l'autre par l'armée du roi de Cambaye, que commandait Khoïa-Djaffar,
Maure de beaucoup de courage et d'esprit, qui, ayant servi chez les
Portugais, tournait contre eux les leçons qu'il en avait reçues. Le
siége fut poussé avec la dernière vigueur. Les Portugais, craignant
quelque trahison de la part des habitans de la ville, l'avaient
abandonnée, et s'étaient bornés à la défense du château et du fort.
Ils étaient en petit nombre, mais déterminés à mourir plutôt que de se
rendre; et Diégo Sylveïra, leur gouverneur, valait lui seul une armée.
Il joignait à la bravoure, qui était commune alors à tous les
Portugais, des vertus qui semblaient leur être étrangères, le
désintéressement et l'humanité. Les historiens conviennent qu'il fit
tout ce qu'il était possible de faire dans un temps où l'attaque et la
défense des places n'étaient pas à beaucoup près aussi perfectionnées
qu'aujourd'hui. La valeur et l'impétuosité servaient beaucoup plus que
l'adresse. Sorties continuelles qui troublaient les assiégeans et leur
coûtaient beaucoup de monde, diverses inventions pour brûler les
machines, que l'on joignait encore à l'artillerie, promptitude à
réparer les brèches et à former de nouveaux remparts, tout fut employé
par les assiégés pendant deux mois que dura le siége. Les Portugais se
signalèrent par quantité de ces actions étonnantes que l'on admire et
qu'on oublie, mais que les historiens conservent quelquefois comme des
témoignages de ce que peut l'homme quand le danger et le désespoir
lui donnent des forces que lui-même ne soupçonnait pas. Un Portugais,
nommé _Pentendo_, était sorti du combat avec une blessure. On y
mettait le premier appareil. Il entend le bruit d'une nouvelle
attaque; il s'arrache des mains des chirurgiens, revole à l'ennemi,
est encore blessé, revient se faire panser; mais entendant que
l'attaque recommence, il s'échappe de nouveau, et reçoit une troisième
blessure. Les femmes même se distinguèrent par leur intrépidité et
leur constance. Elles se chargeaient de tous les travaux que la
faiblesse de leur sexe leur permettait, afin de laisser aux hommes
plus de liberté pour combattre. Soliman, furieux d'une si longue et si
opiniâtre résistance, et alarmé d'ailleurs de l'arrivée prochaine
d'une flotte portugaise commandée par Norongna, résolut de tenter un
assaut général. On se battit sur les remparts pendant quatre heures.
Sylveïra était partout; il commandait, il combattait, il animait les
soldats par sa voix et par son exemple. Mais le gendre de Djaffar, qui
dirigeait l'assaut, ayant été tué, les Turcs se retirèrent, et le
lendemain Soliman mit à la voile. Il y a toute apparence que, s'il
avait su l'état où étaient les Portugais, il n'aurait pas levé le
siége. Il n'y avait plus ni poudre, ni balles, ni munitions. Les
lances et les épées étaient brisées et hors d'état de servir. Il ne
restait que quarante soldats qui pussent combattre. Les murs étaient
ouverts en mille endroits; et, dans cette déplorable extrémité, la
contenance du brave Sylveïra ne changea pas un moment.
Il paraît que le départ précipité de Soliman fut surtout l'effet de la
politique de Djaffar. Ce ministre de Cambaye était las de la tyrannie
et des violences des Turcs, qui avaient pillé la ville de Diu, et
affectaient de parler en maîtres. Il crut que le joug des Portugais
serait plus doux ou moins durable, et plus facile à secouer. Il fit
rendre au pacha une lettre qui l'avertissait que la flotte portugaise
serait le lendemain à la vue de Diu. Soliman, effrayé, se hâta de
retourner à Aden, et de là à Constantinople, où il ne put éviter la
disgrâce commune en cette cour aux généraux malheureux; il fut forcé
de se donner la mort.
