Un Portugais, qui avait voyagé dans les Indes occidentales, répétait

souvent qu'il ne doutait pas que l'île de Ténériffe n'eût d'aussi

bonnes mines que celles du Mexique et du Pérou. Enfin un ami d'un

voyageur avait tiré de quoi faire deux cuillères d'argent, de quelques

charges de terre qu'il avait apportées du même côté des montagnes. On

y trouve encore des eaux nitreuses, et des pierres couvertes d'une

rouille couleur de safran, qui a le goût du fer.

Ce voyageur raconte que, sa qualité de médecin lui ayant fait rendre

des services considérables aux insulaires, il obtint d'eux la liberté

de visiter leurs cavernes sépulcrales; spectacle qu'ils n'accordent à

personne, et qu'on ne peut se procurer malgré eux sans exposer sa vie

au dernier danger. Ils ont une extrême vénération pour les corps de

leurs ancêtres, et la curiosité des étrangers passe chez eux pour une

profanation. Dans leur petit nombre et leur pauvreté, ils sont si

fiers et si jaloux de leurs usages, que le plus vil de leur nation

dédaignerait de prendre une Espagnole en mariage. L'auteur, se

trouvant donc à Guimar, ville peuplée presque uniquement des

descendans des anciens Guanches, eut le crédit de se faire conduire à

leurs grottes. Ce sont des lieux anciennement creusés dans les

rochers, ou formés parla nature, qui ont plus ou moins de grandeur,

suivant la disposition du terrain. Les corps y sont cousus dans des

peaux de chèvre avec des courroies de la même matière, et les coutures

si égales et si unies, qu'on n'en peut trop admirer l'art. Chaque

enveloppe est exactement proportionnée à la grandeur du corps; mais ce

qui cause beaucoup d'admiration, c'est que tous les corps y sont

presque entiers. On trouve également dans ceux des deux sexes les

yeux, mais fermés, les cheveux, les oreilles, le nez, les dents, les

lèvres, la barbe, et jusqu'aux parties naturelles. L'auteur en compta

trois ou quatre cents dans différentes grottes, les uns debout,

d'autres couchés sur des lits de bois, que les Guanches ont l'art de

rendre si dur, qu'il n'y a pas de fer qui puisse le percer.

Un jour que l'auteur était à prendre des lapins au furet, chasse fort

usitée dans l'île de Ténériffe, ce petit animal, qui avait un grelot

au cou, le perdit dans un terrier, et disparut lui-même sans qu'on pût

reconnaître ses traces. Un des chasseurs à qui il appartenait, s'étant

mis à le chercher au milieu des rocs et des broussailles, découvrit

l'entrée d'une grotte des Guanches. Il y entra; mais sa frayeur se fit

connaître aussitôt par ses cris. Il y avait aperçu un cadavre d'une

grandeur extraordinaire, dont la tête reposait sur une pierre, les

pieds sur une autre, et le corps sur un lit de bois. Le chasseur,

devenu plus hardi en se rappelant les idées qu'il avait sur la

sépulture des Guanches, coupa une grande pièce de la peau que le mort

avait sur l'estomac. L'auteur de cette relation rend témoignage

qu'elle était plus douce et plus souple que celle de nos meilleurs

gants, et si éloignée de toute sorte de corruption, que le même

chasseur l'employa pendant plusieurs années à d'autres usages. Ces

cadavres sont aussi légers que la paille. L'auteur, qui en avait vu

quelques-uns de brisés, proteste qu'on y distingue les nerfs, les

tendons, et même les veines et les artères, qui paraissaient comme

autant de petites cordes.

Si l'on s'en rapporte aujourd'hui aux plus anciens Guanches, il y

avait parmi leurs ancêtres une tribu particulière qui avait l'art

d'embaumer les corps, et qui le conservait comme un mystère sacré qui

ne devait jamais être communiqué au vulgaire. Cette même tribu

composait le sacerdoce, et les prêtres ne se mêlaient point avec les

autres tribus par des mariages; mais, après la conquête de l'île, la

plupart furent détruits par les Espagnols, et leur secret périt avec

eux. La tradition n'a conservé qu'un petit nombre d'ingrédiens qui

entraient dans cette opération: c'était du beurre mêlé de graisse

d'animal, qu'on gardait exprès dans des peaux de chèvre. Ils faisaient

bouillir cet onguent avec certaines herbes, telles qu'une espèce de

lavande qui croît en abondance entre les rocs, et une autre herbe

nommée _lara_, d'une substance gommeuse et glutineuse qui se trouve

sur le sommet des montagnes; une autre plante, qui était une sorte de

_cyclamen_ ou pain de pourceau; la sauge sauvage, qui croît partout

dans les montagnes; enfin plusieurs autres simples qui faisaient de ce

mélange un des meilleurs baumes du monde. Après cette préparation, on

commençait par vider le corps de ses intestins, et le laver avec une

lessive faite d'écorce de pin, séchée au soleil pendant l'été, ou dans

une étuve en hiver. Cette purification était répétée plusieurs fois.

