Jamais, depuis que le monde s'était vu soulagé du poids de la

puissance romaine, on n'avait affecté avec les souverains cette

hauteur impérieuse. Le sable de Gama rappelait le cercle tracé par la

baguette de Popilius. Mais combien les destinées des empires tiennent

au progrès des connaissances humaines! Il fallait absolument que le

Napolitain Gioya d'Amalfi découvrît une propriété encore inexplicable

de l'aiguille aimantée, et que l'Allemand Schwarz trouvât le secret de

la poudre inflammable pour que des marchands d'un petit royaume

d'Occident, traversant des mers immenses, vinssent braver sur les

rivages de l'Inde un des plus puissans monarques de ces contrées, qui

avaient échappé à l'ambition d'Alexandre et à la tyrannie de Rome.

Le samorin eut la dangereuse fermeté de ne faire aucune réponse. Le

terme expira. Vasco fit tirer un coup de canon. C'était le signal

annoncé pour tous ses capitaines, et les cinquante Malabares qu'on

avait distribués sur chaque bord furent pendus au même moment,

représailles sanglantes de cinquante Portugais tués dans le comptoir.

On leur coupa les pieds et les mains, qui furent envoyés au rivage,

dans un pare gardé par deux chaloupes, avec une lettre écrite en arabe

pour le samorin. L'amiral lui déclarait que c'était de cette manière

qu'il avait résolu de le récompenser de toutes ses trahisons et de

ses infidélités; et qu'à l'égard des marchandises qui appartenaient au

Portugal, il avait mille moyens de les recouvrer au centuple. Après

cette déclaration, il fit avancer pendant la nuit trois de ses

vaisseaux près du rivage, et le lendemain, aux premiers rayons du

jour, l'artillerie fit un feu terrible sur la ville. Quantité de

maisons furent abattues, et le palais fut réduit en cendres. Gama,

satisfait de cette première vengeance, laissa Vincent Sodre avec six

vaisseaux, pour donner la chasse aux vaisseaux maures, et prit la

route de Cochin.

[Illustration: _Le Prince Indien s'avança au devant de lui et

l'embrassa_]

Il y retrouva la même affection pour le nom portugais dans le roi

Trimumpara. On conclut un traité d'alliance qui fut cimenté par des

présens mutuels. On donna au facteur portugais une maison qui devait

servir de comptoir, et le prix des épices fut réglé. Cependant le

samorin éclatait en menaces contre le roi de Cochin, et jurait d'en

tirer vengeance après le départ des Portugais. Le roi de Cochin, de

son côté, jurait qu'il perdrait sa couronne plutôt que d'abandonner

ses nouveaux alliés. Gama l'assura que le samorin serait bientôt assez

occupé lui-même de sa propre défense pour songer à former aucune

entreprise contre Cochin, et mit à la voile pour retourner en Europe.

Il rencontra près de Padérane la flotte de Calicut qui se présentait

pour lui couper le passage. On combattit avec furie; mais l'ascendant

ordinaire des armes européennes décida bientôt la victoire. Les

vaisseaux indiens, foudroyés par l'artillerie, se dispersèrent, et les

Portugais, s'élançant à l'abordage sur les navires qu'ils pouvaient

accrocher, parurent aussi terribles que leurs foudres. Les Indiens

épouvantés se précipitaient dans les flots, où les coups de fusil les

atteignaient sans peine. Il en périt un grand nombre. Deux bâtimens

chargés de porcelaine, d'étoffes de la Chine, de vases de vermeil et

d'autres marchandises précieuses, furent pris, dépouillés de leurs

richesses, et brûlés. On distingua dans le butin une statue d'or du

poids de soixante marcs. Ses yeux étaient deux émeraudes, et sur sa

poitrine étincelait un gros rubis qui jetait autant de lumière que le

feu le plus ardent.

Gama continua sa route vers Cananor. Il y laissa trente-quatre hommes

dans une grande maison que le roi leur donna pour comptoir, et le prix

des épices fut réglé comme à Cochin. Sodre fut chargé par l'amiral de

demeurer sur cette côte pour secourir le roi de Cochin, s'il y avait

quelque apparence de guerre; et si la paix régnait de ce côté-là, il

avait ordre de croiser sur la mer Rouge, et de se saisir de tous les

bâtimens qui faisaient voile de la Mecque aux Indes. Le 20 décembre

1503, Gama partit avec treize vaisseaux pour retourner en Portugal. Il

fut retardé par des vents contraires et par des tempêtes, et ne prit

terre à Cascaës que le 1er. septembre de l'année suivante. Un grand

nombre de seigneurs portugais vinrent l'y recevoir, et lui composèrent

un cortége jusqu'à la cour. On portait devant lui, dans un bassin

d'argent, le tribut du roi de Quiloa. Le roi Emmanuel lui fit un

accueil très-honorable, et lui confirma le titre d'amiral des mers de

l'Inde.

