme un grand nombre d'îles flottantes, qui
sont capables d'arrêter les vaisseaux lorsque le vent n'est point
assez fort pour leur faire surmonter cet obstacle, sans qu'on puisse
s'imaginer ce qui produit cette verdure dans une partie de l'Océan qui
est à plus de cent cinquante lieues des côtes de l'Afrique, et qui n'a
pas de fond. Les Hollandais appellent les îles du cap Vert îles de
Sel, parce qu'il s'y en trouve beaucoup.
On en compte dix: Sal, Bona-Vista, Mayo, San-Iago, Fuégo ou
Saint-Philippe, Brava ou Saint-Jean, Saint-Nicolas, Sainte-Lucie,
Saint-Vincent, et Saint-Antoine. D'autres en comptent douze, et
quelques-uns quatorze; mais ils donnent mal à propos le nom d'îles à
quatre rocs, dont les deux premiers, qu'on a nommés Ghuny et Carnera,
sont au nord de Brava; et les deux autres, nommés Chaor et Bracna, à
l'ouest de Saint-Nicolas.
Les îles du cap Vert prennent un peu plus de trois degrés du sud au
nord, avec la même étendue de l'est à l'ouest; c'est-à-dire qu'elles
sont entre 14 degrés 55 minutes, et 17 degrés 45 minutes de latitude.
De même leur longitude de Ferro est entre 4 et 7 degrés. Sal,
Bona-Vista et Mayo sont le plus à l'est dans la direction du nord au
sud; San-Iago, Fuégo et Brava, le plus au sud dans la direction de
l'est à l'ouest. Saint-Nicolas, Sainte-Lucie, Saint-Vincent et
Saint-Antoine, le plus au nord-ouest, et sur une même ligne du sud-est
au nord-ouest. Owington dit qu'elles s'étendent dans la forme d'un
croissant dont le côté convexe est tourné vers le continent d'Afrique.
Beckman observe qu'elles présentent une perspective fort agréable à
ceux qui les traversent à la voile. Mayo, qui est la plus proche du
cap Vert, en est éloignée d'environ quatre-vingt-treize lieues ouest
quart nord. La situation de ces îles est très-favorable pour le
rafraîchissement des vaisseaux qui font le voyage de Guinée ou des
Indes orientales.
Tout le monde convient que l'air des îles du cap Vert est d'une
chaleur extrême et très-malsain. Sir Richard Hawkins prétend que le
climat est un des plus pernicieux à la santé des hommes qui soit connu
dans l'univers. Il y avait abordé deux fois, avec le chagrin d'y
perdre la moitié de ses gens par des fièvres malignes et par la
dysenterie. Comme il y pleut rarement, la terre y est si brûlante,
qu'on n'y saurait poser le pied dans les lieux où le soleil fait
tomber ses rayons. Le vent du nord-est, qui s'y élève un peu avant
quatre heures après midi, apporte ensuite une fraîcheur soudaine dont
les effets sont souvent mortels. Aussi les habitans ont-ils la
précaution de se couvrir la tête d'un bonnet qui leur descend
jusqu'aux épaules, et le corps d'une robe fourrée, ou doublée de
coton. Hawkins observe encore que dans ce climat, comme aux côtes de
Guinée et dans tous les pays chauds, la lune a beaucoup d'influence
sur le corps humain, et qu'il est par conséquent fort dangereux d'y
passer la nuit à l'air.
Beckman remarque que dans la plupart des îles du cap Vert le terroir
est pierreux et stérile, et surtout dans celles de Sal, de Bona-Vista
et de Mayo. Sal et Mayo ont un grand nombre de chevaux sauvages. Outre
les chevaux, Mayo a quantité de chèvres, et du sel en si grande
abondance, qu'on en pourrait charger, dit-on, plus de deux mille
vaisseaux. Les autres îles sont beaucoup plus fertiles, et produisent
du riz, du maïs, des bananes, des limons, des citrons, des oranges,
des grenades, des cocos, des figues et des melons. On y trouve aussi
du coton et des cannes à sucre. Les chèvres y donnent généralement
trois ou quatre chevreaux d'une portée, et souvent trois fois dans une
année. Les vignes y rapportent aussi deux fois.
La richesse des habitans consiste dans leurs peaux de chèvres, et dans
le sel de Bona-Vista, de Mayo et de San-Iago. Barbot rapporte qu'ils
préparent parfaitement leurs peaux à la manière du Levant; et Beckman
assure qu'il n'y en a pas de meilleures au monde dans la même espèce.
On y prend un si grand nombre de tortues, que plusieurs vaisseaux
viennent s'en charger tous les ans, et les salent pour les transporter
aux colonies de l'Amérique. Ces animaux prennent les temps de pluies
pour faire leurs oeufs dans le sable, et les laissent éclore au
soleil. C'est alors que les habitans leur donnent la chasse, sans
autre embarras que de les tourner sur le dos avec des pieux; car elles
sont si grosses, qu'on n'en aurait pas la force avec les mains. La
chair des tortues n'est pas moins en usage dans les colonies que la
morue dans tous les pays d'Europe.
Atkins observe que les Portugais établis aux îles du cap Vert
reçoivent indifféremment tous les vaisseaux qui s'y arrêtent, et leur
vendent à fort bon marché des rafraîchissemens et des provisions dont
San-Iago est la principale source. Barbot nous apprend que les
Français du Sénégal et de Gorée envoyaient prendre leurs provisions
dans cette île, lorsqu'ils ressentaient la disette dans cette partie
de la Nigritie, et qu'ils en tiraient des vivres pour des esclaves et
d'autres richesses. Vers l'an 1593, dans le temps que Hawkins était en
voyage, ils faisaient un commerce considérable à San-Iago, à Fuégo, à
Mayo, à Bona-Vista, à Sal et à Brava, où ils venaient continuellement
de Guinée et de Benin. Ils en tiraient des esclaves, du sucre, du
riz, des étoffes de coton, de l'ambre gris, de la civette, des dents
d'éléphans, du salpêtre, des pierres ponces, des éponges, et quelque
petite quantité d'or que les insulaires tiraient eux-mêmes du
continent.
Toutes les îles du cap Vert étaient presque inhabitées lorsqu'elles
furent découvertes par les Portugais. Les établissemens particuliers
s'étaient mal soutenus, parce qu'ayant manqué de vivres, la famine en
avait ruiné plusieurs. La pluie leur avait aussi manqué long-temps. À
peine se souvenait-on dans les îles de Bona-Vista, de Mayo, et
particulièrement dans l'île de Sal, d'en avoir vu depuis six ou sept
ans. Il n'en était tombé du moins que dans les montagnes, où les
habitans racontent que les nuées se rassemblent, et qu'étant beaucoup
plus pesantes, elles se fondent pour arroser inutilement les lieux
stériles et déserts. Les îles de Sal, de Bona-Vista et de Mayo, qui
sont fort plates, arrêtent d'autant moins les nuées qui sont
continuellement chassées par le vent; et c'est à cette raison qu'on
attribue la sécheresse qui règne dans ces trois îles.