Ensuite on faisait l'onction au dedans et au dehors, avec grand soin

de la laisser sécher à chaque reprise. On la continuait jusqu'à ce que

le baume eût entièrement pénétré le cadavre, et que, la chair se

retirant, on vît paraître tous les muscles. On s'apercevait qu'il ne

manquait rien à l'opération lorsque le corps était devenu extrêmement

léger; alors on le cousait dans des peaux de chèvre, comme on l'a déjà

fait observer[21]. Il est remarquable que, pour éviter la dépense,

lorsqu'il était question des pauvres, on leur ôtait le crâne: ils

étaient cousus aussi dans des peaux, mais auxquelles on laissait le

poil; au lieu que celles des riches étaient si fines, et passées si

proprement, qu'elles se conservent fort douces et fort souples

jusqu'aujourd'hui.

[Note 21: Comme les anciens navigateurs

connaissaient les Canaries, on peut conjecturer que

cet art d'embaumer les corps a été enseigné aux

Guanches par les Égyptiens, qui l'ont conservé chez

eux jusqu'à nos jours.]

Les Guanches racontent qu'ils ont plus de vingt grottes de leurs rois

et de leurs grands hommes, inconnues, même parmi eux, excepté à

quelques vieillards qui sont dépositaires de ce secret, et qui ne

doivent jamais le révéler. Enfin l'auteur observe que la grande

Canarie a ses grottes comme Ténériffe, et que les morts y étaient

ensevelis dans des sacs; mais que, loin de les conserver si bien, les

corps y sont entièrement consumés.

Les Guanches ont dans ces lieux funèbres des vases d'une terre si

dure, qu'on ne peut venir à bout de les casser. Les Espagnols en ont

trouvé dans plusieurs grottes, et s'en servent au feu pour les usages

de la cuisine.

Scory nous apprend que les anciens Guanches avaient un officier public

pour chaque sexe, avec le titre d'embaumeur, dont le principal office

était de composer une certaine préparation de poudres différentes et

de plusieurs herbes mêlées ensemble, et liées avec du beurre de

chèvre; qu'après avoir lavé soigneusement les corps morts, ils les

frottaient pendant quinze jours avec ce baume, en les exposant au

soleil, et les tournant sans cesse jusqu'à ce qu'ils fussent

entièrement secs et raides (le temps pour cette cérémonie réglait pour

les parens la durée du deuil); qu'ensuite on enveloppait les corps

dans des peaux de chèvre cousues ensemble avec une adresse et une

propreté merveilleuse; qu'on les portait dans des cavernes profondes,

dont l'accès n'était permis qu'aux ministres des funérailles, et qu'on

les y plaçait couchés ou debout. Scory, étant à Ténériffe, avait vu

plusieurs de ces corps qui étaient ensevelis depuis plus de mille ans.

Cependant il n'ajoute point à quelles marques on pouvait leur

reconnaître tant d'antiquité. Purchas rend témoignage lui-même qu'il

avait vu deux de ces momies à Londres. On en voit une au cabinet

d'anatomie du Jardin du Roi, à Paris.

Quelques géographes mettent Madère au rang des Canaries. L'histoire de

la découverte de cette île offre beaucoup de circonstances qui

tiennent du roman: nous les rapporterons sans les garantir. Ces sortes

de détails, que nous nous permettons quelquefois, sont du goût de la

plupart des lecteurs, et varient l'uniformité des descriptions.