Sylveïra fut rappelé en Portugal pour y recevoir des récompenses, qui
ne pouvaient jamais être proportionnées à ses services. Il avait sauvé
le boulevart des Portugais dans l'Inde. Il fut reçu comme un héros. Le
ministre de France demanda son portrait au nom du roi son maître. Il
fut nommé vice-roi des Indes. Mais le moment de la gloire précède de
bien peu celui de l'envie; elle attend à peine que le bruit des
acclamations soit cessé pour faire entendre les murmures. On tourna
contre Sylveïra ce qui devait, plus que tout le reste, confirmer le
choix qu'on faisait de lui. On lui fit un crime de sa bonté et de sa
douceur. Le poste de vice-roi est au-dessous de la bonté de Sylveïra,
dit-on malignement au roi; et Sylveïra fut révoqué. Un pouvoir dans
lequel la bonté était regardée comme une vertu dangereuse ne pouvait
pas être de longue durée. On voit par plus d'un exemple que cette
espèce de vertu était fort mal récompensée à Lisbonne. Le vaillant
Antoine de Galvam, qui avait vaincu huit rois indiens, et défendu et
affermi la domination portugaise aux Moluques, avait inspiré tant
d'attachement aux naturels du pays par son intégrité et sa modération,
qu'ils lui avaient offert la couronne. Il aima mieux revenir à
Lisbonne se mettre entre les mains de ses créanciers: car son zèle
pour le service de l'état lui avait fait contracter des dettes dans
ces mêmes places qui étaient pour d'autres une source de richesses. Il
mourut dans un hôpital, victime de son désintéressement et de la
fatalité déplorable qui semblait poursuivre tous les vainqueurs de
l'Inde.
Remarquons que cette offre des habitans des Moluques à Galvam prouve
ce que les historiens portugais avouent eux-mêmes, que, dans les pays
qui n'étaient pas soumis aux Maures, on aurait tout obtenu des Indiens
par la douceur et la bonne foi. Les Portugais aimèrent mieux pousser à
l'excès l'abus de la force et de la victoire. Le rapt, le viol, les
empoisonnemens, les assassinats, tout leur paraissait permis pour
satisfaire la soif de l'or et des voluptés. Mais ces mêmes excès ne
pouvaient manquer de leur devenir funestes. L'habitude des délices et
de la mollesse énerve les forces et le courage, et les crimes
avilissent l'âme. Bientôt la gloire et la patrie furent oubliées. On
avait toujours de la valeur; mais, dans des établissemens lointains et
entourés d'ennemis, l'attention à préparer les ressources et à ménager
les naturels du pays est encore plus importante que la valeur; et
c'est ce qui manqua aux Portugais. On ne songeait qu'à acquérir des
richesses: un trafic infâme, confondant les officiers et les soldats,
détruisit toute discipline.
Le second siége de Diu, qui arriva sept ans après le premier, en 1545,
fut beaucoup plus long, plus meurtrier, plus terrible, et non moins
fertile en belles actions. C'était l'intrépide Khoïa-Djaffar qui
commandait à ce siége, à la tête des troupes de Cambaye. Après avoir
éloigné les Turcs, il se flattait de chasser les Portugais. Il
pressait le siége avec furie, et le dirigeait avec habileté.
