Les Anglais se hâtèrent de passer sur les vaisseaux espagnols, dans la

crainte que, la fureur de Greenwill se réveillant tout d'un coup, il

ne se trouvât quelqu'un qui le servît trop bien en mettant le feu aux

poudres. Enfin Bacan chargea quelques-uns de ses officiers d'aller

prendre le capitaine anglais, qui n'était plus en état de se

transporter sans secours. Les respects avec lesquels cet ordre fut

exécuté semblèrent faire quelque impression sur son coeur. Cependant,

en acceptant les services de ceux qui s'offrirent à le soutenir, il

leur dit amèrement qu'ils pouvaient emporter son corps, dont il ne

faisait aucun cas. Les Espagnols eurent soin de nettoyer le vaisseau,

qui était souillé de sang et couvert de cadavres. Cette vue fit

pousser un soupir à Greenwill, comme s'il eût envié le sort de ceux

qui n'avaient point à supporter la fierté des vainqueurs. En sortant

du vaisseau, il s'évanouit un moment, et, revenant à lui, il implora

la protection du ciel. Il paraissait se défier toujours des Espagnols;

mais l'accueil qu'il en reçut le rassura. Ils le comblèrent d'éloges,

et tous les soins lui furent prodigués. Cependant Linschoten prétend

que Bacan ne voulut jamais le voir. Croyait-il faire trop d'honneur à

un prisonnier anglais? ou bien avait-il honte d'avoir eu tant de peine

à le vaincre?

Greenwill mourut de ses blessures. Son vaisseau, qui se nommait _la

Vengeance_, fut radoubé par les Espagnols; mais il était destiné à

périr. La flotte d'Espagne était demeurée sur ses ancres à Corvo, pour

donner le temps à quantité d'autres vaisseaux espagnols et portugais

de se rassembler autour d'elle. En y comprenant les vaisseaux de

l'Inde, elle se trouva à la fin composée de cent quarante bâtimens.

Mais, lorsqu'elle se disposait à mettre à la voile, il s'éleva une

tempête si furieuse, que les habitans des îles ne se souvenaient point

d'en avoir vu jamais de semblable. Quoique leurs montagnes soient

d'une étonnante hauteur, la mer lança ses flots jusqu'au sommet, et

quantité de poissons y demeurèrent. Ce terrible orage dura sept ou

huit jours, sans un moment d'interruption. Sur les seules côtes de

Tercère il périt douze vaisseaux. Linschoten, témoin oculaire, raconte

que l'on fut occupé pendant trois semaines à pêcher les cadavres que

les flots portaient continuellement vers le rivage. _La Vengeance_, ce

glorieux vaisseau de Greenwill, fut un de ceux qui se brisèrent en

mille pièces contre les rochers. Il avait à bord soixante Espagnols et

quelques prisonniers anglais qui périrent tous. Un vieux pilote d'un

bâtiment hollandais, qui avait été arrêté dans les ports d'Espagne

pour le service de cette cour, et qui était commandé par un Espagnol,

après avoir opposé tout son art à la tempête, avait été porté à la vue

de Tercère. Le capitaine espagnol, croyant que sa sûreté consistait à

gagner la rade, le pressa d'y entrer malgré toutes ses résistances. En

vain le pilote lui représenta que c'était se perdre sans ressource; on

lui répondit par des menaces injurieuses. Ce bon vieillard appela son

fils, qui était un jeune homme de vingt ans: «Sauve-toi, lui dit-il en

l'embrassant, et ne songe point à moi, dont la vie ne mérite plus

d'être conservée.» Ensuite, obéissant au capitaine, il tourna vers la

rade, tandis qu'un grand nombre d'habitans qui bordaient les côtes

préparaient des cordes soutenues avec du liége, pour les présenter aux

malheureux qu'ils s'attendaient à voir bientôt lutter contre les

flots. En effet, le vaisseau fut lancé si rapidement sur les rocs,

qu'il se brisa d'un seul coup. De cent quarante hommes, il ne s'en

sauva que quatorze, entre lesquels était le fils du pilote hollandais.