Sous le règne d'Édouard III, roi d'Angleterre, un homme d'esprit et de

courage, nommé Robert Macham, ayant conçu une passion fort vive pour

une jeune personne d'une naissance supérieure à la sienne, obtint la

préférence sur tous ses rivaux. Mais les parens de sa maîtresse, qui

se nommait Anne Dorset, s'aperçurent des sentimens de leur fille; et,

dans la résolution de ne pas souffrir un mariage qui blessait leur

fierté, ils se procurèrent un ordre du roi pour faire arrêter Macham,

jusqu'à ce que le sort d'Anne fût fixé par une autre alliance. Ils lui

firent épouser un homme de qualité. Anne fut aussitôt conduite à

Bristol, dans les terres de son mari. L'amant prisonnier obtint

immédiatement sa liberté; mais, animé par le ressentiment de son

injure autant que par sa passion, il entreprit de troubler le bonheur

de son rival. Quelques amis lui prêtèrent leur secours. Il se rendit à

Bristol, où, par des artifices ordinaires à l'amour, il trouva le

moyen de voir sa maîtresse. Elle n'avait pas perdu l'inclination qu'il

lui avait inspirée pour lui. Ils résolurent ensemble de quitter

l'Angleterre, et de chercher une retraite en France. Leur diligence

fut égale à leur témérité. Un jour qu'Anne feignit de vouloir prendre

l'air, elle se fit conduire au bord du canal par un domestique de

confiance; et, se mettant dans un bateau qui l'attendait, elle gagna

un vaisseau que son amant tenait prêt pour leur fuite.

L'ancre fut levée aussitôt, et les voiles tournées vers les côtes de

France. Mais l'inquiétude et la précipitation de Macham ne lui avaient

pas permis de choisir les plus habiles matelots de l'Angleterre. Le

vent d'ailleurs lui fut si peu favorable, qu'ayant perdu la terre de

vue avant la nuit, il se trouva le lendemain comme perdu dans

l'immensité de l'Océan. Cette situation dura treize jours, pendant

lesquels il fut abandonné à la merci des flots. La boussole n'était

point encore en usage dans la navigation. Enfin, le quatorzième jour

au matin, ses gens aperçurent fort près d'eux une terre qu'ils prirent

pour une île. Leur doute fut éclairci au lever du soleil, qui leur fit

découvrir des forêts d'arbres inconnus. Ils ne furent pas moins

surpris de voir quantité d'oiseaux d'une forme nouvelle, qui vinrent

se percher sur leurs mâts et leurs vergues sans aucune marque de

frayeur.

Ils mirent la chaloupe en mer. Plusieurs matelots y étant descendus

pour gagner la terre, revinrent bientôt avec d'heureuses nouvelles et

de grands témoignages de joie. L'île paraissait déserte; mais elle

leur offrait un asile après de si longues et si mortelles alarmes.

Divers animaux s'étaient approchés d'eux sans les menacer d'aucune

violence. Ils avaient vu des ruisseaux d'eau fraîche et des arbres

chargés de fruits. Macham et sa maîtresse, avec leurs meilleurs amis,

n'eurent plus d'empressement que pour aller se rafraîchir dans un si

beau pays. Ils s'y firent conduire aussitôt dans la chaloupe, en

laissant le reste de leurs gens pour la garde du vaisseau. Le pays

leur parut enchanté. La douceur des animaux ne les invitant pas moins

que celle de l'air et que la variété des fleurs et des fruits, ils

s'avancèrent un peu plus loin dans les terres. Bientôt ils trouvèrent

une belle prairie bordée de lauriers, et rafraîchie par un ruisseau

qui descendait des montagnes dans un lit de gravier. Un grand arbre

qui leur offrait son ombre leur fit prendre la résolution de s'arrêter

dans cette belle solitude. Ils y dressèrent des cabanes pour y prendre

quelques jours de repos et délibérer sur leur situation. Mais leur

tranquillité dura peu. Trois jours après, un orage arracha le vaisseau

de dessus les ancres, et le jeta sur les côtes de Maroc, où, s'étant

brisé contre les rochers, tout l'équipage fut pris par les Maures et

renfermé dans une étroite prison.

Macham, n'ayant retrouvé le lendemain aucune trace de son bâtiment,

conclut qu'il était coulé à fond. Cette nouvelle disgrâce répandit la

consternation dans sa troupe, et fit tant d'impression sur sa

compagne, qu'elle n'y survécut pas long-temps. Les premiers malheurs

gui avaient suivi son départ avaient abattu son courage; elle en avait

tiré de noirs présages, qui lui faisaient attendre quelque funeste

catastrophe. Mais ce dernier coup lui fit perdre jusqu'à l'usage de la

voix; elle expira deux jours après, sans avoir pu prononcer une

parole. Son amant, pénétré d'un accident si tragique, ne vécut que

cinq jours après elle, et demanda pour unique grâce à ses amis de

l'enterrer dans le même tombeau. Ils avaient creusé sa fosse au pied

d'une sorte d'autel qu'ils avaient élevé sous le grand arbre; ils y

placèrent aussi le malheureux Macham; et, mettant une croix de bois

sur ce triste monument, ils y joignirent une inscription qu'il avait

composée lui-même, et qui contenait en peu de mots sa pitoyable

aventure. Elle finissait par une prière aux chrétiens, s'il en venait

après lui dans le même lieu, d'y bâtir une église sous le nom de

_Jésus Sauveur_.

