La ville se nomme en latin _Civitas Palmarum_; en espagnol, _la Ciudad

das Palmas_, et communément Palme ou Canarie. Elle est ornée d'une

magnifique cathédrale, où les offices et les dignités sont en fort

grand nombre. L'administration ordinaire des affaires civiles est

entre les mains de plusieurs échevins qui forment un conseil. La ville

est grande, et la plupart des habitans fort riches. Le sable dont

l'île est composée rend les chemins si propres, qu'après la moindre

pluie on y marche communément en souliers de velours. L'air est

tempéré, et l'on n'y connaît jamais l'excès du froid ni du chaud. On

recueille deux moissons de froment, l'une au mois de février, l'autre

au mois de mai. Il est d'une bonté admirable, et le pain a la

blancheur de la neige. On compte dans la grande Canarie trois autres

villes, qui se nomment Telde, Gualdar et Guia. L'île, au temps de

Nicols, avait douze manufactures de sucre, qui s'appellent _inganios_,

et qu'on aurait prises pour autant de petites villes à la multitude de

leurs ouvriers.

Voici la méthode qui est en usage aux Canaries pour le sucre. Un bon

champ produit neuf récoltes dans l'espace de dix-huit ans. On prend

d'abord une canne, que les Espagnols nomment _planta_, et, la couchant

dans un sillon, on la couvre de terre. Elle y est arrosée par de

petits ruisseaux qui sont ménagés avec une écluse. Cette plante, comme

une sorte de racine, produit plusieurs cannes qu'on laisse croître

deux ans sans les couper; on les coupe jusqu'au pied, et, les liant

avec leurs feuilles, qui se nomment _coholia_, on les transporte en

fagots à l'inganio, où elles sont pilées dans un moulin, et le jus est

conduit par un canal dans une grande chaudière, où on le laisse

bouillir jusqu'à ce qu'il ait acquis une juste épaisseur. On le met

alors dans des pots de terre de la forme d'un pain de sucre, pour le

transporter dans un autre lieu, où l'on s'occupe à le purger et à le

blanchir. Des restes de la chaudière, qui s'appellent _escumas_, et de

la liqueur qui coule des pains qu'on blanchit, on compose une

troisième sorte de sucre, qui se nomme _pamela_ ou _netas_. Le dernier

marc, ou le rebut de toutes ces opérations, se nomme _remiel_ ou

_mélasse_, et l'on en fait encore une autre sorte de sucre nommé

_refinado_. Au surplus, on peut observer que cette manipulation de

sucre est à peu près la même partout.

Lorsque la première récolte est finie, on met le feu à toutes les

feuilles qui sont restées dans le champ, c'est-à-dire à toute la

paille des cannes, ce qui consume toutes les tiges jusqu'au niveau de

la terre; et, sans autre secours que le soin d'arroser et de nettoyer

le terrain, les mêmes racines produisent, dans l'espace de deux ans,

une seconde moisson qui se nomme _zoca_. La troisième, qui arrive dans

le même période, est appelée _tertia zoca_; la quatrième, _quarta

zoca_, et toujours de même, jusqu'à ce que la vieillesse des plantes

oblige de les renouveler.

L'île Canarie produit un vin d'une bonté spéciale, surtout dans le

canton de Telde. Elle n'est pas moins féconde en excellens fruits,

tels que les melons, les poires, les pommes, les oranges, les citrons,

les grenades, les figues, les pêches de diverses espèces, et surtout

le plantano ou le bananier. Cet arbre n'est pas propre aux édifices.

Il croît sur le bord des ruisseaux. Son tronc est fort droit, et ses

feuilles sont extrêmement épaisses. Elles ne viennent pas aux

branches, mais au sommet de l'arbre, où elles sortent du tronc même.

