qu'ils descendissent à terre, et qu'ils y débarquassent leurs
marchandises. «Croyez-vous, lui dit l'amiral, que les Anglais soient
des insensés, et qu'ils viennent se précipiter volontairement dans
l'esclavage?» La réponse de l'aga fait voir quelle idée on a de
l'obéissance dans les pays despotiques. «N'êtes-vous pas leur chef?
Ils viendront, si vous leur écrivez.--Je ne veux pas leur écrire», dit
fièrement l'amiral. L'aga le menaça de lui faire couper la tête.
Middleton répondit qu'il était tout prêt, et que les fatigues de la
navigation et les traitemens qu'il éprouvait lui rendaient la vie
insupportable. On le chargea de nouvelles chaînes aux pieds et aux
mains, et on l'enferma dans une étable à chiens. On ne sait quels
termes auraient eus toutes ces barbaries, si le consul des Banians,
nommé Thermal, et un riche négociant, nommé Toukar, intéressés par
état à ce que les négocians étrangers ne fussent pas maltraités à
Moka, ne s'étaient réunis pour protéger les Anglais avec Hamed Ouadi,
riche marchand, qu'on appelait le marchand du pacha, parce qu'il était
l'ami du pacha de Zénan, et lui avait même rendu de grands services
avant son élévation. Ces trois hommes mirent dans les intérêts des
Anglais le kiaia ou secrétaire du pacha, en lui faisant espérer une
somme d'argent pour récompense de ses soins. Le pacha, informé par les
lettres de l'aga de l'arrivée des vaisseaux anglais et de tout ce qui
s'était passé, avait ordonné qu'on amenât les prisonniers à Zénan,
éloigné de Moka de quinze jours de route. Le peuple, qui n'avait
jamais vu d'hommes de leur nation, s'assemblait en foule pour les
regarder. Partout où l'on passa la nuit, ils n'eurent point d'autre
lit que la terre. C'était à la fin de décembre, et, sans les robes
fourrées que Middleton fit acheter dans la route, et dont il n'aurait
pas cru avoir besoin à seize degrés de la ligne, la plupart seraient
morts du froid qui se fait sentir dans les montagnes d'Arabie, malgré
leur situation entre le tropique et l'équateur. La terre était
couverte de frimas tous les matins, et la nuit la glace avait un pouce
d'épaisseur. C'est une observation attestée par le journal de
Middleton.
À quelque distance de la ville, on rencontra un officier du pacha à la
tête de deux cents hommes, avec leurs trompettes et leurs timbales.
Ils se partagèrent en deux lignes, entre lesquelles on plaça les
Anglais, à qui l'on fit quitter leurs robes et leurs chevaux, et qui
marchèrent à pied. À la première porte, ils trouvèrent une garde
nombreuse. La seconde était défendue par deux grosses pièces
d'artillerie sur leurs affûts. Les soldats qui les avaient escortés
firent une décharge de leurs mousquets à la première porte, et se
mêlèrent avec le reste de la garde. L'amiral et ses gens attendirent
quelque temps dans une cour fort spacieuse, où quelques officiers
vinrent les prendre pour les conduire devant le pacha. C'était un jour
de divan ou de conseil. Ils montèrent un escalier au sommet duquel
deux hommes d'une taille extraordinaire prirent l'amiral par les bras,
en les serrant de toute leur force, et l'introduisirent dans une
longue galerie où le conseil était assemblé. Il y avait de chaque côté
un grand nombre de spectateurs assis; mais le pacha était dans
l'enfoncement, seul sur un sopha, avec un certain nombre de
conseillers qui étaient à quelque distance de lui. Le plancher était
couvert de tapis fort riches, et tous ces objets formaient un coup
d'oeil imposant.
À cinq ou six pas du pacha, les deux guides l'arrêtèrent brusquement.
