Russel fit appeler quelques matelots qu'il avait nommés pour la garde
de la felouque, et leur demanda s'ils avaient tout enlevé suivant ses
ordres. Ils jurèrent qu'ils n'avaient rien laissé et qu'il n'y restait
que de l'eau. «Comment, de l'eau! reprit Russel en blasphémant; ne
vous avais-je pas donné ordre de vider tous les tonneaux? Nous n'y
avons pas manqué, répondirent-ils. et l'eau que nous avons laissée
n'est que de l'eau de mer qui entre de tous côtés dans le bâtiment.»
Cette réponse calma le corsaire, et lui donna occasion de redoubler
ses ironies. Enfin, lorsqu'il se sentit pressé du sommeil, il donna
ordre que Roberts et ses deux hommes fussent conduits à leur felouque.
Comme c'était dans son propre canot que Roberts avait eu la liberté de
retourner à sa felouque, il attendit impatiemment le jour pour
reconnaître en quel état elle lui était rendue. Il y trouva d'abord de
quoi remplir son chapeau de miettes et de croûtes de biscuit, avec
quatre ou cinq poignées de tabac à fumer. Tout étant précieux pour lui
dans la situation qu'on lui avait annoncée, il recueillit
soigneusement ces misérables restes. Il retrouva sa boussole, son
quart de cercle, et quelques autres instrumens de mer. On lui avait
laissé son lit, comme un meuble inutile pour les corsaires, qui, à
l'exception des seuls officiers, n'ont pas d'autre lit que le tillac.
Pour provisions de bouche, il ne trouva que dix bouteilles
d'eau-de-vie et trente-six livres de riz, avec une fort petite
quantité de farine. L'eau qui restait dans les tonneaux ne montait pas
à plus de trois pintes.
Ses recherches tournèrent ensuite vers les voiles. À la place des
siennes on en avait mis de vieilles, qui étaient à demi pouries; mais
quelque pirate avait eu l'humanité de laisser six aiguilles avec un
peu de fil de caret et quelques morceaux de vieux canevas, dont il
commença aussitôt à faire usage. Ce travail l'occupa pendant trois
jours, lui et ses deux hommes. Ils ne vécurent, dans cet intervalle,
que de farine et de riz cru, avec quelques verres d'eau-de-vie, pour
épargner leur eau, dont ils espéraient se servir pour faire de la
pâte. Le quatrième jour, ils firent un petit gâteau, qu'ils
partagèrent fidèlement en trois parts, et qui fut le meilleur mets
qu'ils eussent mangé depuis qu'ils avaient quitté les pirates. Un
autre jour ils composèrent une sorte de bouillie qui les soulagea
beaucoup. C'était le 3 de novembre. Avec une extrême difficulté ils
avaient mis leurs voiles en état de servir. Roberts observa le même
jour qu'il était par 17 degrés de latitude nord. Le pilote de Russel
lui avait dit, en le quittant, qu'on était à soixante-cinq lieues de
l'île de Saint-Antoine.
