avec un air de compassion affectée, lui conseillèrent d'un ton
d'amitié d'être sincère dans sa déclaration, surtout à l'égard de
l'argent, des armes et des munitions, qui étaient, lui dirent-ils,
leur objet principal, en l'avertissant que leur usage était de punir
fort sévèrement les gens de mauvaise foi. Il leur rendit le compte le
plus fidèle qu'il put trouver dans sa mémoire. Aux questions qu'on lui
fit sur le dessein de sa navigation présente, il ne répondit pas moins
sincèrement; mais, voyant qu'on était instruit d'avance sur tout ce
qu'il répondait, il demanda de qui on tenait tous ces éclaircissemens:
on répondit que c'était du capitaine Scot. «Mais vous êtes donc de ses
amis? reprit Roberts. Plus qu'il ne mérite, répliqua le corsaire; car
nous nous sommes contentés de brûler son vaisseau, et nous l'avons mis
à terre dans l'île de Buona-Vista.»
On fit ensuite passer les Anglais sur le vaisseau _la Rose_, de
trente-six pièces de canon, commandé par Edmond Lo, chef général des
pirates.
À leur entrée dans le vaisseau, tous les pirates vinrent les saluer
successivement et les assurer qu'ils étaient touchés de leur
infortune. Cette cérémonie se fit si gravement, que les prisonniers ne
purent distinguer si c'était une insulte. On leur dit du même ton
qu'il fallait rendre leurs respects au commandant. Un canonnier se
chargea de lui présenter Roberts. Il trouva Lo assis sur un canon,
quoiqu'il y eût des chaises près de lui; mais un héros de cet ordre ne
pouvait paraître que dans une posture martiale. Ayant ordonné qu'on le
laissât seul avec Roberts, il lui dit qu'il prenait part à sa perte;
qu'étant Anglais comme lui, il ne souhaitait pas de rencontrer ses
compatriotes, excepté quelques-uns dont il était bien aise de châtier
l'arrogance; mais que, la fortune le faisant tomber entre ses mains,
il fallait qu'il prît courage, et qu'il ne marquât point d'abattement.
Roberts répondit qu'au milieu de son chagrin il se flattait encore
qu'ayant à faire à des gens d'honneur, sa disgrâce pourrait tourner à
son avantage. Le corsaire lui conseilla de ne pas se flatter trop,
parce que son sort dépendait du conseil et de la pluralité des voix.
Il ne désirait point, répéta-t-il, de rencontrer des gens de sa
nation; mais, comme lui et ses compagnons n'attendaient rien que de la
fortune, ils n'osaient marquer de l'ingratitude pour ses moindres
faveurs, dans la crainte que s'en offensant elle ne les abandonnât
dans leurs entreprises. Ensuite, prenant un ton fort doux, il pressa
Roberts de s'asseoir, mais sans lui faire l'honneur de quitter
lui-même sa posture. Roberts s'assit. Alors le général lui demanda ce
qu'il voulait boire. Il répondit que la soif n'était pas son besoin le
plus pressant; mais que, par reconnaissance de tant de bontés, il
accepterait volontiers tout ce qui lui serait offert. Lo lui dit
encore qu'il avait tort de se chagriner et de s'abattre, que c'était
le hasard de la guerre, et que le chagrin était capable de nuire à la
santé; qu'il ferait beaucoup mieux de prendre un visage riant, et que
c'était même la voie la plus sûre pour mettre tout le monde dans ses
intérêts. Tous ces conseils étaient donnés d'un ton d'ironie; et
Roberts fut surpris de trouver cette figure si familière à des
corsaires. «Allons, reprit Lo, vous serez plus heureux une autre
fois;» et sonnant une cloche qui fit venir un de ses gens, il donna
ordre qu'on apportât du punch, «et dans le grand bassin,» ajouta-t-il;
il demanda aussi du vin. L'un et l'autre fut servi avec beaucoup de
diligence. En buvant avec Roberts, il lui promit tous les services qui
dépendraient de lui. Il regrettait beaucoup, lui dit-il, qu'il n'eût
pas été pris dix jours plus tôt, parce que sa troupe avait alors en
abondance diverses sortes de marchandises qu'elle avait enlevées à
deux vaisseaux portugais qui faisaient voile au Brésil, telles que des
étoffes de soie et de laine, de la toile, du fer et toutes sortes
d'ustensiles; il aurait pu engager ses compagnons à lui en donner une
partie, qu'ils avaient jetée dans la mer comme un bien superflu; que,
s'il le rencontrait quelque jour dans une occasion aussi favorable,
il lui promettait de le dédommager de sa perte; enfin qu'il faisait
profession d'être son serviteur et son ami. Quand j'aurais osé lui
faire une réponse outrageante, dit Roberts, tant de caresses feintes
ou sincères m'en auraient ôté la force, et m'obligeaient de le
remercier.