Elles ont une aune de longueur, et la moitié moins de largeur. Chaque

arbre n'a que deux ou trois branches, sur lesquelles croissent les

fruits au nombre de trente ou quarante. Leur forme est à peu près

celle du concombre. Ils sont noirs dans leur maturité, et l'on dit

qu'il n'y a point de confiture aussi délicieuse. La plantation ne

produit qu'une fois. On coupe l'arbre ensuite. De la même racine il en

naît un autre, et l'on recommence ainsi continuellement. L'île de

Canarie est fournie de bêtes à cornes, de chameaux, de chèvres, de

poules, de canards, de pigeons et de grosses perdrix. Le bois est ce

qui lui manque le plus.

On compte dans la ville de Canarie environ douze mille habitans; elle

n'a guère moins d'une lieue de circuit; ses édifices sont fort beaux,

et la plupart des maisons ont deux étages, avec des plates-formes au

sommet. Il y a dans Canarie quatre couvens, les dominicains, les

cordeliers, les bernardines et les récollets.

L'île de Ténériffe est au 28e. degré et demi de latitude. Sa distance

de l'île de Canarie est de douze lieues au nord-ouest. On lui donne

dix-sept lieues de longueur. La terre en est haute. Au milieu de l'île

s'élève une montagne qu'on appelle _le Pic de Teide_, et dont la

hauteur est très-considérable. Du sommet, qui n'a pas plus d'un

demi-mille de tour, il sort quelquefois des flammes et du soufre.

Au-dessous, on ne trouve que de la cendre et des pierres ponces.

Plus bas encore, la montagne est couverte de neige pendant toute

l'année; un peu plus bas, elle produit des arbres d'une hauteur

surprenante, qui se nomment _vinatico_, dont le bois est fort pesant,

et ne pourit jamais dans l'eau. Il y en a une autre sorte, qu'on

appelle _barbuzane_, et qui est de la même qualité que le pin. Plus

bas, on trouve des forêts très-longues. Le passage en est charmant par

la quantité de petits oiseaux qui font entendre un ramage admirable:

on en vante un particulièrement, qui est fort petit, et de la couleur

de l'hirondelle, avec une tache noire et ronde au milieu de la

poitrine. Son chant est délicieux; mais, s'il est renfermé dans une

cage, il meurt en peu de temps.

Ténériffe produit les mêmes fruits que l'île de Canarie. Il s'y trouve

aussi, comme dans les autres îles, une sorte d'arbrisseaux nommés

_taybayba_, dont on exprime un jus laiteux qui s'épaissit en peu de

momens, et qui forme une excellente glu; mais l'arbre qui se nomme

_dragonnier_ est propre à l'île de Ténériffe. Il croît sur les terres

hautes et pierreuses; et, par les incisions qu'on fait au pied, il en

sort une liqueur qui ressemble au sang, et dont les apothicaires font

une drogue médicinale[16]. On fait du bois de cet arbre des targettes

ou de petits boucliers qui sont fort estimés, parce qu'ils ont cette

propriété, qu'une épée dont on les frappe s'y enfonce et tient si fort

au bois, qu'on ne l'en retire pas sans peine.

[Note 16: Ce qu'ils appellent _sang de dragon_.]

Cette île porte plus de blé que toutes les autres; ce qui lui a fait

donner le nom de nourrice et de grenier dans tous les temps de disette

et de cherté. Il croît sur les rochers de Ténériffe une sorte de

mousse, nommée _orseille_, qui s'achète par les teinturiers. L'île, au

temps de Nicols, avait douze inganios[17] ou manufactures de sucre;

mais on y admire particulièrement un petit canton, qui n'a pas plus

d'une lieue de circonférence, auquel on prétend qu'il n'y a rien de

comparable dans l'univers. Il est situé entre deux villes, dont l'une

se nomme _Orotava_, et l'autre _Rialejo_. Ce petit espace produit tout

à la fois de l'eau excellente, qui s'y rassemble des rocs et des

montagnes; des grains de toute espèce, toutes sortes de fruits, de la

soie, du lin, du chanvre, de la cire et du miel, d'excellens vins en

abondance, une grande quantité de sucre, et beaucoup de bois à brûler.

