Vers midi, ils firent à Roberts un dîner composé de courges bouillies

et de quelques poissons qu'ils avaient pêchés. Pendant que les deux

Anglais oubliaient leur infortune pour manger avec assez d'appétit, il

leur vint un messager du seigneur Lionel Consalvo, gouverneur de

l'île, qui s'excusait de n'être pas venu lui-même, parce qu'il était

tourmenté d'un rhume. Il envoyait à Roberts quelques courges et trois

ou quatre pommes-de-terre, en lui faisant espérer pour le jour suivant

une pièce de chevreau sauvage. Au même moment il parut un autre

messager de la part du prêtre de l'île: loin d'apporter quelques

provisions aux deux Anglais, il était chargé par son maître de leur

demander s'ils n'avaient pas sauvé quelques restes de farine. Après

cette question, il ajouta, comme de lui-même, que, s'il leur restait

de l'_aqua ardente_, ils feraient beaucoup de plaisir au prêtre de lui

en envoyer. Roberts lui montra les restes de son naufrage, qui

consistaient dans quelques planches et les deux pots de fer. À la vue

des deux pots, le messager releva beaucoup le pouvoir de son maître,

qui le rendait plus capable d'être utile aux étrangers que le

gouverneur même; et pour conclusion, il déclara aux Anglais qu'ils lui

feraient plaisir de lui envoyer un des deux pots. D'autres Nègres

vinrent successivement, et parmi eux Domingo Gomerès, fils d'Antoine

Gomerès, qui avait été gouverneur de l'île avant Lionel Consalvo.

Roberts prit une juste opinion de Consalvo en ne voyant qu'un Nègre

dans Gomerès. Les Portugais dédaignent de venir commander

personnellement dans une île si pauvre, et laissent volontiers prendre

aux Nègres leurs noms et leurs titres. Gomerès présenta au capitaine

anglais quelques courges, une papaye et des bananes, avec un gâteau

composé de bananes et de maïs. Roberts lui ayant demandé ce qu'il

exigeait de sa reconnaissance pour tant de faveurs, il répondit qu'il

serait fort satisfait de son amitié, et que tous les autres habitans

n'avaient pas d'autre prétention, à la réserve du prêtre, qui ne

cesserait pas, suivant sa coutume, de lui faire beaucoup de demandes;

mais qu'ils le prévenaient là-dessus, afin qu'il ne se laissât pas

tromper. Roberts lui dit qu'à son retour en Angleterre, il ne

manquerait pas de se louer beaucoup de la générosité des Nègres, pour

engager ses compatriotes à venir souvent dans leur île. Gomerès

répondit que malheureusement l'île ne produisait rien d'avantageux au

commerce; que son père et d'autres Nègres fort anciens se souvenaient

d'y avoir vu des étrangers qui leur avaient dit qu'elle était fort

pauvre, et que non-seulement ses habitans étaient fort misérables,

mais que leur misère était la raison qui empêchait les vaisseaux de

les visiter.

Pendant cet entretien, Roberts observa un Nègre qui paraissait prêter

l'oreille avec une attention extraordinaire; et, jetant les yeux plus

particulièrement sur lui, il crut remarquer qu'il ne ressemblait pas

aux Nègres de Guinée, mais qu'il était basané comme les Arabes des

parties méridionales de Barbarie, et qu'il avait les cheveux droits

et bruns, quoique assez courts. Tandis qu'il le considérait, il fut

extrêmement surpris de lui entendre dire en anglais que l'île

produisait quantité de richesses qui n'étaient pas connues des

Portugais, et dont les insulaires ignoraient l'usage; telles que de

l'or, de l'ambre gris, de la cire et divers bois de teinture. En

s'expliquant davantage, Roberts apprit avec une joie égale à son

étonnement que cet étranger était Anglais, né à Carléon, sur la

rivière d'Usk, dans le pays de Galles; que son nom était Charles

Franklin, et qu'il était fils d'un juge de paix. Il avait commandé

plusieurs bâtimens de Bristol. Dans un voyage aux Indes occidentales,

il avait été pris par le pirate Barthélemi, et conduit sur la côte de

Guinée, d'où il avait trouvé le moyen de s'échapper. Il s'était

réfugié à Sierra-Leone, chez un prince nègre nommé Thomé. Barthélemi

avait employé les menaces pour l'arracher de cet asile; mais le prince

Thomé, fidèle à ses promesses, lui avait fait une réponse fière et

méprisante, qui avait obligé le pirate à se retirer. Après son départ,

le capitaine Plunket, chef du comptoir anglais de Sierra-Leone, ayant

entendu parler de Franklin, et le prenant pour quelque scélérat de la

troupe du pirate, l'avait fait demander au prince Thomé, dans la seule

vue de le condamner au supplice suivant la rigueur des lois anglaises.