Mascarenhas, gouverneur de la place assiégée, avait sans cesse devant
les yeux l'exemple de Sylveïra, et acquit une gloire égale à la
sienne. Djaffar, donnant ses ordres au milieu d'une attaque, fut tué
d'un coup de canon, qui lui enleva la tête et la main droite sur
laquelle il était appuyé. Son fils Roumi-Khan, digne de succéder à son
père et de le venger, poursuivit le siége avec opiniâtreté. Les
assiégés furent réduits aux dernières horreurs de la disette. On se
disputait les corbeaux qui venaient dévorer les cadavres. Enfin les
Portugais, n'ayant plus que le désespoir pour défense, se portèrent en
foule sur la brèche, hommes et femmes mêlés ensemble, et armés de
même, résolus de mourir en combattant. Un prêtre était au milieu d'eux
le crucifix à la main. La nuit mit fin à cet effroyable assaut; et peu
de temps après le gouverneur don Juan de Castro arriva de Lisbonne à
la tête d'une flotte de quatre-vingt-dix voiles, qui, portant sur sa
route la terreur et le ravage, avait pillé Surate et Azoto. À peine
débarqué, il attaqua les Indiens dans leurs retranchemens, et remporta
une victoire complète. Roumi-Khan, qui s'était défendu jusqu'au
dernier soupir, fut trouvé parmi les morts. La ville de Diu fut
reprise, et le château rebâti. Tous les Portugais de l'Inde
célébrèrent avec transport la délivrance de Diu, où ils croyaient voir
leur sort attaché, et la gloire de son libérateur. On lui prépara dans
Goa, résidence ordinaire des gouverneurs de l'Inde, une entrée
triomphante, à peu près semblable à celle que faisaient autrefois dans
Rome les généraux victorieux. Les rues étaient tendues de riches
tapisseries. Le bruit des instrumens de musique se mêlait à celui des
foudres guerrières. La ville, le port et les vaisseaux étincelaient
d'illuminations. Le vainqueur entra sous un dais magnifique. À la
porte, on lui ôta son chapeau pour lui mettre une couronne de lauriers
sur la tête et une palme dans la main. Devant lui marchait le prêtre
Del Cazal, portant le même crucifix qu'il avait eu au combat, et
l'étendard royal à son côté. À sa suite venait Djezzar-Khan, l'un des
chefs ennemis. Six cents prisonniers couverts de chaînes et les yeux
baissés fermaient le cortége. Une multitude de chariots portaient le
canon et les armes enlevés à l'ennemi. Toutes les femmes de la ville,
à leurs fenêtres, jetaient des fleurs et des parfums sur le vainqueur.
La reine de Portugal, Catherine, disait que Castro avait vaincu comme
un chrétien, et triomphé comme un païen. Des récompenses
extraordinaires l'attendaient encore à Lisbonne. Le roi lui continuait
son gouvernement sous le titre de vice-royauté. Son fils était nommé
amiral des mers de l'orient. Mais cette singulière destinée, qui ne
voulait pas que les héros de l'Inde jouissent de leur bonheur et de
leur gloire, atteignit Castro au milieu de ces honneurs. Il succomba,
à l'âge de quarante-huit ans, à une maladie de langueur produite par
le chagrin que lui causait depuis long-temps la mauvaise
administration des affaires dans les établissemens portugais, et
l'inévitable décadence qu'il prévoyait au milieu de tant de
corruption. Ses exploits l'avaient mis au rang des héros, et le genre
seul de sa mort prouverait à quel point il était citoyen, quand toute
sa conduite n'en aurait pas été un continuel témoignage. C'était
vraiment un de ces hommes extraordinaires, dont la vie est un modèle
ou un reproche pour ceux qui occupent les grandes places. Il avait,
dans sa première jeunesse, suivi Charles-Quint dans l'expédition de
Tunis; mais il refusa les récompenses que lui offrit ce prince, ne
voulant en recevoir que de son roi. Ensuite, commandant un vaisseau
dans la flotte de Norongna qui devait secourir Diu lorsque les Turcs
l'assiégèrent, et qui pourtant ne le secourut pas, il avait vu, dans
les lenteurs préméditées de l'amiral qui faillirent perdre Diu, ce que
peut faire la basse jalousie et l'intérêt personnel, et il avait
présagé dès lors tous les malheurs qui arrivèrent bientôt aux
Portugais. Nommé commandant d'Ormuz avec mille ducats d'appointemens,
il accepta la pension parce qu'il était pauvre, et refusa le
commandement parce qu'il ne s'en croyait pas digne. Pour le devenir,
il se livra tout entier à l'étude, et tâcha d'acquérir les
connaissances mathématiques et géographiques nécessaires dans les
voyages de long cours et dans les commandemens maritimes. En 1540, il
suivit Étienne de Gama, frère du fameux Vasco, qui, voulant venger le
Portugal de l'invasion des Turcs dans l'île de Diu, entra dans la mer
Rouge avec le dessein d'aller brûler leur flotte à Suez. Gama fut
repoussé à Suez; mais il enrichit tous ses soldats du pillage de
Suaquem, l'une des places les plus importantes de la côte. Castro, qui
cherchait une autre espèce de butin, fit un journal exact de la
navigation de Gama depuis Goa jusqu'à Suez; et sa relation[14],
pleine d'observations nautiques sur les distances et les latitudes des
ports, des caps et des îles de la mer Rouge, sur les marées, les
courans, les écueils et les bancs de sable, est le monument le plus
utile et le plus curieux qui ait aidé les géographes à tracer la carte
de cette mer, qui depuis a été d'autant plus difficilement connue, que
les vaisseaux d'Europe qui viennent par l'Océan ne vont guère plus
loin que Moka.