Dans cette supposition, il se porta vers les îles du cap Vert, surtout
vers celle de Saint-Nicolas. Le 7 de novembre, il se trouva, par ses
observations, à 16° 55' nord, environ à quarante-six lieues de
Saint-Antoine. La nuit suivante, il tomba un peu de pluie, qui lui
donna le moyen de recueillir quatre ou cinq pintes d'eau. Elle fut
suivie d'un calme de plusieurs jours. Le 10, avec le secours d'un vent
frais qui dura jusqu'au 16, il s'avança jusqu'à la vue de
Saint-Antoine, à dix-huit ou dix-neuf lieues de distance. Le calme
ayant recommencé l'après-midi du 16, il prit un requin. Cette pèche
lui coûta beaucoup de peine, et mit même le bâtiment en danger par les
violentes secousses du monstre marin, qui avait onze pieds et demi de
longueur. Roberts et ses compagnons jugèrent qu'il ne devait pas peser
moins de trois cents livres. Après l'avoir cru mort sur le tillac, ils
lui virent recommencer ses mouvemens avec tant de furie, qu'ils ne
purent les arrêter qu'en lui coupant une grande partie de la queue, où
réside sa principale force. Ils lui trouvèrent dans le ventre cinq
petits qui n'avaient encore que la grosseur d'un merlan. Roberts,
faisant aussitôt du feu avec son fusil, seule arme qu'on lui avait
laissée, se servit d'eau de mer pour faire cuire quelque partie de sa
pêche, dont il fit un repas qui lui parut délicieux. Comme il manquait
de sel pour conserver le reste, il le coupa en longues tranches qu'il
fit sécher au soleil. Son fusil lui devint un meuble fort utile, parce
qu'on ne lui avait laissé aucun instrument pour allumer du feu. Étant
aussi sans chandelle, il se servait pendant la nuit d'un charbon
ardent pour observer l'aiguille aimantée, et régler ainsi sa course.
Le 17, Roberts, n'étant qu'à huit lieues de Saint-Antoine, crut
pouvoir user de son eau fraîche avec un peu moins d'épargne. Il fit
cuire quelques tranches de son poisson avec du riz. Le lendemain au
matin, il découvrit clairement Saint-Antoine, Saint-Vincent,
Sainte-Lucie, Terra-Branca et Monte-Guarde, qui est la plus haute
montagne de l'île Saint-Nicolas. Elle se fait voir de tous les côtés
de l'île, dans la forme d'un pain de sucre, dont la pointe vient
ensuite à s'élargir. Enfin le 20 il mouilla dans la rade de Currisal,
sur seize brasses, à un quart de mille du rivage.
Un de ses gens, nommé Potter, lui demanda la permission de se rendre à
terre dans le canot, pour en apporter de l'eau fraîche. Il y
consentit; et, se sentant accablé de sommeil, il donna ordre à l'autre
de veiller jusqu'au retour de son compagnon; après quoi il se mit à
dormir. S'étant éveillé en sursaut, il appela son homme, qui ne lui
fit point de réponse. Il se leva pour le chercher, et l'ayant trouvé
endormi sur le tillac, il s'aperçut, en jetant les yeux autour de soi,
que le courant l'avait éloigné de l'île. Sa surprise fut extrême. Il
se voyait exposé aux flots pendant toute la durée des ténèbres, et
dans une situation plus dangereuse que jamais, sans espérer que Potter
pût le rejoindre. Cependant, le jour étant venu l'éclairer, il trouva
le moyen, avec beaucoup de peine, de gagner une baie sablonneuse que
les habitans nomment _Pattako_, où il jeta l'ancre le 22 de novembre,
sur six brasses d'un beau fond de sable.
Vers le soir, il lui vint sept Nègres de Paraghisi, qui lui
apportèrent une petite provision d'eau de la part du gouverneur de
Saint-Nicolas. Ils l'assurèrent qu'il pouvait s'approcher de Paraghisi
aussitôt que la marée descendante serait passée, c'est-à-dire, dans
l'espace d'une heure; et lorsqu'il leur parla d'attendre un de ses
gens qui était resté à Currisal, ils lui protestèrent que, le vent
étant contraire, il se passerait au moins quinze jours avant qu'il pût
remonter au long de la côte. Cette objection l'ayant emporté sur ses
désirs, il mit à la voile avec les Nègres pour aller au-devant de
Potter. Mais le vent se trouva si fort, qu'il fut obligé de relâcher
dans un lieu qui se nomme _Porto-Gary_; et voulant tenter un nouvel
effort, sa grande voile fut si maltraitée, que les Nègres parlèrent de
l'abandonner pour rentrer dans leur barque. Il employa toutes sortes
de motifs pour leur faire perdre cette pensée. Il leur représenta,
d'un côté, qu'il y aurait de la barbarie à le laisser sans secours; et
de l'autre, qu'ils allaient s'exposer encore plus follement à la
fureur des flots, dans une barque beaucoup plus fragile que son
bâtiment. Il ne put les persuader. Leur réponse fut qu'ils ne voyaient
pas plus de danger dans leur barque que dans un vaisseau sans voiles,
sans eau et sans provisions; ou que, s'il fallait périr, ils aimaient
mieux que ce fût à la vue de leur demeure que dans des lieux éloignés.