Le prince nègre en avait averti Franklin, sans lui cacher qu'il était

embarrassé par la crainte de déplaire aux Anglais. Franklin,

comprenant qu'il lui serait difficile de prouver son innocence,

l'avait conjuré d'attendre l'arrivée de quelque vaisseau de Bristol

dont il connût le capitaine. Son malheur avait touché si vivement le

prince, qu'il avait obtenu le renouvellement de sa protection avec un

redoutable serment. Cependant Plunket ne se relâchant pas dans ses

instances, il avait souhaité, pour l'intérêt de la paix, d'être envoyé

plus loin dans les terres, et le prince ne lui avait pas refusé cette

faveur. Outre le motif de la sûreté, il avait appris qu'on trouvait

beaucoup d'or dans l'intérieur du pays, surtout entre 12 et 13 degrés

de latitude, tant du nord que du sud, et peut-être jusqu'à l'extrémité

méridionale de cette vaste région. Le prince Thomé l'envoya au roi de

Bembolou, accompagné de quatre gardes et d'un bâton d'état, qui lui

tenait lieu d'une lettre de créance. Son voyage avait duré sept jours,

et, sur le calcul de sa marche, il croyait avoir fait environ cent

milles. Il avait passé dans sa route par plusieurs villes, où il avait

été fort bien reçu. Pendant les quatre premiers jours, il n'avait fait

aucune remarque importante; mais il avait ensuite observé que l'or

était fort commun parmi les habitans. L'attention que ses gardes

avaient continuellement sur lui l'avait empêché de prendre des

informations. Il apprit d'eux-mêmes qu'ils avaient ordre de lui ôter

toutes les occasions d'acquérir trop de lumières, et de le conduire

par les routes les plus désertes, mais surtout de ne pas lui laisser

la liberté d'écrire. Le prince Thomé avait eu soin de lui prendre tous

ses papiers, sous prétexte de les conserver jusqu'à son retour; mais

les Nègres étant persuadés que les blancs sont autant de fittazars ou

de sorciers, s'imaginent que le diable ou quelque génie est toujours

prêt à leur fournir les commodités dont ils ont besoin. Enfin il était

arrivé à la cour du roi de Bembolou, où la vue du bâton d'état l'avait

fait recevoir avec beaucoup de civilité et d'affection. Il y avait

fait l'admiration du roi et de tout son peuple, qui n'avaient jamais

vu d'Européens dans leur ville.

Roberts ayant remarqué pendant le discours de Franklin que les Nègres

qui étaient autour de lui l'écoutaient fort attentivement, leur

demanda s'ils avaient compris quelque chose à son récit: ils lui

dirent que non; mais qu'ils admiraient que le seigneur Carolo (ils

donnaient ce nom à Franklin) eût trouvé le moyen de lui parler dans

une langue qu'ils n'entendaient pas. Franklin leur apprit alors qu'il

était du même pays que Roberts. Une nouvelle si surprenante fut

répandue aussitôt dans toute l'assemblée. Ils venaient tous prier

Roberts de la confirmer de sa propre bouche, parce qu'ils ont pour

principe de ne pas s'en rapporter au témoignage d'autrui, lorsqu'ils

peuvent employer celui de leurs propres sens.

