Après la conquête de Socotora, Alphonse de Norogna demeura, pour

commander dans le fort, avec une garnison de cent hommes. Acugna

partit pour les Indes, et Albuquerque pour la côte d'Arabie. Ce

dernier avait sept vaisseaux et quatre cent soixante hommes. C'est

avec cette petite flotte qu'après avoir pris et pillé plusieurs villes

du royaume qui tire son nom de l'île d'Ormuz, il osa former le projet

de se rendre maître de la capitale du même nom, défendue par trente

mille hommes et par quatre cents vaisseaux. Ormuz était depuis

long-temps une dépendance de la couronne de Perse, dont ses rois

étaient tributaires. Elle est située à l'entrée du golfe Persique; son

port est célèbre et fréquenté. Seyf-Eddin y régnait alors, et son

ministre Koïa-Atar ne manquait ni de talent ni de fermeté. L'audacieux

Albuquerque alla d'abord jeter l'ancre au milieu des plus gros

vaisseaux d'Ormuz, en faisant une décharge de toute son artillerie.

Le rivage fut aussitôt couvert d'une multitude d'hommes; l'amiral

portugais envoya quelques-uns de ses gens vers le bâtiment le plus

considérable de la flotte, qui paraissait porter l'amiral. Le

capitaine du vaisseau consentit à venir apprendre les intentions des

Portugais. Albuquerque lui déclara qu'il avait ordre du roi son maître

de prendre le roi d'Ormuz sous sa protection, et de lui accorder la

permission d'exercer le commerce dans ces mers à condition qu'il

promît de payer tribut au roi de Portugal; mais que, s'il balançait

sur cette proposition, il devait s'attendre à toutes les extrémités

d'une sanglante guerre. C'est à ce point que les prospérités des

Portugais avaient changé leur langage. C'étaient eux d'abord qui

demandaient aux rois de l'Inde la permission de commercer dans leurs

états; à présent c'est un sujet du roi de Portugal qui permet au roi

d'Ormuz de faire commerce dans les mers qui environnent son île, et

qui lui impose un tribut, comme autrefois Rome permettait aux rois de

régner chez eux à condition qu'ils lui seraient soumis. On ne peut

nier que les Portugais ne soient le seul peuple qui rappelle, dans

l'histoire de ses conquêtes, ce caractère à la fois imposant et

odieux, cet éclat de domination, et ce faste de tyrannie qu'ont eu

long-temps les Romains dans une partie du monde connu. L'offre de la

protection d'Albuquerque était le comble des outrages. Jamais

l'insultante audace de la supériorité n'avait été portée plus loin.

Après avoir tenu ce langage, il fallait être sûr de vaincre, et la

victoire fut aussi étonnante que l'insulte. Les Portugais combattaient

avec le fer et le feu; la mer était teinte de sang. Trente bâtimens

enflammés, formant un épouvantable incendie, éclairaient au loin toute

la côte, et montraient sur le rivage et sur les murs de la ville la

foule des habitans d'Ormuz qui, à la vue de leur désastre, se

livraient à la consternation et au désespoir. Les Portugais n'avaient

perdu que dix hommes. Le ministre envoya demander la paix, se soumit à

payer un tribut annuel de quinze mille scharafans, et accorda du

terrain pour bâtir un fort.

Mais Albuquerque, trop supérieur à ses ennemis, en trouva de plus

dangereux dans les compagnons de ses victoires. Le commandement du

fort que l'on élevait fut un objet de jalousie et de discorde parmi

ses capitaines. L'adroit Atar, instruit de ces dispositions, sut en

profiter habilement. Ses profusions lui attachèrent quelques soldats

portugais, dont l'un, qui était fondeur, lui fit quelques pièces de

canon, et corrompirent trois capitaines, qui se séparèrent

d'Albuquerque sous prétexte qu'il s'obstinait à bâtir un fort qu'il

était impossible de conserver. Le mécontentement gagna les officiers

et les soldats. Au milieu de tant de contradictions, l'intrépide

Albuquerque dispersait un corps auxiliaire qu'un petit souverain du

canton de la Perse envoyait au roi d'Ormuz. Il pillait et brûlait les

villes de Kismis et de Kalhât. Il prenait la ville de Mascat, dont il

ruina le commerce pour le transporter à Ormuz. Il allait lui-même

porter des provisions à la garnison de Socotora, pressée par la

disette, et ces provisions étaient autant de prises faites sur les

vaisseaux ennemis. Enfin, de retour devant Ormuz, il tenta de

l'emporter; mais il avait trop peu de forces. Il eut le chagrin de

voir le fort qu'il avait commencé, fini par Atar, servir contre les

Portugais. Il tua beaucoup de monde aux ennemis; mais il fallut

renoncer à son entreprise.

