Guinée trois voyages consécutifs qui furent très-utiles aux Anglais.
Ses observations nautiques, meilleures que celles qu'on avait faites
jusqu'alors, rendirent cette route familière à ses compatriotes, que
les dangers de la traversée et la puissance des Portugais en Afrique
intimidaient encore. Il eut audience du roi nègre d'un petit canton
près du cap de Très Puntas, où était établi un capitaine portugais
nommé D. Jean. Ce D. Jean avait donné son nom à la petite ville
d'Ekke-Teki, composée de vingt ou vingt-cinq maisons, et qu'il
dominait d'un fort défendu par soixante hommes; ce qui, avec
l'avantage des armes et de la situation, lui suffisait pour tyranniser
tout le pays. Il tendit des piéges aux Anglais, et troubla leur
commerce avec les Nègres; ce qui n'empêcha pas que ce commerce ne fût
assez avantageux pour engager Towtson à revenir dans le pays dès
l'année suivante. Il rencontra près de la rivière dos Cestos trois
vaisseaux français. La crainte d'un ennemi commun réunit les deux
nations contre les Portugais, et cette réunion leur inspira assez de
confiance pour aller insulter la flotte portugaise qui était dans le
port de la Mina, forte de cinq vaisseaux et de quelques pinasses. On
se canonna de part et d'autre sans avantage décidé. Mais les Anglais
et les Français tirèrent ce fruit de leur hardiesse, qu'on les laissa
croiser librement sur ces côtes l'espace d'un mois. Towtson se sépara
des Français qui retournaient dans leur patrie. Pour lui, il prit le
parti de descendre à la côte d'Or avec d'autant plus de confiance
qu'il ramenait avec lui quelques Nègres qu'il avait enlevés à son
premier voyage, et qui, ayant été bien traités des Anglais, n'en
pouvaient donner qu'une idée favorable à leurs compatriotes, et
devaient par conséquent rendre le commerce plus facile et plus
avantageux. Les Nègres pleurèrent de joie en revoyant leurs frères
qu'ils croyaient perdus. Ceux-ci leur vantaient la puissance, la
bonté, la supériorité de la nation anglaise; et les Nègres du pays,
qui n'étaient pas si bien traités par les Portugais, commencèrent à
regarder ces nouveaux hôtes comme des libérateurs. Ils leur
apportèrent tout l'or qu'ils purent trouver dans leur contrée, qu'on
croit être, suivant la description qu'en fait Towtson, le petit
Commendo, à peu de distance de la Mina.
Le dernier voyage de Towtson fut le plus malheureux. Il s'embarqua
avec trois vaisseaux et une pinasse. Il fut d'abord maltraité dans sa
route par les flottes d'Espagne et de Portugal, qu'il rencontra
successivement à la vue des côtes de Barbarie. Les maladies ravagèrent
son équipage. Arrivé à Ekke-Teki, il fut très-mal reçu des Nègres.
Cette nation, naturellement inconstante, tantôt ennemie, tantôt
admiratrice de ses tyrans, subjuguée tantôt par la force, tantôt par
la superstition, était portée à croire que rien ne pouvait triompher
des Portugais, qu'elle voyait établis depuis long-temps dans des pays
où les autres nations d'Europe osaient à peine aborder. Les Nègres
d'Ekke-Teki, prévenus par les Portugais, s'enfuirent tous à la vue des
Anglais. Towtson prit le parti de visiter la ville ou habitation
nommée _Cormantin_; car il ne faut pas que ce nom de ville, souvent
employé dans les relations, nous rappelle rien de ressemblant à nos
villes d'Europe. Les Nègres de Cormantin, qui habitaient dans les
montagnes, ménageaient moins les Portugais. Ils apprirent aux Anglais
que la plus grande partie de la poudre d'or dont on trafiquait sur la
côte venait de plusieurs ruisseaux qui serpentaient dans des déserts
entre des montagnes. Towtson ne craignit pas de s'y engager sous la
conduite de quelques Nègres. Il entra dans des vallées fort étroites,
ou plutôt dans de longues ravines, où souvent il fallait marcher dans
l'eau faute de rives. Après avoir fait cinq ou six lieues sans rien
découvrir qui ressemblât à de l'or, il vint à un endroit plus ouvert
où le ruisseau se perdait dans des sables. L'eau, chargée de petites
particules d'or, les déposait en pénétrant dans ces sables humides.