Il demeura pendant quelques minutes exposé aux regards de l'assemblée;
enfin le pacha lui demanda d'un air sombre et dédaigneux de quel pays
il était, et ce qu'il venait chercher dans celui des Turcs; l'amiral
répondit qu'il était un marchand anglais, et que, se croyant ami du
grand-seigneur en vertu des traités du roi son maître, il était venu
pour exercer le commerce. Il n'est permis à aucun chrétien, lui dit le
pacha, de mettre le pied dans cette contrée. Middleton lui exposa
comment on l'avait trompé par de fausses assurances, et comment on
l'avait traité. Le pacha répondit que l'aga n'était que son esclave,
qu'il n'avait pu rien promettre sans son ordre, et qu'il avait suivi
celui du grand-seigneur en châtiant des infidèles qui avaient osé
venir près de la Ville Sainte. Enfin il ajouta qu'il allait écrire au
sultan pour savoir sa volonté, et que l'amiral pouvait écrire de son
côté à l'ambassadeur que les Anglais avaient à Constantinople; qu'en
attendant ils demeureraient prisonniers. L'amiral fut congédié après
cette explication, et conduit avec cinq ou six de ses gens dans une
prison assez commode, tandis que tous les autres furent jetés dans un
noir cachot et chargés de chaînes. Un jeune homme de sa suite, qui
s'était imaginé, en se voyant conduire devant le pacha, qu'il allait
recevoir la mort, et que tous les Anglais n'attendraient pas
long-temps le même sort, tomba dans un évanouissement si profond,
qu'il n'en revint que pour expirer peu de jours après.
Mais, dès le lendemain, Middleton fut fort étonné de recevoir un
messager du kiaia qui l'invitait à déjeuner avec lui: c'était l'effet
des recommandations de l'honnête banian et du négociant Hamed. Un
Maure du Caire, fameux par ses richesses, et qui même avait prêté de
grosses sommes à ce pacha, osa lui dire qu'il s'exposait par ses
violences à ruiner tout le commerce du pays. Ce Maure avait un
vaisseau dans la rade de Moka, et craignait le ressentiment des
Anglais, qui en effet ne tarda pas à éclater. L'amiral, encouragé par
ces protections puissantes, et par les promesses du kiaia qui
paraissait lui être dévoué, fit présenter au pacha une requête assez
hardie, par laquelle il lui déclarait qu'en quittant la rade de Moka,
il avait donné ordre aux commandans de ses vaisseaux de suspendre les
hostilités pendant vingt-cinq jours, et d'en user ensuite à leur gré,
si dans cet espace de temps ils ne recevaient aucune nouvelle de lui;
que, ce terme étant expiré, il prenait la liberté d'en avertir le
pacha, afin qu'il daignât se hâter de terminer son affaire, ou de lui
donner quelques favorables assurances qu'il pût communiquer à ses
officiers, sans quoi il ne pouvait répondre que, se voyant sans chef,
ils ne se portassent à la violence. Cette requête, qui renfermait une
menace que l'on savait pouvoir être effectuée, fit impression sur le
pacha. Deux jours après, l'amiral eut l'assurance de sa liberté
prochaine, et l'on n'attendit, pour le renvoyer à Moka, que l'arrivée
de quelques autres Anglais qui avaient été arrêtés à Aden. Middleton
vit une seconde fois le pacha, qui dans cet intervalle avait été nommé
visir; il en reçut un accueil assez flatteur: on lui dit que,
lorsqu'il serait arrivé à Moka, la plus grande partie de ses gens
pourraient retourner aussitôt sur leur bord; mais qu'il serait retenu
dans la ville avec quelques officiers jusqu'à ce que les vaisseaux
qu'on attendait de l'Inde fussent arrivés dans le port. Cette
précaution montrait la crainte qu'avaient les Turcs que les Anglais,
pour se venger, n'arrêtassent les vaisseaux commerçans de l'Inde qui
viendraient se rendre à Moka, et qui n'étaient pas de force à se
défendre contre trois vaisseaux d'Europe. Le pacha, joignant les
menaces aux promesses, et vantant beaucoup sa clémence, lui répéta
qu'il eût à se souvenir que l'intention du grand-seigneur était
qu'aucun vaisseau chrétien n'entrât dans la mer d'Arabie. «L'épée du
sultan est longue», lui dit-il. L'aga avait déjà tenu le même discours
à Middleton, et cet Anglais lui avait répondu avec une juste fermeté:
«Vous ne m'avez pas pris par l'épée, mais par trahison; je n'aurais
craint ni votre épée ni celle de personne.» Mais il n'osa pas faire la
même réponse au pacha. Il apprit depuis que le premier dessein de ce
Turc avait été de lui faire couper la tête, et de faire tous ses
compagnons esclaves.