Cependant un nouvel adversaire menaçait les Portugais. De tous les

princes dont le commerce était traversé ou ruiné par les nouveaux

conquérans de l'Inde, le plus intéressé à les combattre était le

Soudan d'Égypte, qui recevait par la mer Rouge et par le Nil toutes

les marchandises des Indes que les nations occidentales venaient

chercher au port d'Alexandrie. Ce soudan se nommait Kamset-el-Gauri,

que nous appelons dans nos histoires européennes, Campson Gauri. Mir

Hossein, amiral d'Égypte, avait mis en mer une flotte régulière de

douze vaisseaux montés de quinze cents hommes, et bien autrement

redoutables que tous les petits bâtimens des rois de l'Afrique et de

l'Inde. Le bois qui avait servi à la construction de cette flotte

avait été coupé dans les campagnes de Dalmatie, du consentement des

Vénitiens, qui, de tous temps attachés au commerce de l'Égypte,

regardaient les Portugais comme leurs véritables ennemis, et les

Égyptiens comme leurs alliés, tant l'intérêt est plus puissant que la

religion pour unir ou séparer les hommes! La flotte d'Égypte fit voile

vers Diu, où Malek-Iaz commandait pour le roi de Cambaye, allié des

Portugais, mais allié infidèle et très-mal-intentionné. Lorenzo, fils

du vice-roi Almeyda, qui avait reçu de son père une très-sévère

réprimande pour n'avoir pas attaqué une flotte du samorin près de

Daboul, dans un lieu qui avait paru peu favorable, impatient de

réparer sa faute, combattit avec fureur pendant un jour et une nuit.

Mais Malek-Iaz, étant sorti tout à coup du port de Diu avec une flotte

nombreuse, mit le désordre dans celle des Portugais. Lorenzo fut tué,

et son vaisseau coulé à fond. La perte des ennemis était bien plus

considérable; mais la disgrâce de Lorenzo faisait voir que les

Portugais n'étaient pas invincibles, et l'on avait été forcé de se

retirer vers Cochin. C'était l'ouvrage du Maure Malek-Iaz, qui, né

dans l'esclavage, était parvenu au rang de commandant de Diu. Ce Maure

avait du courage et de l'habileté, et fut un des plus dangereux

ennemis des Portugais.

Almeyda apprit la mort de son fils avec fermeté, et le vengea avec

barbarie. Il recevait dans le même moment un renfort de Lisbonne. Une

flotte de dix-sept vaisseaux venait d'entrer dans la mer des Indes. À

la tête de ces forces, le vice-roi vint assiéger Daboul, une des

villes les plus renommées de la côte de Malabar, et qui appartenait au

roi de Décan. Elle fut emportée d'assaut, et abandonnée à la fureur du

soldat; tout fut passé au fil de l'épée; et la ville et les bâtimens

qui étaient dans le port furent la proie des flammes. Almeyda,

vainqueur et poursuivant sa vengeance, vint attaquer devant Diu la

flotte de Mir Hossein, réunie avec les vaisseaux de Malek-Iaz. Rien ne

put résister à l'impétuosité des Portugais; Mir Hossein, blessé en

combattant avec la bravoure la plus déterminée, fut porté dans une

chaloupe au rivage, et se retira près du roi de Cambaye. Le carnage

fut sans bornes et le butin sans prix. Les historiens portugais

reprochent eux-mêmes aux vainqueurs un excès de cruauté. On peut les

en croire sur leur parole; remarquons en même temps que l'on trouva

sur la flotte des Maures beaucoup d'ouvrages latins, italiens et

portugais, témoignage des études et des connaissances de ce peuple,

que de barbares usurpateurs osaient traiter de barbare.