En général, l'île de Ténériffe fournit beaucoup de vin aux Indes

occidentales et aux autres pays: le meilleur croît sur le revers d'une

colline qui s'appelle _Ramble_. La ville capitale, nommée _Laguna_,

est située sur le bord d'un lac dont elle tire son nom, à trois lieues

de la mer. Elle est bien bâtie, et l'on y compte deux belles

paroisses. C'est la résidence du gouverneur; les échevins y obtiennent

leurs emplois de la cour d'Espagne. Il y a quatre autres villes, dans

l'île de Ténériffe: Santa-Cruz, Orotava, Rialejo et Garachico. Avant

la conquête, cette île avait sept rois, qui vivaient dans des cavernes

comme leurs sujets, qui se nourrissaient des mêmes alimens, et qui

n'avaient pour habits que des peaux de boucs.

[Note 17: Il faut observer qu'aujourd'hui la

culture est fort diminuée aux Canaries, depuis

qu'on a préféré celle des vignobles.]

Ténériffe, quoique la seconde des îles Canaries en dignité, est la

plus considérable par l'étendue, les richesses et le commerce.

La plupart des maisons de Laguna sont ornées de jardins, et de

parterres ou de terrasses sur lesquelles on voit régner de belles

allées d'orangers et de citronniers. La principale fontaine est

conduite jusqu'à la ville par des tuyaux de pierre élevés sur des

piliers. Ses jardins, ses allées d'arbres, ses bosquets, son lac, son

aquéduc, et la douceur des vents dont elle est rafraîchie, la font

passer pour une habitation délicieuse.

Son lac est couvert d'oiseaux de mer. Ses faucons sont fort renommés.

C'est un spectacle très-agréable que de voir les Nègres occupés à les

chasser, et même à les combattre; ils sont beaucoup plus gros et plus

forts que ceux de Barbarie. Le vice-roi, assistant un jour à cette

chasse, et voyant le plaisir que sir Edmond Scory y prenait, l'assura

qu'un faucon qu'il avait envoyé en Espagne au duc de Lerme était

revenu d'Andalousie à Ténériffe; c'est-à-dire que, s'il ne s'était pas

reposé sur quelque vaisseau, il avait fait d'un seul vol deux cent

cinquante lieues d'Espagne: aussi fut-il pris à demi mort, avec les

armes du duc de Lerme au cou. Depuis le moment de son départ d'Espagne

jusqu'à celui de sa prise, il ne s'était passé que seize heures.

Le fameux pic de Ténériffe est une des plus hautes montagnes de

l'univers. Linschoten assure qu'on le voit en mer de soixante milles;

qu'on ne peut y monter qu'aux mois de juillet et d'août, parce que le

reste de l'année il est couvert de neige, quoiqu'il n'en paraisse

point dans tous les lieux voisins; qu'on emploie trois jours à gagner

le sommet, d'où l'on découvre aussitôt toutes les autres îles, et

qu'il en sort beaucoup de soufre qui est transporté en Espagne.

Beckman dit que cette merveilleuse montagne est située au centre de

l'île, et qu'elle s'élève comme un pain de sucre; mais qu'il ne put en

voir le sommet, parce qu'il était caché dans les nues. Atkins

l'appelle un amas pyramidal de rocs bruts, qui ont été comme incrustés

ensemble par quelque embrasement souterrain qui dure encore.

On ne trouve pas moins de différence entre les auteurs sur la

véritable hauteur de ce pic que sur la distance d'où l'on peut

l'apercevoir en mer. Cependant, par une observation sur le baromètre,

on a reconnu que le vif-argent s'abaissa de onze pouces au sommet de

la montagne, c'est-à-dire, de vingt-neuf à dix-huit; ce qui répond,

suivant les tables du docteur Halley, à deux milles et un quart. Ce

calcul s'accorde assez avec celui de Beckman, qui met la hauteur

perpendiculaire du pic à deux milles et demi: il observe aussi que les

Hollandais y placent leur premier méridien[18].