Après le départ de la flotte portugaise, le samorin ne différa pas sa

vengeance. Il assembla une nombreuse armée à Panami, seize lieues

au-dessus de Cochin. Trimumpara se vit abandonné de ses naïres, qui

blâmaient son alliance avec les Portugais et la fidélité qu'il leur

gardait. Cochin fut pris et brûlé. Le roi fugitif se retira dans l'île

de Vaïpi, mieux fortifiée que Cochin, et y fut bientôt assiégé. Mais

tandis qu'il s'y défendait, déjà s'avançait à son secours Alphonse

d'Albuquerque, le plus célèbre des conquérans de l'Inde, parti de

Lisbonne avec son frère François d'Albuquerque et Antoine de Saldagna,

à la tête d'une escadre de neuf vaisseaux. Ce dernier devait croiser à

l'entrée de la mer Rouge, et les deux autres devaient revenir en

Portugal avec leur cargaison. François d'Albuquerque arriva le premier

aux Indes, et recueillit les débris de l'escadre de Vincent Sodre. Ce

malheureux commandant avait fait naufrage sur les côtes d'Arabie, et

avait péri avec son équipage. Tout changea de face à l'arrivée des

Portugais. Le roi de Calicut fut défait et mis en fuite, sans qu'ils

perdissent plus de quatre hommes, s'il en faut croire les historiens.

Une perte si légère prouve une si prodigieuse infériorité de la part

des Indiens dans la science militaire et dans l'usage de l'artillerie,

que pourtant ils connaissaient, et si peu de facilité à s'instruire

par leurs défaites, que la gloire des vainqueurs en paraît un peu

affaiblie, à moins qu'on n'aime mieux croire que les déclamateurs

portugais, honorés du nom d'historiens, aussi mauvais juges de la

gloire que mauvais écrivains, ont cru devoir diminuer leurs pertes

pour relever leurs triomphes.

Trimumpara, plein de reconnaissance, permit à ses alliés d'élever près

de Cochin un fort qui fut nommé _San-Iago_. Il était commencé lorsque

Alphonse d'Albuquerque arriva, brûlant d'impatience de se signaler à

son tour. Il envoya cinq cents hommes sur des vaisseaux pris au

samorin assiéger et brûler la ville de Répélim, défendue par deux

mille naïres. Lui-même marcha avec peu de monde contre une autre ville

située sur le bord de la mer. Mais, s'étant trouvé enfermé entre une

multitude d'Indiens qui sortirent de la ville assiégée, et

trente-trois vaisseaux de Calicut qui survinrent pendant le combat, il

était en danger de périr, si son frère, François d'Albuquerque,

paraissant avec sa flotte, ne l'eût fort heureusement secouru. On fit

un grand carnage des Indiens. À son retour, la flotte portugaise

rencontra cinquante vaisseaux de Calicut, que sa seule artillerie mit

en déroute. Alphonse d'Albuquerque revint à Lisbonne comblé de gloire

et de richesses. Il présenta au roi quarante livres de grosses perles

et quatre cents de petites. Aujourd'hui que ces voyages au delà des

tropiques, devenus faciles et familiers, ont soumis à nos besoins

factices et à nos fantaisies orgueilleuses ces magnifiques contrées où

la nature a prodigué ses richesses, notre luxe dédaigneux regarderait

à peine les présens que le vainqueur de l'Inde offrait au roi de

Portugal. Mais alors c'étaient des trophées qu'on apportait à travers

mille dangers, et qui avaient coûté des batailles.

Tant de gloire était toujours mêlé de ces désastres qui n'arrêtent

point l'ambition et l'avarice, et auxquels on fait à peine attention

dans le récit des actions brillantes. François d'Albuquerque périt

avec toute son escadre, sans que l'on ait jamais eu aucune nouvelle de

son naufrage. Il semblerait que ces destructions si rapides et si

terribles, dont on ne voit que trop d'exemples dans les longues

traversées, dussent nous écarter de ces mers lointaines, et jeter au

fond des coeurs la crainte de cet élément formidable qui, tout

subjugué qu'il est, confond si souvent l'audace et l'habileté de ses

vainqueurs; mais l'intérêt et l'espérance, ces deux grands mobiles de

l'homme, l'emportent sur les menaces de la nature. Chacun se flatte

d'échapper à la destinée qui frappe autour de lui, et dans ces dangers

extrêmes, si fréquens sur la mer, où l'on calcule les heures en

frémissant, dans l'attente d'une mort qui paraît inévitable, plus d'un

navigateur calcule au fond de son âme ce qu'il y aurait à gagner pour

celui qui survivrait à ses compagnons.