Un d'entre eux ajouta que Roberts était sûr de ne manquer de rien
lorsqu'il toucherait à quelque autre terre; au lieu que la seule
sûreté qu'il y avait pour eux était d'y tomber dans l'esclavage. Ils
le quittèrent malgré ses plaintes et ses reproches. Le vent continuant
avec beaucoup de furie, il demeura incertain de quel côté il devait se
porter. Sa situation ne lui laissait guère d'espérance de pouvoir
gagner l'île de Mai ou celle de San-Iago. Il ne connaissait pas
celles de Saint-Jean et de Saint-Philippe. Les cartes qu'il en avait
vues, étaient fort imparfaites; et, dans plusieurs relations, il se
souvenait d'avoir lu que ces deux îles sont fort dangereuses. Il
trouva néanmoins dans la suite que l'idée qu'il en avait conçue était
tout-à-fait fausse.
Il passa la nuit dans toutes les alarmes qu'on peut se représenter.
Mais, à la pointe du jour, il aperçut à l'est-nord-est Terra Vermilia,
ou Punta-de-Ver-Milhari, comme la nomment les habitans. Il eut besoin
du jour entier et de la nuit suivante pour s'en approcher. Le
lendemain, sans s'être aperçu que personne fût monté sur son bord, il
entendit la voix d'un homme qui demandait en portugais si le vaisseau
était à l'ancre. Aussitôt il découvrit trois Nègres, de qui était
venue cette question. Il leur répondit que, dans l'embarras mortel ou
il était, à peine connaissait-il sa situation; mais qu'il cherchait
l'île de San-Iago. Alors un d'entre eux, qui se nommait Colau-Verde,
l'assura qu'il connaissait parfaitement San-Iago, Saint-Philippe et
Saint-Jean, qu'il pouvait le mener dans quelque port de ces trois îles
qu'il voulût choisir; que celle de Saint-Philippe était abondante en
provisions, mais que l'ancrage était mauvais et la mer fort haute;
qu'au contraire Saint-Jean avait un excellent port, où il promettait
de le conduire sûrement.
Roberts accepta cette offre. Il s'efforça d'abord, avec le secours
des trois Nègres, de réparer un peu le désordre de ses voiles.
Ensuite, se livrant à la conduite de Colau, il porta droit à la pointe
du nord de Saint-Philippe. L'ayant doublée, il tourna plus au sud en
suivant les côtes, jusqu'à la vue de Ghors, qui est une partie de la
même île. De là il découvrit l'île de Saint-Jean, vers laquelle il
porta directement; et lorsqu'il eut passé les petites îles qui sont
situées dans l'intervalle, avec beaucoup de confiance dans Colau, qui
lui fit prendre au-dessus de la plus orientale, il gagna aisément la
pointe ouest de Saint-Jean. Il restait, suivant le pilote nègre, à
s'avancer vers la pointe nord, que les habitans nomment _Ghelungo_, et
qui est éloignée de l'autre d'environ deux lieues. Alors Roberts
voulut savoir de son pilote où il plaçait le port; mais il fut
extrêmement surpris de reconnaître, aux incertitudes de Colau, qu'il
l'ignorait. L'unique éclaircissement qu'il en tira fut qu'il était sûr
de ne l'avoir point encore passé. Ils s'attachèrent à suivre la côte,
en observant soigneusement leur situation. Enfin le port se fit
apercevoir; mais ce ne fut qu'après qu'on fut arrivé sous le vent; car
étant derrière une pointe, il faut l'avoir passée pour le découvrir;
et comme le vent est toujours assez fort au long de la côte, il
devient très-difficile de remonter pour gagner le rivage, sans compter
qu'on est poussé par un courant fort impétueux qui augmente beaucoup
la difficulté. Roberts, embarrassé par ces obstacles, demanda à son
piloté s'il ne connaissait point au-dessus du vent quelque endroit où
l'on put mouiller. Le Nègre répondit non, et que, si l'on gagnait pas
le rivage avant qu'on eût passé la Punta do Sal, non-seulement il
serait impossible d'aborder, mais très-difficile d'éviter le naufrage.