[Note 18: D'après les observations les plus

récentes et les plus exactes, la hauteur de ce pic

est de 1904 toises au-dessus du niveau de la mer.]

Cette île produit trois sortes d'excellens vins, qui sont connus sous

les noms de _Canarie_, de _Malvoisie_ et de _Verdona_: les Anglais les

confondent tous trois sous le nom commun de _Sack_. Beckman observe

que les vignes qui produisent le canarie ont été transportées du Rhin

à Ténériffe par les Espagnols sous le règne de Charles-Quint. On

prétend que, dans une seule année il en est venu jusqu'à quinze et

seize mille muids en Angleterre. Dampier, Le Maire et Duret donnent la

préférence au malvoisie de Ténériffe sur ceux de tous les autres pays

du monde. Les deux derniers de ces trois auteurs ajoutent qu'il

n'était pas connu à Ténériffe avant que les Espagnols y eussent

apporté quelques ceps de Candie, qui produisent aujourd'hui de

meilleur vin, et plus abondamment que dans l'île même de Candie: le

transport et la navigation ne font qu'augmenter sa bonté. Dampier

parle aussi du Verdona, ou du vin vert. Il est plus fort et plus rude

que le canarie; mais il s'adoucit aux Indes occidentales, où il est

fort estimé.

Il ne manque rien aux richesses de Ténériffe, s'il est vrai, comme le

capitaine Roberts nous l'assure, qu'il y ait une mine d'or à la

pointe de Négos.

Les vignes qui produisent l'excellent vin de Ténériffe croissent

toutes sur la côte, à la distance d'un mille de la mer. Celles qui

sont plus loin dans les terres sont beaucoup moins estimées, et ne

réussissent pas mieux quand on les transplante dans les autres îles.

Dans quelques endroits de l'île de Ténériffe il croît une sorte

d'arbrisseau nommé _legnan_, que les Anglais achètent comme un bois

aromatique. On y trouve des abricotiers, des pêchers et des poiriers

qui portent deux fois l'an, et des citrons qui en contiennent un petit

dans leur centre, ce qui leur a fait donner le nom de _pregnada_.

Ténériffe produit du coton et des coloquintes. Les rosiers y

fleurissent à Noël. Il n'y manque rien aux roses, ni pour la vivacité

du coloris, ni pour la grandeur; mais les tulipes n'y croissent point.

Les rochers y sont couverts de crête marine. Il croît sur les bords de

la mer une autre herbe à feuilles larges, si forte, et même si

vénéneuse, qu'elle fait mourir les chevaux. Cependant elle n'est pas

si pernicieuse aux autres animaux. On a vu jusqu'à quatre-vingts épis

de froment sortir d'une seule tige; il est aussi jaune et presque

aussi transparent que l'ambre. Dans les bonnes années, un boisseau de

semence en a rendu jusqu'à cent.

Les serins des Canaries qu'on apporte en Europe sont nés dans les

_barancos_, ou les sillons que l'eau forme en descendant des

montagnes. L'île Ténériffe est aussi fort abondante en cailles et en

perdrix, qui sont d'une grande beauté, et beaucoup plus grosses qu'en

Europe. Les pigeons ramiers, les tourterelles, les corbeaux et les

faucons, y viennent des côtes de Barbarie. Il y a peu de montagnes où

l'on ne découvre des essaims d'abeilles. Les chèvres sauvages grimpent

quelquefois jusqu'au sommet du pic. Les porcs et les lapins ne sont

pas moins communs dans l'île. À l'égard du poisson, il y est

généralement de meilleur goût qu'en Angleterre. Les homards n'y ont

pas les pattes si grandes. Le clacas, qui est sans contredit le

meilleur coquillage de l'univers, croît dans les rocs, où il s'en

trouve souvent cinq ou six sous une grande écaille. On estime aussi

une sorte d'animal qui a six ou sept queues longues d'une aune,

jointes à un corps et à une tête de même longueur. Les tortues y sont

excellentes; les cabridos sont une espèce de poisson qui l'emporte sur

nos truites.