Il reconnut parmi les pirates trois Anglais qui avaient servi sous
lui, et qui lui apprirent, sous la foi du secret, que Russel avait
proposé de le garder dans leur troupe, parce qu'on avait su de son
pilote qu'il connaissait parfaitement la côte du Brésil, où les
corsaires avaient dessein de se rendre; mais qu'il avait un moyen de
s'en garantir, en disant qu'il était marié, parce que les pirates
s'étaient engagés par un serment inviolable à ne jamais employer parmi
eux d'homme marié; que cependant Russel, préférant l'intérêt général
au respect du serment, proposait de passer par-dessus cette loi; mais
que Lo et les autres s'y opposaient.
À peine s'étaient-ils retirés, que le général parut sur le tillac pour
ordonner qu'on assemblât le conseil avec le signal ordinaire: c'était
un pavillon de soie verte, que les pirates appelaient _the green
trumpeter_, c'est-à-dire, le trompette vert, parce qu'il portait la
figure d'un homme avec la trompette à la bouche. Tout le monde s'étant
rendu sur le vaisseau du général, et s'étant placé les uns dans sa
chambre, les autres sur les ponts, et dans les endroits que chacun
voulut choisir, il leur déclara qu'il ne les avait fait assembler que
pour déjeuner avec lui: cependant il se tourna vers Roberts, à qui il
demanda publiquement s'il était marié. Sa réponse fut qu'il l'était
depuis dix ans, et qu'en partant de Londres, il avait cinq enfans,
sans compter un sixième dont sa femme était grosse. On continua de lui
demander s'il avait laissé sa famille à son aise. Il répondit qu'ayant
autrefois essuyé plusieurs disgrâces, la cargaison de sa felouque
composait une grande partie de son bien, et que, s'il avait le malheur
de la perdre, il n'espérait guère de pouvoir donner du pain à ses
enfans. Lo, regardant Russel, lui dit qu'il fallait y renoncer.
_Renoncer à quoi?_ répondit l'autre en blasphémant. _Vous m'entendez_,
reprit le général; et, jurant à son tour, il répéta qu'il fallait y
renoncer. Russel, s'échauffant beaucoup, prétendit que la première loi
de la nature était, pour chacun, le soin de sa propre conservation, et
rapporta plusieurs proverbes pour prouver que la nécessité n'a pas de
loi. Lo répliqua doucement qu'il n'y consentirait jamais; mais que, si
la pluralité des voix était contraire à son sentiment, il se réduirait
à la patience; il ajouta que, tout le monde étant assemblé, c'était
une affaire qui pouvait être décidée sur-le-champ. Alors il donna
ordre à tout le monde de se rendre sur les ponts, et Roberts fut
averti de demeurer dans la chambre.
Le conseil dura deux heures. Lo et Russel, étant descendus les
premiers, demandèrent à Roberts s'il n'était pas vrai que sa felouque
était en fort mauvais état. «Hélas! répondit-il, elle fait eau de
tous les côtés. Elle fait eau? reprît Russel; qu'en feriez-vous donc
si elle vous était rendue? d'ailleurs vous êtes sans matelots, car à
présent tous les vôtres sont à nous;» et, continuant de lui
représenter ses besoins, il s'efforça long-temps de lui faire sentir
sa misère. Ensuite: «Venez, venez, lui dit Lo; nous examinerons votre
affaire en recommençant à boire.» On apporta du punch en abondance, et
chacun se mit à parler de ses expéditions passées, à Terre-Neuve, aux
îles de l'Amérique, aux Canaries. L'heure du dîner étant arrivée, Lo
les invita tous. On leur servit des viandes qu'ils s'arrachèrent de la
main l'un de l'autre comme une troupe de chiens affamés; c'était,
disaient-ils, un de leurs plus grands plaisirs, et rien ne leur
paraissait si martial.