L'impatience de Roberts était de voir leur ville. Franklin lui en

avait représenté le chemin comme inaccessible par la multitude de

rochers escarpés et pointus qu'il fallait traverser. Les Nègres,

qu'il interrogea aussi, confirmèrent la même chose, et lui firent une

description extravagante de leur île. Cependant, comme le gouverneur

et le prêtre l'avaient fait inviter à les aller voir chez eux, il

résolut de surmonter toutes les difficultés, d'autant plus que dans le

lieu où il était il se voyait exposé matin et soir à périr par la

chute des pierres qui roulaient du sommet de la montagne. Les Nègres

lui dirent que ces mouvemens venaient des chèvres sauvages qui se

retiraient le soir sous les rocs. En effet, l'auteur observe que l'île

entière n'est qu'un composé de montagnes qui s'élèvent en monceau, et

que, le sommet de l'une étant comme le pied de l'autre, elles forment

ensemble une espèce de dôme. Lorsqu'il se fut déterminé à partir,

Domingo voulut lui servir de guide, avec la précaution de le lier

derrière lui pour le soutenir dans sa marche. La première partie du

chemin se fit assez facilement, et l'on s'arrêta pour prendre quelques

momens de repos. Mais, en avançant plus loin, Roberts s'aperçut

bientôt qu'il lui serait fort difficile de continuer. Quelques Nègres

s'écartant pour chercher une meilleure route, firent tomber une grosse

pièce de roc, qui mit en danger tous ceux qui les suivaient. Domingo

déclara qu'il n'exposerait pas le capitaine anglais pendant le jour,

parce que l'ardeur du soleil rendait les rocs moins capables de

consistance, et les pierres plus faciles à se détacher, au lieu que

l'humidité de la nuit formait une espèce de ciment qui les arrêtait.

Sur ce raisonnement, dont Roberts ajoute qu'il reconnut la vérité par

son expérience, on ne pensa qu'à retourner au lieu d'où l'on était

parti. Domingo proposa de faire venir une barque pour gagner la ville

par la voie de la mer. Quoique ce dessein demandât plusieurs jours,

Roberts se vit forcé d'y consentir par les premières atteintes d'une

fièvre violente. Tant de chagrins et de fatigues, joints à l'ardeur

excessive du soleil qu'il fallait essuyer continuellement, avaient

épuisé ses forces. Il tomba dans une maladie si dangereuse, que

pendant plus de six semaines son matelot et Franklin désespérèrent de

sa vie. Les Nègres lui rendirent plus de services et de soins qu'il

n'aurait pu s'en promettre dans la région la plus polie de l'Europe et

la plus affectionnée aux Anglais. Enfin, lorsqu'il fut en état

d'entrer dans la barque, les Nègres, qui se chargèrent de le conduire

avec Domingo, prirent au sud-ouest, et trouvèrent toujours la mer fort

calme; au lieu que de l'autre côté le vent ne cesse pas de se faire

sentir, surtout à mesure que le soleil s'approche du méridien. On

arriva le soir à Furno, où Roberts trouva un cheval du gouverneur, sur

lequel il monta pour se rendre à sa maison. Ce n'était proprement

qu'une cabane. Il y fut reçu fort civilement; mais ayant promis à

Domingo de loger chez lui, il se rendit ensuite chez le signor

Antonio, père de ce Nègre. On y avait déjà pris soin de lui préparer

un lit, secours précieux, si l'on considère le pays et les habitans.

Il était composé de quatre pieux enfoncés dans la terre à de justes

distances, et de quatre pièces de bois informes qui les joignaient

ensemble, sans autre lien que des cordes de bananier. Le fond était

rempli d'une paillasse de cannes, sur laquelle on avait mis une grande

quantité de feuilles sèches de bananier couvertes d'une natte, et pour

draps, deux pièces d'une étoffe blanche de coton. La courte-pointe

était aussi de coton à raies bleues et blanches.

Roberts passa deux mois dans la maison du seigneur Antonio Gomerès

sans pouvoir se rétablir; mais ayant commencé à reprendre ses forces,

il se fit un amusement de la pêche. Il employait souvent trois ou

quatre jours entiers à cet exercice. Les Nègres portaient le bois dont

ils avaient besoin pour allumer du feu et faire cuire le poisson. Ils

trouvaient du sel sur les rocs, où la chaleur du soleil le formait

naturellement de l'eau de la mer.

Dans la familiarité où Roberts vivait avec les Nègres, il s'informa

quels vaisseaux ils avaient vus dans leur île depuis quelques années.

