Lancerotta est à quarante-huit lieues de la grande Canarie, vers le

nord-est; sa longueur est de douze lieues. Ses seules richesses sont

la chair de chèvre et l'orseille. Elle a le titre de comté. Elle

envoie chaque semaine à Canarie, à Ténériffe et à Palma des barques

chargées de chair de chèvre séchée qui s'appelle _tussinetta_, et dont

on se sert dans ces îles au lieu de lard.

Une chaîne de montagnes qui la divise sert d'asile à quelques bêtes

sauvages, qui n'empêchent pas les chèvres et les moutons d'y paître

tranquillement; mais il y a peu de bêtes à cornes, et moins encore de

chevaux. Les vallées sont sèches et sablonneuses; elles ne laissent

pas de produire de l'orge et du froment médiocre. Du côté du nord, à

la distance d'une lieue, elle a une autre petite île qui se nomme

_Gratiosa_. Les plus grands vaisseaux passent sans danger dans

l'intervalle.

On ne croit Fuerte-Ventura éloignée que de cinquante lieues du

promontoire de Guer en Afrique, et de dix-huit à l'est de la grande

Canarie. On lui donne vingt-trois lieues de long sur six de large;

elle appartient au seigneur de Lancerotta. Ses productions sont le

froment, l'orge, les chèvres et l'orseille; elle ne produit pas plus

de vin que Lancerotta.

Dapper dit que Fuerte-Ventura a trois villes sur les côtes: Lanagla,

Tarafalo et Pozzo-Negro. Du côté du nord, elle a le port de Chabras et

un autre à l'ouest, dont on vante la bonté. Entre cette île et celle

de Lancerotta, les plus nombreuses flottes peuvent trouver une

retraite sûre et commode; mais la côte est dangereuse au nord-est, et

la mer y bat continuellement contre une multitude de rocs.

Il manque tant de circonstances aux anciennes descriptions du pic de

Ténériffe, qu'il doit être agréable au lecteur de les trouver ici

rassemblées dans un nouvel article, d'après les relations des

voyageurs modernes[20].

[Note 20: Ceci est écrit en 1780.]

La fameuse montagne de Teide, qu'on nomme communément le pic de

Ténériffe, cause une égale admiration de près ou dans l'éloignement.

Elle étend sa base jusqu'à Garachico, d'où l'on compte deux journées

et demie de chemin jusqu'au sommet. Quoiqu'elle paraisse se terminer

en pointe fort aiguë, comme un pain de sucre, avec lequel elle a

d'ailleurs beaucoup de ressemblance, elle est plate néanmoins à

l'extrémité, dans l'étendue de plus d'un arpent. Le centre de cet

espace est un gouffre. On peut y monter pendant un mille sur des mules

ou sur des ânes; mais il faut continuer le voyage à pied avec de

grandes difficultés. Chacun est obligé de porter ses provisions de

vivres.

Toute la partie d'en haut est ouverte et stérile, sans aucune

apparence d'arbre et de buisson. Il en sort du côté du sud plusieurs

ruisseaux de soufre qui descendent dans la région de la neige: aussi

paraît-elle entremêlée, dans plusieurs endroits, de veines de soufre.

Si l'on jette une pierre dans le gouffre, elle y retentit comme un

vaisseau creux de cuivre contre lequel on frapperait avec un marteau

d'une prodigieuse grosseur; aussi les Espagnols lui ont-ils donné le

nom de _chaudron du diable_. Mais les naturels de l'île étaient

persuadés sérieusement que c'est l'enfer, et que les âmes des méchans

y faisaient leur séjour pour être tourmentées sans cesse; tandis que

celles des bons habitaient l'agréable vallée où l'on a bâti la ville

de Laguna: en effet, le monde entier n'a pas de canton où la

température de l'air soit plus douce, ni de perspective plus riante

que celle qu'on a du centre de cette plaine.

En 1652, des marchands anglais voulurent visiter le pic; ils partirent

d'Orotava, ville située à une demi-lieue de la côte septentrionale de

l'île de Ténériffe. Leur marche ayant commencé à minuit, ils

arrivèrent à huit heures du matin au pied de la montagne, où ils

s'arrêtèrent sous un grand pin pour s'y rafraîchir jusqu'à deux heures

après midi; ensuite continuant leur chemin au travers de plusieurs

montagnes sablonneuses et stériles, sans y trouver un seul arbre, ils

eurent beaucoup à souffrir de la chaleur jusqu'au pied du pic, où ils

ne trouvèrent pour abri que de gros rochers, qui semblaient y être

tombés de quelque partie de la montagne.