Le jour suivant, un des trois matelots qui avaient parlé la veille à
Roberts vint lui faire des excuses de leur peu d'empressement, qu'il
rejeta sur un des articles de leur société, par lequel il était
défendu, sous peine de mort, d'entretenir des correspondances secrètes
avec un captif. Il lui apprit qu'il n'avait pas beaucoup à se louer de
son pilote; qu'il le croyait disposé à prendre parti avec les pirates,
et que le reste de ses gens ne lui était pas plus fidèle; de sorte
que, si on lui rendait sa felouque, il ne lui resterait que son valet
et un mousse pour la conduire; qu'il aurait souhaité, lui et ses
compagnons de pouvoir lui offrir leurs services; mais qu'ils étaient
liés par un autre article portant que, si quelqu'un de la troupe
proposait quelque chose qui tendît à la séparation, ou qui marquât
quelque envie de se retirer, il serait poignardé sur-le-champ sans
autre formalité. Il ajouta que, jusqu'au moment où le pilote de
Roberts avait déclaré que son maître connaissait parfaitement les
côtes du Brésil, Russel avait témoigné de l'inclination à le servir,
et qu'il avait parlé de le dédommager de la perte de son blé et de son
riz en lui formant une petite cargaison de toiles, d'étoffes, de
chapeaux, de souliers, de bas, de galons d'or et de quantité d'autres
marchandises que les pirates gardaient dans la seule vue de les donner
à ceux qu'ils prenaient, lorsqu'ils les avaient déjà connus et qu'ils
se sentaient pour eux de l'amitié; mais que, Russel ayant changé de
disposition, ce serait peut-être en vain que Lo prendrait les intérêts
de Roberts, parce que Russel, ayant été deux fois général, avait
conservé beaucoup d'ascendant sur toute la troupe, et que d'ailleurs
il avait toujours traité les prisonniers avec moins de ménagement que
Lo.
Aussitôt que cet homme eut quitté Roberts, Lo parut, lui parla de
plusieurs sujets différens. Roberts fut obligé de soutenir gaiement
une conversation fort fatigante, car les pirates prennent un air
d'autorité si absolue, qu'au moindre mécontentement ils outragent
leurs prisonniers de coups et de paroles, et le plus vil de la troupe
s'en fait quelquefois un amusement. Russel arriva dans le même temps,
et s'adressant à Roberts avec un visage riant, il lui dit que plus il
pensait à la proposition de lui rendre sa felouque, moins il y
trouvait d'avantage pour lui-même; qu'il l'avait pris pour un homme
sensé: mais que dans les instances qu'il faisait pour obtenir son
bâtiment il ne voyait que de l'obstination et du désespoir; que, pour
lui, il croyait l'honneur de la compagnie intéressé à ne pas souffrir
qu'un galant homme courût volontairement à sa perte; que, lui voulant
beaucoup de bien, il avait cherché pendant toute la nuit quelque
expédient plus utile à ses véritables intérêts que la restitution de
sa felouque, et qu'il croyait l'avoir trouvé; qu'il fallait commencer
à mettre le feu à ce mauvais bâtiment. «Nous vous retiendrons,
continua-t-il, en qualité de simple prisonnier, tel que vous êtes à
présent, et, dans cette supposition, je vous promets et je m'engage à
vous faire assurer par toute la compagnie que la première prise que
nous ferons sera pour vous. Ce secours, ajouta-t-il, servira mieux que
votre felouque à rétablir vos affaires, et pourra vous mettre en état
de quitter la mer pour aller vivre heureux avec votre famille.»
Roberts lui fit des remercimens; mais, témoignant peu de goût pour ses
offres, il le pria de considérer que, loin d'être aussi avantageuses
qu'il paraissait le croire, elles n'étaient propres qu'à consommer sa
ruine. Quelle espérance aurait-il jamais de pouvoir disposer du
vaisseau et de la cargaison qu'on pouvait lui donner? Qui voudrait les
acheter de lui, s'il n'était en état de prouver qu'il avait droit de
les vendre? et, si le propriétaire en apprenait quelque chose, ne
serait-il pas obligé de leur restituer la valeur entière de leur bien,
avec le risque d'être jeté dans un cachot, et de se voir mener
peut-être au supplice?