Roberts lui demanda conseil. «Je n'en ai pas d'autre à vous donner,
lui dit le Nègre, que d'aborder sur les rocs, d'où chacun se sauvera
comme il pourra. Mais je ne sais pas nager, lui répondit Roberts, et
mon matelot non plus.» La réplique du Nègre fut, qu'étant si près des
rocs il allait aborder. Roberts, prenant son fusil, lui dit qu'il
saurait empêcher qu'on lui fît violence sur son bord. Le Nègre sauta
aussitôt dans l'eau en lui souhaitant une bonne fortune; il gagna la
terre à la nage. Ses deux compagnons, qui ne savaient pas si bien
nager, n'osèrent suivre son exemple, et protestèrent même qu'ils
n'étaient pas capables de laisser Roberts sans secours; mais ils le
prièrent aussi de ne les pas abandonner aux flots sans eau et sans
provisions. Il leur dit qu'il ne cherchait que le moyen d'aborder dans
un lieu sûr, ou même de se faire échouer; et lorsqu'ils lui
représentèrent de quoi Colau l'avait menacé, il répondit que ce
perfide, comme ils avaient pu le remarquer eux-mêmes, s'était attribué
des connaissances qu'il n'avait pas. Alors les deux Nègres chargèrent
Colau d'imprécations, et souhaitèrent de le voir périr avant qu'il pût
atteindre les rocs. Roberts leur dit que, s'ils voulaient travailler à
la poupe pour soulager un peu la felouque, il espérait encore de les
mettre sûrement à terre. Mais ils lui déclarèrent qu'ils ne
travailleraient à rien que lorsqu'ils le verraient à l'ancre,
s'engageant néanmoins par d'horribles sermens à ne pas l'abandonner.
Roberts s'approcha du rivage, et serra de si près la Punta do Sal,
que, vers l'extrémité de la pointe, un homme aurait pu sauter du bord
sur le rivage. La raison qui lui faisait tant hasarder contre les rocs
était sensible. Cette pointe lui paraissant l'extrémité de la côte
au-dessous du vent, il n'était pas sûr au delà de trouver la terre
assez avancée pour remorquer facilement. D'ailleurs les rocs étaient
unis et fort escarpés. Il savait qu'ordinairement ces sortes de rocs
ne s'avancent pas sous l'eau; et la difficulté n'étant que d'y grimper
lorsqu'il en serait assez proche pour y mettre le pied, il cherchait
quelque lieu qui fût favorable à ce dessein. Mais à la première vue
qu'il eut de la terre, de l'autre côté de la pointe il découvrit une
petite baie assez profonde, dans laquelle il ne balança point à
s'engager. La sonde qu'il avait à la main lui donna d'abord treize
brasses, ensuite douze. Un courant du nord, qui entre dans la baie,
l'aidant beaucoup plus que ses voiles, il s'approcha insensiblement de
la terre; et quoique le rivage lui parût fort inégal, ce qui est
ordinairement la marque d'un mauvais fond, il ne se vit pas plus tôt
sur neuf brasses, qu'il mouilla à l'ancre à toutes sortes de risques.