Les principaux vignobles sont ceux de Buena-Vista, Dante, Orotava,

Figueste, et surtout celui de Ramble, qui produit le meilleur vin de

l'île. Pour les fruits, il n'y a pas de pays qui fournisse de

meilleures espèces de melons, de grenades, de citrons, de figues,

d'oranges, d'amandes et de dattes. La soie, le miel et par conséquent

la cire, y sont de la même excellence; et si ces trois sources de

richesses y étaient cultivées avec plus de soin, elles surpasseraient

celles de Florence et de Naples.

Le côté du nord est rempli de bois et d'excellente eau. On y voit

croître le cèdre, le cyprès, l'olivier sauvage, le mastix, le

savinier, avec des palmiers et des pins d'une hauteur étonnante. Entre

Orotava et Garachico, on trouve une forêt entière de pins, qui parfume

l'air des plus délicieuses odeurs. L'île n'a pas de canton qui n'en

produise; c'est le bois dont se font les tonneaux et tous les autres

ustensiles. Outre le pin droit, on en voit un autre qui croît en

s'élargissant comme le chêne. Les habitans le nomment _l'arbre

immortel_, parce qu'il ne se corrompt jamais, ni dans l'eau ni sous

terre. Il est presque aussi rouge que le bois du Brésil, auquel il ne

le cède pas non plus en dureté; mais il n'est pas si onctueux que le

pin droit. Il s'en trouve de si gros, que les Espagnols ne font pas

difficulté d'assurer fort sérieusement que toute la charpente de

l'église de los Romedios à Laguna est composée d'un seul de ces

arbres.

Mais l'arbre qu'on appelle _dragonnier_ surpasse tous les autres par

ses propriétés. Il a le tronc fort gros, et s'élève fort haut. Son

écorce ressemble aux écailles d'un dragon ou d'un serpent, et c'est de

là sans doute qu'il tire son nom. Ses branches, qui sortent toutes du

sommet, sont jointes deux à deux comme les mandragores. Elles sont

rondes, douces et unies comme le bras d'un homme, et les feuilles

sortent comme entre les doigts. La substance du tronc sous l'écorce

n'est pas un véritable bois; c'est une matière spongieuse, qui sert

fort bien, quand elle est sèche, à faire des ruches d'abeilles. Vers

la pleine lune, il en sort une gomme claire et vermeille, qui

s'appelle _sangre de draco_, ou sang de dragon. Elle est beaucoup

meilleure et plus astringente que celle de Goa et des Indes

orientales, que les Juifs altèrent ordinairement de quatre à un.

Tout ce que nous avons dit de Ténériffe ne doit s'entendre que de la

partie de l'île qui est habitée; car le reste n'est composé que de

rochers et de bois impraticables. Nous parlerons séparément du pic qui

rend cette île si fameuse.

Gomera est située à l'ouest de Ténériffe, à six lieues de distance;

elle n'en a pas plus de six de longueur. On lui donne le titre de

comté; mais dans les différens civils, les vassaux du comte de Gomera

ont le droit d'appel aux juges royaux, qui font leur résidence dans

l'île de Canarie. La capitale de l'île porte le même nom. C'est une

fort bonne ville avec un excellent port, où les flottes des Indes

s'arrêtent volontiers pour y prendre des rafraîchissemens. L'île

fournit à ses habitans leur provision de grains et de fruits. Elle n'a

qu'un inganio, c'est-à-dire, une manufacture de sucre; mais elle

produit des vignes en abondance.