Il n'en était arrivé que deux dans l'espace de sept ans: l'un

d'Angleterre, qui avait acheté des porcs; l'autre portugais, qui,

transportant des esclaves de Saint-Nicolas au Brésil, avait relâché à

Saint-Jean pour faire de l'eau, mais s'était vu enlever de dessus ses

ancres par une violente tempête. L'intention de Roberts était de

passer dans l'île Saint-Philippe, où il savait que les vaisseaux

abordaient plus souvent. Après de longues réflexions, il prit le

parti de rassembler tous les débris de sa felouque, et d'en composer

une barque avec le secours des Nègres. Il lui donna vingt-cinq pieds

de long sur dix de largeur, et quatre pieds dix pouces de profondeur.

Il la calfata de coton et de mousse avec un enduit de suif mêlé de

fiente d'âne. Cette composition acquit tant de dureté en séchant au

soleil, que non-seulement la chaleur n'était pas capable de la fondre,

mais que l'eau de la mer ne pouvait l'endommager. La fiente d'âne la

défendait contre les poissons, qui auraient mangé le suif, sans ce

mélange. D'ailleurs Roberts n'aurait pu se procurer assez de suif pour

fournir à tout l'ouvrage; car il observe que quarante chèvres ne lui

en donnaient pas plus de cinq livres, et qu'une vache grasse n'en

rendait pas davantage.

Lorsqu'il crut avoir mis sa barque en état de supporter la mer, il

obtint des Nègres une ancre qu'ils avaient pêchée après le départ du

vaisseau portugais dont on a raconté l'accident. Il s'approcha ainsi

de Furno, d'où il se rendit à la ville pour y faire ses adieux: mais

il fut fort surpris que Franklin, après lui avoir promis constamment

de s'embarquer avec lui, eût changé tout d'un coup de résolution. Il

affecta de paraître satisfait de ses raisons; et, sans autre compagnie

que son matelot et six Nègres qui s'étaient offerts à le suivre, il

partit deux heures avant le jour avec la marée du matin.

Après avoir erré quelque temps, il fut encore obligé de retourner à

Saint-Jean, et de s'y arrêter deux mois pour réparer sa barque. Mais

enfin il gagna San-Iago, la principale des îles du cap Vert, où vint

aborder un vaisseau de Bristol, commandé par un de ses amis, qui le

ramena dans sa patrie.

Quoique nous nous soyons peut-être un peu étendu sur les aventures de

Roberts, nous croyons que le lecteur judicieux ne nous en fera pas de

reproche. Il a dû y retrouver à tout moment des objets d'intérêt et

d'instruction. Quel contraste plus frappant que celui de la férocité

des corsaires anglais et de la bonté des Nègres de Saint-Jean! D'un

côté, quel horrible abus de tous les arts, de toutes les lumières, que

l'homme policé acquiert dans la constitution sociale! et de l'autre,

quel exemple de toutes les vertus qui tiennent au sentiment de la

pitié dans l'homme sauvage, qu'ailleurs nous trouverons souvent aussi

méchant dans sa grossièreté que nous le sommes avec nos connaissances!

Peut-être les Nègres de Saint-Jean n'avaient-ils conservé cette bonté

naturelle que par une suite de l'extrême pauvreté de leur demeure.

Jetés sur des rochers au milieu des écueils qui éloignent les

vaisseaux de ces parages dangereux, ils n'avaient point été corrompus

par l'avarice et la fausseté qui naissent de l'esprit de commerce; et

les prêtres, qui, pour régner mieux sur toutes ces nations grossières,

obscurcissent leur intelligence par la superstition, qui les rend à la

fois dociles et féroces, n'avaient pas eu d'intérêt à aveugler cette

horde indigente à qui l'on ne pouvait rien prendre. Ainsi relégués au

milieu de leurs rochers inabordables, ces Nègres se croyaient heureux

de voir d'autres hommes assez malheureux par le sort pour avoir besoin

d'eux. Ils reconnaissaient encore la supériorité de ces Européens, qui

pourtant leur était devenue inutile; et les Européens, portés à la

nage par les Nègres qui plongeaient au milieu des rochers, pouvaient

reconnaître à leur tour une autre espèce de supériorité que l'homme

porte partout avec lui. Quelle multiplicité d'ailleurs, quelle variété

d'incidens dans la situation de Roberts abandonné dans sa felouque aux

mers et à la fortune, et flottant sans cesse entre la mort et la vie!

Combien de fois l'espérance vient remplacer le danger! et combien de

fois le danger fait disparaître l'espérance! On a remarqué que les

marins ne pouvaient pas souffrir long-temps le séjour de la terre.

