Gama passa dix jours aux îles Laquedives pour réparer ses vaisseaux.

Il brûla celui qu'il avait pris. Il fallait toucher à Mélinde pour y

prendre un ambassadeur que le roi du pays avait promis d'envoyer en

Portugal. La route devint pénible et dangereuse. Les tempêtes, les

vents contraires, les calmes, l'insupportable excès de la chaleur dans

le voisinage de la ligne, tous les maux qui sont la suite d'une longue

navigation, et qui rappellent à l'homme toute sa faiblesse au milieu

de ses plus grands efforts, se réunirent pour accabler les Portugais.

Les maladies désolaient l'équipage. L'enflure des jambes et des

gencives, causée par le scorbut, des tumeurs dans toutes les parties

du corps, suivies d'une diarrhée virulente, réduisirent à l'état le

plus déplorable ces tristes vainqueurs des mers. Trente hommes furent

emportés en peu de jours. Tout le reste languissait, ou tombait dans

le désespoir. On se persuadait que ces mers exhalaient en tous temps

des vapeurs contagieuses. La consternation la plus profonde avait

succédé à l'ivresse de la gloire et des succès. Chacun se regardait

comme une victime dévouée à la mort. Gama s'efforçait en vain de

relever leur courage et leurs espérances. On était en mer depuis

quatre mois. Il n'y avait pas seize hommes sur chaque vaisseau en état

de faire le travail. L'abattement était si grand, que les deux

capitaines qui accompagnaient l'amiral voulaient retourner dans l'Inde

au premier vent qui pourrait les y conduire. Il s'en éleva un plus

favorable qu'ils n'osaient l'espérer. On découvrit la terre, et tout

fut oublié.

On était devant Magadoxa, qui n'est qu'à cent lieues de Mélinde, sur

la côte d'Ajan. Magadoxa est habitée par les Maures mahométans.

L'amiral, pour leur imposer, fit faire une décharge de son artillerie

en rangeant la côte. Il arriva peu de jours après au port de Mélinde,

et fut très-bien reçu du roi. Il prit son ambassadeur à bord; et,

après avoir employé cinq jours à se rafraîchir, il remit à la voile,

et arriva peu de jours après à la baie de Saint-Raphaël. Là, le petit

nombre de matelots qui lui restait lui fit prendre le parti de brûler

un de ses vaisseaux. Ce fut _le Saint-Raphaël_. Il se trouva le 20

février à la vue de l'île de Zanzibar. Elle est, ainsi que celles de

Pemba et de Monsia, qui en sont voisines, fertile et habitée par des

Maures, qui commercent avec les Indiens de Sofala, de Monbassa et de

Madagascar. Le 20 mars, la flotte doubla le cap de Bonne-Espérance, et

le vent ne cessant pas d'être favorable, elle arriva vingt jours après

aux îles du cap Vert. Là, pendant que l'amiral était occupé à faire

radouber son vaisseau à San-Iago, Coëllo, qui en montait un meilleur,

se déroba la nuit, jaloux de porter au roi de Portugal la première

nouvelle de la découverte des Indes, et arriva le 10 juillet à

Cascaës. Gama fut encore arrêté à Tercère par la maladie et la mort de

son frère, qui succomba aux fatigues d'un si long voyage. Enfin il

prit terre à Bélem, au mois de septembre de l'année 1499, deux ans et

deux mois après son départ de l'Europe. De cent huit hommes qui

l'avaient accompagné, il n'en ramena que cinquante en Portugal. Malgré

tant de disgrâces, son retour ne pouvait manquer d'être éclatant. Le

roi envoya au-devant de lui un seigneur de sa cour, suivi d'un

nombreux cortége. Son entrée dans Lisbonne fut un triomphe. Il

marchait au bruit des applaudissemens. Il obtint le titre de _don_

pour lui et ses descendans, une pension annuelle de trois mille

ducats, et la permission de porter dans ses armes deux biches, qu'on

appelle en portugais _gamas_. Coëllo fut anobli et eut une pension de

mille ducats. Le roi de Portugal prit le titre de _seigneur de la

conquête et de la navigation_ d'Éthiopie, d'Arabie, de Perse et des

Indes; titre précoce et fastueux, qui pourtant parut justifié par les

succès qui suivirent, mais qui annonçait un excès de confiance et

d'orgueil que la fortune ne tarda pas à humilier.

CHAPITRE II.