Cette réponse n'embarrassa point Russel. Il la traita d'objection
frivole. À l'égard du droit sur le vaisseau et de la crainte d'être
découvert, il prétendit que les pirates pouvaient faire à Roberts un
billet de vente, et lui donner par écrit d'autres titres qui
assureraient sa possession; qu'il était aisé d'ailleurs de se dérober
à la connaissance des propriétaires, parce que les pirates savaient
toujours, soit par la déclaration d'un maître du vaisseau, soit par
ses papiers, dont ils avaient soin de se saisir, qui étaient les
principaux intéressés dans une cargaison, et quel était leur pays ou
leur demeure. Il ajouta que les écrits et les titres pouvaient se
faire sous un autre nom que celui de Roberts, et lui servir jusqu'à la
fin de sa vente; après quoi il pourrait reprendre son véritable nom,
et s'assurer ainsi de n'être jamais découvert.
Roberts se vit forcé de reconnaître qu'il y avait non-seulement de la
vraisemblance, mais une espèce de certitude dans cette proposition; il
loua même l'esprit et l'habileté de Russel. Cependant, après avoir
confessé qu'un plan si adroit pouvait le mettre à couvert, il eut le
courage de déclarer qu'il était retenu par un motif beaucoup plus
puissant que la passion de s'enrichir: c'était sa conscience, dont il
craignait les remords. De là, s'étendant sur la nécessité de la
restitution, il toucha plusieurs points qu'il crut capable de
réveiller dans ses auditeurs quelque sentiment de repentir. En effet,
son discours produisit différentes impressions. Les uns le
félicitèrent sur son éloquence, et lui dirent qu'il était propre à
faire un bon aumônier de vaisseau. D'autres lui déclarèrent
brusquement qu'ils n'avaient pas besoin de prédicateur, et que les
pirates n'avaient pas d'autre dieu que l'argent, ni d'autre sauveur
que leur épée. Mais il s'en trouva aussi quelques-uns qui louèrent ses
principes, et qui souhaitèrent que l'humanité du moins fût plus
respectée dans leur troupe. Cette variété de propos fut suivie de
quelques momens de silence; mais Russel le rompit pour prouver à
Roberts, par quantité de sophismes, qu'en supposant même que la
piraterie fût un crime, ce n'en pouvait être un pour lui de recevoir
ce que les pirates auraient enlevé, parce qu'il n'aurait pas de part à
leurs prises, et qu'il était prisonnier malgré lui. «Supposez, lui
dit-il, que nous ayons pris la résolution de brûler notre butin ou de
le jeter dans la mer, que devient le droit du propriétaire lorsque son
vaisseau et ses marchandises sont brûlés? L'impossibilité de se les
faire jamais restituer anéantit toute sorte de droits. Dites-moi,
conclut Russel, si nous ne faisons pas la même chose lorsque nous vous
donnons ce qu'il dépend de nous de brûler?»
Lo et tous les spectateurs semblaient prendre plaisir à cette dispute;
mais Roberts, s'apercevant que le ton de son adversaire devenait plus
aigre, brisa tout d'un coup en déclarant qu'il reconnaissait à la
troupe le pouvoir de disposer de lui; mais qu'ayant été traité
jusqu'alors avec tant de générosité, il ne faisait pas moins de fond
sur leur bonté à l'avenir; que, s'il leur plaisait de lui rendre sa
felouque, c'était l'unique grâce qu'il leur demandait, et qu'il
espérait par un travail honnête de réparer ses pertes présentes. Lo,
touché de ce discours, se tourna vers l'assemblée: «Messieurs, dit-il,
je trouve que ce pauvre homme ne propose rien que de raisonnable, et
je suis d'avis qu'il faut lui rendre sa felouque. Qu'en pensez-vous,
messieurs? Le plus grand nombre répondit oui, et le différent fut
ainsi terminé.»