[Note 14: Elle ne fut jamais publiée en portugais.
Le manuscrit fut trouvé dans un vaisseau de cette
nation pris par les Anglais. Le célèbre Walter
Raleigh l'acheta six livres sterling, le fit
traduire, et y mit des notes marginales. Purchas
l'inséra depuis dans son recueil.]
Castro, vice-roi des Indes, demanda en mourant qu'on l'assistât de
quelque partie des deniers royaux, afin qu'on ne pût pas dire qu'il
était mort de faim. En effet, on trouva dans ses coffres trois réaux
pour toutes richesses. Il jura, au lit de la mort, qu'il n'avait
jamais touché ni aux revenus du roi, ni à l'argent d'autrui; serment
qu'après lui aucun gouverneur ne fut tenté de faire. Son corps fut
porté à Lisbonne; mais ses exemples et sa renommée n'y arrivèrent que
pour être un dernier monument des vertus qu'on ne devait plus revoir.
Ce fut sous le règne de Sébastien que l'Inde fit un effort général
pour chasser les tyrans étrangers qui l'opprimaient. Le samorin et le
roi de Cambaye attaquèrent toutes les possessions du Malabar. Le roi
d'Achem mit le siége devant Malaca. Goa soutint un siége de six mois
contre Idal-Khan, celui-là même sur qui les Portugais l'avaient pris.
L'intérêt et la vengeance l'excitaient également à se ressaisir de son
bien; mais la belle défense d'Ataïde le força de lever le siége. Ce
vice-roi, le dernier des héros du Portugal, ne vit pas plus tôt
l'ennemi retiré, qu'il courut à Chaül combattre une armée de cent
mille hommes commandée par le roi de Cambaye. Ce prince et le samorin
de Calicut furent vaincus tous les deux, et l'Inde fut pacifiée. Mais
ce triomphe fut le dernier éclat d'une gloire expirante. Des ennemis
plus habiles et plus opiniâtres que les Indiens, dépouillèrent les
déprédateurs de ces belles contrées, et s'emparèrent de leurs
établissemens et de leur commerce. Les Anglais, réunis avec le grand
Schah-Abas, roi de Perse, assiégèrent Ormuz en 1622, et dans la suite
le ruinèrent de fond en comble. Les Hollandais s'emparèrent des
Moluques et de Ceylan; ils prirent Malaca; ils fondèrent Batavia dans
l'île de Java, que les Portugais furent forcés d'abandonner; ils
s'emparèrent de Cochin, de Cananor, de Cranganor, de Coulan, sur la
côte de Malabar, et de Négapatan sur celle de Coromandel. Enfin, vers
le milieu du dix-septième siècle, c'est-à-dire, environ cent vingt ans
après les premières conquêtes des Portugais, il ne leur restait dans
les Indes que Goa, et Méliapour, nommée par les Européens St.-Thomé;
et le comptoir de Macao, sur la rivière de Canton.
Le détail de ces révolutions et de ces conquêtes appartient à
l'histoire, et n'entre point dans notre plan. Nous avons jeté un coup
d'oeil rapide sur les exploits des Portugais dans l'Inde, parce qu'ils
sont nécessairement liés à leurs découvertes maritimes, et qu'il
semble que le même courage ait animé ces peuples lorsqu'ils bravaient
tous les dangers d'une mer inconnue, et lorsqu'ils défiaient des
multitudes d'Indiens. Le goût des aventures et des entreprises
extraordinaires, reste de ces moeurs de chevalerie qui avaient
long-temps régné dans l'Europe, paraît s'être joint alors à la soif de
l'or, qui, toute puissante qu'elle est, n'aurait pas suffi peut-être
pour engager et soutenir ces intrépides navigateurs dans ces courses
immenses qui sont sans contredit le plus bel effort de l'audace et de
la patience humaine. Elles sont moins étonnantes aujourd'hui que
l'expérience a diminué les dangers en augmentant les lumières, et que
les établissemens multipliés dans ces mers offrent des relâches et des
secours que n'avaient point les premiers vaisseaux qui ont couru sans
guides dans ces espaces inconnus. C'est ici surtout que les premiers
pas sont véritablement admirables et méritent une gloire unique.