D'un autre côté, Ruy Lorenzo, séparé par la tempêté de l'escadre

d'Antoine Saldagna (de celui qui donna son nom à la baie de Saldagna,

près du cap de Bonne-Espérance), s'étant présenté devant Monbassa,

battit avec sa seule chaloupe, montée de trente hommes, toute une

flotte indienne, tua le fils du roi de Monbassa, et obligea ce prince

de payer un tribut annuel de cent méticaux d'or. Tel était alors

l'ascendant des Portugais, que leurs disgrâces mêmes les conduisaient

à des victoires. Ce même Lorenzo rendit tributaire l'île de Brava, sur

la côte d'Ajan, prit et brûla plusieurs bâtimens maures et indiens.

Les défaites et les disgrâces n'avaient fait qu'irriter le samorin

sans l'abattre, et le départ des Albuquerque releva toutes ses

espérances. Il appela sous ses enseignes tous les princes du Malabar.

Ceux de Tanor, de Bespour, de Cotougan, de Corlou, et dix autres

princes du même rang se rendirent à ses ordres. Son armée de terre se

trouva forte de cinquante mille hommes. Il en distribua quatre mille

sur deux cent quatre-vingts pares avec un grand nombre de canons qui

devaient battre le nouveau fort des Portugais. Ses troupes de terre

devaient forcer le passage d'une rivière qui sépare l'île de Vaïpi du

continent. Cette armée était commandée par Douring, son neveu et son

héritier, et par Elankol, prince de Répélim. C'est avec ces forces que

le samorin se flattait d'accabler le roi de Cochin avant que le

Portugal pût venir à son secours.

Édouard Pachéco, qu'Alphonse d'Albuquerque avait laissé pour la

défense de Cochin, ne pouvait opposer à toute la puissance du samorin

qu'un vaisseau, deux caravelles et cent soixante Portugais, en y

comprenant ceux du comptoir. Il pouvait y joindre, à la vérité, trente

mille Indiens de Cochin; mais il aima mieux les laisser pour la

défense de la ville; et, se fiant à la fortune du Portugal et à la

mer, il mit dans le vaisseau qui faisait sa principale force

vingt-cinq Portugais, vingt-six dans une des caravelles, et

vingt-trois dans l'autre; il y joignit trois cents des plus braves

Indiens de Cochin, chargea le reste de son monde de la défense du

comptoir, et, se jetant dans une barque avec vingt-deux de ses plus

vaillans soldats, il alla, sans perdre un instant, attaquer la flotte

de Calicut. On serait tenté, en lisant le récit de ces combats, où la

disproportion des forces est si étonnante, de les comparer aux combats

de l'Arioste, et de leur donner la même croyance; mais ces événemens

sont constatés par le rapport unanime des historiens, et plus encore

par l'éclat que la puissance portugaise a jeté dans l'Asie pendant le

seizième siècle; et si l'on fait attention à cet esprit d'héroïsme

qui naît toujours des entreprises extraordinaires et des grandes

découvertes, à l'avantage que donnent à des conquérans l'orgueil de

leurs premiers succès et le sentiment de leur supériorité sur un

ennemi dont ils ont reconnu la faiblesse; à l'intrépidité qu'inspire

le désir des richesses à des hommes qui ont abandonné leur patrie et

essuyé tant de périls pour venir chercher si loin la fortune; enfin,

si l'on considère combien de fois la discipline, le talent de diriger

l'artillerie et de manier les armes à feu, ont donné la victoire aux

armées d'Europe sur des multitudes de Turcs, peuples fort supérieurs

aux Indiens pour la bravoure, on trouvera croyable tout ce qui est

raconté des Portugais; on admirera leur valeur et leurs exploits, en

regrettant d'y voir trop souvent les caractères de l'usurpation et du

brigandage.