À six heures du soir, ils commencèrent à monter le pic; mais, après

avoir marché l'espace d'un mille, ils trouvèrent le chemin si

difficile pour les chevaux, qu'ils prirent le parti de les laisser

derrière eux avec leurs domestiques. Pendant ce premier mille

quelques-uns des voyageurs ressentirent des faiblesses et des maux de

coeur. D'autres furent tourmentés par des vomissemens et des

tranchées; mais ce qui parut encore plus surprenant, le crin des

chevaux se dressa. Ayant demandé du vin, qu'on portait dans de petits

barils, ils le trouvèrent si froid, qu'ils n'en purent boire sans

l'avoir fait chauffer: cependant l'air était calme et modéré; mais,

vers le coucher du soleil, le vent devint si violent et si froid,

qu'étant forcés de s'arrêter sous les rocs, ils y allumèrent de grands

feux pendant toute la nuit.

Ils recommencèrent à monter vers quatre heures du matin. Après avoir

fait l'espace d'un mille, un des voyageurs se trouva si mal, qu'il fut

obligé de retourner sur ses pas. Là commencent les rochers noirs. Le

reste de la compagnie continua sa marche jusqu'au pain de sucre,

c'est-à-dire à l'endroit où le pic commence à prendre cette forme. La

plus grande difficulté qu'ils y eurent à combattre, fut le sable

blanc, contre lequel néanmoins ils s'étaient munis, en prenant avec

eux des souliers dont la semelle était plus large d'un doigt que le

cuir supérieur: ils gagnèrent avec beaucoup de peine le dessus des

rochers noirs, qui est plat comme un pavé. Comme il ne leur restait

plus qu'un mille jusqu'au sommet, ils sentirent redoubler leur

courage; et, sans être tentés de se reposer, ils gagnèrent enfin la

cime. Leur crainte avait été d'y trouver la fumée aussi épaisse

qu'elle leur avait paru d'en bas; mais ils n'y sentirent que des

exhalaisons assez chaudes, dont l'odeur était celle du soufre.

Dans la dernière partie de leur marche, ils ne s'étaient aperçus

d'aucune altération dans l'air, et le vent n'avait pas été fort

impétueux; mais ils le trouvèrent si violent au sommet, qu'ayant voulu

commencer par boire à la santé du roi, et faire une décharge de leurs

fusils, à peine pouvaient-ils se soutenir. Ils avaient besoin de

réparer leurs forces, que la fatigue avait épuisées. Leur surprise

augmenta beaucoup, lorsque, ayant voulu goûter de l'eau-de-vie, ils la

trouvèrent sans force; le vin, au contraire, leur parut plus vif et

plus spiritueux qu'auparavant.

Le sommet du pic sur lequel ils étaient sert comme de bord au fameux

gouffre que les Espagnols appellent _Caldera_. Ils jugèrent que

l'ouverture peut avoir une portée de mousquet de diamètre, et qu'elle

s'étend vers le fond l'espace d'environ deux cent quarante pieds. Sa

forme est celle d'un entonnoir; ses bords sont couverts de petites

pierres tendres, mêlées de soufre et de sable, qui sont si

dangereuses, que l'un des voyageurs, ayant tenté de remuer une pierre

assez grosse, faillit d'être suffoqué. Les pierres même sont si

chaudes, qu'on ne peut y toucher sans précaution. Personne n'osa

descendre plus de douze ou quinze pieds, parce que, le terrain

s'enfonçant sous les pieds, on fut arrêté par la crainte de ne pouvoir

remonter facilement; mais on prétend que des voyageurs plus hardis en

ont couru les risques, et qu'étant parvenus jusqu'au fond, ils n'y ont

rien trouvé de plus remarquable qu'une espèce de soufre clair, qui

paraît comme du sel sur les pierres.

Du haut de cette célèbre montagne, les marchands anglais découvrirent

la grande Canarie, qui est à douze lieues; l'île de Palme, éloignée

de vingt; celle de Gomera, qui n'en est qu'à six lieues; et celle de

Fer, à plus de vingt-cinq; mais leur vue s'étendait à l'infini sur la

surface de l'Océan; et l'on en doit juger par une simple remarque:

c'est que la distance de Ténériffe à Gomera ne paraissait pas plus

grande que la largeur de la Tamise à Londres.