L'antiquité n'a rien connu de si grand; mais elle a eu le talent de
relever de petites choses; et Vasco de Gama méritait mieux qu'Ulysse
d'être le héros d'une Odyssée. Camoëns n'était pas sans génie; mais il
fallait pour son sujet d'autres pinceaux que les siens. Il fallait ce
ton de grandeur et d'élévation naturel à Homère; et le mérite de
Camoëns est d'avoir égalé, dans quelques épisodes, l'imagination et
l'intérêt qui animent le style de Virgile. Le sujet de Camoëns est
encore à traiter, et le poëte qui le remplirait serait aussi supérieur
aux chantres de la Grèce et de Rome que le passage du cap des Tempêtes
et la conquête des Indes sont au-dessus des voyages d'Ulysse et
d'Énée.
Après avoir considéré l'époque mémorable où le Portugal ouvrit aux
nations d'Europe cette vaste route autour de l'Afrique pour pénétrer
dans les mers d'Asie, où l'on ne descendait auparavant que par la mer
Rouge, l'ordre que nous nous sommes prescrit dans cet ouvrage nous
arrête d'abord sur cette même Afrique, dont les Européens avaient déjà
fréquenté les côtes avant l'expédition de Gama, mais dont toute
l'étendue, depuis la hauteur des Canaries jusqu'au cap de Guardafui, à
l'entrée du golfe Arabique, n'a été bien connue que depuis le passage
du cap de Bonne-Espérance.
LIVRE SECOND.
VOYAGES D'AFRIQUE.
CHAPITRE PREMIER.
Premiers voyages des Anglais sur les côtes d'Afrique, dans les Indes
et dans la mer Rouge.
L'Afrique est une région immense, située en grande partie entre les
tropiques. Baignée de tous côtés par la mer, elle tient au continent
de l'Asie par une langue de terre de vingt lieues, nommée l'isthme de
Suez. Elle forme ainsi une grande presqu'île qui parcourt environ
soixante-dix degrés en longitude et un peu plus en latitude. Coupée
par l'équateur en deux parties inégales, elle s'étend au sud jusqu'au
35e. degré, et au nord jusqu'au 37e. L'intérieur du pays est peu
connu; il a toujours été difficile d'y pénétrer. Les sables brûlans,
les déserts arides, des peuplades sauvages et inhospitalières, des
chaînes de rochers qui traversent les fleuves et rendent la navigation
impraticable, les influences du climat, tous les obstacles réunis ont
découragé la curiosité et même l'avidité du voyageur et du
commerçant. Les côtes ont été fréquentées dans tous les temps, surtout
la côte orientale qui regarde l'Inde, et qui est voisine de la mer
Rouge, de ce golfe qui, par sa situation, semble fait pour rapprocher
l'Afrique et l'Asie, et qui a dû toujours être le centre d'un grand
commerce. C'est de la mer Rouge que partirent, sous le règne de Nécao,
les navigateurs phéniciens qui, au rapport d'Hérodote, firent en trois
ans le tour de l'Afrique, et, après avoir parcouru l'Océan, revinrent
en Égypte par le détroit de Gibraltar et la Méditerranée. Hannon et
Himilcon firent aussi le même circuit depuis Gades jusqu'au golfe
d'Arabie. Mais cette route, devenue depuis si facile et si commune
pour les Européens, était alors un effort rare et pénible pour les
peuples qui ne pouvaient que suivre les côtes. Toute la partie
occidentale d'Afrique, depuis Gibraltar jusqu'au cap de
Bonne-Espérance, n'a été bien connue que depuis que les Portugais
eurent doublé ce cap en allant aux Indes par mer.