Après la mort du chef, le reste de la troupe ne pensa qu'à sortir d'un

lieu si désert. Tous les soins furent employés à mettre la chaloupe en

état de soutenir une longue navigation, et l'on mit à la voile dans la

vue, s'il était possible, de retourner en Angleterre; mais la force du

vent, ou l'ignorance des matelots, ayant fait prendre la même route

que le vaisseau, on alla tomber sur la même côte, et l'on n'y éprouva

pas un meilleur sort.

Les prisons de Maroc étaient alors remplies d'esclaves chrétiens de

toutes les nations, comme celles d'Alger le sont aujourd'hui. Il s'y

trouvait un Espagnol de Séville, nommé Jean de Moralès, qui, ayant

exercé long-temps la profession de pilote, prit beaucoup de plaisir au

récit des prisonniers anglais. Il apprit d'eux la situation du nouveau

pays qu'ils avaient découvert, et les marques de terre auxquelles il

pouvait être reconnu.

Dès qu'il fut libre, il offrit ses services à Jean Gonsalès Zarco,

gentilhomme portugais, chargé par le prince Henri de faire des

découvertes dans la mer d'Afrique, et qui, deux ans auparavant, avait

mouillé à Porto-Santo, dans le voisinage de Madère, et y avait laissé

quelques Portugais. Ce fut là qu'il dirigea sa route avec Moralès. Les

Portugais de Porto-Santo lui racontèrent, comme une vérité constante,

qu'au sud-ouest de l'île on voyait sans cesse des ténèbres

impénétrables qui s'élevaient de la mer jusqu'au ciel; que jamais on

ne s'apercevait qu'elles diminuassent, et qu'elles paraissaient

gardées par un bruit effrayant qui venait de quelque cause inconnue.

Comme on n'osait encore s'éloigner de la terre, faute d'astrolabe et

d'autres instrumens dont l'invention est postérieure, et qu'on

s'imaginait qu'après avoir perdu la vue des côtes, il était impossible

d'y retourner sans un secours miraculeux de la Providence, cette

prétendue obscurité passait pour un abîme sans fond, ou pour une

bouche de l'enfer.

Les exhortations de Moralès firent mépriser à Zarco ces fausses

terreurs. Ils jugèrent tous deux que ces ténèbres dont on voulait leur

faire un sujet d'épouvante étaient au contraire la marque certaine de

la terre qu'ils cherchaient. Cependant, après quelque délibération,

ils convinrent de s'arrêter à Porto-Santo jusqu'au changement de la

lune, pour observer quel effet il produirait sur l'ombre. La lune

changea sans qu'on s'aperçût de la moindre altération dans ce

phénomène. Alors tous les aventuriers furent saisis d'une si vive

terreur, qu'ils auraient abandonné leur entreprise, si Moralès n'était

demeuré ferme dans ses idées, soutenant toujours, d'après les

informations qu'il avait reçues des Anglais, que la terre qu'on

cherchait ne pouvait être bien loin. Il faisait comprendre à Zarco

que, cette terre étant sans cesse à couvert du soleil par l'épaisseur

de ses forêts, il en sortait une humidité continuelle qui produisait

cette nuée épaisse, l'objet de tant de craintes et de fausses

imaginations.

Enfin Zarco, ne consultant que son courage, mit à la voile un jour au

matin, sans avoir communiqué sa résolution à d'autres qu'à Moralès;

et, pour ne laisser rien manquer à sa découverte, il tourna

directement la proue de son vaisseau vers l'ombre la plus noire. Cette

hardiesse ne fit qu'augmenter les alarmes de son équipage. À mesure

qu'on avançait, l'obscurité paraissait plus épaisse. Elle devint si

terrible, qu'on osait à peine en soutenir la vue. Vers le milieu du

jour, on entendit un bruit épouvantable qui se répandait dans toute

l'étendue de l'horizon. Ce nouveau danger redoubla si vivement la

frayeur publique, que tous les matelots poussèrent de grands cris, en

suppliant le capitaine de leur sauver la vie et de changer de route.