Comme il connaissait les mauvaises intentions de l'aga à l'égard des
Anglais, il demanda au pacha, avant de le quitter, une lettre pour cet
officier, de peur qu'il ne recommençât ses injustices. Alors le pacha,
irrité de ses défiances, lui dit avec cet orgueil des despotes
barbares dans lequel il entre beaucoup plus de férocité que de
grandeur: «Un mot de ma bouche n'est-il pas suffisant pour renverser
une ville de fond en comble? Si l'aga vous fait tort, je le ferai
écorcher jusqu'aux oreilles, et je vous ferai présent de sa tête.
N'est-il pas mon esclave?»
Mais tout le faste du despotisme turc ne rassurait point l'amiral
contre la perfidie de cette nation et les méchancetés de l'aga. Il
profita du peu de liberté qu'on lui laissait à Moka pour s'échapper de
cette ville et regagner ses vaisseaux. Une partie de ses gens ne
purent se sauver avec lui, et l'aga, dans le premier transport de sa
colère, avait menacé de leur faire couper la tête; mais Middleton lui
fit déclarer que, s'il continuait à les retenir malgré l'ordre du
pacha, il allait brûler tous les vaisseaux qui étaient restés dans le
port, et qu'il étendrait sa vengeance jusque sur la ville. Cette
menace y jeta la consternation. Un capitaine de vaisseau indien, nommé
Mohammed, offrit sa médiation, et vint demander à l'amiral quelle
satisfaction il exigeait. Middleton demanda qu'on lui rendît sa
pinasse et ses marchandises, que le pacha de Zénan prétendait devoir
être confisquées pour le profit du grand-seigneur, et qu'il avait
exceptées de ce qui devait être rendu aux Anglais; qu'on lui ramenât
tous ses gens, et même un jeune homme qu'on avait circoncis par
violence, et que le pacha voulait retenir comme mahométan; qu'enfin on
lui payât soixante-dix mille piastres pour le dédommager de tout ce
qu'il avait souffert. Il en obtint vingt mille par accommodement. Il
était temps qu'il s'éloignât de cette mer, quoique ses vaisseaux
eussent été se rafraîchir sur la rive opposée, à la côte des Abyssins;
les maladies n'avaient pas laissé de fatiguer l'équipage. Les démêlés
avec l'aga avaient été longs. On était au commencement de juin, et
les vents brûlans qui règnent à certaines époques sur la mer Rouge
étaient devenus si insupportables, que les Anglais furent obligés,
pendant plusieurs jours, de se tenir renfermés sous leurs écoutilles.
On raconte des effets étranges de ces vents enflammés qui coupent la
respiration et portent dans les entrailles une chaleur mortelle que
rien n'est capable d'éteindre. Des obstacles et des fléaux si
dangereux forcèrent l'amiral de renoncer au projet qu'il avait formé
d'attendre le grand vaisseau qui vient tous les ans de Suez à Moka,
chargé des richesses de l'Égypte; mais il s'en dédommagea par des
prises considérables qu'il fit l'année suivante, lorsque, après avoir
inutilement tenté de commercer à Surate et à Cambaye, où les Portugais
s'étaient rendus les plus forts, il revint dans la mer Rouge avec
Sarris, autre capitaine anglais qu'il avait rencontré. Ils convinrent
de saisir et de dépouiller tous les vaisseaux indiens qui entreraient
dans le golfe, et de partager le butin. Il fut immense. Ils prirent,
entre autres, un bâtiment très-considérable qui appartenait au
grand-mogol, et qui était chargé pour la mère de ce monarque.