Towtson les remua long-temps sans rien apercevoir. Les Nègres, plus
exercés que lui à ce travail, lui firent découvrir un assez grand
nombre de paillettes, dont il recueillit près de deux onces d'or.
Animé par ce succès, il voulut passer la nuit au même endroit, malgré
le danger où il était d'être assailli par les bêtes féroces et par les
monstres, hôtes naturels de ces déserts, qu'ils cèdent pendant le jour
à l'homme qui vient chercher de l'or, mais dont ils se ressaisissent
dès que la nuit les en laisse seuls maîtres. Il employa encore au même
travail une partie du jour suivant. Mais ses gens, qui trouvaient
beaucoup plus court et plus commode de recevoir l'or sans peine et
sans danger des mains des Nègres commerçans, l'arrachèrent malgré lui
à ce pénible exercice. Il alla avec eux brûler l'habitation nègre de
Schamma, l'une des dépendances des Portugais, et ce fut le premier
acte de destruction de la part des Anglais dans ce commerce d'Afrique,
qui n'a guère été depuis, tant du côté des Nègres que de celui des
Européens, qu'un trafic de violences et de brigandages, où l'on vend
ce qui n'appartient ni à l'acheteur ni au vendeur, la liberté de
l'homme.
Towtson arriva à l'île de Wight dans un état déplorable: il ne
ramenait qu'un seul vaisseau, dont l'équipage pouvait à peine suffire
à la manoeuvre; il en avait abandonné un qu'il n'était plus possible
de conserver, et le troisième avait été obligé de relâcher au cap
Finistère.
On omet quelques voyages particuliers qui ne produisirent rien
d'important; et qui ne contiennent que ces espèces d'aventures qui
semblent romanesques, parce que l'imagination de quelques écrivains
s'est amusée à en retracer de semblables, mais qui souvent ne sont
malheureusement que trop réelles, et passent même les fictions
inventées pour l'amusement des lecteurs. Tel est, par exemple, le
voyage de l'Anglais Baker, qui, ayant quitté son vaisseau pour entrer
dans une chaloupe avec huit de ses compagnons pour reconnaître le
pays, fut jeté par un coup de vent sur une côte déserte où il échoua,
et se vit long-temps dans la plus horrible situation, pressé par le
besoin et par la crainte des bêtes féroces et des Portugais, ennemis
beaucoup plus féroces. Réduit à implorer leur pitié et à leur demander
du pain, il fut reçu à coups de fusil; tant les intérêts de l'avarice
semblaient éteindre toute humanité, lorsqu'une fois on était au delà
du tropique! Les Nègres furent plus humains: ils sauvèrent la vie à
Baker et aux siens. Un vaisseau français les ayant amenés en France,
ils furent traités comme des prisonniers de guerre, et obligés de
payer leur rançon.
George Fenner visita les îles du cap Vert en 1556.
Thomas Stéphens, animé par le désir d'être utile à sa patrie, voulut
connaître la route des Indes orientales. Il ne pouvait prendre de
meilleurs guides que les Portugais. Il s'embarqua sur une flotte de
cette nation qui allait à Goa, et qui souffrit beaucoup dans la route.