Vers le soir, Russel voulut traiter Roberts sur son bord avant leur
séparation. La conversation fut d'abord assez agréable. Après le
souper, on chargea la table de punch et de vin. Le capitaine prit une
rasade et but aux santés de la troupe. Roberts n'osa refuser cette
santé. On but ensuite à la prospérité du commerce, dans le sens des
avantages qui devaient en revenir aux pirates. La troisième santé fut
celle du roi de France. Ensuite Russel proposa celle du roi
d'Angleterre. Tout le monde la but successivement jusqu'à Roberts;
mais Russel ayant mêlé dans le punch quelques bouteilles de vin pour
le fortifier, Roberts, qui avait de l'aversion pour ce mélange,
demanda qu'il lui fût permis de boire cette santé avec un verre de
vin. Ici Russel se mit à blasphémer en jurant qu'il lui ferait boire
une rasade de la même liqueur que la compagnie. «Eh bien! messieurs,
reprit Roberts, je boirai plutôt que de quereller, quoique cette
liqueur soit un poison pour moi. Tu boiras, répondit Russel, fût-elle
pour toi le plus affreux poison, à moins que tu ne tombes mort en y
portant les lèvres.» Roberts prit le verre, qui tenait presque une
bouteille entière, et porta la santé qu'on avait nommée. «La santé de
qui? interrompit Russel; mais, dit l'autre, c'est la santé qu'on vient
de boire, celle du roi d'Angleterre. Et qui est-il, le roi
d'Angleterre? demanda Russel. Il me semble, lui dit Roberts, que celui
qui porte la couronne est roi, du moins pendant qu'il la porte. Et qui
la porte? insista Russel. C'est le roi George, répondit Roberts.»
Alors Russel entra en furie, s'emporta aux dernières injures, et jura
que les Anglais n'avaient pas de roi. «Il est surprenant, lui dit
Roberts, que vous ayez proposé la santé d'un roi dont vous ne
reconnaissez pas l'existence.» Le furieux corsaire, sautant sur un de
ses pistolets, l'aurait tué, s'il n'eût été retenu par son voisin. Il
sauta sur l'autre, en répétant plusieurs fois que l'Angleterre n'avait
pas d'autre roi que le prétendant. Ses voisins l'arrêtèrent encore. Le
maître canonnier, qui était à table, homme considéré dans sa troupe,
se leva d'un air ferme, et s'adressant à la compagnie: «Messieurs,
dit-il, si notre dessein est de soutenir les lois qui sont établies et
jurées entre nous, comme je vous y crois obligés par les plus puissans
motifs de la raison et de notre propre intérêt, il me semble que nous
devons empêcher Jean Russel de les violer dans les accès de sa
fureur.» Russel, qui n'était pas encore revenu à lui-même, entreprit
de défendre sa conduite; mais le canonnier, s'adressant à lui du même
ton, lui déclara qu'on ne lui avait pas donné le pouvoir de tuer un
homme de sang-froid, sans le consentement de la troupe, qui avait les
prisonniers sous sa protection. «Je vois, ajouta-t-il, que ce qui vous
irrite est de n'avoir pu violer nos articles au sujet de Roberts; on
saura mettre un frein à vos emportemens, et garder le prisonnier
jusqu'à demain pour le mener à bord du général, qui ordonnera de son
sort avec plus d'équité.» Toute la compagnie paraissant approuver ce
discours, Russel, à qui l'on avait ôté ses armes, reçut ordre de
demeurer tranquille, s'il ne voulait offenser la troupe, et se voir
traiter comme un mutin. Le canonnier dit à Roberts qu'on l'aurait
conduit sur-le-champ au général, s'il n'eût été défendu par un ordre
exprès de recevoir les chaloupes après neuf heures du soir.
Le lendemain il fut transporté sur le vaisseau de Lo, qui lui promit
sa protection. Dans l'après-midi, Russel vint à bord, accompagné de
François Spriggs, commandant du troisième vaisseau des pirates. Il dit
au général que le pilote et les matelots de Roberts voulaient entrer
au service de la troupe en qualité de volontaires. Lo répondit que
rendre la felouque à Roberts sans aucun de ses gens, c'était le livrer
à la mort, et qu'il valait autant lui casser la tête d'un coup de
pistolet. «Je ne m'y oppose pas, répliqua Russel; mais ce que je
propose est pour l'utilité de la compagnie, et je voulais voir qui
serait assez hardi pour me contredire.» Il ajouta qu'en qualité de
quartier-maître, et par l'autorité que lui donnait cet emploi, il
voulait que le pilote et les matelots fussent reçus sur-le-champ dans
la troupe; que, grâces au ciel, il soutenait la justice et l'intérêt
public, comme il y était obligé par son poste; et que, si quelqu'un
avait la hardiesse de s'y opposer, il avait un pistolet à sa ceinture
et une poignée de balles pour se faire raison. Ensuite se retournant
vers Roberts: «Mon ami, lui dit-il, la compagnie t'a rendu ta
felouque, et tu l'auras. Tu auras deux hommes, et rien de plus. Pour
les provisions, tu n'auras que ce qui est actuellement dans ton
vaisseau. Il m'est revenu, continua-t-il, que plusieurs de nos gens
se proposent de te former une cargaison; mais je leur en fais défense
en vertu de mon autorité, parce qu'il n'est pas sûr que les
marchandises qu'ils veulent te donner ne nous soient pas bientôt
nécessaires à nous-mêmes; en un mot, je jure par tout ce qu'il y a de
plus redoutable que, s'il passe quelque chose de nos vaisseaux dans le
tien sans ma participation et sans mon ordre, je mets le feu aussitôt
à ta felouque, et je t'y brûle toi-même avec ce que tu possèdes.»