La fortune des Portugais ne se démentit point. Pachéco, dans trois

différens combats, coula à fond près de deux cents pares, et tua près

de deux mille hommes; et, se rapprochant du rivage, il tourna son

canon contre un corps de quinze mille hommes qui s'étaient rassemblés

autour du samorin, et qui fut aussitôt dissipé. Cependant le samorin,

résolu de venger ses pertes, redoubla tous ses efforts pour forcer le

passage de la rivière de Vaïpi. Il n'y fut pas plus heureux

qu'auparavant. L'infatigable Pachéco s'y était porté. Il y fit des

prodiges de valeur. Ses habits étaient couverts de sang. Enfin, le

samorin tenta une dernière attaque sur mer; mais jamais l'artillerie

portugaise ne fut mieux servie. Elle mit en pièces huit châteaux

mobiles que les Indiens avaient armés, hauts de quinze pieds, placés

chacun sur deux barques, et remplis de soldats. Leurs débris flottans

sur la mer achevèrent d'épouvanter les troupes de Calicut; et le

samorin fut réduit à suivre l'avis de ses bramines, qui lui

conseillèrent d'entrer en composition avec le roi de Cochin.

Pachéco, dont le nom était devenu redoutable dans l'Inde, protégea le

commerce de sa nation à Coulan, où les Maures cherchaient à le

traverser. Il n'était point encore revenu de cette ville, lorsque Lope

Soarez, à la tête d'une flotte de treize vaisseaux, arriva de Portugal

aux îles Laquedives, où il trouva Antoine de Saldagna et Ruy Lorenzo

qui s'étaient rejoints, et qui se radoubaient ensemble. Il les prit

avec lui, et alla canonner la ville de Calicut, dont la moitié fut

ruinée, et ensevelit quinze mille habitans sous ses débris. Il se

présenta ensuite devant Cochin, où la vue d'une si belle flotte fit

oublier au fidèle Trimumpara tous les dangers qu'il avait courus. Ce

prince porta ses plaintes à l'amiral contre les habitans de Cranganor,

ville fortifiée par le samorin, et distante de Cochin de quatre

lieues. Cranganor fut pris et brûlé, et la flotte qui le défendait fut

détruite. On voit que les victoires des Portugais étaient cruelles et

destructives. Ils livraient aux flammes les villes et les vaisseaux

qu'ils prenaient. Cette manière de faire la guerre semblait justifier

ceux qui les avaient représentés d'abord comme des pirates armés pour

piller ou pour détruire, qui se déguisaient sous le titre de

marchands. Cependant il est possible que, dans un pays étranger,

détestés des Maures et suspects aux Indiens, forcés de recourir aux

armes, et n'attendant aucun quartier de ceux qu'ils prétendaient

soumettre, ils fussent obligés d'inspirer une terreur qui leur servait

de rempart. Mais au fond les Portugais avaient-ils le droit de dire

aux rois de l'Inde: Nous nous établirons dans vos états malgré vous?

Non, sans doute. Ils ne pouvaient avoir d'autre droit que celui de la

force, droit qui rend toujours odieux celui qui l'exerce, et qui

oblige de recourir à la cruauté pour appuyer l'injustice.

Avant de partir pour le Portugal, Soarez et Pachéco réunis laissèrent

à Cochin Manuel Tellez Barrato avec quatre vaisseaux pour garder le

port et défendre leur allié. Ils dirigèrent leur route sur Panami,

ville appartenant au samorin, et qu'ils voulaient détruire en passant;

mais le vent les poussa dans une baie, où ils furent très-surpris de

trouver dix-sept vaisseaux turcs montés de quatre mille hommes, et

défendus par de l'artillerie. Rencontrer des ennemis, c'était alors

pour les Portugais rencontrer des triomphes. La flotte barbare fut

brûlée avec toute sa cargaison, et il périt quantité de Turcs par le

fer et par le feu. Les Portugais, suivant le rapport des historiens,

ne perdirent que trente-trois hommes. Il fallait que les Turcs, qui

s'étaient fait redouter sur terre, n'entendissent pas les combats de

mer mieux que les Indiens, ou que les Portugais fussent plus que des

hommes.