L'équipage était de quinze cents personnes. Ils allèrent partager leur
proie dans la baie d'Assab, sur le rivage des Abyssins. De là, menant
en triomphe tous les bâtimens qu'ils avaient pris, ils revinrent dans
la rade de Moka. Le pacha leur envoya des présens qui furent rejetés
avec hauteur et indignation. Les capitaines anglais déclarèrent
qu'ils n'étaient venus que pour se venger des outrages qu'ils avaient
reçus, et qu'ils ne laisseraient entrer aucun navire indien dans la
rade pendant toute la mousson. C'était priver les Turcs des avantages
et des richesses qu'ils retiraient du commerce de l'Inde. Le pacha fit
demander quelle satisfaction, quel dédommagement ils exigeaient. Ils
demandèrent cent mille piastres. La chose la plus difficile à obtenir
des Turcs, c'est l'argent; mais ils s'y prirent très-adroitement pour
éluder le paiement de cette somme. Ils eurent la permission
d'entretenir les nakadas ou capitaines de vaisseaux indiens qui
arrivaient en foule pour commercer, et qui se trouvaient arrêtés à la
rade de Moka. Ils les déterminèrent à payer pour avoir la liberté du
commerce. Chaque vaisseau se taxa à quinze mille piastres. Les
Anglais, contens d'être payés, se retirèrent quand ils virent
approcher le moment où ils ne pourraient plus faire aucun mal aux
Turcs, et prirent la route de l'Europe. Dounton, l'un des capitaines
anglais, était destiné à n'être pas mieux traité par ses compatriotes
que par les Turcs. Il aborda en assez mauvais équipage sur les côtes
d'Irlande. Un de ses matelots, qu'il avait renvoyé pour quelque faute,
l'accusa de piraterie auprès du commandant de Waterford. L'accusation
n'était pas sans fondement, et fut d'autant mieux écoutée, que c'était
un beau prétexte pour saisir les richesses immenses de Dounton. Il fut
mis en prison; mais il trouva moyen de faire parvenir ses plaintes à
l'amirauté. Comme, après tout, il avait fait redouter le nom anglais
dans les mers d'Orient, et humilié une nation insolente et perfide, on
lui pardonna d'avoir rançonné les sujets du grand-mogol. On lui rendit
la liberté et ses trésors.
Nous allons maintenant suivre les voyageurs qui ont donné la
description des côtes d'Afrique et des îles adjacentes. Nous
commencerons par les Canaries et Madère, les premières de celles qu'on
rencontre dans ces mers qui aient attiré l'attention des navigateurs.
CHAPITRE II.
Voyages aux Canaries. Description de ces îles.
Les îles Canaries sont au nombre de sept principales. Leur première
découverte fit naître des contestations fort vives entre les Espagnols
et les Portugais, qui s'en attribuaient exclusivement l'honneur. Les
Portugais prétendaient les avoir reconnues dans leurs voyages en
Éthiopie et aux Indes orientales. Mais, il paraît plus certain que
cette connaissance est due aux Espagnols; et l'on ne peut contester du
moins qu'ils n'en aient fait la première conquête avec le secours de
plusieurs Anglais. Elles sont sous le gouvernement du roi d'Espagne,
dont les officiers font leur résidence dans la grande Canarie.