Il les assembla d'un visage ferme, et, par un discours prononcé avec

le même courage, il leur inspira une partie de sa résolution. L'air

étant calme et les courans fort rapides, il fit conduire son vaisseau

le long de la nuée par deux chaloupes. Le bruit servait de marque pour

s'avancer ou se retirer, suivant qu'il paraissait plus ou moins

violent. Déjà la nuée commençait à diminuer par degrés. Du côté de

l'est, elle était sensiblement moins épaisse; mais les vagues ne

cessaient point de faire entendre un bruit effrayant. On crut bientôt

découvrir au travers de l'obscurité quelque chose de plus noir encore,

quoiqu'à la distance où l'on était, il fût impossible de le

distinguer. Quelques matelots assurèrent qu'ils avaient aperçu des

géans d'une prodigieuse hauteur: ce n'étaient que les rochers, qu'on

vit bientôt à découvert. La mer s'éclaircissant enfin, et les vagues

commençant à diminuer, Zarco et Moralès ne doutèrent plus qu'on ne fût

peu éloigné de la terre. Ils la virent presque aussitôt lorsqu'ils

n'osaient encore s'y attendre. La joie des matelots se conçoit plus

aisément qu'elle ne peut s'exprimer. Le premier objet qui frappa leurs

yeux fut une petite pointe, que Zarco nomma la pointe de

_Saint-Laurent_. Après l'avoir doublée, on eut au sud la vue d'une

terre qui s'étendait en montant; et l'ombre ayant tout-à-fait disparu,

la perspective devint charmante jusqu'aux montagnes.

Ruy Paes fut envoyé dans une chaloupe, avec Jean de Moralès, pour

reconnaître la côte. Ils entrèrent dans une baie, qu'ils trouvèrent

conforme à la description que Moralès avait reçue des Anglais. Étant

descendus au rivage, ils découvrirent sans peine le monument de

Macham, et les autres marques qu'ils s'attachèrent à distinguer. Après

avoir satisfait leur piété au tombeau des deux amans, ils portèrent

ces heureuses nouvelles au vaisseau. Zarco prit possession du pays au

nom du roi Jean, et du prince don Henri, chevalier et grand-maître de

l'ordre de Christ. Ensuite, rapportant ses premières vues à la

religion, il fit élever un nouvel autel près du tombeau de Macham. La

date de ce grand événement est le 8 de juillet, jour de sainte

Élisabeth, l'an 1420.

Le premier soin des aventuriers portugais fut de chercher dans le pays

des habitans et des bestiaux; mais ils n'y trouvèrent que des oiseaux

de diverses espèces, et si peu farouches, qu'ils se laissaient prendre

à la main. On résolut de suivre les côtes dans la chaloupe. Après

avoir doublé une pointe à l'ouest, on trouva une plage où quatre

belles rivières venaient se rendre dans la mer. Zarco remplit une

bouteille de la plus belle eau pour la porter au prince Henri. En

avançant plus loin, on trouva une seconde vallée couverte d'arbres,

dont quelques-uns étaient tombés. Zarco en fit une croix, qu'il éleva

sur le rivage, et nomma ce lieu _Santa-Cruz_. Un peu au delà, ils

passèrent une pointe qui s'avançait loin dans la mer, et, la trouvant

remplie d'un grand nombre de geais, ils lui donnèrent le nom de _Punta

dos Gralhos_, qu'elle conserve encore.

Cette pointe, avec une autre langue de terre qui en est à deux lieues,

forme un golfe, alors bordé de beaux cèdres, au delà duquel Zarco

découvrit encore une vallée d'où sortait une eau blanchâtre qui

formait un grand bassin avant d'entrer dans la mer. Tant d'agrémens

naturels engagèrent Zarco à faire descendre encore une fois ses gens

pour pénétrer plus loin dans les terres; mais quelques soldats chargés

de cet ordre revinrent bientôt lui apprendre qu'ils avaient vu de tous

côtés la mer autour d'eux, et par conséquent qu'ils étaient dans une

île, contre l'opinion de ceux qui avaient pris cette terre pour une

partie du continent d'Afrique.