Palma est à plus de douze lieues de Gomera, au nord-ouest. Sa forme

est ronde. Elle n'a pas moins de neuf lieues de longueur et vingt-cinq

lieues de circuit. On vante beaucoup l'abondance de ses vins et de son

sucre. Sa capitale, qui se nomme Palma, fait un grand commerce de vin

aux Indes occidentales et dans les autres pays. Elle est ornée d'une

très-belle église. L'administration des affaires et de la justice est

entre les mains d'un gouverneur et d'un conseil d'échevins. L'île n'a

qu'une autre ville nommée Saint-André, assez jolie, mais fort petite.

Elle a quatre inganios, où l'on fait d'excellent sucre. Le terroir

produit peu de blé; dans leurs besoins, les habitans ont recours à

l'île de Ténériffe.

L'île d'Hierro ou Herro, que nous appelons l'île de Fer, est à seize

lieues au sud de Palma. Son circuit est d'environ six lieues. Elle

appartient au comte de Gomera. On y recueille peu de grains. Ses

principales productions sont l'orseille, les figues et l'eau-de-vie.

Les bestiaux y sont abondans; leur chair est du meilleur goût. Les

forêts renferment des cerfs et des chevreuils. Quelques voyageurs ont

raconté qu'elle n'a d'autre eau douce que celle qu'on y recueille à la

faveur d'un grand arbre qui se trouve au milieu de l'île, et qui est

sans cesse couvert de nuées. L'eau qui distille sur les feuilles tombe

continuellement dans deux grandes citernes qu'on a construites au pied

de l'arbre, et suffit pour les besoins des habitans et des bestiaux.

Jackson rapporte qu'étant à Fer en 1618, il a vu l'arbre de ses

propres yeux; qu'il lui a trouvé la grosseur d'un chêne, l'écorce fort

dure, et six à sept aunes de hauteur; les feuilles rudes, de la

couleur des feuilles de saule, mais blanches au côté inférieur; qu'il

ne porte ni fleurs ni fruits; qu'il est situé sur le revers d'une

colline; que pendant le jour il paraît flétri, et qu'il ne rend de

l'eau que pendant la nuit, lorsque la nue qui le couvre commence à

s'épaissir; enfin qu'il en donne assez pour suffire à toute l'île,

c'est-à-dire, suivant le récit de Jackson, à huit mille âmes et à cent

mille bestiaux. Il ajoute que l'eau est conduite, par des tuyaux de

plomb, du pied de l'arbre dans un grand réservoir qui ne contient pas

moins de vingt mille tonneaux, environné d'un mur de briques, et pavé

de pierre; que de là on la transporte dans des barils à divers

endroits de l'île où l'on a pratiqué d'autres citernes, et que le

grand bassin est rempli toutes les nuits.

Divers écrivains ont traité de fable ridicule l'histoire de cet arbre

merveilleux. Ce jugement sera celui de tout homme sensé, en lisant le

récit de conteurs tels que Jackson. Mais cherchons à découvrir la

vérité sur l'arbre miraculeux.

Le Maire prétend que cet arbre n'est point si merveilleux; qu'il y en

a plusieurs qui donnent aussi de l'eau, mais en moindre quantité.

Bontier, et Le Verrier, aumônier de Bethencour, qui fit la conquête

des Canaries, ont écrit l'histoire de la découverte de ces îles. Ces

auteurs, qui paraissent en général dignes de foi, parlent de plusieurs

arbres situés dans la partie la plus élevée du pays, et desquels

dégoutte une eau claire qui tombe dans des fosses creusées exprès.

Ils ajoutent qu'elle est excellente à boire. Dans un autre endroit,

ils citent le milieu de l'île, qui est très-haut, comme couvert d'une

immense forêt de pins. L'état des choses a pu changer depuis le temps

de ces deux écrivains; mais ce qu'ils racontent explique parfaitement

le merveilleux.