Les insulaires reçurent de leurs vainqueurs le nom de Canariens. Ils
étaient vêtus de peaux de boucs, larges et pendantes, sans aucune
forme. Ils habitaient entre les rochers, dans des cavernes, où ils
vivaient avec beaucoup d'union et d'amitié: leur langage était partout
le même; ils se nourrissaient de chair de bouc et de chien, et de lait
de chèvre; ils faisaient aussi tremper dans le même lait de la farine
d'orge, dont ils composaient une espèce de pain appelé _goffia_, qui
est encore en usage parmi leurs descendans. Nicols, voyageur anglais,
en a mangé plusieurs fois avec goût, et le trouva extrêmement sain.
Outre les sept îles nommées grande Canarie, Ténériffe, Gomera, Palma,
Hierro ou Fer, Lancerotta et Fuerte-Ventura, il y en a six autres qui
sont situées autour de Lancerotta: Gratiosa, Rocca, Allegranza,
Santa-Clara, Infierno, et Lobos, qui s'appelle aussi Vecchio-Marino,
et qui est placée entre Lancerotta et Fuerte-Ventura. Les anciens
parlent d'îles situées au long de la côte occidentale d'Afrique,
qu'ils nomment îles Fortunées. Quelques auteurs supposent que ce sont
celles du cap Vert; mais une de ces îles est nommée formellement
Canarie par Ptolémée; et les Arabes, qui ont remplacé les Romains dans
l'Afrique, ont appelé les Canaries, _Al-Iazayr_, _Al-Khaledar_,
c'est-à-dire îles Fortunées.
Linschoten, Beckman, Sprat, Duret, Edmond, Scory, Cadamosto, et
surtout l'Anglais Nicols, qui demeura dix-sept ans aux Canaries, nous
ont fourni tous les détails qui regardent ces îles, où les anciens
plaçaient leur Élysée.
Quant aux moeurs des aborigènes, que l'on nomme _Guanches_, on les
représente comme très-barbares au temps de la conquête. Ils prennent,
disent les voyageurs de ce temps, autant de femmes qu'ils le désirent.
Ils font allaiter leurs enfans par des chèvres. Tous leurs biens sont
en commun, c'est-à-dire leurs alimens, car ils ne connaissent pas
d'autres richesses. Ils cultivent la terre avec des cornes de boeuf.
Leurs ancêtres n'avaient pas même l'usage du feu. Ils regardaient
l'effusion du sang avec horreur; de sorte qu'ayant pris un petit
vaisseau espagnol, leur haine pour cette nation ne leur fit point
imaginer de plus rigoureuse vengeance que de les employer à garder les
chèvres: exercice qui passait entre eux pour le plus méprisable. Ne
connaissant pas le fer, ils se servaient de pierres tranchantes pour
se raser les cheveux et la barbe. Leurs maisons étaient des cavernes
creusées entre les rochers. Remarquons que les voyageurs mettent ici
l'horreur du sang au nombre des caractères de la barbarie: comme ci
cette heureuse ignorance des arts de destruction n'était pas le plus
doux attribut de l'humanité!
Ils avaient cependant quelque idée d'un état futur; car chaque
communauté avait toujours deux souverains, un vivant, et l'autre mort.
Lorsqu'ils perdaient leur chef, ils lavaient son corps avec beaucoup
de soin, et, le plaçant debout dans une caverne, ils lui mettaient à
la main une sorte de sceptre, avec deux cruches à ses côtés, l'une de
lait, l'autre de vin, comme une provision pour son voyage.
Leurs armes étaient des pierres, avec une sorte de dards endurcis au
feu, qui les rend aussi dangereux que le fer. Pour cottes de mailles,
ils s'oignaient le corps du jus de certaines plantes mêlé de suif;
cette onction, qu'ils renouvelaient souvent, leur rendait la peau si
épaisse, qu'elle servait encore à les défendre contre le froid.