Le récit qu'il fit, à son retour, des richesses et de la puissance des
Portugais dans l'Inde, ouvrit les yeux d'une nation active et
entreprenante, faite par sa situation pour devoir sa grandeur à son
commerce, et qui chercha dès lors les moyens d'entrer en partage de
ces richesses lointaines, dont les Portugais voulaient fermer la
source aux autres nations d'Europe et d'Asie. Le ressentiment se
joignait encore à l'ambition. Les négocians anglais se plaignirent
avec raison des outrages qu'ils avaient essuyés dans leurs voyages en
Guinée, de la part des sujets du Portugal, dans le temps même que
l'Angleterre était en paix avec cette couronne. La reine Élisabeth,
sensible à l'honneur de sa nation, concevant d'ailleurs tous les
avantages du commerce d'Afrique, et la nécessité d'y avoir quelques
établissemens avant de pénétrer dans l'Inde, donna, vers la fin du
seizième siècle, des lettres patentes à quelques marchands, portant
permission de faire le commerce sur les côtes de Barbarie et sur
celles de Guinée, entre le Sénégal et la Gambie. Cette association
prit le nom de compagnie d'Afrique, et bientôt son district fut reculé
jusqu'à Sierra Leone. Mais, avant l'établissement de cette compagnie,
François Drake, célèbre par son voyage autour du globe en 1580, avait
déjà vengé l'honneur du pavillon anglais: il avait pris ou brûlé
trente vaisseaux espagnols dans le port de Cadix, et insulté le port
de Lisbonne, dans le temps même que Philippe II, maître du Portugal,
réunissait les deux Indes sous sa domination. C'est vers cette même
époque que les navigateurs anglais, cherchant un passage par le nord
pour aller en Amérique et aux Indes, s'illustrèrent par leurs
périlleuses découvertes dans les mers boréales, tandis que d'un autre
côté leur commerce s'étendait vers le cap de Bonne-Espérance. C'est
ainsi que, pénétrant à la fois vers les deux pôles, et reconnaissant
des terres nouvelles au nord et au sud, ils s'élevèrent par degrés au
rang des premiers navigateurs et de la première puissance maritime de
l'univers.
Nous parlerons séparément de ces grandes courses autour du monde, dont
plusieurs autres nations d'Europe ont partagé l'honneur. Nous nous
bornons en ce moment à résumer en peu de mots les progrès de
l'Angleterre sur les côtes d'Afrique. Les Açores, qui se rencontrent
d'abord sur cette route, furent plusieurs fois l'objet de leurs
tentatives et en proie à leurs incursions. C'est là que, s'accoutumant
à mesurer leurs forces avec les flottes d'Espagne et de Portugal, dont
la réputation imposait alors à toute l'Europe, ils se persuadèrent
plus aisément qu'on pouvait les attaquer avec succès dans leurs
possessions d'Afrique et des Indes. Dès l'an 1600, les Anglais eurent
une compagnie des Indes, comme ils en avaient une d'Afrique. Les
capitaines Raymond et Lancaster furent les premiers qui passèrent le
cap de Bonne-Espérance sur des vaisseaux anglais. Ils entrèrent dans
l'Océan indien, et prirent des vaisseaux portugais à la vue de Malaca.
Ils passèrent devant l'île de Sumatra, et, s'étant rafraîchis aux îles
de Nicobar, ils vinrent mouiller devant Ceylan. Lancaster, plein de
courage et d'ambition, voulait y attendre les vaisseaux du Bengale et
du Pégou, qui deux fois l'année apportaient à Ceylan des diamans, des
perles et d'autres marchandises pour les vaisseaux portugais qui,
partant de Cochin pour Lisbonne, venaient relâcher à Ceylan: il
espérait enlever quelqu'un de ces navires et s'enrichir de ses
dépouilles; mais la perte de ses principales ancres et le mauvais
état de sa santé répandirent dans tout l'équipage un découragement
général, et le désir de retourner en Europe fut plus fort que
l'avidité du butin. Lancaster, obligé de repartir, passa par les
Maldives, où il s'arrêta quelque temps: il aurait voulu, dans sa
route, toucher aux côtes du Brésil, pour joindre à la gloire d'avoir
parcouru les mers de l'Orient celle d'avoir visité le nouveau
continent occidental; mais tous ses gens s'obstinèrent à retourner
directement en Angleterre. Les vents contraires et les calmes
rendirent leur route si difficile et si longue, que, craignant de
manquer de vivres, ils prirent le parti de relâcher dans l'île de la
Trinité; mais le peu de connaissance qu'ils avaient de ces mers, où
ils voguaient pour la première fois, les égara long-temps. Ils furent
jetés dans l'Archipel américain, où ils errèrent au hasard entre
Saint-Domingue, Cuba, les Bermudes. Lancaster vit cette Amérique qu'il
avait tant souhaité de voir; mais il ne dut pas s'en applaudir. Une
partie de son équipage, rebutée de tant de courses, et s'en prenant à
lui de l'état misérable où l'on était réduit, l'abandonna dans la
petite île de Mona, où il venait de relâcher pour la seconde fois. Le
vaisseau mit à la voile et partit sans lui. Des armateurs de Dieppe le
recueillirent et le ramenèrent en Angleterre.