Cependant plusieurs voyageurs, entre autres, Villault de Bellefond et
Labat, prouvent, par les monumens qui subsistent encore en Afrique,
que dès le milieu du quatorzième siècle, c'est-à-dire, plus de cent
ans avant les premières découvertes des Portugais, des marchands
français de Dieppe, en suivant les côtes depuis Gibraltar, allèrent au
Sénégal et jusqu'en Guinée, et formèrent des établissemens sur la
côte de la Malaguette, d'où ils rapportaient du poivre et de l'ivoire.
On donne pour preuves de ces voyages les noms français qui se sont
conservés dans ces contrées, où des baies s'appellent encore baies de
France; où deux cantons sont encore nommés, l'un le petit Dieppe,
l'autre le petit Paris. On ajoute que les tambours nègres battent
encore une marche française. On avance enfin que le célèbre château de
la Mina ne fut bâti par les Portugais que sur les ruines d'un ancien
établissement français qui avait été abandonné pendant les guerres
civiles, ainsi que d'autres possessions à Cormantin et à Commendo;
mais il est difficile de croire qu'il soit resté si peu de traces
d'une si grande puissance. Ce qui paraît prouvé, c'est qu'en effet les
Normands, que leur situation a toujours portés au commerce de mer, ont
long-temps fréquenté les côtes d'Afrique, où ils eurent même quelques
comptoirs, qu'après la mort de Charles VI nos guerres civiles firent
abandonner. Il est du moins certain que, lorsque les Anglais, les
premiers après les Portugais, firent quelques entreprises de commerce
sur les côtes de Guinée, les Français paraissaient avoir oublié cette
route, et ne s'y montrèrent que quelque temps après.
La jalousie du commerce est si injuste et si exclusive, et la marine
portugaise avait tant d'ascendant, que les courses des navigateurs
anglais au delà du détroit de Gibraltar furent arrêtées pendant près
d'un siècle par les défenses de leur cour, qui, par respect pour la
donation du pape, ou par considération pour le Portugal, ne permettait
pas que les pavillons d'Angleterre s'avançassent au delà de Gibraltar.
Thomas Windham fut le premier qui, l'an 1551, fit un voyage à Maroc
sur un vaisseau qui lui appartenait, nommé _le Lion_. Deux ans après,
accompagné d'un gentilhomme portugais appelé Pintéado, qui, disgracié
dans sa patrie, s'était retiré en Angleterre, il parcourut les côtes
de Guinée, et pénétra jusqu'à Benin sous l'équateur. Le voisinage du
fort de la Mina sur la côte d'Or n'empêcha pas les Anglais d'échanger
des marchandises de peu de valeur contre cent cinquante livres d'or.
Ils furent très-bien reçus à Benin. Ils eurent même une audience du
roi, qui leur parla en portugais, la seule langue d'Europe qui fût
connue alors dans ces contrées. Ils eurent permission de séjourner un
mois à Benin pour faire leur cargaison de poivre de Guinée ou
maniguette[15] ou malaguette. Ce fut ce séjour qui les perdit. Les
influences du climat, devenues plus dangereuses par l'intempérance et
par l'usage excessif des fruits et du vin de palmier, firent périr en
peu de jours la plus grande partie de l'équipage. Windham fut emporté
le premier. À l'égard de Pintéado, qui, connaissant le climat,
s'était conduit avec plus de sagesse, il mourut d'un autre poison plus
cruel et non moins funeste. Le chagrin qu'il conçut des indignes
traitemens qu'il eut à essuyer de l'ingratitude, de la dureté de
Windham et de ses compagnons, le firent mourir dans la langueur et
dans l'amertume.
[Note 15: Graine du canang aromatique. On la nomme
aussi _graine de paradis_.]
L'année suivante, une petite flotte anglaise, composée de trois
vaisseaux et de deux pinasses, partit de la Tamise, et ayant mis sept
semaines pour arriver en Guinée, employa cinq mois pour le retour. On
met moins de temps aujourd'hui pour revenir des Indes. Mais le vent,
qui était continuellement à l'est, surtout vers le cap Vert, leur
était absolument contraire. Les gains de ce nouveau voyage furent
considérables. On rapporta au port de Londres plus de quatre cents
livres d'or, trente-six barils de maniguette, et deux cent cinquante
dents d'éléphans.