Les deux Nègres, se voyant si près de la terre, se jetèrent aussitôt
dans l'eau, et nagèrent heureusement jusqu'au rivage.
La nuit approchait: Roberts la passa tranquillement dans ce lieu. Au
point du jour, trois insulaires parurent sur le bord de la mer, et,
n'apercevant que deux hommes sur la felouque, se mirent librement à la
nage pour venir à bord. Ils firent des offres civiles à Roberts,
jusqu'à lui proposer d'aller dîner à terre avec eux. Il leur répondit
qu'il ne savait pas nager. Leur étonnement fut extrême. Ils répétèrent
plusieurs fois qu'il leur paraissait bien étrange que des gens qui
traversaient la grande mer osassent l'entreprendre sans savoir nager;
et vantant, non sans raison, l'usage de leur nation, ils assurèrent
qu'il n'y avait pas d'enfant parmi eux qui ne pût se sauver de toutes
sortes de périls à la nage. Cependant, comme l'eau manquait à Roberts,
ils consentirent à lui en apporter. Étant bientôt revenus avec deux
calebasses qui tenaient environ douze pintes, Roberts leur offrit de
préparer pour eux quelques tranches de son poisson. À la vue des
tranches sèches, ils lui dirent qu'ils croyaient les reconnaître pour
la chair d'un poisson qu'ils nommèrent _sarde_; sur quoi ils
demandèrent si ce poisson ne dévorait pas les hommes. Roberts leur
ayant répondu qu'on en avait quantité d'exemples, ils jetèrent avec
effroi ce qu'ils tenaient entre leurs mains, en disant qu'ils
n'auraient jamais cru que des hommes fussent capables de manger un
animal qui se nourrit de leur chair. Ce mécontentement ne les empêcha
pas de travailler à la poupe, et de nettoyer entièrement la felouque.
Roberts, pour les récompenser de leur travail, leur offrit un verre
d'eau-de-vie, en regrettant que les pirates ne lui eussent pas laissé
le pouvoir de leur en donner plus libéralement: ils refusèrent d'en
boire. Puisqu'il en avait si peu, lui dirent-ils, et qu'il était
accoutumé à cette liqueur, ils lui conseillaient de la garder pour ses
besoins. Ils ajoutèrent que l'eau était leur boisson naturelle, et
qu'ils s'en trouvaient fort bien; qu'ils n'avaient jamais goûté
d'_aqua ardente_ (c'est le nom qu'ils lui donnaient), quoiqu'ils
n'ignorassent pas qu'elle était fort bonne; mais qu'ils se souvenaient
qu'un pirate français, nommé Maringouin, ayant abordé dans leur île
avec une grosse provision de cette liqueur, qu'il n'avait pas épargnée
aux habitans, la plupart de ceux qui en avaient bu étaient devenus
fous pendant plusieurs jours, parce qu'ils n'y étaient point
accoutumés, et que d'autres en avaient été dangereusement malades; que
cependant il se trouvait encore des Nègres qui souhaitaient d'être
enlevés par quelque pirate, pourvu qu'ils fussent conduits dans une
région où cette liqueur chaude fût en abondance.
Roberts leur demanda s'ils avaient beaucoup de coton dans leur île.
Ils lui dirent que chaque année en produisait abondamment; mais que la
rareté des pluies avait rendu la dernière assez stérile; qu'il n'y
avait pas de Nègre néanmoins qui n'eût cinq ou six robes, quoiqu'ils
en fissent peu d'usage; que, les vaisseaux venant rarement dans leur
île, ils employaient le coton à leurs propres besoins, et qu'il n'y
avait pas d'habitant qui ne lui en donnât volontiers quelque pièce
pour raccommoder ses voiles. Mais il les assura qu'il ne prendrait
rien d'eux sans le payer. Si j'avais eu, dit Roberts, quelques grains
de verre ou d'autres bagatelles, j'aurais acquis tous le coton de
l'île.