Quoique la flotte du roi de Cambaye n'eût agi que par ses ordres et

par ceux de Malek-Iaz, cependant le vice-roi, qui ne voulait pas

grossir le nombre des ennemis du Portugal, se contenta du désaveu et

des soumissions de ce prince et de son ministre. Ce dernier avait eu

la précaution politique de ne pas se trouver au combat, et envoya même

complimenter le vainqueur, assurant qu'il n'avait pas été le maître

de séparer sa flotte de celle du soudan d'Égypte. On renouvela le

traité. Le royaume de Chaül, entre Cambaye et Cochin, se soumit aussi

volontairement à payer un tribut au Portugal.

Almeyda, en prenant Daboul et en battant le soudan d'Égypte, s'était

emparé d'une gloire qui devait légitimement appartenir à son

successeur. La flotte qui était venue se joindre à lui portait l'ordre

de remettre le commandement entre les mains d'Albuquerque, nommé

vice-roi des Indes; mais Almeyda ne voulut céder à personne le soin de

venger son fils, et donna le dangereux exemple de retenir le

commandement au delà du terme prescrit, exemple qui ne fut que trop

imité par la suite, et qui causa plus d'une fois de funestes

querelles. Almeyda alla plus loin: Albuquerque réclamant ses droits

avec la hauteur qui lui était naturelle, il osa le faire arrêter et

l'envoyer prisonnier à Cananor; le fier Albuquerque fut mis dans les

fers. Il semble que ce dût être le sort de presque tous ces conquérans

d'essuyer cette humiliation. Colomb, à qui l'on devait un nouveau

monde, avait reçu en Espagne le même traitement. Le fameux Cortès ne

fut guère mieux récompensé. Le même sort attendait peut-être Almeyda à

Lisbonne; mais, la mort l'y déroba. Il était parti de Cochin après que

Ferdinand de Coutinho, venu de Portugal avec treize vaisseaux et des

pouvoirs extraordinaires, eut établi Albuquerque dans la place de

vice-roi. Au moment de son départ, les magiciens du pays lui

déclarèrent qu'il ne passerait pas le cap de Bonne-Espérance: il le

passa pourtant; mais ayant relâché à la baie de Saldagna, qui en est à

peu de distance, il prit querelle avec quelques nègres du pays, et fut

tué.

Nous voici à l'époque des plus grandes conquêtes, et des plus

considérables établissemens des Portugais. Albuquerque se voyait à la

tête de la flotte la plus puissante qui eût encore paru dans ces mers

avec le pavillon de Portugal. Il avait trente vaisseaux chargés de

dix-huit cents hommes, et d'une multitude d'Indiens que l'espoir du

pillage avait attirés sous ses enseignes; car, dans tout gouvernement

despotique, il n'y a point de patrie, et l'on appartient à celui qui

paie le mieux. Les Européens établis dans les Indes ont toujours eu et

ont encore dans leurs troupes beaucoup de naturels du pays, qui

servent fort bien tant qu'on les paie, et s'en vont dès qu'il n'y a

plus d'argent. Albuquerque, qui n'avait pas oublié ses ressentimens

contre le samorin, tourna d'abord ses armes contre Calicut: la ville

fut prise, et les vainqueurs y mirent le feu. Mais le vice-roi ayant

reçu deux blessures dangereuses et perdu son lieutenant Coutinho, les

Portugais, qui d'ailleurs avaient éprouvé une vigoureuse résistance,

furent obligés de retourner à Cochin. On croyait qu'Albuquerque, dès

qu'il serait guéri de ses blessures, courrait achever la conquête de

Calicut; mais un pirate, nommé Timoia, lui inspira d'autres desseins;

