Le spectacle des vaisseaux portugais, dont la forme était inconnue

dans ces mers, excita d'abord l'étonnement et la curiosité des

Indiens. Quatre de leurs almadies, chargées de pêcheurs, servirent de

guides aux Portugais jusqu'à la barre de Calicut, où l'on jeta

l'ancre. Un des malfaiteurs qu'on avait embarqués pour les exposer aux

épreuves périlleuses eut ordre de descendre à terre, et d'observer

l'accueil et les dispositions du peuple de Calicut. Il se vit entouré

et assailli de questions auxquelles il ne put répondre, ne sachant ni

l'indien ni l'arabe. Cependant on le conduisit chez un Maure qui

heureusement savait l'espagnol. Il s'appelait Bentaybo. Il avait connu

des Portugais à Tunis, d'où il était venu aux Indes par la route du

Caire, et ne pouvait comprendre comment la flotte de Gama avait pu

venir de Lisbonne à Calicut par mer. Il offrit à manger au Portugais,

et le pria de le conduire à son général. En approchant de la flotte,

il se mit à crier en espagnol: «Bonnes nouvelles, bonnes nouvelles!

des rubis, des émeraudes, des épices, des pierreries, toutes les

richesses de l'univers!» Gama et les siens entendant parler la langue

de leur pays, pleurèrent de joie. L'amiral embrassa Bentaybo, qu'il

prenait pour un chrétien. Le Maure le détrompa; mais il offrit ses

services aux Portugais auprès du samorin. Il se chargea d'aller

lui-même à Panami, où était ce prince, à cinq lieues de Calicut, pour

lui annoncer l'arrivée des Portugais; mais la renommée l'y avait déjà

devancé. On savait qu'il était arrivé des hommes inconnus sur des

vaisseaux d'une forme extraordinaire. Bentaybo confirma cette nouvelle

en y joignant des détails qui devaient flatter le samorin. Un roi

chrétien lui envoyait, de l'extrémité du monde, un ambassadeur, avec

des lettres et des présens, pour lui demander son amitié. La réponse

fut aussi favorable qu'elle pouvait l'être. On assurait Gama qu'il

serait très-bien reçu, et on lui envoyait un pilote pour le conduire à

la rade de Padérane, où ses vaisseaux seraient en sûreté, et d'où il

pouvait se rendre par terre à Calicut. L'amiral suivit le pilote;

mais, dans la crainte de quelque trahison, il refusa de s'engager trop

avant dans le port de Padérane. Le samorin, sans s'offenser de cette

défiance, lui fit dire, par le catoual ou principal ministre, qu'il

était le maître de débarquer où il voudrait. Gama déclara aux siens

qu'il voulait descendre lui-même à terre, et aller proposer au samorin

un traité d'alliance et de commerce. Tout le conseil combattit cette

résolution. On lui représenta que le succès du voyage et le salut de

la flotte dépendaient de sa vie; mais Gama, jaloux d'achever lui-même

son ouvrage, persista dans son dessein. Il ordonna seulement que, s'il

lui arrivait quelques disgrâces, on mît sur-le-champ à la voile pour

aller porter dans sa patrie l'heureuse nouvelle de la découverte de

l'Inde.