On ne peut regarder comme un voyage l'expédition de Raleigh, de
Burrough et de Frobisher, qui, avec deux vaisseaux de guerre et
treize vaisseaux marchands, se proposaient de pénétrer jusqu'aux
Indes, et n'allèrent guère au delà des Açores; mais elle est
remarquable par la prise de deux de ces gros vaisseaux portugais
nommés _caraques_, les bâtimens les plus considérables que l'on connût
alors, et dont le nom seul inspirait la terreur. Les Anglais en
prirent deux, _la Santa-Cruz_ et _la Madre de Dios_, qui revenaient
des Indes, toutes deux richement chargées, et dont la cargaison fut
estimée deux cent mille livres sterling. Cette prise fut
singulièrement utile aux Anglais, en ce qu'ils trouvèrent dans les
papiers des Portugais de grandes lumières sur la navigation et le
commerce des Indes. D'ailleurs la supériorité naissante de la marine
anglaise commençait à se faire sentir. L'esprit de piraterie et le
désir de s'ouvrir la route des Indes armaient en pleine paix des
corsaires anglais qui s'enrichissaient des dépouilles de l'Espagne et
du Portugal. Un comte de Cumberland ne dédaigna pas ce nom de
_corsaire_: tant la gloire de combattre les tyrans des deux mondes et
d'affaiblir leur marine semblait alors ennoblir tout! Il brûla une
caraque nommée _las Cinque Plagas_ ou _les Cinq Plaies_. Un autre
capitaine, nommé White, avait pris, quelque temps auparavant, deux
bâtimens espagnols chargés de plus de deux millions de chapelets, et
d'une quantité prodigieuse de médailles, de bréviaires, de missels et
d'agnus. Il y en avait de quoi fournir toutes les possessions
espagnoles du Nouveau-Monde.
Enfin, lorsque l'Anglais Davis eut fait le voyage des Indes sur une
flotte hollandaise, et eut procuré à sa nation des connaissances plus
exactes et plus étendues qu'elle n'en avait eu jusqu'alors sur cette
traversée si périlleuse et si lointaine, il se forma en Angleterre une
nouvelle compagnie des Indes sous la protection de la reine Élisabeth,
et avec un fonds de soixante-dix mille livres sterling. Le capitaine
Lancaster, celui qui, le premier, avait pénétré dans la mer de l'Inde,
et dont le retour avait été si malheureux, fut créé amiral de la
première flotte équipée par cette compagnie, et Davis en fut le
pilote. L'amiral était un homme sage et humain, et ses infortunes
n'avaient fait que fortifier en lui ses qualités naturelles: car le
malheur doit ajouter à la sensibilité autant qu'à l'expérience. Il ne
fut pas long-temps sans avoir besoin de l'un et de l'autre. Il vit
tous les gens de sa flotte accablés de maladies qui ne manquent pas de
se faire sentir lorsqu'on est arrêté trop long-temps près de la ligne.