Comme son emploi de quartier-maître lui donnait effectivement ce
pouvoir, Lo ne put s'opposer à sa résolution. Il ne restait plus qu'à
conduire Roberts sur la felouque. Il quitta le vaisseau du général
sans que personne osât lui présenter le moindre secours, effet des
menaces de Russel; car la libéralité n'est pas une vertu fort rare
chez les corsaires, qui donnent très-facilement ce qu'ils sont exposés
à perdre à toutes les heures du jour. Comme ce furieux capitaine était
prêt à retourner sur son bord, il se chargea de prendre Roberts dans
sa chaloupe. En arrivant à son vaisseau, il donna ordre que le souper
fût préparé, et dans l'intervalle il se fit apporter du punch et du
vin, avec des pipes et du tabac. Tous les officiers furent invités, et
Roberts avec eux. Russel lui dit qu'il l'exhortait à boire et à manger
beaucoup, parce qu'il avait un voyage aussi difficile à faire que
celui du prophète Élie au mont Oreb, et que, n'ayant ni vivre ni
liqueur dans sa felouque, il devait faire un bon fond dans son estomac
pour résister long-temps à la soif et à la faim. Une raillerie si
amère fit sentir à Roberts tout le malheur de sa situation. Cependant
il répondit qu'il espérait mieux de la générosité de ceux qui lui
laissaient la vie et la liberté. Russel jura qu'il n'avait plus
d'autre faveur à se promettre que le souper qui se préparait.
«Je le conjurai, dit l'auteur, plutôt que de m'abandonner dans cet
état aux funestes extrémités qui semblaient me menacer, de me mettre à
terre dans l'île voisine ou sur les côtes de Guinée; enfin de faire de
moi tout ce qu'il jugerait à propos dans sa colère ou dans sa bonté,
pourvu qu'il me dispensât d'entrer dans son service. Il me répondit
qu'il avait dépendu de moi d'être de ses amis; mais qu'ayant méprisé
son amitié, il fallait me tenir au choix que j'avais fait, et qu'il
avait encore pour moi plus de bonté que je ne devais en attendre,
après l'avoir mis plus mal avec sa compagnie qu'il n'y avait jamais
été et qu'il n'y voulait être.»
Roberts, s'étant excusé par l'innocence de ses intentions, le supplia,
lui et tous ses confrères, de le regarder comme un objet de pitié
plutôt que de vengeance. Russel répondit: «Vos argumens et vos
persuasions sont inutiles. Il est trop tard; vous avez refusé notre
pitié lorsqu'elle vous était offerte; votre sort est décidé.
Remplissez-vous bien l'estomac pour soutenir vos forces aussi
long-temps que vous le pourrez; car il y a beaucoup d'apparence que le
repas que vous allez faire sera le dernier de votre vie; à moins
qu'ayant la conscience si tendre, vous ne soyez assez bien avec le
ciel pour en obtenir des miracles. Si je sens quelque pitié, c'est
pour les deux hommes qui doivent vous suivre. Je suis tenté de les
prendre avec moi, et de vous laisser profiter seul des secours du
ciel.» Quelques personnes de l'assemblée lui dirent que ces deux
hommes s'exposaient volontairement à suivre leur maître, et qu'ils
étaient résolus de partager toutes ses disgrâces. «Apparemment, reprit
Russel, qu'il leur a rendu la conscience aussi délicate que la sienne.
Vous verrez que le ciel ne refusera rien à de si honnêtes gens.»