Aussitôt que le soleil parut à l'horizon, l'ombre du pic parut couvrir

non-seulement l'île de Ténériffe et celle de Gomera, mais toute la

mer, aussi loin que les yeux pouvaient s'étendre; et la pointe du mont

semblait tourner distinctement, et se peindre en noir dans les airs.

Lorsque le soleil eut acquis un peu d'élévation, les nuées se

formèrent si vite, qu'elles firent perdre tout d'un coup aux marchands

la vue de la mer, et même celle de l'île de Ténériffe, à la réserve de

quelques pointes de montagnes voisines qui semblaient percer au

travers. Nos observateurs ne purent savoir si ces nuées s'élèvent

quelquefois au-dessus du pic même; mais, quand on est au-dessous, on

s'imaginerait qu'elles sont suspendues sur la pointe, ou plutôt

qu'elles l'enveloppent; et cette apparence est constante pendant les

vents de nord-ouest: c'est ce que les habitans appellent _le Cap_. Ils

le regardent comme le pronostic certain de quelque tempête.

Un des mêmes marchands, qui recommença le voyage deux ans après,

arriva au sommet du pic avant le jour. S'étant mis à couvert sous un

roc pour se garantir de la fraîcheur de l'air, il s'aperçut bientôt

que ses habits étaient fort humides; il jeta les yeux autour de lui,

et sa surprise fut extrême de voir quantité de gouttes d'eau couler le

long des rocs. Il remarqua aussi que du sommet des autres montagnes il

s'écoule continuellement de petites veines d'eau qui se rassemblent,

ou qui se dispersent, suivant la facilité qu'elles trouvent à leur

passage.

Après avoir passé quelque temps au sommet du pic, les Anglais

descendirent par une route sablonneuse jusqu'au bas de ce qu'on

appelle le pain de sucre; et comme elle est si raide qu'on la croirait

perpendiculaire, ils en furent bientôt dégagés. En jetant les yeux

dans cet endroit, ils découvrirent une grotte qui leur causa de

l'admiration; sa forme est celle d'un four dont l'ouverture serait au

sommet. Ils eurent la curiosité d'y descendre avec des cordes, dont

ils firent tenir le bout par leurs domestiques. La profondeur de cette

grotte est de trente pieds, et sa largeur de quarante-cinq. En

descendant, ils furent obligés de s'arrêter sur un tas de neige fort

dure, pour éviter un trou rempli d'eau, qui a l'apparence d'un puits,

et qui est directement au-dessous de l'ouverture de la grotte. Il a

six brasses de profondeur. Les Anglais ne purent juger si c'est une

source d'eau vive, ou l'assemblage de la neige fondue, ou la

distillation des rochers. De tous les côtés de la grotte, on voit des

glaçons suspendus, qui descendent jusqu'au tas de neige dont le fond

est rempli; mais nos voyageurs, bientôt incommodés de l'excès du

froid, quittèrent ce lieu pour continuer de descendre. Ils arrivèrent

à Orotava vers cinq heures du soir, le visage si rouge et si cuisant,

que, pour se rafraîchir, ils furent obligés de se faire laver

long-temps la tête avec des blancs d'oeufs.

Joignons à cette relation celle d'un Anglais fort instruit, nommé M.

Édens, plus curieuse et plus détaillée que la première.

Le mardi 13 août 1715, à dix heures et demie du soir, Édens,

accompagné de quatre Anglais et d'un Hollandais, avec des domestiques

et des chevaux pour le transport de leurs provisions, partit du port

d'Orotava: leur guide était le même qui avait servi depuis plusieurs

années à tous les étrangers qui avaient fait ce voyage.

Ils arrivèrent avant minuit à la ville d'Orotava; et, suivant les

instructions du guide, ils y prirent des bâtons d'une forme commode

pour faciliter leur marche.

Le jour suivant, à une heure du matin, ils s'avancèrent jusqu'au pied

d'une montagne fort raide, à un mille et demi de la ville; et,

commençant à voir autour d'eux à la faveur de la lune qui était fort

claire, ils découvrirent le pic, environné d'une nuée blanche qui le

couvrait comme un chapeau. De là, suivant le pied de la montagne, ils

gagnèrent une plaine que les Espagnols ont nommée _Dornajito en el

Monte verte_, c'est-à-dire Petit trou dans la Montagne verte: ce nom

lui vient, comme l'auteur le suppose, d'un trou très-profond qu'on

trouve un peu plus loin sur la droite, dans lequel tombe une eau pure

et fraîche qui descend des montagnes. Après avoir marché par des

chemins tantôt rudes, tantôt fort aisés, ils arrivèrent à trois heures

près d'une petite croix de bois que les Espagnols appellent _la Cruz

de la Solera_, d'où ils aperçurent le pic devant eux; mais, quoique

depuis la ville ils eussent monté presque continuellement par divers

détours, il ne leur parut pas moins élevé, et les nuées blanches en

couvraient encore la pointe.