Voyage de Cabral et de Jean de Nuéva. Second voyage de Gama. Exploits

de Pachéco. Commencemens d'Alphonse d'Albuquerque.

Le bruit de tant de découvertes excita la jalousie de l'Europe et

enivra les Portugais. Dès l'année suivante, 1500, on équipa treize

vaisseaux de différentes grandeurs, sous le commandement de Pedro

Alvarez Cabral. L'évêque de Viseu lui remit l'étendard de la croix et

un chapeau bénit par le pape. La flotte contenait douze cents hommes:

on y joignit huit religieux de saint François, et huit prêtres

séculiers, sous l'autorité d'un grand-aumônier. Les instructions de

l'amiral étaient de commencer par la prédication de l'Évangile, et,

s'il trouvait les coeurs mal disposés, d'en venir à la décision des

armes; instructions dignes de ce siècle, et très-peu conformes à

l'esprit de l'Évangile. On supposait que le samorin se prêterait

volontiers à l'établissement d'un comptoir; Cabral devait le presser

d'ôter aux Maures la liberté du commerce dans sa capitale. À cette

condition, le Portugal offrait de lui fournir les mêmes marchandises à

meilleur marché que les Maures. Cabral devait aussi relâcher à Mélinde

pour y remettre l'ambassadeur que Gama en avait amené, et les présens

qu'on envoyait au roi de la contrée.

La flotte mit à la voile le 9 mars, et le 24 avril on découvrit à

l'ouest une terre que Gama n'avait point observée. Une tempête

violente obligea les Portugais d'y relâcher. On célébra la messe sur

le rivage, au grand étonnement des naturels du pays, qui accoururent

en foule à ce spectacle, portant sur le poing de petits perroquets.

Cabral appela ce pays _terre de Sainte-Croix_, à l'honneur de la croix

que l'on avait élevée sur le rivage; mais ce nom fut changé depuis en

celui de Brésil, à cause d'un bois ainsi nommé qui y croît en

abondance. On se remit en mer le 2 mai pour faire voile au cap de

Bonne-Espérance. Le 12, on aperçut à l'est une comète, qui parut

grossir continuellement pendant dix jours, et qui fut visible jour et

nuit. Si jamais l'imagination humaine put avec quelque apparence de

vérité chercher des rapports entre les destinées passagères de l'homme

et les mouvemens éternels des corps célestes, ce fut surtout dans

cette occasion. On pouvait croire que l'horrible tempête qui s'éleva

tout à coup, et qui tourmenta les Portugais pendant vingt-deux jours,

était occasionnée par la pression de la comète, qui, en refoulant

l'atmosphère dans cette partie de notre globe, avait pu y exciter ces

vents effroyables, mêlés d'éclairs et de pluies, qui, se choquant avec

impétuosité, soulevaient les vagues comme des montagnes, et menaçaient

d'accabler les vaisseaux portugais de tout le poids de l'Océan.

Pendant plusieurs jours les ténèbres, qui ajoutent au danger, et

surtout à la crainte, furent si épaisses, que les vaisseaux ne

pouvaient se distinguer les uns les autres; et, lorsqu'on eut un peu

de relâche et qu'on revit un peu de lumière, la mer, toujours agitée

et furieuse, paraissait noire comme de la poix pendant le jour, et

enflammée pendant la nuit. Cependant ce terrible orage, malgré sa

durée et son horreur, ne fit périr aucun des navires de la flotte,

tant l'audace et l'industrie humaines ont de ressources pour combattre

la nature et les élémens; mais malheureusement on n'avait point encore

trouvé de moyens de défense contre un épouvantable phénomène inconnu à

des peuples qui affrontaient pour la première fois les mers de

l'Afrique et de l'Inde. C'était une de ces colonnes d'eau que l'on

appelle _trombes_[10], qui s'élèvent de la surface des flots jusqu'aux

nues, en pyramide renversée, phénomène assez commun dans ces mers. Les

Portugais, dans leur ignorance, le prirent pour un signe de beau

temps. Ils ne savaient pas que cette colonne est toujours accompagnée

d'un tourbillon ou courant d'air auquel rien ne résiste: ils en firent

la triste expérience. La colonne vint fondre sur la flotte. Quatre

vaisseaux furent submergés sur-le-champ, avec l'équipage et les

capitaines, entre lesquels on comptait ce Barthélemy Diaz, qui avait

découvert le cap de Bonne-Espérance. Tous les autres navires furent

remplis d'eau, et eurent leurs voiles déchirées.