Le scorbut faisait des ravages affreux, et les vents contraires et les
calmes empêchaient la flotte de gagner la baie de Saldagna, relâche
ordinaire dans cette route, et le seul lieu de rafraîchissement où les
Anglais pussent arriver. Ils dûrent leur salut aux soins paternels et
à la vigilance de l'amiral. De quatre vaisseaux qui composaient sa
flotte, le sien seul était encore en état de faire la manoeuvre. On
prétend que la précaution qu'il avait prise de faire boire à ses
matelots du jus de limon, et de leur interdire toute nourriture
jusqu'à midi, les garantit du scorbut, et l'on croit même que cette
maladie ferait peu de progrès sur les vaisseaux, si les matelots
pouvaient se réduire au biscuit et s'abstenir de viandes salées. Quoi
qu'il en soit la flotte, après s'être rafraîchie successivement à
Saldagna, dans la baie d'Antongil sur la côte de Madagascar, et aux
îles de Nicobar, vint débarquer à Sumatra. Lancaster était chargé
d'une lettre du roi d'Angleterre pour le roi d'Achem. Il en fut
très-bien reçu, et conclut un traité de commerce d'autant plus
facilement, que le prince indien, tyrannisé par les Espagnols et les
Portugais, était intéressé à leur opposer une puissance rivale qui pût
balancer la leur et l'en affranchir avec le temps. D'Achem on alla
dans l'île de Java former une cargaison de poivre. On y trouva les
mêmes facilités dans le jeune roi de Bantam. Mais les Hollandais y
étaient déjà établis. Cette nation, qui n'avait passé le cap que
quarante ans après les Anglais, avait tourné d'abord dans les Indes,
et ne s'occupait pas encore de l'Afrique, où elle a eu depuis de
grands établissemens. Elle suscita mille obstacles aux Anglais à
Bantam, et faillit plusieurs fois de ruiner les magasins qu'on leur
avait permis d'élever. Cependant ils vinrent à bout de compléter la
charge de leurs vaisseaux, et, prêts à partir pour l'Europe, ils
laissèrent des comptoirs et des facteurs dans Java et dans Sumatra.
Lancaster rapportait une lettre du roi d'Achem à la reine Élisabeth.
Il consent par cette lettre à s'unir avec Élisabeth contre leur ennemi
commun le roi d'Espagne, qu'il appelle Sultan d'Afrangiah, ou monarque
de l'Europe; ce qui prouve quelle idée l'on avait en Orient de la
puissance de ce prince. «En quelque lieu que nous puissions le
rencontrer, dit le roi d'Achem, nous lui ôterons la vie par un
supplice public.» Si Philippe II, qui ne riait guère, avait vu cette
lettre, il aurait pu rire de l'arrêt que prononçait contre lui un
petit roi de l'Inde que le moindre capitaine espagnol faisait
trembler.
Quelque temps après, Middleton fit un voyage aux Moluques, dont les
Hollandais et les Portugais se disputaient la possession. Les Anglais,
avec des forces inférieures, parvinrent, non sans beaucoup de peine, à
se maintenir dans l'égalité, et à se procurer une grande quantité de
poivre et d'épices, avantages qu'ils dûrent surtout à leur conduite
sage et modérée, qui les fit aimer des habitans autant que leurs
concurrens en étaient haïs ou méprisés. Un proverbe indien disait:
«Les Anglais sont bons, et les Hollandais ne valent rien.» Edmond
Scot, facteur de Lancaster, a écrit quelques détails sur les moeurs
des habitans de Java et des Chinois, mêlés en grand nombre avec les
naturels de l'île; mais cette description appartient à l'histoire des
voyages et des établissemens d'Asie. Ici nous ne faisons que suivre
les premiers pas des Européens dans ces contrées.