il lui fit une telle peinture des richesses de Goa, que l'avidité

l'emporta sur la vengeance. Tiçuarin ou Goa est une île d'environ neuf

lieues de tour, sur la côte de Canara, vers le 15e. degré de latitude

nord; l'eau y est excellente, l'air fort sain, le terroir agréable et

fertile. Elle avait été prise par les conquérans mogols, qui avaient

rebâti la capitale. Tous ces pays, soumis au commencement du quinzième

siècle par les Tartares venus du nord, avaient secoué le joug, et

s'étaient partagés en souverainetés particulières. Goa est une

dépendance du royaume que les Indiens nommaient Visapour, et que les

Mogols avaient nommé Décan. Albuquerque s'en rendit maître, et en fit

le boulevart de la domination portugaise. Le butin fut immense: on fit

main-basse sur tous les Maures de l'île. Le vice-roi fit jeter les

fondemens d'un fort qu'il appela _Manuel_; il reçut des ambassadeurs

de tous les princes alliés du Portugal, et fit battre de la monnaie de

cuivre et d'argent. Quatre cents Portugais demeurèrent attachés à la

défense du fort, avec cinq mille Indiens commandés par Timoia, qui

avait contribué à la prise de la ville.

Une conquête non moins importante fut celle de Malaca, dans l'ancienne

Chersonèse d'or, vis-à-vis l'île de Sumatra, à 2 degrés de latitude

nord: c'était le plus grand marché de l'Inde; son port était toujours

rempli d'une multitude de vaisseaux. La ville, bâtie par des

pêcheurs, et d'abord tributaire de Siam, avait été depuis habitée par

les Malais. Mohammed, prince maure, y régnait, et le roi de Pahang lui

avait fourni de puissans secours. Les Portugais n'avaient point encore

rencontré de résistance plus opiniâtre, ni fait de conquête qui leur

eût coûté davantage. Jamais aussi ils ne versèrent plus de sang. Le

massacre dura neuf jours, jusqu'à ce qu'il ne restât pas un seul Maure

dans la ville: il fallut la repeupler d'étrangers et de Malais. On y

bâtit une église, et un fort nommé _Hermosa_. Le roi s'était retiré,

avec sa famille, dans des bois impénétrables dont le pays est couvert.

Albuquerque fut alors au faîte de la grandeur. Les rois de Siam et de

Pégou, dans la presqu'île au delà du Gange, de Narsinga, près de la

côte de Coromandel et de Visapour, recherchèrent son alliance; le

samorin consentit à laisser bâtir un fort qui devait dominer Calicut.

Les lieutenans du vice-roi découvraient dans le même temps les

Moluques. Lui-même conduisit dans la mer Rouge la première flotte

portugaise qui eût encore passé le détroit de Babelmandel: il échoua,

il est vrai, devant Aden; mais s'étant présenté devant Ormuz, il

trouva que la terreur de son nom lui avait tout soumis par avance. Le

roi d'Ormuz renouvela le traité qui mettait son pays sous la

protection du Portugal; on rendit aux Portugais le fort qu'ils avaient

commencé et qu'ils achevèrent: pour comble d'insulte, Albuquerque

força le roi d'Ormuz de lui donner l'artillerie de sa capitale pour

défendre le fort. Il reçut avec toute la pompe d'un souverain les

ambassadeurs d'Ismaël, roi de Perse, qui lui envoyait des présens.

Mais, au milieu de tant de gloire et de prospérité, sa santé, altérée

par les fatigues, s'affaiblissait de jour en jour. Des ordres de sa

cour, qui, pour toute récompense de ses services, le rappelaient à

Lisbonne et lui donnaient un successeur, lui portèrent une atteinte

plus dangereuse que ses maladies. Il reçut ces ordres comme il

retournait dans l'Inde pour y rétablir sa santé: il se permit à peine

quelques plaintes; mais étouffant la douleur qui les lui arrachait, il

tomba dans une profonde mélancolie, dont il ne sortit que pour rendre

le dernier soupir, en arrivant à Goa le 16 décembre 1515; il était

dans la soixante-troisième année de son âge. Les Portugais n'avaient

point eu dans l'Inde de commandant qui eût fait de si grandes choses,

et depuis ils n'en eurent point qui l'égalât[12].

[Note 12: Le traducteur de la compilation anglaise

donne ici un échantillon du style des écrivains

portugais, qui est assez curieux. Le morceau est de

Faria. Il est absolument dans le goût espagnol, qui

dominait alors dans toute l'Europe. Au milieu de

l'abus des figures, on y remarque de la noblesse.