Un demi-mille plus loin, ils se trouvèrent sur le dos de la montagne,

fort rude et fort escarpée, qui se nomme _Caravalla_, nom qui lui

vient d'un grand pin que leur guide les pria d'observer: cet arbre

jette en effet une grande branche qui, par la manière dont elle

s'avance au-delà des autres, a l'air d'un mât, tandis que les autres

forment une touffe qui ressemble à la partie d'avant d'une caravelle;

on trouve d'ailleurs des deux côtés un grand nombre d'autres pins.

Entre ces arbres ils virent plusieurs ruisseaux de soufre enflammé qui

descendaient de la montagne en serpentant, et de petits tourbillons de

fumée qui s'élevaient des lieux où le soufre avait commencé à

s'enflammer. Ils eurent le même spectacle la nuit suivante, lorsqu'ils

se retirèrent sous les rocs pour s'y reposer; mais ils ne purent

découvrir d'où venait l'inflammation, ni ce que devenaient ensuite les

ruisseaux ardens.

Vers cinq heures du soir, ils arrivèrent au sommet de la montagne, où

ils trouvèrent un fort gros arbre, que les Espagnols appellent _el

Pino de la Merianda_, c'est-à-dire l'arbre de la Collation. Le feu que

différens voyageurs ont fait au pied en a découvert le tronc, et fait

couler beaucoup de térébenthine. Nos Anglais en allumèrent un grand à

peu de distance, et s'arrêtèrent pour se rafraîchir. Ils aperçurent

quantité de lapins, qui ont peuplé ces lieux déserts et sablonneux.

Depuis cet endroit, quoique assez près du pain de sucre, on est fort

incommodé par l'abondance du sable.

Ils se remirent en marche vers six heures, et trois quarts d'heure

après ils arrivèrent à _Portillo_, c'est-à-dire à l'ouverture de

plusieurs grands rocs, d'où ils recommencèrent à découvrir le pic, qui

ne leur paraissait plus qu'à deux milles et demi d'eux. Leur guide les

assura qu'ils étaient à la même distance du port. Mais le pic ne

cessait pas de leur paraître enveloppé de nuées blanches. À sept

heures et demie, ils arrivèrent à _las Faldas_, c'est-à-dire aux

avenues du pic, d'où jusqu'à la Stancha, qui n'est qu'à un quart de

mille du pain de sucre, ils eurent à marcher sur de petites pierres si

mobiles, que les chevaux y enfonçaient jusqu'au-dessus du pied. La

couche en devait être fort épaisse, puisque Édens y fit un grand trou

sans en pouvoir trouver le fond.

À mesure qu'on s'approche du pain de sucre, on voit quantité de grands

rocs dispersés, qui, suivant le récit du guide, ont été précipités du

sommet par d'anciens volcans. Il s'en trouve aussi des tas qui ont

plus de soixante toises de longueur, et Édens observe que plus ils

sont loin du pic, plus ils ressemblent à la pierre commune des rocs;

mais ceux qui sont moins éloignés paraissent plus noirs et plus

solides. Il y en a même qui ont la couleur du caillou, avec une sorte

de brillant, qui fait juger qu'ils n'ont point été altérés par le feu,

au lieu que la plupart des autres tirent beaucoup sur le charbon de

forge, ce qui ne laisse pas douter que, de quelque lieu qu'ils

viennent, ils n'aient souffert les impressions d'une ardente chaleur.

À neuf heures, les voyageurs arrivèrent à la Stancha, un quart de

mille au-dessus du pied du pic, au côté de l'est. Ils y trouvèrent

trois ou quatre grands rocs durs et noirs, qui s'avancent assez pour

mettre plusieurs personnes à couvert. Ils placèrent leurs chevaux dans

ce lieu, et, cherchant pour eux-mêmes une retraite commode, ils

commencèrent par se livrer tranquillement au sommeil. Ensuite leurs

gens préparèrent diverses sortes de viandes qu'ils avaient apportées.