[Note 10: On a appris depuis à en prévenir l'effet

en abaissant toutes les voiles.]

Enfin, la tranquillité commençant à revenir sur les flots, l'amiral

reconnut que pendant l'orage il avait passé le cap de Bonne-Espérance;

mais que quatre vaisseaux s'étaient séparés de sa flotte. Il prit deux

bâtimens maures qui revenaient de Sofala, chargés d'or pour Mélinde.

Ils en avaient jeté, en fuyant, une partie dans la mer. Comme leur

commandant était parent du roi de Mélinde, l'amiral ne toucha point à

leur charge. Il témoigna même du regret de la perte volontaire qu'ils

avaient faite; mais il fut bien étonné lorsqu'ils lui dirent qu'étant

sans doute plus grand magicien qu'eux, il devait savoir faire des

conjurations qui feraient revenir leur or du fond de la mer.

Le 20 juillet, Cabral mouilla au port de Mozambique, où il prit un

pilote pour le conduire à Quiloa, île à cent lieues de Mozambique,

vers le 9e. degré de latitude méridionale. Il y trouva deux des

vaisseaux que la tempête avait écartés de sa flotte. Toute la région

qui s'étend du cap Corientès jusqu'auprès de Monbassa est peuplée et

fertile, et l'eau y est excellente. Quiloa est célèbre par son

commerce d'or avec Sofala: ce qui attire dans cette ville quantité de

marchands de l'Arabie Heureuse et d'autres pays. Les vaisseaux y

étaient construits sans clous, comme dans les autres parties de

l'Afrique, et enduits d'encens au lieu de goudron. L'amiral voulut

faire avec le roi de Quiloa un traité de commerce qui n'eut pas lieu,

parce que la différence des religions inspira de la défiance au prince

africain. Il fut mieux accueilli du roi de Mélinde, à qui le roi de

Portugal envoyait une lettre et des présens. Ils furent portés par

Corréa, principal facteur de la flotte; mais l'amiral ne voulut pas

descendre à terre. Il reçut sur son bord la visite du roi de Mélinde,

qui promit de garder fidèlement l'alliance avec les Portugais, et qui

lui donna deux pilotes guzarates pour le conduire à Calicut. Il y

arriva le 13 de septembre, et envoya vers le samorin Alonzo Hurtado,

avec un interprète, pour lui déclarer qu'il venait de Portugal dans

l'intention de conclure avec lui un traité d'alliance et de commerce,

et qu'il était prêt à descendre lui-même pour en régler les

conditions, si l'on consentait à lui accorder des otages. Après

quelques débats, on convint de tout, et Cabral eut une audience du

samorin dans une galerie construite exprès sur le bord de la mer, et

décorée avec tout le faste asiatique. Il fut placé sur un siége proche

de celui du prince, honneur le plus grand qu'on pût déférer à un

étranger suivant la coutume du pays. Il offrit ses présens; ils

étaient riches, et furent bien reçus. La proposition qu'il fit

d'établir à Calicut un comptoir qui serait fourni de toutes les

marchandises de l'Europe, pour les échanger contre les productions de

l'Inde, fut écoutée favorablement. On donna aux Portugais une maison

fort commode sur le bord de la mer, et la sûreté du commerce

paraissait établie; mais cette tranquillité ne fut pas de longue

durée. Les Maures de la Mecque et du Caire, accoutumés depuis

long-temps à se voir les maîtres de tout le commerce des Indes, ne

pouvaient voir patiemment ces nouveaux hôtes dont la concurrence était

à craindre. Ils avaient nécessairement beaucoup d'appui à la cour du

samorin, et la connaissance du pays les mettait en état de nuire

aisément à des étrangers. Après avoir tenté inutilement de les perdre

dans l'esprit du samorin, ils prirent le parti de les traverser

ouvertement dans la vente de leurs marchandises et dans l'achat des

épices dont le privilége exclusif avait été accordé aux Portugais,

jusqu'à ce que leur flotte fût chargée, avec permission de saisir les

vaisseaux maures où il s'en trouverait. Les Portugais usèrent

imprudemment de leur droit de saisie. Il n'en fallait pas davantage

pour soulever la multitude. C'était ce qu'attendaient les Maures:

appuyés du catoual et de l'amiral de Calicut, ils firent croire

aisément au samorin que les Portugais avaient excédé leurs priviléges,

et que, leur flotte étant chargée, ils voulaient encore empêcher les

autres marchands d'acheter. Le comptoir fut investi en un moment par

une populace furieuse. Le nombre des assaillans montait à quatre

mille, et plusieurs naïres étaient à leur tête. Il n'y avait dans le

comptoir portugais que soixante et dix hommes, qui cependant osèrent

se défendre. Cinquante furent pris ou tués. Le reste, tout couvert de

blessures, se sauva par une porte qui donnait du côté de la mer, et

regagna la flotte. Les marchandises furent pillées; la perte montait à

quatre mille ducats. À cette nouvelle, Cabral, ne respirant que la

vengeance, attaqua deux gros vaisseaux indiens qui étaient dans le

port, tua six cents hommes qui les défendaient, se saisit de leur

charge, et les brûla à la vue des Maures qui couvraient le rivage, et

d'une infinité d'almadies qui n'osèrent s'avancer, ou furent

repoussées avec perte. Le lendemain il donna ordre que tous ses

vaisseaux se rangeassent vis-à-vis de Calicut, et fit tonner son

artillerie sur la ville. Quantité de maisons et de temples, une partie

même du palais, furent réduits en cendres. Les Indiens s'assemblant

avec un empressement aveugle pour repousser le péril, les boulets

tombaient au milieu de la foule, et n'en avaient qu'un effet plus

terrible. Le samorin vit un naïre tué à côté de lui d'un coup de

canon, et s'enfuit saisi d'épouvante. Cabral fit cesser le feu pour

donner la chasse à deux vaisseaux qui se présentèrent à la vue du

port. Mais n'ayant pu les atteindre, il continua sa route vers Cochin,

où il projetait d'établir un comptoir. Il y fut plus heureux que dans

Calicut. Le roi de Cochin, vassal du samorin, ne fut pas fâché de se

lier avec des étrangers puissans qui pouvaient lui assurer cette

indépendance, le premier voeu de tout prince qui reconnaît un

suzerain. Cochin est à quatre-vingt-dix lieues de Calicut. La

commodité de son port attire un grand nombre de marchands. Cabral eut

une audience du roi, et en fut très-bien traité. Il offrit quelques

présens, qui furent d'autant mieux reçus, que ce prince était pauvre,

quoique son pays ne le fût pas. Les Portugais eurent permission de

charger leurs vaisseaux de marchandises du pays, et n'éprouvèrent

aucune difficulté. L'alliance fut jurée entre le roi de Cochin et les

Portugais. Cabral, en s'éloignant de cette ville, rencontra la flotte

du samorin, composée de vingt-cinq vaisseaux. Il était résolu d'en

venir aux mains; mais le vent les éloigna, et la flotte portugaise fit

voile vers Cranganor. C'est une grande ville, à trente-deux lieues de

Cochin. Le pays est fertile en plantes médicinales, telles que le

tamarin, la casse, le mirobolan; le cardamome, le gingembre, y

croissent en abondance; mais il y a peu de poivre. Du reste, les

vaisseaux portugais n'avaient point encore trouvé une baie si agréable

et si commode. Ils remirent à la voile pour traverser la mer qui est

entre l'Inde et l'Afrique, et dans leur route ils découvrirent pour la

première fois Sofala; ils essuyèrent plusieurs orages vers le cap de

Bonne-Espérance. Enfin Cabral arriva au port de Lisbonne le 31 juillet

1501. De douze vaisseaux qui étaient partis avec lui, il n'en ramenait

que six.

Avant le retour de Cabral, quatre caravelles étaient déjà parties du

port de Lisbonne, commandées par un Galicien nommé Jean de Nuéva. Il

devait gagner Sofala pour y établir un comptoir, et se réunir avec

Cabral, dont il ignorait les désastres, pour affermir sur des

fondemens solides le commerce que l'on supposait établi à Calicut. Il

découvrit entre Mozambique et Quiloa une île à laquelle il donna son

nom. D'ailleurs sa navigation fut heureuse; mais il apprit bientôt

qu'il n'y avait rien à faire à Calicut sans des forces supérieures. Il

prit deux vaisseaux maures qu'il brûla. Il visita Cochin et Cananor.