Cette effroyable tourmente menaça toutes les îles Açores de leur

ruine. Elle avait commencé par un tremblement de terre, dont les

secousses ébranlèrent quatre fois Tercère et Fayal avec tant de

violence, qu'elles paraissaient emportées par un tourbillon. Ce

tremblement se fit sentir à Saint-Michel pendant quinze jours. Les

insulaires, ayant abandonné leurs maisons qui tombaient à leurs yeux,

passèrent tout ce temps exposés aux injures de l'air. Une ville

entière, nommée Villa-Franca, fut renversée jusqu'aux fondemens, et la

plupart de ses habitans furent écrasés sous ses ruines. Dans plusieurs

endroits, les plaines s'élevèrent en collines, et dans d'autres,

quelques montagnes s'aplanirent ou changèrent de situation. Il sortit

de la terre une source d'eau vive qui coula pendant quatre jours, et

qui parut ensuite sécher tout d'un coup. L'air et la mer, également

agités, retentissaient d'un bruit continuel qu'on aurait pris pour le

mugissement d'une infinité de bêtes féroces. Plusieurs personnes

moururent d'effroi; il n'y eut point de vaisseau dans les ports même

qui ne souffrît des atteintes dangereuses, et ceux qui étaient à

l'ancre ou à la voile, à vingt lieues aux environs des îles, furent

encore plus maltraités; il en périt deux à Saint-Georges, trois à

Pico, trois à Graciosa; les flots apportèrent les débris de quantité

d'autres bâtimens qui avaient fait naufrage en pleine mer, soit en se

brisant l'un contre l'autre, soit en s'ouvrant d'eux-mêmes, après

avoir été fatigués long-temps par la violence des vagues. Il en périt

trois de cette manière à la vue de Saint-Michel, d'où l'on entendit

les cris lamentables des matelots, sans pouvoir en sauver un seul. La

plupart des autres errèrent long-temps sans mâts, avec des peines

inexprimables; et d'une si grande flotte il n'en arriva que

trente-deux ou trente-trois dans les ports d'Espagne.

Les pertes de cette couronne, dans l'espace de ces trois années, 1589,

1590, 1591, furent innombrables. Les flottes qui faisaient voile vers

les Indes et vers l'Amérique essuyèrent aussi des naufrages, et furent

presque détruites. L'Espagne perdit à cette époque fatale plus de deux

cents vaisseaux, ou par la tempête, ou par le fer des ennemis.

Linschoten, dont nous avons emprunté ces détails, raconte aussi un

trait remarquable de l'antipathie qui animait les Espagnols contre les

Anglais. Un petit bâtiment de ces derniers avait été pris à la vue de

Tercère, et mené en triomphe dans le port de cette île; huit

prisonniers anglais, gardés sur leur bord, attendaient la loi du

vainqueur; un Espagnol monte au vaisseau, et en poignarde six avec un

mouvement si prompt et si furieux, qu'ils n'ont pas le temps de se

reconnaître; les deux autres sont si effrayés, qu'ils se jettent dans

la mer. On saisit le meurtrier, on le charge de chaînes; son crime

paraît si extraordinaire, qu'on l'envoie au roi d'Espagne, afin que ce

prince juge seul du supplice qu'il mérite. Philippe II l'interrogea;

mais l'Espagnol s'obstina à garder le silence. Le roi voulait

l'envoyer à Élisabeth, et s'en remettre à elle du châtiment d'un crime

dont il ignorait la cause; mais on l'en détourna, et quelque temps

après, des prêtres obtinrent la grâce du criminel.

En 1608, les capitaines Sharpey et Rowles partirent de Woolwich, l'un

sur le vaisseau _l'Ascension_, l'autre sur _l'Union_, chargés par la

cour de découvrir, dans les mers d'Afrique et dans les Indes, les

lieux les plus propres à un établissement. La tempête, qui les sépara

au cap de Bonne-Espérance, ne leur permit pas d'achever ce projet.