Comme leur dessein était de se reposer pendant tout le jour, Édens

profita du temps pour observer mille objets qui le frappaient

d'admiration. À l'est du pic, on voit, à quatre ou cinq milles de

distance, plusieurs montagnes qui s'appellent _Malpesses_; et plus

loin, au sud, celle qui porte le nom de montagne de Rijada. Tous ces

monts étaient autrefois des volcans, comme Édens ne croit pas qu'on en

puisse douter à la vue des rocs noirs et des pierres brûlées qui s'y

trouvent, et qui ressemblent à tout ce qu'on rencontre aux environs du

pic. Si l'on s'en rapporte aux réflexions d'Édens, rien n'est

comparable à cet amas confus de débris entassés les uns sur les

autres, qui peuvent passer pour une des plus grandes merveilles de

l'univers. Après avoir dîné avec beaucoup d'appétit, les voyageurs

voulurent recommencer à dormir; mais, étant reposés de la fatigue qui

les avait forcés d'abord au sommeil, ils ne purent fermer les yeux

dans un endroit si peu commode; et leur unique ressource fut de jouer

aux cartes pendant le reste de l'après-midi. Vers les six heures du

soir, ils découvrirent la grande Canarie, qu'ils avaient à l'est un

quart sud.

La faim redevint si pressante, qu'on fit un second repas avant neuf

heures. Chacun se promit ensuite de pouvoir dormir sous le rocher. On

se fit des lits avec des habits, et l'on choisit des pierres pour

oreillers. Mais il fut impossible de goûter un moment de repos. Le

froid tourmentait ceux qui s'étaient éloignés du feu. La fumée n'était

pas moins incommode à ceux qui s'en approchaient. D'autres étaient

persécutés par les mouches, avec un extrême étonnement d'en trouver un

si grand nombre dans un lieu où l'air est si rude et si perçant

pendant la nuit. Édens s'imagine qu'elles y sont attirées par les

chèvres qui grimpent quelquefois sur ces rocs; d'autant plus que, dans

une caverne fort proche du sommet de la montagne, il trouva une chèvre

morte. Elle n'avait pu monter si haut sans beaucoup de peine; et

s'étant sans doute échauffée dans sa marche, le froid l'avait saisie

jusqu'à lui causer la mort; à moins qu'on ne veuille supposer qu'elle

était morte de faim, ou peut-être de quelque vapeur sulfureuse qui

l'avait étouffée; ce qui paraît plus probable, parce qu'Édens ajoute

qu'elle s'était séchée jusqu'à tomber presqu'en poudre. Enfin, le

guide ayant averti qu'il était temps de partir, on se remit en marche

à une heure après minuit. Comme le chemin ne permettait pas de mener

les chevaux, on laissa dans le même lieu quelques hommes pour les

garder.

Entre la Stancha et le sommet du pic, on rencontre deux montagnes fort

hautes, chacune d'un demi-mille de marche. La première est parsemée de

petits cailloux, sur lesquels il est aisé de glisser: l'autre n'est

qu'un amas monstrueux de grosses pierres, qui ne tiennent à la terre

que par leur poids, et qui sont mêlées avec beaucoup de confusion.

Après s'être reposé plusieurs fois, les voyageurs arrivèrent au

sommet de la première montagne, où ils prirent quelques

rafraîchissemens; ensuite ils commencèrent à monter la seconde, qui

est plus haute que la première, mais plus sûre pour la marche, parce

que la grosseur des pierres les rend plus fermes. Ils n'en essuyèrent

pas moins de fatigue pendant une grosse demi-heure, après laquelle ils

découvrirent le pain de sucre, qui leur avait été caché par

l'interposition des deux montagnes.

Au sommet de la seconde, ils trouvèrent le chemin assez uni, dans

l'espace d'un quart de mille, jusqu'au pied du pain de sucre, où,

regardant leurs montres, ils furent surpris qu'il fût déjà trois

heures. La nuit était fort claire, et la lune se faisait voir avec

beaucoup d'éclat; mais ils voyaient sur la mer des tas de nuées qui

paraissaient au-dessous d'eux comme une vallée extrêmement profonde.