Le commerce languissait à Cochin, parce que les négocians du pays

avaient peu de goût pour les marchandises portugaises, et ne voulaient

donner leurs épices que pour de l'argent. Le roi de Cananor eut la

générosité de se rendre caution pour les Portugais, et répondit pour

mille quintaux de poivre, cinquante de gingembre, et quatre cent

cinquante de cannelle. La cargaison s'achevait tranquillement,

lorsqu'on avertit l'amiral qu'on voyait paraître plus de quatre-vingts

pares ou barques indiennes chargées de Maures, qui venaient de Calicut

pour attaquer les Portugais. Le lendemain, dès la pointe du jour,

elles entrèrent dans la baie de Cananor. Nuéva se retira au fond de la

baie, et donna ordre à son artillerie de faire un feu continuel. Les

Maures n'avaient point encore de canon, ou s'en servaient mal; ils

préféraient l'usage des flèches; mais, obligés de se tenir à une

grande distance, leurs flèches ne pouvaient atteindre l'ennemi. Les

foudres de l'Europe donnèrent aux Portugais l'avantage sur la

multitude. Plusieurs vaisseaux indiens furent coulés à fond, et il y

eut beaucoup de Maures tués, sans que les Portugais perdissent un seul

homme. La flotte battue fut obligée de retourner à Calicut; et Jean de

Nuéva, content d'avoir montré au roi de Cananor la supériorité des

forces européennes, revint triomphant à Lisbonne, sans avoir rien

souffert de la guerre ni des flots.

Les relations de Cabral firent comprendre qu'il n'y avait

d'établissement à espérer dans les Indes que par la force des armes.

Le roi de Portugal se crut intéressé à soutenir son entreprise pour

l'honneur de sa nation, pour l'intérêt de sa religion, et plus encore

sans doute pour l'accroissement de ses richesses et de sa puissance.

Malgré les pertes que l'on avait essuyées, le profit l'avait emporté

sur le dommage. Que ne pouvait-on pas espérer, si l'on prenait mieux

ses mesures! Cette raison était décisive. On résolut de faire partir,

au mois de mars 1502, trois escadres ensemble: la première de dix

vaisseaux, commandée par Vasco de Gama, car il semblait que la gloire

de conquérir les Indes, comme celle de les découvrir, fût attachée à

ce nom; la seconde de cinq vaisseaux, sous Vincent Sodre, pour

nettoyer les côtes de Cochin et de Cananor, et veiller à l'entrée de

la mer Rouge de manière à empêcher les Turcs et les Maures de porter

leur commerce aux Indes; la troisième de cinq vaisseaux, encore sous

Étienne de Gama; ce qui composait une flotte de vingt voiles qui

devait reconnaître Vasco de Gama pour amiral.

Après avoir reçu l'étendard de la foi dans l'église cathédrale de

Lisbonne avec le titre d'amiral des mers d'Orient, Gama partit le

deuxième jour de mars, à la tête des deux premières escadres, parce

que la troisième ne put mettre à la voile que le 1er. de mai. Il avait

à bord les ambassadeurs de Cochin et de Cananor, que le roi de

Portugal renvoyait comblés d'honneurs et de présens. Près du cap Vert,

il rencontra une caravelle portugaise qui revenait de la Mina, chargée

d'or. C'était une preuve des progrès du commerce de cette nation sur

les côtes d'Afrique. Les ambassadeurs indiens en témoignèrent leur

surprise. L'ambassadeur de Venise en Portugal leur avait assuré que,

sans le secours des Vénitiens, le Portugal était à peine en état de

mettre quelques vaisseaux en mer. Ce langage était un effet de leur

jalousie depuis qu'ils voyaient le commerce des Indes, par la voie du

Caire, près d'être perdu pour Venise.

La flotte ayant doublé le cap de Bonne-Espérance, Gama prit la route

de Sofala avec quatre de ses moindres vaisseaux, tandis que le reste

allait directement à Mozambique. Il devait, suivant les ordres du roi,

observer la situation de Sofala, reconnaître le pays et les mines, et

choisir un lieu commode pour y élever un fort. Le roi de Sofala ne lui

fit point acheter trop cher son amitié et la liberté d'établir un

comptoir dans sa capitale. On trouva les mêmes facilités à Mozambique,

malgré l'aversion que le prince avait marquée pour les Portugais dans

leur premier voyage. On y établit aussi un comptoir dont la

destination était de fournir aux flottes portugaises des provisions à

leur passage. L'amiral se rendit ensuite à Quiloa dans le dessein de

punir Ibrahim, roi de cette contrée, de la mauvaise réception qu'il

avait faite à Cabral, et de le rendre tributaire des Portugais.