»Si l'on veut porter un jugement désintéressé des

exploits qui acquirent aux Portugais la couronne de

l'Asie, on trouvera qu'il n'y avait que Pachéro qui

fût propre à la forger avec cette fière chaleur qui

fondit les armes et tout l'or de l'opiniâtre

samorin; qu'Almeyda seul pouvait lui donner sa

forme, et la polir avec son épée et celle de son

fils, qui humilièrent l'orgueil du Turc, et que le

grand Albuquerque était seul capable d'y mettre la

dernière main en l'ornant de ses plus beaux joyaux,

Goa, Malaca et Ormuz. Étant entrés tous trois, avec

peu de vaisseaux et un petit nombre d'hommes, dans

des mers éloignées, où ils trouvèrent des ennemis

nombreux, et quantité de places fortes, sans un ami

pour les soutenir, et presque sans un arbre pour se

mettre à l'abri, ils percèrent des nuées de balles

et de flèches empoisonnées pour retourner dans leur

patrie, etc.»]

Le gouvernement d'Albuquerque avait été l'époque où la puissance

portugaise était montée à son comble. Après sa mort, la décadence se

fit sentir. Il n'était pas possible que tant de richesses

n'allumassent la cupidité, et que tant d'élévation ne produisît

l'orgueil et la tyrannie. Les cruautés atroces et l'insolent

brigandage des commandans et des soldats rendirent le nom portugais

exécrable sur toutes ces côtes. Les révoltes furent fréquentes, et les

Indiens furent quelquefois vengés. Les Portugais furent battus dans

l'île de Java. Ils manquèrent encore Aden et Djeddah dans la mer

Rouge. Ils échouèrent plusieurs fois devant Diu. Ils se virent

assiégés dans Goa et dans Malaca, par les habitans, que leur tyrannie

avait soulevés. Cependant ils n'avaient rien perdu de leur activité

entreprenante. Édouard Coëllo et Perès d'Andrada pénétrèrent dans les

mers de l'Asie, l'un jusqu'à Siam, et l'autre jusqu'à Canton, port de

la Chine. Mais ayant osé braver à Canton les ordres de l'empereur avec

une imprudence inexcusable, ayant même poussé l'arrogance jusqu'à

faire élever une potence dans l'île de Ta-mou, vis-à-vis Canton, les

Portugais furent tous massacrés. Ils furent chassés de Calicut par le

samorin, et obligés de démolir eux-mêmes leur fort et de l'abandonner.

Attaqués à la fois dans toutes leurs possessions, ils étaient souvent

réduits aux plus déplorables extrémités; mais ils soutenaient et

réparaient même avec une intrépidité admirable les disgrâces que leur

attiraient leur orgueil et leur avarice. L'esprit de découverte et de

conquête subsistait encore, et, mêlant l'héroïsme au brigandage, il

s'étendait du fond de la mer Rouge, où l'on soumettait les îles de

Maçoua et Dalakh, jusqu'au détroit de la Sonde, à l'extrémité de

l'Océan indien, où l'on subjuguait Java; il apercevait la grande île

de Bornéo; de là, passant au delà de l'île Célèbes, il conduisait les

Portugais jusqu'au vaste archipel des Philippines, où il leur montrait

Mindanao. Il n'y avait plus qu'un pas à faire jusqu'aux îles du Japon

pour avoir embrassé toute l'Asie et parcouru les mers qui baignent

cette vaste partie du monde à l'ouest, au sud et à l'est. Antoine de

Mota, François Zeimoto, et Antoine de Peixoto, faisant voile vers la

Chine en 1542, furent jetés par la tempête dans l'île de Niphon,

nommée par les Chinois Jepucen, d'où les Européens ont formé le nom de

_Japon_. Ce fut là le terme des découvertes des Européens du côté de

l'orient. Vers cette époque de 1540, les Portugais dominaient par le

commerce et par les armes sur quatre mille lieues de côtes, depuis le

cap de Bonne-Espérance, au sud de l'Afrique, jusqu'au cap de Lingpô, à

l'extrémité orientale de l'Asie, sans y comprendre la mer Rouge et le

golfe Persique, où ils avaient le fort de Mékran et Ormuz. Leurs

principaux établissemens étaient la Mina, Sofala, Monbassa et

Mozambique, sur la côte d'Afrique; Baçaïm et Diu, dans le royaume de

Cambaye, et de là jusqu'au cap Comorin, Goa, Cochin, Cananor, Coulan;