Ils avaient le vent assez frais au sud-est quart sud, où il demeura

continuellement pendant tout le voyage. Pendant une demi-heure qu'ils

furent assis au pied du pain de sucre, ils virent sortir en plusieurs

endroits une vapeur semblable à la fumée, qui, s'élevant en petits

nuages, disparaissait bientôt, et faisait place à d'autres petits

tourbillons qui suivaient les premiers. À trois heures et demie, ils

se remirent à monter dans la plus pénible partie du voyage. Édens et

quelques autres, ne ménageant pas leur marche, parvinrent au sommet

dans l'espace d'un quart d'heure, tandis que le guide et le reste de

la compagnie n'y arrivèrent qu'à quatre heures.

Le sommet du pic est un ovale, dont le plus long diamètre s'étend du

nord-nord-ouest au sud-est. Autant qu'Édens en put juger, il n'a pas

moins de cent quarante toises de longueur sur environ cent dix de

largeur. Il renferme dans ce circuit un grand gouffre, qu'on a nommé

_Caldera_, c'est-à-dire la chaudière, dont la partie la plus profonde

est au sud. Il est assez escarpé sur tous ses bords, et, dans quelques

endroits, il ne l'est pas moins que la descente du pain de sucre.

Toute la compagnie descendit jusqu'au fond, où elle trouva, vers

quarante toises de profondeur, des pierres si grosses, que plusieurs

surpassaient la hauteur d'un homme; la terre, dans l'intérieur de la

chaudière, peut se pétrir comme une sorte de pâte; et si on l'allonge

dans la forme d'une chandelle, on est surpris de la voir brûler comme

du soufre. Au dedans et au dehors on trouve quantité d'endroits

brûlans, et lorsqu'on y lève une pierre, on y voit du soufre attaché.

Au-dessus des trous d'où l'on voit sortir de la fumée, la chaleur est

si ardente, qu'il est impossible d'y tenir long-temps la main. La

grotte où Édens trouva une chèvre morte est au nord-est, dans

l'enceinte du sommet. Le guide l'assura qu'il s'y distillait souvent

du véritable esprit de soufre (acide sulfurique); mais ce phénomène ne

parut point dans le peu de temps que les Anglais y passèrent.

Édens observe que c'est une erreur de s'imaginer, avec les auteurs de

quelques relations, que la respiration soit difficile au sommet du

pic; il rend témoignage qu'il n'y respira pas moins qu'au pied; il n'y

mangea pas non plus avec moins d'appétit. Avant le lever du soleil, il

trouva l'air aussi froid qu'il l'eut jamais ressenti en Angleterre

dans les plus rudes hivers. À peine put-il demeurer sans ses gants. Il

tomba une rosée si abondante, que tout le monde eut ses habits

mouillés. Cependant le ciel ne cessa point d'être fort serein. Un peu

après que le soleil fut levé, ils virent sur la mer l'ombre du pic,

qui s'étendait jusqu'à l'île de Gomera, et celle du sommet leur

paraissait imprimée dans le ciel comme un autre pain de sucre. Mais,

les nuées étant assez épaisses autour d'eux, ils ne découvrirent pas

d'autres îles que la grande Canarie et Gomera.

À six heures du matin, ils pensèrent à partir pour retourner sur leurs

traces. À sept heures, ils arrivèrent près d'une citerne d'eau qu'ils

n'avaient pas remarquée en montant, et qui passe pour être sans fond.

Leur guide les assura que c'était une erreur, et que sept à huit ans

auparavant il l'avait vue à sec pendant les agitations d'un furieux

volcan. Édens jugea que cette citerne peut avoir trente-cinq brasses

de long sur douze de large, et que sa profondeur ordinaire est

d'environ quatorze brasses. Elle a sur ses bords une matière blanche

que les Anglais, sur la foi de leur guide, prirent pour du salpêtre.

Il s'y trouvait aussi, dans plusieurs endroits, de la glace et de la

neige, l'une et l'autre fort dures, quoique couvertes d'eau. Édens fit

prendre de cette eau dans une bouteille, et ne fit pas difficulté d'en

boire avec un peu de sucre; mais il n'en avait jamais bu de si froide.

Du côté droit, il y avait un grand amas de glaçons qui s'élevaient en

pointe, et d'où les Anglais s'imaginèrent que l'eau coulait dans la

citerne.

Trois ou quatre milles plus bas, ils découvrirent une autre grotte qui

était remplie de squelettes et d'os humains. Ils en virent

quelques-uns d'une grandeur si extraordinaire, qu'ils les prirent pour

des os de géans. Mais ils ne purent apprendre d'où venaient tant de

cadavres, ni quelle était l'étendue de la caverne.

Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 1) · 第 14 / 22 段