N'est-ce pas parce que leur âme, accoutumée aux fortes secousses,

trouve insipide et monotone un genre de vie qui n'offre ni grands

périls ni grandes joies? Tous les intérêts paraissent petits à des

hommes qui ont si souvent calculé de combien de minutes ils étaient

éloignés de la mort; et qu'est-ce que les chagrins frivoles et

factices, les craintes pusillanimes qui agitent les sociétés, aux yeux

de celui qui a éprouvé tant de fois que l'homme peut en un moment se

trouver seul et sans secours au milieu de la nature qui lui échappe ou

qui s'arme contre lui?

Les Portugais, en découvrant ces îles, leur donnèrent le nom de _las

ilhas de Cabo-Verde_. Le cap tire le sien de la verdure perpétuelle

dont il est couvert; et les îles, du cap vis-à-vis duquel elles sont

situées. Cependant elles sont nommées aussi par les Portugais _las

ilhas Verdes_, soit par simple contraction, soit par allusion à

l'herbe verte, qu'ils nomment _sargosso_, dont toutes ces îles sont

environnées. Elle a beaucoup de ressemblance avec le cresson d'eau, et

son fruit ressemble à la groseille. La mer en est couverte depuis le

20e. degré jusqu'au 24e. Dans quantité d'endroits, elle est si

épaisse, qu'elle présente comme un grand nombre d'îles flottantes, qui

sont capables d'arrêter les vaisseaux lorsque le vent n'est point

assez fort pour leur faire surmonter cet obstacle, sans qu'on puisse

s'imaginer ce qui produit cette verdure dans une partie de l'Océan qui

est à plus de cent cinquante lieues des côtes de l'Afrique, et qui n'a

pas de fond. Les Hollandais appellent les îles du cap Vert îles de

Sel, parce qu'il s'y en trouve beaucoup.

On en compte dix: Sal, Bona-Vista, Mayo, San-Iago, Fuégo ou

Saint-Philippe, Brava ou Saint-Jean, Saint-Nicolas, Sainte-Lucie,

Saint-Vincent, et Saint-Antoine. D'autres en comptent douze, et

quelques-uns quatorze; mais ils donnent mal à propos le nom d'îles à

quatre rocs, dont les deux premiers, qu'on a nommés Ghuny et Carnera,

sont au nord de Brava; et les deux autres, nommés Chaor et Bracna, à

l'ouest de Saint-Nicolas.

Les îles du cap Vert prennent un peu plus de trois degrés du sud au

nord, avec la même étendue de l'est à l'ouest; c'est-à-dire qu'elles

sont entre 14 degrés 55 minutes, et 17 degrés 45 minutes de latitude.

De même leur longitude de Ferro est entre 4 et 7 degrés. Sal,

Bona-Vista et Mayo sont le plus à l'est dans la direction du nord au

sud; San-Iago, Fuégo et Brava, le plus au sud dans la direction de

l'est à l'ouest. Saint-Nicolas, Sainte-Lucie, Saint-Vincent et

Saint-Antoine, le plus au nord-ouest, et sur une même ligne du sud-est

au nord-ouest. Owington dit qu'elles s'étendent dans la forme d'un

croissant dont le côté convexe est tourné vers le continent d'Afrique.

Beckman observe qu'elles présentent une perspective fort agréable à

ceux qui les traversent à la voile. Mayo, qui est la plus proche du

cap Vert, en est éloignée d'environ quatre-vingt-treize lieues ouest

quart nord. La situation de ces îles est très-favorable pour le

rafraîchissement des vaisseaux qui font le voyage de Guinée ou des

Indes orientales.

Tout le monde convient que l'air des îles du cap Vert est d'une

chaleur extrême et très-malsain. Sir Richard Hawkins prétend que le

climat est un des plus pernicieux à la santé des hommes qui soit connu

dans l'univers. Il y avait abordé deux fois, avec le chagrin d'y

perdre la moitié de ses gens par des fièvres malignes et par la

dysenterie. Comme il y pleut rarement, la terre y est si brûlante,

qu'on n'y saurait poser le pied dans les lieux où le soleil fait

tomber ses rayons. Le vent du nord-est, qui s'y élève un peu avant

quatre heures après midi, apporte ensuite une fraîcheur soudaine dont

les effets sont souvent mortels. Aussi les habitans ont-ils la

précaution de se couvrir la tête d'un bonnet qui leur descend

jusqu'aux épaules, et le corps d'une robe fourrée, ou doublée de

coton. Hawkins observe encore que dans ce climat, comme aux côtes de

Guinée et dans tous les pays chauds, la lune a beaucoup d'influence

sur le corps humain, et qu'il est par conséquent fort dangereux d'y

passer la nuit à l'air.