Soarez et Pachéco remirent à la voile au commencement de janvier 1506,

et rentrèrent dans le port de Lisbonne le 22 juillet. Ils ramenaient

avec eux Diégo Fernandez Péreyra, l'un des capitaines de la flotte

précédente, et qui s'était signalé par la découverte de l'île de

Socotora, où il mouilla l'ancre après avoir fait diverses prises sur

la côte de Mélinde. On ne pouvait prodiguer trop de récompenses et

d'honneurs à ces braves commandans, qui apportaient au Portugal autant

de gloire que de richesses. Le roi Emmanuel honora particulièrement la

valeur dans Édouard Pachéco. Il le fit asseoir près de lui sous un

dais; et, dans cette situation, il le fit porter avec lui dans

l'église cathédrale de Lisbonne, au milieu de la foule et des

applaudissemens du peuple. Mais il ne faut se fier ni aux faveurs de

la fortune, ni à celles des rois. Pachéco fut arrêté peu de temps

après, sans que l'histoire nous en apprenne la cause, et le vainqueur

du samorin mourut dans un cachot.

CHAPITRE III.

Exploits d'Almeyda et d'Albuquerque. Puissance et corruption des

Portugais. Siége de Diu. Sylveïra et Jean de Castro.

La cour de Portugal, animée par les succès, et faisant de plus grands

efforts à mesure qu'elle concevait de plus grandes espérances, mit en

mer, dès le 5 de mars 1507, vingt-deux vaisseaux montés de quinze

cents hommes de troupes régulières, sous le commandement de François

d'Almeyda, qui partit le premier avec le titre de vice-roi des Indes.

Il avait ordre de former des établissemens et de bâtir des forts pour

la sûreté du commerce portugais sur toute la côte orientale d'Afrique,

depuis Mozambique jusqu'au cap de Guardafui, à l'entrée de la mer

Rouge. Sa flotte fut dispersée par la tempête, et il n'en avait pu

rassembler que huit vaisseaux, lorsqu'il se présenta devant l'île de

Quiloa. Il salua le port de quelques coups de canon; mais n'en

recevant aucune réponse, il se détermina sur-le-champ à commencer les

hostilités. Il prit terre avec cinq cents hommes, et livra la ville au

pillage. Le roi Ibrahim avait gagné le continent avec sa femme et ses

trésors. Les Portugais nommèrent un autre roi, et construisirent,

dans l'espace de vingt jours, un fort ou ils laissèrent une garnison

de cinq cent cinquante hommes, avec une caravelle et un brigantin,

pour croiser continuellement sur la côte. Monbassa, qui reçut Almeyda

à coups de canon, fut traitée encore plus rigoureusement: elle fut

pillée et brûlée jusqu'aux fondemens, ainsi que quelques vaisseaux de

Cambaye qui étaient dans le port. Ces terribles expéditions

répandirent la terreur devant la flotte portugaise. Les îles

Laquedives consentirent à se laisser brider par un fort, où l'on mit

une garnison de quatre-vingts hommes. On bâtit une citadelle dans le

port même de Cananor. Onor, sur la côte du Malabar, fit quelque

résistance, et fut brûlé.

Une autre escadre de six vaisseaux, commandée par Pédro d'Annaya,

s'était rendue à Sofala, capitale d'un pays célèbre par ses mines

d'or. Le roi ne put s'opposer à l'établissement d'une forteresse. Mais

bientôt, impatient du joug qu'on lui opposait, il attaqua le fort à la

tête de cinq milles Cafres. Il fut tué, et l'on mit à sa place son

fils Soliman, qui promit d'être fidèle à l'alliance des Portugais.

Cependant l'infatigable samorin rassemblait une nombreuse flotte, qui

osa se présenter devant Cananor. Elle fut battue et dispersée. Les

Maures, forcés de céder à la puissance portugaise, abandonnèrent enfin

les côtes de Malabar et d'Ajan, dont ils avaient été long-temps les

maîtres. Ils prirent la route des contrées situées plus à l'orient, et

portèrent leur commerce vers le détroit de Malaca et vers les îles de

la Sonde. Lorenzo, fils d'Almeyda, les poursuivit, avec neuf vaisseaux

sous un ciel jusqu'alors inconnu aux Portugais. C'est alors que

ceux-ci découvrirent l'île de Ceylan, l'ancienne Taprobane, nommée par

les Arabes Serendib. Tant de succès étaient balancés par quelques

disgrâces. L'air malsain de Sofala fit périr le commandant Annaya et

la plupart de ceux de sa suite. La garnison de Quiloa, trop faible

pour résister aux Maures, fut obligée d'abandonner l'île après avoir

rasé le fort. Mais Tristan d'Acugna et le fameux Albuquerque

s'approchaient avec de nouvelles forces, et les fondemens de la

puissance portugaise dans les Indes allaient s'affermir sous leurs

mains.