Il paraît que chaque canton avait ses usages et son culte de religion
particuliers. Dans l'île de Ténériffe, on ne comptait pas moins de
neuf sortes d'idolâtrie; les uns adoraient le soleil, d'autres la
lune, les planètes, etc. La polygamie était un usage général; mais le
seigneur avait les premiers droits sur la virginité de toutes les
femmes, qui se croyaient fort honorées lorsqu'il voulait en user. On
voit que partout la volupté est entrée dans les usurpations du
despotisme le plus grossier.
Ils conservèrent long-temps une pratique fort barbare. À chaque
renouvellement de seigneur, quelques jeunes personnes s'offraient pour
être sacrifiées. Il y avait une grande fête, à la fin de laquelle ceux
qui voulaient lui donner cette preuve d'affection étaient conduits au
sommet d'un rocher. Là, on prononçait des paroles mystérieuses,
accompagnées de diverses cérémonies; après quoi les victimes, se
précipitant elles-mêmes dans une profonde vallée, étaient déchirées en
pièces avant d'y arriver: mais, pour récompenser ce sanglant hommage,
le seigneur se croyait obligé de répandre toutes sortes de biens et
d'honneurs sur les parens des morts: ainsi, même chez les peuplades
les plus sauvages, les dévouemens ont flatté l'orgueil, et le sang a
plu à la tyrannie.
Les Guanches (c'est le nom que les Espagnols leur ont donné) étaient
une nation robuste et de haute taille, mais maigre et basanée: la
plupart avaient le nez plat; ils étaient vifs, agiles, hardis et
naturellement guerriers; ils parlaient peu, mais fort vite; ils
étaient si grands mangeurs, qu'un seul homme mangeait quelquefois dans
un seul repas vingt lapins et un chevreau. Suivant la relation du
docteur Sprat, il reste encore dans l'île de Ténériffe quelques
descendans de cette ancienne race qui ne vivent que d'orge pilé, dont
ils composent une pâte avec du lait et du miel; on leur en trouve
toujours des provisions suspendues dans des peaux de boucs, au-dessus
de leurs fours. Ils ne boivent pas de vin, et la chair des animaux
n'est pas une nourriture qui les tente. Ils sont si agiles et si
légers, qu'ils descendent du haut des montagnes en sautant de rocher
en rocher. Ils se servent d'une sorte de pique longue de neuf ou dix
pieds, sur laquelle ils s'appuient pour s'élancer ou pour glisser d'un
lieu à l'autre, et pour briser les angles qui s'opposent à leur
passage, posant le pied dans des lieux qui n'ont pas six pouces de
largeur. Richard Hawkins atteste qu'il les a vus monter et descendre
ainsi des montagnes escarpées dont la seule perspective l'effrayait.
Sprat raconte l'histoire de vingt-huit prisonniers que le gouverneur
espagnol avait fait conduire dans un château d'immense hauteur, où il
les croyait bien renfermés, et d'où ils ne laissèrent pas de
s'échapper, au travers des précipices, avec une hardiesse et une
agilité incroyables. Il ajoute qu'ils ont une manière extraordinaire
de siffler qui se fait entendre de cinq milles: ce qui est confirmé
par le témoignage des Espagnols. Il assure encore qu'ayant fait
siffler un Guanche près de son oreille, il fut plus de quinze jours
sans pouvoir entendre parfaitement.
On trouve aussi dans Sprat que les Guanches emploient les pierres dans
leurs combats, et qu'ils ont l'art de les lancer avec autant de force
qu'une balle de mousquet. Cadamosto assure la même chose, et s'accorde
avec Sprat dans la plus grande partie de cette relation. Ils disent
tous deux, sur le témoignage de leurs propres yeux, que ces barbares
jettent une pierre avec tant de justesse, qu'ils sont sûrs d'atteindre
au but qu'on leur marque; et avec tant de force, que d'un petit nombre
de coups ils brisent un bouclier, et si loin, qu'on la perd de vue
dans l'air. Ainsi les peuples sauvages, en ajoutant à l'énergie des
organes naturels, sont parvenus quelquefois à balancer les inventions
de notre industrie; et l'homme de la société, malgré tous ses
avantages artificiels, est quelquefois petit devant l'homme de la
nature.