depuis ce cap, en remontant la côte de Coromandel, ils avaient

Négapatan, Méliapour et Masulipatan; de là, en descendant au delà de

l'entrée du golfe du Bengale, ils avaient Malaca; plus loin, au delà

du détroit de la Sonde, Timor; enfin Macao, qu'ils bâtirent dans une

petite île de la baie de Canton, à l'entrée de la Chine. Ils tiraient

la cannelle de Ceylan, où ils avaient bâti un fort à Colombo, dont le

roi leur payait un riche tribut. Ils disputaient les Moluques aux

Espagnols, qui étaient venus par le sud-ouest[13]. Ils tiraient le

girofle de Ternate et de Tidor. On conçoit facilement quelles

richesses le roi de Portugal puisait dans ces nombreuses possessions,

et quels gains immenses procuraient aux commandans des vaisseaux les

prises continuelles que l'on faisait dans toute l'étendue de ces mers,

où régnait leur pavillon. Mais cette vaste puissance fut détruite

presque aussi promptement qu'elle avait été formée. La domination

tyrannique des Portugais, et la haine qu'elle inspirait, fournirent

aux nations rivales, à qui la route d'Europe aux Indes devint bientôt

familière, les moyens de s'élever sur les ruines des premiers

conquérans.

[Note 13: Nous rendrons compte ailleurs de cette

nouvelle route ouverte aux Espagnols par un

Portugais aussi célèbre que Gama, Ferdinand

Magallanès ou Magellan.]

Cependant, pour ne rien omettre de ce qui peut intéresser la gloire

des Portugais, il faut dire un mot des deux siéges de Diu, qui

appartiennent à peu près à l'époque où nous nous sommes arrêtés, et de

la confédération des puissances de l'Inde, dissipée par le courage et

les talens d'Ataïde. Ce furent là les derniers triomphes des

Portugais.

Bandour, roi de Cambaye, ayant eu besoin des secours des Portugais

contre les Mogols de Delhy, leur avait enfin accordé la permission de

bâtir un fort à Diu. Dès qu'ils furent en possession du fort, ils

devinrent bientôt maîtres de la ville, qu'ils trouvèrent si bien

fortifiée, qu'ils n'eurent que très-peu de chose à y faire pour la

rendre un des plus fermes remparts de leur puissance. Bandour, fatigué

de leur joug appela les Turcs qui, se rendant de plus en plus

redoutables, venaient de conquérir l'Égypte et de mettre fin à la

domination des Mamelouks. Maîtres de l'Égypte, ils avaient un intérêt

direct à combattre les Portugais, qui ruinaient le commerce que le

Caire entretenait avec les Indes par l'isthme de Suez et le golfe

Arabique. En 1558, Soliman, pacha, partit de Suez avec une flotte de

soixante-seize bâtimens, et parcourut dans toute sa longueur ce golfe

dangereux et resserré, qui s'étend entre l'Égypte et l'Arabie, depuis

Suez jusqu'au détroit nommé en arabe _Babelmandel_, ou _Porte des

pleurs_; nom qui prouve l'idée terrible que l'on avait de cette mer

remplie d'écueils, de bas-fonds et de bancs de sable. Soliman s'empara

de la ville d'Aden, située à pointe de l'Arabie, et que l'on peut

appeler la clef de la mer Rouge. La navigation est si difficile dans

cette mer, qui n'a pas plus de cent lieues dans sa plus grande

largeur, qu'on ne peut faire voile la nuit qu'au milieu du golfe. Il

faut une attention continuelle pour suivre le canal propre à la

marche, et le pilote avertit, par des cris, du changement qu'il faut

faire à la manoeuvre. Il y a deux sortes de pilotes pour cette mer:

les uns accoutumés à la navigation du milieu, qui est la route pour

sortir du golfe; les autres accoutumés à conduire les vaisseaux qui

reviennent de l'Océan, et qui prennent entre les bancs de sable. On

les nomme _robans_, du mot arabe _roban_, qui signifie pilote. Ils

sont excellens nageurs. Dans plusieurs endroits où la mauvaise qualité

du fond ne permet pas de jeter l'ancre, ils plongent hardiment pour

fixer une galère entre les bancs.

Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 1) · 第 8 / 22 段