Zarco ne pensa plus qu'à choisir dans l'intérieur du pays quelque lieu

propre à s'y établir. Il arriva dans une campagne assez vaste, et

moins couverte de bois que les autres cantons, mais si remplie de

fenouil, que la ville qu'on y a bâtie depuis, et qui est devenue la

capitale de l'île, en a tiré le nom de _Funchal_. Là, trois belles

rivières sortant de la vallée, et s'unissant pour se jeter dans la

mer, forment deux petites îles, dont la situation tenta Zarco d'en

faire approcher son vaisseau. Ensuite il continua sa route par terre

jusqu'à la même pointe qu'il avait vue au sud, où il avait planté une

croix. Il découvrit au delà un rivage si doux et si uni, qu'il lui

donna le nom de _Plaga hermosa_.

En continuant sa marche, Zarco s'approcha d'une pointe de rocher qui,

étant coupé par l'eau de la mer, formait une sorte de port. Il crut y

découvrir les traces de quelques animaux; ce qui rendit sa curiosité

d'autant plus vive, que jusqu'alors il n'en avait point encore aperçu;

mais il fut bientôt détrompé en voyant sauter dans l'eau un grand

nombre de veaux marins, ou phoques: ils sortaient d'une caverne que

l'eau avait creusée au pied de la montagne, et qui était devenue comme

le rendez-vous de ces animaux.

Les nuées devinrent si épaisses dans cet endroit, que, faisant

paraître les rochers beaucoup plus hauts, et trouver beaucoup plus

terrible le bruit des vagues qui venaient s'y briser, Zarco prit la

résolution de retourner vers son vaisseau. Il se pourvut d'eau, de

bois, d'oiseaux et de plantes de l'île, pour en faire présent au

prince Henri; et, remettant à la voile pour l'Europe, il arriva au

port de Lisbonne vers la fin d'août 1420, sans avoir perdu un seul

homme dans le voyage.

Le succès d'une si belle entreprise lui attira tant de considération à

la cour de Portugal, qu'on lui accorda publiquement un jour d'audience

pour faire le récit de ses découvertes. Il présenta au roi plusieurs

troncs d'arbres d'une grosseur extraordinaire; et sur l'idée qu'il

donna de la prodigieuse quantité de forêts dont il avait trouvé l'île

couverte, le prince la nomma _île Madère_[22]. Zarco reçut ordre d'y

retourner au printemps avec la qualité de capitaine ou de gouverneur

de l'île, titre auquel ses descendans joignent celui de comte.

[Note 22: Du mot portugais _madera_, qui signifie

_bois_.]

L'île de Madère est située à 32°37' de latitude nord, et à cent lieues

au nord de l'île de Ténériffe.

Elle produit un revenu considérable au roi de Portugal. Sa capitale,

qui se nomme _Funchal_, est fortifiée par un château. Le port est

commode et bien défendu. On admire dans la ville l'église cathédrale,

où l'on n'a rien épargné pour la beauté de l'édifice et pour

l'établissement du clergé. Le gouvernement est formé sur celui de

Portugal, où l'appel des causes se porte en dernière instance. Le

circuit de l'île est d'environ trente lieues; sa terre est haute. Les

beaux arbres qu'elle produit en abondance croissent sur des montagnes

au travers desquelles on a trouvé l'art de conduire l'eau par diverses

machines. Elle a une seconde ville, nommée _Machico_, dont la rade est

aussi fort avantageuse aux vaisseaux. On compte dans l'île de Madère

six _inganios_ ou manufactures, où l'on fait d'excellent sucre[23].

Elle produit une abondance extrême de toutes sortes de fruits: poires,

pommes, prunes, dattes, pêches, abricots, melons, patates, oranges,

limons, grenades, citrons, figues, noix, et des légumes de toute

espèce. L'arbre qui donne le sang-dragon y croît aussi; mais rien ne

lui fait tant d'honneur que ses excellens vins, qui se transportent

dans tous les pays du monde.

[Note 23: On ne tire plus de sucre de Madère depuis

qu'il est devenu l'un des principaux objets de

culture dans les colonies d'Amérique. À Madère,

comme aux Canaries, on préfère la culture des

vignobles.]

À douze lieues de distance, au nord de Madère, on trouve l'île nommée

_Port-Saint_ ou _Porto-Santo_, dont les habitans vivent de leur

agriculture. L'île de Madère produisant peu de blé, ils se sont livrés

au travail des champs, qui les rend indépendans du secours de leurs

voisins. À six lieues à l'est de Madère, on trouve quelques îles,

nommées _les Désertes_, qui, dans une fort petite étendue, ne

produisent que de l'orseille et des chèvres.

Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 1) · 第 15 / 22 段