Sharpey alla relâcher aux îles de Comore, situées au 11e. degré sud,

entre Madagascar et la côte orientale d'Afrique. Il y fut très-bien

reçu des insulaires et du roi de l'île; car les voyageurs donnent

toujours le nom de rois à ces chefs de peuplades nègres. Des couteaux,

des peignes, des miroirs, des mouchoirs, tous ces petits ouvrages

d'une industrie vulgaire parmi nous, et inconnue chez eux, étaient des

présens agréables et magnifiques pour ces sauvages ignorans. Dans

toute l'Afrique, on a long-temps échangé et l'on échange même encore

toutes ces bagatelles d'Europe contre la poudre d'or de la zone

torride; ce qui peut servir à prouver, en passant, la supériorité de

l'homme formé par les arts sur l'homme de la nature. Les Nègres de

Comore s'empressaient de donner toutes leurs provisions, tous les

fruits de leur pays pour ces menues clincailleries, dont ces peuples

sont partout extraordinairement avides. Les îles de Comore sont

fertiles; les noix de cocos y sont fort belles; il y en a d'aussi

grosses que la tête d'un homme, et l'eau qu'elles contiennent est

proportionnée à leur grosseur; une seule suffirait pour le dîner du

matelot le plus affamé. Les Anglais trouvèrent d'ailleurs toutes

sortes d'alimens en abondance: des volailles, du poisson, des

bestiaux, du riz, du lait, des limons; il n'y manque que de l'eau

fraîche; elle y est si rare, que l'usage des habitans est de faire des

trous dans la terre, d'où ils tirent une eau bourbeuse à laquelle les

Anglais ne purent s'accoutumer; aussi partirent-ils sans avoir

renouvelé leur provision. Le besoin d'eau les engagea à débarquer, dix

ou douze jours après, dans l'île de Pemba, qui appartenait aux

Portugais. Les naturels du pays, portant leur main à leur gorge, leur

indiquaient par ces signes que ce séjour était dangereux; mais ils ne

les entendirent pas; ils ne s'en souvinrent qu'après avoir échappé

très-heureusement aux embûches des Portugais, qui forçaient les

habitans de l'île à partager les trahisons que l'on préparait à tous

les étrangers abordés sur la côte. Comme les Anglais observèrent

quelques précautions, ils ne furent pas absolument surpris; il ne

leur en coûta que quelques hommes. Entre cette rade et Mélinde,

Sharpey prit trois barques ou petits bâtimens maures, qui avaient à

bord environ quarante hommes; il crut en reconnaître quelques-uns pour

des Portugais, à leur couleur plus pâle que celle des autres Maures.

Il leur parla de la perfidie qu'il venait d'essuyer à Pemba; ils

nièrent qu'ils fussent Portugais; mais on les entendit délibérer dans

leur langue, et l'on commença à concevoir quelques soupçons. Il paraît

que la crainte de quelque vengeance de la part des Anglais, ou le

désespoir que leur inspirait la captivité, les porta tous en un moment

au complot hardi et terrible qu'ils formèrent. Toutes les épées de

l'équipage étaient rangées nues dans un endroit qui ne pouvait

échapper à leurs yeux. Le pilote anglais, ayant fait descendre dans sa

chambre un des pilotes maures pour l'entendre raisonner sur ses

instrumens astronomiques, s'aperçut de l'attention avec laquelle il

observait tout ce qui était autour de lui, et crut reconnaître, en le

quittant, qu'il avertissait ses compagnons du signal auquel ils

devaient commencer leur révolte. Sur ce premier indice, Sharpey donna

ordre à ses gens de veiller sur la salle d'armes; ensuite, jugeant que

les Maures pouvaient avoir des couteaux cachés, il voulut qu'ils

fussent fouillés avec rigueur. On s'adressa d'abord au pilote, qui

portait effectivement un couteau: il le prit d'une main avec une

adresse qui trompa celui qui visitait ses habits; et lorsque

l'Anglais, s'en étant aperçu, voulut lui saisir le bras, il passa

aussi légèrement cette arme dans son autre main, et en perça le ventre

à l'Anglais, en jetant un grand cri, qui servit de signal à tous les

autres. Le combat devint alors général; mais Sharpey et plusieurs

officiers qui se trouvaient sur le pont eurent bientôt abattu les plus

furieux: les autres furent tués dans la salle d'armes, où ils

s'étaient précipités en foule; il en périt trente-deux; le reste, au

nombre de douze, se jeta dans les flots, où quatre se noyèrent; mais

les huit autres profitèrent avec tant de promptitude et d'adresse du

trouble qui régnait sur le vaisseau, qu'étant rentrés dans une de

leurs pangayes, ils gagnèrent le rivage; enfin de cette troupe de

furieux il ne resta que deux prisonniers, si terribles encore dans

l'agitation de leurs esprits, qu'on fut obligé de les charger de

chaînes: il y eut quelques Anglais de blessés.