Beckman remarque que dans la plupart des îles du cap Vert le terroir

est pierreux et stérile, et surtout dans celles de Sal, de Bona-Vista

et de Mayo. Sal et Mayo ont un grand nombre de chevaux sauvages. Outre

les chevaux, Mayo a quantité de chèvres, et du sel en si grande

abondance, qu'on en pourrait charger, dit-on, plus de deux mille

vaisseaux. Les autres îles sont beaucoup plus fertiles, et produisent

du riz, du maïs, des bananes, des limons, des citrons, des oranges,

des grenades, des cocos, des figues et des melons. On y trouve aussi

du coton et des cannes à sucre. Les chèvres y donnent généralement

trois ou quatre chevreaux d'une portée, et souvent trois fois dans une

année. Les vignes y rapportent aussi deux fois.

La richesse des habitans consiste dans leurs peaux de chèvres, et dans

le sel de Bona-Vista, de Mayo et de San-Iago. Barbot rapporte qu'ils

préparent parfaitement leurs peaux à la manière du Levant; et Beckman

assure qu'il n'y en a pas de meilleures au monde dans la même espèce.

On y prend un si grand nombre de tortues, que plusieurs vaisseaux

viennent s'en charger tous les ans, et les salent pour les transporter

aux colonies de l'Amérique. Ces animaux prennent les temps de pluies

pour faire leurs oeufs dans le sable, et les laissent éclore au

soleil. C'est alors que les habitans leur donnent la chasse, sans

autre embarras que de les tourner sur le dos avec des pieux; car elles

sont si grosses, qu'on n'en aurait pas la force avec les mains. La

chair des tortues n'est pas moins en usage dans les colonies que la

morue dans tous les pays d'Europe.

Atkins observe que les Portugais établis aux îles du cap Vert

reçoivent indifféremment tous les vaisseaux qui s'y arrêtent, et leur

vendent à fort bon marché des rafraîchissemens et des provisions dont

San-Iago est la principale source. Barbot nous apprend que les

Français du Sénégal et de Gorée envoyaient prendre leurs provisions

dans cette île, lorsqu'ils ressentaient la disette dans cette partie

de la Nigritie, et qu'ils en tiraient des vivres pour des esclaves et

d'autres richesses. Vers l'an 1593, dans le temps que Hawkins était en

voyage, ils faisaient un commerce considérable à San-Iago, à Fuégo, à

Mayo, à Bona-Vista, à Sal et à Brava, où ils venaient continuellement

de Guinée et de Benin. Ils en tiraient des esclaves, du sucre, du

riz, des étoffes de coton, de l'ambre gris, de la civette, des dents

d'éléphans, du salpêtre, des pierres ponces, des éponges, et quelque

petite quantité d'or que les insulaires tiraient eux-mêmes du

continent.

Toutes les îles du cap Vert étaient presque inhabitées lorsqu'elles

furent découvertes par les Portugais. Les établissemens particuliers

s'étaient mal soutenus, parce qu'ayant manqué de vivres, la famine en

avait ruiné plusieurs. La pluie leur avait aussi manqué long-temps. À

peine se souvenait-on dans les îles de Bona-Vista, de Mayo, et

particulièrement dans l'île de Sal, d'en avoir vu depuis six ou sept

ans. Il n'en était tombé du moins que dans les montagnes, où les

habitans racontent que les nuées se rassemblent, et qu'étant beaucoup

plus pesantes, elles se fondent pour arroser inutilement les lieux

stériles et déserts. Les îles de Sal, de Bona-Vista et de Mayo, qui

sont fort plates, arrêtent d'autant moins les nuées qui sont

continuellement chassées par le vent; et c'est à cette raison qu'on

attribue la sécheresse qui règne dans ces trois îles.

Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 1) · 第 19 / 22 段