Ils partirent de Lisbonne le 6 mars 1508, avec treize vaisseaux et

treize cents hommes. Le vent les poussa jusqu'à la vue du cap

Saint-Augustin, au Brésil; et dans l'espace immense qu'ils eurent à

traverser pour gagner le cap de Bonne-Espérance, Tristan d'Acugna

s'avança si fort vers le sud, que plusieurs de ses gens y périrent de

froid. Il découvrit dans cette route les îles qui portent encore son

nom. Mais la tempête y sépara ses vaisseaux, dont l'un, commandé par

Ruy Pereyra, mouilla heureusement à Matatanna, port de Madagascar,

sous le tropique du capricorne. Sur le bruit que l'île produisait une

grande quantité d'épices, Tristan d'Acugna y arriva de Mozambique, où

il avait rassemblé sa flotte. Mais, trouvant le commerce moins

avantageux qu'il ne l'avait cru, il retourna vers Mélinde. Le roi de

ce pays, toujours attaché aux Portugais, les engagea à tourner leurs

armes contre les schahs ou rois d'Hoïa et de Lamo, dont il avait à se

plaindre. Hoïa n'est qu'à dix-sept lieues au nord de Mélinde. Tristan

se présenta devant la ville avec six vaisseaux. Les Maures voulurent

s'opposer au débarquement, et le fruit de leur résistance fut

l'entière destruction de la ville, que les vainqueurs livrèrent au

pillage et aux flammes. Brava, qui s'était révoltée (car les

historiens donnent le nom de révolte aux efforts que faisaient les

malheureux Indiens pour secouer le joug de leurs oppresseurs), Brava,

prise une seconde fois par Albuquerque, éprouva toutes les horreurs où

peuvent s'emporter des brigands victorieux. Le sang ruisselait dans

les rues jonchées de cadavres. On coupait aux femmes les oreilles et

les bras pour leur arracher plus promptement les ornemens d'or

qu'elles portaient. La ville fut réduite en cendres. Ce sont les

écrivains portugais qui racontent eux-mêmes ces affreux détails, et

qui paraissent croire que ces cruautés étaient nécessaires. Mais on

s'aperçoit aussi que la différence des religions leur inspirait pour

les peuples de l'Inde ce mépris mêlé d'aversion qui ne nous permet pas

de regarder comme des hommes ceux qui n'ont pas la même croyance que

nous; sentiment atroce qui conduit toujours à l'inhumanité, et produit

tous les forfaits, parce qu'on se croit dispensé de tous les devoirs.

Le schah de Lamo, instruit par ces terribles exemples, se soumit

volontairement à un tribut annuel de six cents méticaux d'or. Acugna

remit à la voile, et, remontant au delà du cap de Guardafui, il

rejoignit Alvaro Tellès, qui avait été écarté de la flotte avec six

vaisseaux, et s'était enrichi par la prise de cinq bâtimens maures.

Ils attaquèrent ensemble et prirent l'île de Socotora sur la côte

d'Éthiopie, à 12° de latitude nord, vis-à-vis le cap de Guardafui.

C'était là le terme de leur commission. L'île était habitée par des

chrétiens qu'on nomme jacobites, qui suivaient le rit grec, ainsi que

les chrétiens d'Abyssinie, et reconnaissaient le patriarche

d'Alexandrie. Il y avait un fort et une garnison de quatre-vingts

Maures mahométans. Il ne s'en sauva qu'un qui était aveugle, et qu'on

trouva dans un puits. On lui demanda comment il avait pu y descendre.

Il répondit: Les aveugles ne voient que le chemin de la liberté. Cette

réponse lui valut la vie. Les Portugais étaient quelquefois capables

de clémence. À la prise d'Hoïa, un jeune Maure poursuivi dans les bois

avec sa maîtresse, qui n'avait pas voulu se séparer de lui, se

retourna vers ceux qui le pressaient, et, l'embrassant d'une main, il

se préparait à combattre de l'autre. Silveïra, officier portugais,

touché de ce spectacle, leur laissa la vie et la liberté. _À Dieu ne

plaise_, dit-il, _que mon épée coupe des liens si tendres!_ paroles où

l'on pouvait reconnaître une nation qui mêlait la galanterie à la

fureur guerrière. Peut-être pensera-t-on que ces traits n'étaient pas

assez importans pour avoir place dans ce tableau rapide d'événemens

qui ont changé la face du monde. Mais il faut bien quelquefois

retrouver l'homme dans ces récits de destructions, qui ne ressemblent

que trop à l'histoire des tigres.

Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 1) · 第 7 / 22 段