Parmi ces relations, dont nous ne donnons qu'une esquisse succincte,
parce qu'on n'y trouve point ce qui rend les voyages intéressans, le
tableau de la nature et des hommes, il y en a une cependant si
remarquable par de grands désastres et de grandes actions de courage,
que nous ne croyons pas pouvoir l'omettre sans dérober quelque chose à
la curiosité des lecteurs sensibles. C'est celle du Hollandais
Linschoten. Il servait sur une flotte espagnole et portugaise qui
était partie de Goa en 1589, et qui, en arrivant à la vue des Açores,
y trouva un ordre de Philippe II de rester à l'ancre dans le port de
Tercère, la plus forte de ces îles et la seule qui soit hors
d'insulte. Cet ordre était l'effet de la crainte qu'inspiraient les
Anglais. Leurs vaisseaux, croisant dans ces parages, attendaient le
retour des flottes d'Espagne et de Portugal, qui, revenant des Indes
plus chargées de richesses qu'elles n'en pouvaient défendre,
devenaient souvent la proie d'un ennemi qu'elles avaient d'abord
méprisé. L'ardeur des Anglais augmentant avec le gain, et leur courage
se fortifiant de l'antipathie qui a toujours régné entre eux et les
Espagnols, ces prises devinrent plus fréquentes, et il semblait que
l'Espagne n'allât chercher si loin des trésors que pour enrichir les
Anglais. Cette époque d'ailleurs, la fin du seizième siècle, est celle
des disgrâces et de la décadence de l'Espagne qui, par une fatalité
singulière, mais très-explicable en politique et en philosophie,
perdit sa puissance et son crédit en Europe au moment où elle venait
d'acquérir le Nouveau-Monde, et où les plus riches contrées de
l'ancien, les Indes, passaient sous sa domination, par la réunion du
Portugal à la monarchie espagnole. Les forces naissantes de la marine
anglaise contribuèrent beaucoup à l'abaissement de cette vaste
monarchie; et les historiens anglais regardent l'expédition de
l'amiral Howard aux îles Açores, et le combat, quoique malheureux, du
chevalier Richard Greenwill, l'un des capitaines de sa flotte, comme
un des événemens qui encouragèrent le plus les desseins de
l'Angleterre sur les Indes, en lui faisant voir combien elle pouvait
se rendre redoutable à ces mêmes ennemis dont elle avait craint
l'ascendant.
Philippe II avait fait armer une puissante flotte pour protéger le
retour des vaisseaux de l'Inde et réprimer les courses des Anglais. À
la vue de cette flotte nombreuse, l'amiral Howard, qui avait mouillé
aux Açores avec six vaisseaux, se sentant trop inférieur en forces,
prit le parti de s'éloigner à toutes voiles. Mais Greenwill, qui avait
une partie de son équipage dans l'île de Flores, perdit un temps
précieux à le faire rentrer dans son vaisseau. Déjà trop éloigné des
siens pour espérer de les rejoindre avant d'être atteint par l'ennemi,
on le pressa pourtant de couper son grand mât et de s'abandonner à la
mer avec toutes ses voiles. Cette ressource pouvait encore lui
réussir; mais il la crut honteuse; et, déclarant qu'il aimait mieux
périr que de se déshonorer par une fuite ouverte, il s'efforça de
persuader à ses compagnons qu'il n'était pas impossible de s'ouvrir un
passage au travers des ennemis. Cette résolution prévalut en un moment
dans tout l'équipage, tant l'exemple d'un seul homme a quelquefois de
pouvoir sur les autres! Les malades même (il y en avait
quatre-vingt-dix sur son bord) oublièrent leurs infirmités pour se
prêter à cette audacieuse entreprise. On traversa effectivement
plusieurs vaisseaux dans un espace si étroit, que la crainte de se
nuire les uns aux autres ne leur permit pas de se servir de leur
canon. Mais _le Saint-Philippe_, vaisseau d'une grandeur démesurée,
ayant le vent pour s'approcher, couvrit tellement celui des Anglais,
que toutes leurs voiles demeurèrent tout d'un coup sans mouvement,
comme dans le calme le plus profond. Cette prodigieuse masse, qui
n'était pas de moins de quinze cents tonneaux, devint un obstacle
insurmontable, et quatre autres vaisseaux espagnols s'étant avancés
dans le même moment, Greenwill se trouva serré de si près, que son
gouvernail même ne pouvait plus recevoir de mouvement. Dans cette
situation, qui ne lui permettait pas d'éviter l'abordage, il déclara
que son dessein était de se défendre jusqu'au dernier soupir. Les
siens, partageant sa résolution, lui promirent tous de mourir les
armes à la main. On vit commencer cet étrange combat d'un vaisseau
contre une flotte. Les Espagnols du _Saint-Philippe_ s'avancèrent
d'abord avec peu de précaution, et moins préparés au combat qu'au
pillage; mais ils reconnurent bientôt ce qu'ils avaient à craindre du
désespoir. L'action dura quinze heures, avec un carnage si effroyable,
qu'ils furent obligés de faire venir de leurs autres vaisseaux un
renfort de soldats pour remplacer leurs morts et leurs blessés.