Ibrahim, pressé par la crainte d'une puissance supérieure, se rendit à

bord du vaisseau amiral. Là on lui déclara qu'il allait perdre sa

liberté, s'il ne s'engageait à payer tous les ans deux mille

méticaux[11] d'or. Le roi captif le promit et donna pour otage un

riche Maure. Dès qu'il fut rentré dans sa capitale, il refusa de

payer, persuadé que le Maure paierait, plutôt que de rester

prisonnier, ce qui arriva en effet. Étienne de Gama joignit la flotte

avec la troisième escadre, et Vasco partit pour Mélinde à la tête de

toutes ses forces. Il se saisit sur la route de plusieurs vaisseaux

maures. Mais une prise plus considérable l'attendait sur la côte de

l'Inde près du mont Déli, au nord de Cananor. Il rencontra un gros

bâtiment, nommé _le Méri_, qui appartenait au soudan d'Égypte, chargé

de marchandises précieuses et d'un grand nombre de Maures de la

première distinction qui allaient en pèlerinage à la Mecque. Il s'en

rendit maître après une vigoureuse résistance, et s'empara des trésors

destinés au tombeau du prophète. Le reste du butin fut abandonné aux

matelots. Ensuite Étienne de Gama fit mettre le feu au bâtiment; et,

par une résolution désespérée, les Maures, au nombre de trois cents,

aimèrent mieux s'y laisser brûler, en continuant de se défendre contre

le fer et la flamme, que de passer sur les vaisseaux du vainqueur.

[Note 11: Deux mille ducats.]

Après cette sanglante expédition, l'amiral, étant arrivé à Cananor,

fit dire au roi qu'il désirait lui parler. Cette prière, précédée du

bruit de sa victoire, et soutenue d'une flotte puissante, pouvait

passer pour un ordre, et c'est alors que les monarques de l'Inde

dûrent s'apercevoir que les Maures ne les avaient guère trompés en

leur faisant envisager les Portugais comme des hôtes dangereux, qui ne

venaient reconnaître le pays que pour s'en rendre les maîtres. Le roi

de Cananor, plutôt que de se rendre sur la flotte de Gama, aima mieux

faire construire un pont qui s'étendît fort loin sur l'eau. À

l'extrémité était une salle magnifiquement ornée. C'était le lieu de

l'entrevue. Le prince y arriva escorté de mille naïres, au son des

trompettes et des instrumens, comme si l'appareil de sa vaine grandeur

n'eût pas dû faire mieux voir la faiblesse de sa démarche, au lieu de

la déguiser. L'amiral descendit sur le pont au bruit de son

artillerie, qui annonçait une puissance plus réelle. Le prince indien

s'avança au-devant de lui jusqu'à la porte de la salle, et l'embrassa.

Tous deux s'assirent, et le résultat de cette conférence fut un traité

d'amitié et de commerce, et l'établissement d'un comptoir à Cananor.

Les Portugais se défirent dans le pays d'une partie de leurs

marchandises, et partirent pour Calicut.

La renommée les y avait devancés. Elle avait appris au samorin

l'arrivée et les forces de ces marchands guerriers, dont il

connaissait la valeur, et dont il devait craindre le ressentiment.

Cependant il ne les croyait pas si proche de ses côtes, et Gama, en

arrivant à la vue de la ville, se saisit de plusieurs pares, et

d'environ cinquante Malabares, qui n'avaient pris aucune précaution

contre une surprise. Il suspendit les hostilités pour attendre si le

samorin donnerait quelque marque de soumission ou de repentir. Bientôt

on vit arriver une barque qui portait un religieux franciscain.

C'était un Maure déguisé sous cet habit, qui venait traiter avec

l'amiral, de la part du samorin, sur l'établissement du commerce à

Calicut. Gama répondit qu'il pourrait penser à cette proposition

lorsqu'il aurait reçu du samorin une juste satisfaction pour la mort

du facteur Corréa, et pour la perte des marchandises pillées dans le

comptoir. Trois jours se passèrent en messages inutiles. Alors

l'amiral fit déclarer au samorin qu'il ne lui donnait que jusqu'à midi

pour se déterminer, et que si dans cet espace de temps il ne recevait

pas une réponse satisfaisante, il emploierait contre lui le fer et le

feu; et s'étant fait apporter une horloge à sable, il répéta au Maure

qu'il chargeait de ses ordres que, dès que cet instrument aurait fait

tel nombre de révolutions, il exécuterait infailliblement ce qu'il

venait de déclarer.

Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 1) · 第 6 / 22 段