«Un autre témoignage va fixer le degré de croyance que l'on doit

accorder à l'histoire du singulier arbre de l'île de Fer. Abreu

Galindo, dans son traité manuscrit des Canaries, conservé dans les

registres du pays, dit qu'il voulut voir par lui-même ce que c'était

que cet arbre. Il s'embarqua donc et se fit conduire à un lieu nommé

_Tigulahe_, qui communique à la mer par un vallon, à l'extrémité

duquel, contre un gros rocher, se trouvait l'arbre saint que dans le

pays on nomme _garoë_. Il ajoute que c'est mal à propos qu'on l'a

nommé _til_ ou _tilo_ (tilleul), parce qu'il n'y ressemble pas du

tout. Son tronc a douze palmes de circonférence, quatre pieds de

diamètre, et à peu près quarante pieds de hauteur; les branches sont

très-ouvertes et touffues; son fruit ressemble à un gland avec son

capuchon; sa graine a la couleur et le goût aromatique des petites

amandes que contiennent les pommes de pin. Il ne perd jamais sa

feuille, c'est-à-dire que la vieille ne tombe que quand la jeune est

formée; et cette feuille est, comme celle du laurier, dure et

luisante, mais plus grande, courbée, et assez large. Il y a tout

autour de l'arbre une grande ronce qui entoure aussi plusieurs de ses

rameaux, et aux environs sont quelques hêtres, des broussailles et des

buissons.

»Du côté du nord sont deux grands piliers de vingt pieds carrés, et

creusés de vingt palmes de profondeur, faits de pierre, et divisés

pour que l'eau tombe dans l'un et se conserve dans l'autre, etc. Il

arrive généralement tous les jours, surtout le matin, qu'il s'élève de

la mer, non loin de la vallée, des vapeurs et des nuages; ils sont

portés par le vent d'est, qui est le plus fréquent dans cet endroit,

contre les rochers qui les retiennent. Ces vapeurs s'amoncellent sur

l'arbre qui les absorbe, et coulent en eau goutte à goutte sur ses

feuilles polies. La grande ronce, les arbustes et les buissons qui

sont autour distillent de la même manière. Plus le vent d'est règne,

plus la récolte d'eau est abondante. On ramasse alors plus de vingt

flacons d'eau. Un homme qui garde l'arbre, et qui pour cela est

salarié, la distribue aux voisins, etc.

»Il en est donc de l'arbre de l'île de Fer comme de beaucoup d'autres

phénomènes physiques qui, exagérés et revêtus de circonstances

invraisemblables, ont dû passer pour des contes, mais qui, réduits à

leur juste valeur, deviennent des choses toutes simples. Le garoë a pu

exister. Nous voyons tous les jours dans nos jardins, après un

brouillard épais, les arbres qui ont les feuilles dures et polies,

tels que les orangers, les lauriers-roses, les lauriers-cerises, tout

couverts d'eau. Supposons dans un pays chaud un lieu où les

brouillards s'amoncellent sans cesse, les végétaux qui y croîtront en

feront autant que nos lauriers-cerises. Sans leur secours, l'eau des

nuages, absorbée par la terre, ne sera d'aucune utilité pour le pays,

et retournera à l'Océan par des issues cachées. On pouvait donc

renouveler l'arbre saint qui était très-vieux, lorsqu'un ouragan le

déracina en 1625. Il fut dressé un procès-verbal de ce malheur; et les

notables du pays, s'étant assemblés, firent jeter les feuilles du

garoë au lieu où tombait auparavant son eau.

»La description de l'arbre saint, donnée par Galindo, convient

parfaitement au _laurus indica_, bel arbre qui croît naturellement sur

le sommet des montagnes de toutes les Canaries»[19].

[Note 19: Essai sur les îles Fortunées, par M.

Bory-Saint-Vincent, p. 220, etc.]

Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 1) · 第 13 / 22 段