D'environ deux cents hommes sains ou malades, les Anglais en perdirent
cent quarante, et quoique la poudre fût presque épuisée, les armes en
pièces, le vaisseau presque abîmé, le reste, couvert de sang et de
blessures, rejetait encore toute ombre de composition, lorsque
Greenwill fut blessé à la tête d'un coup de mousquet. Ce n'était pas
le premier coup qu'il eût reçu: mais celui-ci le mettant hors de
combat, il proposa aussitôt d'employer le peu de poudre qui lui
restait à se faire sauter, ou d'élargir assez les ouvertures du
vaisseau pour le faire couler à fond. Une partie de ses compagnons
applaudirent à ce dessein; d'autres lui représentèrent qu'il ne
pouvait sacrifier inutilement sa vie et celle du petit nombre de
braves gens qui lui restaient sans offenser le ciel et sans faire tort
à la patrie. Le capitaine et le pilote embrassèrent ce sentiment. Ils
lui firent espérer que les Espagnols ne seraient pas insensibles à la
valeur, et qu'après avoir connu si parfaitement la sienne, ils le
traiteraient moins en prisonnier qu'en héros. À l'égard du serment
qu'il avait fait de ne point souffrir, tant qu'il lui resterait une
goutte de sang, que son vaisseau pût être employé au service des
ennemis de l'Angleterre, ils lui firent considérer que, dans l'état où
ce bâtiment était réduit, il ne fallait plus craindre qu'il servît à
personne. Greenwill parut sourd à toutes ces raisons. Il demandait à
ceux qui voulaient ménager sa vie s'il ne valait pas mieux la perdre
glorieusement que de la passer à la rame ou dans les horreurs d'un
cachot. Mais pendant ce débat le pilote se fit conduire vers Alphonse
Bacan, amiral de la flotte espagnole. Il lui déclara que, dans le
désespoir où les Anglais étaient réduits, il ne fallait pas s'attendre
à leur faire abandonner les armes sans une composition honorable; et
protestant qu'ils n'attendaient que son retour pour se faire sauter
avec leur vaisseau, il demanda deux articles qui lui furent accordés,
l'un, qu'ils seraient exempts de toutes sortes de violences, et même
d'emprisonnement; l'autre, que l'on conviendrait d'une rançon
raisonnable, pour laquelle on se contenterait de la parole de
Greenwill et des autres officiers anglais. Au surplus, les traitemens
que ce brave capitaine redoutait de la part des Espagnols prouvent
quelle opinion l'on avait de cette nation, et des cruautés qu'elle
exerçait contre des ennemis qui, s'appelant hérétiques, à ses yeux
n'étaient plus des hommes. Mais l'amiral, en cette occasion, ne
pouvait se dispenser d'accorder ce qu'on demandait. Les Anglais au
désespoir, en faisant sauter leur vaisseau, auraient mis sa flotte en
danger. Le pilote ayant rapporté sa réponse, on eut besoin de beaucoup
d'efforts pour la faire goûter à Greenwill, qui s'obstinait à mourir.
Le maître canonnier, plus opiniâtre encore, voulut se tuer d'un coup
d'épée, et ce ne fut pas sans peine qu'on le détourna de cette
résolution furieuse. Les exemples de ce courage désespéré sont
fréquens sur mer. Il semble que cet élément, qui familiarise l'homme
avec les dangers extrêmes et avec le mépris de la vie, et qui le remet
souvent dans l'état d'égalité et de liberté primitive, ajoute à son
caractère et à ses passions un degré d'énergie qu'il n'a pas ailleurs.