Sharpey, ayant rencontré près de Socotora un vaisseau guzarate qui

faisait voile vers Aden, et qui lui vanta le commerce de cette ville,

prit le parti de la visiter, et s'avança vers le golfe Arabique. Les

Guzarates le trompaient. Aden n'était qu'une forteresse turque,

défendue par une forte garnison, comme étant la clef du golfe, et dont

ils fermaient l'accès à tous les Européens. Le capitaine anglais vit,

en approchant, le château qui est à l'entrée du port, séparé de la

terre, et bordé de trente pièces de canon. Il soupçonnait si peu les

Guzarates, qu'il convint avec eux qu'ils entreraient les premiers dans

le port, et qu'il attendrait leurs informations. Ils avertirent le

gouverneur turc qu'ils étaient suivis d'un vaisseau anglais qui avait

jeté l'ancre à deux milles du port. Un officier de la ville fut envoyé

aussitôt dans une barque, pour engager les Anglais à s'approcher sans

défiance. Il paraît que l'aventure de Pemba ne les avait pas rendus

plus soupçonneux. Sharpey descendit au rivage avec quelques-uns de ses

gens, et se laissa conduire devant le gouverneur, qui, après quelques

questions, l'envoya, sous la garde d'un chiaoux et de quelques

janissaires, dans une maison voisine, où il fut retenu avec les siens

durant plus de six semaines. Au bout de ce temps, un officier vint le

prier civilement, de la part du gouverneur d'envoyer des ordres à son

vaisseau pour faire débarquer du fer, de l'étain et du drap, jusqu'à

la valeur de deux cent cinquante piastres, en promettant de payer ces

marchandises. Elles furent amenées au rivage; mais, en y arrivant,

elles furent saisies par les officiers de la douane, qui prétendirent

qu'elles leur appartenaient pour leurs droits. Il porta ses plaintes

au gouverneur, qui l'exhorta fort doucement à ne point s'offenser des

usages du port, et lui dit que, s'il n'était pas content, il était le

maître de retourner sur son vaisseau.

Le capitaine ne demandait pas mieux; mais, comme il se disposait à

partir, on arrêta encore deux de ses gens, en lui disant que l'usage

était de payer deux mille piastres pour le droit d'ancrage, et que les

deux Anglais seraient gardés en toute sûreté jusqu'à ce qu'on eût payé

cette somme. Sharpey se rendit à bord sans répliquer, de peur qu'on

n'en demandât davantage; au lieu de la somme, il envoya un mémoire au

gouverneur, qui n'y répondit point, mais qui donna ordre sur-le-champ

que l'on conduisît les deux Anglais jusqu'à Zénan, résidence du pacha,

pour qu'il décidât de leur sort. Sharpey mit à la voile, suffisamment

instruit du respect qu'avaient les Turcs pour ce que nous appelons le

droit des gens.