À l'égard des productions de ces îles, les Espagnols n'y trouvèrent ni
blé ni vin à leur arrivée. Ce qu'il y avait alors de plus utile était
le fromage, qui était fort bon dans son espèce, les peaux de boucs,
que les habitans passaient en perfection, et le suif, qu'ils avaient
en abondance. Dans la suite, on y a planté des vignes et semé toutes
sortes de grains. Lorsque Richard Hawkins fit le voyage en 1593, il y
trouva du vin et du blé de la production du pays; mais il s'engendre
dans le blé un ver qui se nomme _gorgossio_, et qui en consomme toute
la substance sans endommager la peau. Les Canaries ont donné depuis,
avec le vin et le blé, du sucre, des conserves, de l'orseille, de la
poix qui ne fond point au soleil, et qui est propre par conséquent aux
gros ouvrages des vaisseaux, du fer, des fruits de toutes les bonnes
espèces, et beaucoup de bestiaux. La plupart de ces îles peuvent
fournir aux bâtimens leur provision d'eau. Toutes les relations
s'accordent à les représenter comme une source féconde de toutes
sortes de commodités, mais relèvent particulièrement les bestiaux, le
blé, le miel, la cire, le sucre, le fromage et les peaux. Le vin des
Canaries est agréable et très-fort: il se transporte dans toutes les
parties du monde. Roberts prétend que c'est le meilleur vin de
l'univers. Linschoten confirme tout ce qu'on dit de la fertilité des
Canaries; il ajoute qu'il n'y a pas de grains qu'elles ne produisent
avec la même abondance; et parmi les bestiaux qu'elles nourrissent il
compte les chameaux.
Le Maire, voyageur français, rend le même témoignage à la fécondité de
ces îles, pour tout ce qui est agréable et nécessaire à la vie; mais
il parle moins avantageusement de l'eau, qu'il trouve d'une bonté
médiocre. Les habitans en ont la même opinion, puisqu'ils se croient
obligés de la purifier en la filtrant au travers de certaines pierres.
Le Maire fait observer que le temps de la moisson aux Canaries est
communément le mois de mars et d'avril, et que dans quelques endroits
il y a deux moissons chaque année. Il ajoute qu'il y a vu un cerisier
porter du fruit six semaines après avoir été greffé. Les oiseaux de
Canarie qu'on nomme _serins_, et qui naissent en France, n'ont ni le
son si doux, ni le plumage si beau et si varié que dans le lieu de
leur origine.
Outre les végétaux qu'on a nommés, ces îles produisent aujourd'hui des
pois, des fèves et des coches, qui sont une sorte de grain semblable
au maïs, dont on se sert pour engraisser la terre; des groseilles, des
framboises et des cerises, des goyaves, des courges, des oignons d'une
rare beauté, toutes sortes de racines, de légumes et de salades, avec
une variété infinie de fleurs. Entre les poissons, le maquereau y est
d'une prodigieuse abondance, et l'esturgeon n'y est guère moins
commun, puisqu'il fait l'aliment des pauvres. Les Canaries ont aussi
beaucoup de chevaux et de daims.
Lancerotta est particulièrement renommée pour ses chevaux; la grande
Canarie, Palme et Ténériffe, pour leurs vins; Fuerte-Ventura, pour la
quantité de ses oiseaux de mer; et Gomera, pour ses daims.
La longueur de l'île Canarie est de onze lieues, à peu près sur la
même largeur. Elle est regardée comme la principale des îles du même
nom, mais par la seule raison qu'elle est siége de la justice et du
gouvernement. La cour souveraine est composée du gouverneur et de
trois auditeurs, qui sont en possession de toute l'autorité, et qui
reçoivent les appels de toutes les autres îles.