Ils admirèrent beaucoup son horloge de sable et ses instrumens
astronomiques. Les Portugais, à qui ils avaient quelquefois vu des
machines de la même espèce, n'avaient jamais voulu leur en apprendre
l'usage. Roberts prenant plaisir à leur donner quelque explication,
ils lui dirent que tous les blancs étaient autant de _fittazares_ (nom
qu'ils donnent à leurs sorciers). Il leur répondit que toute
correspondance avec le diable faisait horreur aux Anglais, et que dans
leur pays les sorciers étaient brûlés vifs. C'est une fort bonne loi,
lui répondirent-ils, et nous en souhaiterions ici l'usage. Mais, pour
expliquer l'habileté des blancs, ils conclurent que, sans être aussi
méchans que les sorciers, puisqu'ils les punissaient par le feu, ils
devaient être plus savans que le diable même; et la raison qu'ils en
apportèrent, c'est qu'ils avaient remarqué que leurs sorciers, dont le
savoir venait du diable, n'avaient aucun pouvoir contre les blancs.
Là-dessus ils prièrent Roberts d'employer ses lumières pour les
empêcher de nuire à leurs bestiaux, et surtout à leurs enfans, qu'ils
faisaient mourir par des maladies de langueur, lorsqu'ils portaient
de la haine à leur famille.
On sera peut-être surpris, dit Roberts, que j'entendisse si
parfaitement leur langage. Mais sachant la langue portugaise, qui fait
une grande partie de la leur, mêlée avec l'ancien mandingue, qui est
leur première langue, ils ne me disaient rien dont je ne comprisse du
moins le sens. D'ailleurs leurs moindres paroles sont accompagnées de
tant de mouvemens et de gesticulations, surtout dans cette île et dans
celle de Saint-Philippe, que leur pensée se fait entendre avant qu'ils
aient achevé de l'exprimer.
[Illustration: _Ils allumèrent du feu pour faire cuire des courges._]
Dans l'après-midi, le vent devint fort impétueux, et le ciel se
couvrit de nuages si épais, que Roberts se crut menacé d'une tempête.
Il était venu à bord plusieurs autres Nègres. À sa prière, un d'entre
eux se mit à la nage, tenant le bout d'une corde pour amarrer le
bâtiment contre les rocs; mais il le fît si légèrement, que, la corde
ayant coulé aussitôt, son travail devint inutile. Roberts le pria
inutilement de recommencer. Il répondit que, si le vent éloignait sa
felouque, il se chargeait, lui et ses compagnons, de porter les deux
Anglais au rivage. Cependant quelques-uns d'entre eux consentirent à
retourner à terre pour chercher Colau-Verde, dont l'adresse et
l'audace pourraient être de quelque secours. Le vent fut inégal
pendant la nuit suivante. Une heure avant le lever du soleil, il plut
beaucoup au nord-est et à l'est-nord-est; ce que les Nègres
expliquèrent comme un signe de vent qui ne ferait qu'augmenter pendant
le jour. Cependant le soleil se leva très-clair; mais vers huit
heures le vent souffla fort impétueusement, et devint si furieux vers
le milieu du jour, que Roberts n'avait jamais vu les vagues dans une
telle agitation; il ne savait quel parti prendre, et tous ses efforts
se tournaient à persuader aux Nègres de ne pas l'abandonner. Le reste
du jour et la nuit suivante se passèrent avec moins d'alarme; mais le
lendemain, qui était le 29 novembre, les vents redevinrent si furieux,
qu'ayant arraché le bâtiment de dessus son ancre, ils le précipitèrent
sur la pointe d'un roc, où il se brisa misérablement. L'eau pénétrait
de toutes parts, et les Nègres, à cette vue, se jetèrent à la nage
pour gagner la terre; cependant ils revinrent au secours de Roberts et
de son matelot, qui jetaient des cris lamentables. À la faveur de
quelques planches brisées, ils les conduisirent au pied d'un roc, où
ils trouvèrent assez de facilité à monter plus de quinze pieds
au-dessus des flots. Là, le roc s'aplanissant dans un espace de neuf
ou dix pieds, ils s'arrêtèrent pour reprendre haleine, tandis que
d'autres Nègres, qui avaient vu leur disgrâce du sommet de la côte,
leur apportèrent de l'eau et quelques alimens du pays. Ils allumèrent
du feu dans le même endroit pour faire cuire des courges; et le temps
ayant commencé à s'adoucir, ils y passèrent la nuit.