Il fut mieux accueilli à Moka, le plus grand marché de l'Arabie. Le

commerce rapproche et attire tous les hommes. Le capitaine anglais,

sachant que la rade de Moka était le rendez-vous d'un grand nombre de

vaisseaux de différentes nations, crut que l'intérêt du commerce

engagerait tant d'étrangers à favoriser les plaintes qu'il voulait

faire du gouverneur d'Aden. Il ne se passe point de semaine qu'on ne

reçoive à Moka des caravanes de Zénan, du Caire, de la Mecque et

d'Alexandrie. On y vend toutes les productions de l'Afrique et de

l'Asie. Les Anglais y trouvèrent une quantité surprenante d'abricots,

de coings, de dattes, de raisins, de pèches, de citrons; ce qui parut

d'autant plus surprenant aux Anglais, que les habitans leur

racontèrent qu'ils n'avaient eu depuis six ans aucune pluie dans le

canton. Le blé même y était à fort bon marché. Il y avait un si grand

nombre de bestiaux, qu'un boeuf gras ne s'y vendait que trois

piastres, et les autres animaux à proportion; pour le poisson, avec

trois sous on en pouvait acheter de quoi nourrir dix hommes. La ville

est sévèrement gouvernée par les Turcs. Leur empire sur les Arabes est

si rigoureux, qu'ils ont toujours des galères et d'autres punitions

préparées pour eux, et sans lesquelles il serait impossible de les

tenir dans la soumission.

Sharpey fit demander la permission d'entrer dans le port, à titre de

marchand d'Europe qui désirait également de vendre et d'acheter; il

avait du fer, du plomb, de l'étain, du drap, des lames d'épée et

autres marchandises recherchées dans ces régions. Il fut reçu avec des

caresses et des offres qui ne pouvaient être suspectes dans une ville

de commerce. On commença par exiger de lui le droit d'ancrage, mais

sans violence, et suivant l'usage établi pour tous les marchands

étrangers. Ensuite étant entré dans la ville, il eut la liberté de s'y

loger commodément. On lui demanda l'état de ses marchandises, et, sur

le premier mémoire qu'il en donna, on se serait accommodé sur-le-champ

de toute sa cargaison, s'il n'eût voulu, en réserver la meilleure

partie pour le terme de son voyage, c'est-à-dire pour les Indes, où

pourtant il ne devait pas arriver. On n'exigea point qu'il fît rien

débarquer avant la vente. Les négocians turcs ou arabes se

contentèrent des essais qu'il avait apportés de son bord, et,

concluant le marché sur terre, ils envoyaient prendre les marchandises

dans leurs propres barques, à mesure qu'elles étaient achetées et

payées. Enfin il dut être très-satisfait d'eux; mais, lorsqu'il leur

parla du gouverneur d'Aden, tous blâmèrent la témérité qu'il avait eue

d'entrer dans une ville de guerre, et l'assurèrent qu'il devait se

trouver très-heureux d'en être sorti.

Il revint à Socotora, et, prenant la route de Cambaye, il vint

relâcher à Moa. Les habitans lui offrirent, pour une somme

très-modique, un pilote expérimenté qui le conduirait dans ces

parages, reconnus pour très-dangereux jusqu'à la barre de Surate. Il

le refusa, et dut s'en repentir. Le vaisseau toucha terre en sortant

du canal de Moa; il fit eau de tous côtés. Il fallut abandonner les

marchandises, et une grande partie de l'argent, et se jeter sur une

chaloupe, que, pour comble de malheur, un coup de vent brisa dans la

baie de Gandevi: tout l'équipage gagna la terre, et fut traité avec

humanité par les naturels du pays; mais, n'espérant point de voir

arriver de vaisseaux dans cette baie, ils reprirent la route d'Europe

par terre, traversèrent avec des peines incroyables une longue étendue

de contrées alors peu connues et arrivèrent enfin dans leur patrie.

_L'Union_, qui avait été séparé comme on l'a dit, du vaisseau de

Sharpey, ne fut guère plus heureux. Le capitaine Rowles prit terre

dans un des cantons de la grande île de Madagascar. Il y fut attaqué

en trahison par les Nègres, et l'équipage n'eut que le temps de

remettre à la voile. Sept Anglais moururent subitement du poison dont

les flèches des sauvages étaient imprégnées. On fit une cargaison de

poivre à Achem, à Priaman, à Tékou, ports de l'île de Sumatra; mais

les maladies désolèrent l'équipage, et de soixante-dix-sept Anglais

dont il était composé il n'en revint que neuf. Le vaisseau, en

arrivant, était en si mauvais état, qu'on le déclara incapable de

servir.

Sharpey errait encore sur les mers, lorsque la compagnie des Indes

d'Angleterre fit partir Henry Middleton avec trois vaisseaux et une

pinasse chargée de provisions. Il monta dans la mer des Indes jusqu'à

Aden; il ignorait tout ce que Sharpey y avait essuyé, et n'en fut que

plus aisément trompé par les apparences de bonne foi et d'amitié qu'on

lui prodigua. Cependant, comme il voulait aller à Moka, il ne laissa

dans la rade d'Aden qu'un de ses trois vaisseaux, nommé le

_Pepper-Corn_. Le sien, nommé le _Trade's increase_, échoua près de

Moka sur un banc de sable; mais cet accident, commun aux vaisseaux qui

entrent dans ces détroits, était sans danger. Les Turcs de Moka

vinrent l'aider à débarrasser son vaisseau. L'aga qui commandait dans

la ville le fit presser de descendre à terre; et le désir de vendre

ses marchandises, le premier mobile de tous les navigateurs

commerçans, le fit consentir imprudemment à cette demande. Ce qui peut

excuser sa confiance, c'est qu'il apportait une lettre du roi

d'Angleterre pour le pacha de Zénan, accompagnée de présens. Cependant

le plus sûr aurait été de demander des otages avant de se remettre

entre les mains d'hommes aussi perfides que les Turcs, et bien dignes

en tout temps du nom de barbares. Il ne tarda pas à reconnaître la

faute qu'il avait faite. L'aga, comme tous les commandans turcs, ne

cherchait que le pillage, et s'embarrassait peu du commerce des

marchands arabes de Moka. Ceux-ci même avaient averti Middleton de se

défier des Turcs. Mais l'aga, qui ne cherchait sans doute qu'à attirer

à terre plus d'Anglais et de marchandises, ne cessa, durant huit jours

que l'amiral passa dans la ville avec sa suite, de le traiter avec les

politesses les plus distinguées. Elles finirent par une insigne

trahison. Les Turcs fondirent à l'improviste dans la maison de

l'amiral, lui tuèrent huit hommes, en blessèrent quatorze. Lui-même

fut renversé d'un coup qui le fit tomber sans connaissance. On lui lia

les mains derrière le dos, et en cet état il fut traîné avec les siens

dans un cachot et chargé de grosses chaînes. Tel est le traitement,

digne des peuplades sauvages, que reçut dans une ville de commerce un

amiral anglais chargé de lettres de son maître.

Pendant ce temps, cent cinquante soldats turcs, déguisés et sans

turbans, essayèrent de surprendre le _Darling_, un des vaisseaux

anglais qui était le plus proche du rivage. Ils vinrent dans trois

grandes barques, et, étant entrés dans le vaisseau à la faveur de leur

déguisement, ils commencèrent à faire main-basse sur les Anglais; et

l'équipage, qui n'avait pas eu le temps de se reconnaître, fut un

moment en danger. Mais, dès qu'on eut couru aux armes, le triomphe des

traîtres ne fut pas long. Ils furent tous égorgés en demandant la vie

qu'ils ne méritaient pas.

Cependant l'aga fit venir l'amiral devant lui, et eut l'insolence de

lui demander comment il avait été assez hardi pour venir dans le port

de Moka, si près de la Ville Sainte. Middleton lui répondit qu'il n'y

était entré que sur les instances et les promesses qu'on lui avait

faites, et sur la foi des traités qui subsistaient entre le roi

d'Angleterre et le grand-seigneur. L'aga répliqua qu'il n'était pas

permis aux chrétiens d'approcher de la Ville Sainte, ni de Moka, qui

en était la clef; que le pacha avait ordre de faire esclaves tous ceux

qui se présenteraient. Le grand-seigneur n'ordonnait pas sans doute

qu'on attirât les étrangers dans des piéges pour les arrêter par

trahison. Mais, si les ordres qu'alléguait ce Turc étaient réels,

quelle stupidité de la part du divan de Constantinople d'éloigner les

commerçans qui apportaient leurs richesses dans ses ports, et qui

venaient grossir les revenus du grand-seigneur! car les droits de la

douane de Moka étaient évalués à près de 40,000 liv. sterling par an.

Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 1) · 第 11 / 22 段