Le jour suivant fut employé par les Nègres à sauver les débris de la
felouque, surtout les moindres pièces de bois où il restait quelque
trace de peinture. Ils dirent à Roberts que, s'il pouvait imaginer
quelque moyen de rejoindre ensemble les mâts, le gouvernail, et
quelques parties qui ne paraissaient pas fracassées, ils croyaient
pouvoir les conduire jusqu'à un port voisin, où peut-être en
tirerait-il quelque utilité. Il admira leur bonté dans cette
proposition; et, touché de reconnaissance, il leur promit que, s'il
arrivait dans ce port quelque bâtiment qui eût besoin de ces tristes
restes, il les vendrait dans la seule vue de leur en donner le prix,
et de récompenser leurs services par un présent fort inférieur à sa
reconnaissance. Leur réponse, rapportée en termes exprès par l'auteur,
est remarquable. Ils lui protestèrent qu'ils croyaient n'avoir fait
que leur devoir en assistant des étrangers dans l'infortune; que,
malgré la différence de leur couleur, et quoiqu'ils fussent regardés
par les blancs comme des créatures d'une autre espèce, ils étaient
persuadés que tous les hommes sont de la même nature; mais qu'ils
avouaient néanmoins que Dieu les avait créés fort inférieurs aux
blancs. Roberts, surpris de leur trouver tant de raison, leur répondit
qu'au fond il n'y voyait pas d'autre différence que la couleur, et
qu'il n'en connaissait pas d'autre cause que la chaleur excessive de
leur climat. Il ajouta que si quelque blanc venait vivre dans leur île
avec une femme de son pays, exposé comme eux à l'ardeur du soleil, il
ne doutait pas que, dans trois ou quatre générations, leur postérité
ne fût de la même couleur et de la même complexion.
Il fut fort surpris de leur entendre dire que, dans cette supposition,
les blancs perdraient peut-être leur couleur, mais que leurs cheveux
conserveraient toujours leur nature, et ne deviendraient pas frisés
comme ceux des Nègres; en quoi, certes, ils raisonnaient beaucoup
mieux que lui. Ils lui dirent encore qu'ils n'avaient que trop reconnu
par une longue expérience qu'il y avait sur eux quelque malédiction,
et qu'ils étaient faits pour être les serviteurs et les esclaves des
blancs. Roberts, assez content de les voir dans cette idée, leur
répondit que c'était une opinion reçue dans le monde. Ils entrèrent si
fort dans sa réponse, qu'ils la confirmèrent en lui disant que c'était
une vérité prouvée par l'usage annuel des blancs, qui venaient prendre
ou acheter des milliers d'esclaves en Guinée.
Non-seulement les Nègres sauvèrent tous les débris qui étaient sur la
surface de la mer, mais, plongeant avec une hardiesse extrême, ils
ramenèrent du fond des flots deux pots de fer qu'ils se hâtèrent de
rendre à Roberts. Ils excellent tous à nager et à plonger. La petite
baie de Punta do Sal est d'une eau si claire, que dans le beau temps
on voit le fond jusqu'à huit ou dix brasses. C'est un de leurs plus
doux exercices, après la pèche, de jeter une pierre au fond de l'eau,
et de parier entre eux qui aura le plus d'adresse à la trouver. Ils
ont un art de ménager leur haleine, qui les fait demeurer au fond plus
d'une minute.