Le lendemain, 28 de mai, il se mit dans sa chaloupe avec quelques

petites pièces d'artillerie et douze de ses plus braves soldats,

enseignes déployées et trompettes sonnantes. Le catoual l'attendait

sur le rivage, accompagné de deux cents naïres ou gentilshommes du

pays, et d'une foule de peuple. Le catoual et lui entrèrent dans des

palanquins où ils furent portés avec beaucoup de vitesse à épaules

d'hommes, tandis que le reste du cortége suivait à pied. On s'arrêta

en chemin pour entrer dans un temple des Malabares, aussi grand qu'un

monastère. Il faut observer ici que, suivant le récit des historiens

qui ont écrit l'expédition de Gama, cet amiral croyait que les Indiens

de Calicut étaient chrétiens; ce qui paraît bien extraordinaire, après

l'entretien qu'il avait eu avec Bentaybo. Gama avait-il négligé de

s'informer de la religion du pays? avait-il pu omettre cette question,

l'une des premières qui se présentaient, et l'une des plus

importantes, surtout pour des Portugais? ou bien Bentaybo avait-il cru

devoir le laisser sur cet article dans l'erreur ordinaire aux

catholiques de ce temps-là, qui croyaient volontiers leur religion

dominante dans tous les pays où il y avait quelques chrétiens? Quoi

qu'il en soit, si Gama était dans cette erreur, ce qu'il vit dans le

temple malabare pouvait l'y entretenir. Sept cloches pendaient sur la

porte, et vis-à-vis était un pilier de la hauteur d'un mât, au sommet

duquel tournait une girouette. L'intérieur du temple était rempli

d'images. Des hommes nus de la ceinture en haut, couverts de calicot

jusqu'aux genoux, avec une espèce d'étole à leur cou, passée en

sautoir, secouaient sur ceux qui entraient une éponge trempée dans une

fontaine, et leur donnaient ensuite de la cendre. Ils virent au sommet

d'une petite tour une image que les Indiens appelèrent devant eux

Marie. Ils se prosternèrent aussitôt, croyant honorer la mère de

Jésus-Christ; mais un Portugais, nommé Juan, de Sala, qui ne voulait

rien faire légèrement, dit tout haut en se mettant à genoux: «Au

moins, si c'est la figure du diable, mes adorations ne s'adressent

qu'à Dieu;» ce qui fit beaucoup rire Gama.

Pendant toute la route, l'amiral portugais avait été suivi d'une

multitude extraordinaire d'Indiens; mais elle n'approchait pas de

celle qui vint à sa rencontre aux portes de la ville. La foule était

si prodigieuse, que Gama ne put s'empêcher d'en marquer son

étonnement; et la presse était si forte, qu'on ne pouvait plus avancer

sans risquer d'être étouffé. Le catoual le fit entrer dans une maison

où il trouva son frère et plusieurs naïres envoyés par le samorin pour

diriger et faciliter la marche. Elle commença par les trompettes.

Quoique la foule ne fût pas diminuée, à peine le frère du catoual

eut-il paru avec l'ordre du samorin, qu'elle se retira en arrière

aussi respectueusement que si ce prince eût paru lui-même. L'amiral se

remit en marche avec un cortége de trois mille hommes armés. Il disait

à ses compagnons, dans le transport de sa joie: «On ne s'imagine

guère en Portugal qu'on nous fasse ici tant d'honneur.»

Il ne restait guère qu'une heure de jour lorsqu'il arriva au palais du

samorin. Cet édifice, quoique bâti de terre, était fort spacieux, et

formait une perspective agréable par la beauté des jardins et des

fontaines dont il était environné. Un grand nombre de caïmals et

d'autres seigneurs indiens se présentèrent devant le palais pour

recevoir l'ambassadeur de Portugal: c'est sous ce titre qu'il était

annoncé partout. À la dernière porte, il trouva le grand-prêtre, chef

des bramines du roi, qui vint l'embrasser. Ce vieillard introduisit

Gama et tous ses gens dans le palais; mais la presse fut alors si

violente, par le désir qu'on avait de voir le roi, qui se montrait

rarement en public, qu'il y eut quantité d'Indiens écrasés, et que

deux Portugais faillirent d'avoir le même sort.

La grande salle du palais où l'amiral fut introduit était entourée de

siéges en forme d'amphithéâtre, et couverte d'un grand tapis de

velours vert. Les murs étaient tendus de riches tapisseries de soie de

diverses couleurs. Au fond de la salle paraissait le samorin, élevé

sur une estrade richement ornée, à quelque distance de ses courtisans,

qui étaient debout. Son habillement a été décrit par les historiens.

Peut-être ces détails ne sont-ils pas fort attachans par eux-mêmes;

mais, dans ces premiers momens d'une grande découverte, tous les

usages d'un pays lointain intéressent la curiosité du nôtre. On veut

avoir une idée de la magnificence indienne, qui depuis a tant ajouté à

celle de l'Europe. Cette description d'ailleurs tient à la

connaissance des arts de la main qui exerçaient l'industrie de ces

peuples, et des richesses que produisait leur sol. Nous dirons donc

que l'habit du samorin était une robe courte de calicot, enrichie de

branches et de roses d'or battu. Les boutons étaient de grosses

perles, et les boutonnières de traits d'or. Au-dessous de l'estomac il

portait une pièce de calicot blanc qui tombait jusque sur ses genoux.

Sur la tête il avait une espèce de mitre couverte de perles et de

pierres précieuses. Ses oreilles et les doigts de ses pieds et de ses

mains, étaient aussi chargés de perles et de diamans, et ses bras et

ses cuisses, qu'il avait nus, l'étaient de bracelets d'or. Il avait

près de lui, sur un guéridon d'or, un bassin du même métal, où était

le bétel qu'un de ses officiers lui servait, préparé avec de la noix

d'arek. Il crachait dans un vase d'or, et prenait de l'eau dans une

fontaine d'or pour se laver la bouche, après avoir pris le bétel. Tous

les assistans se couvraient la bouche de leur main gauche, de peur que

leur haleine n'allât jusqu'au roi, devant qui c'était un crime

d'éternuer ou de cracher.

L'amiral, approchant du samorin, fit trois révérences, et leva les

mains au-dessus de sa tête suivant l'usage du pays. Ce prince jeta sur

lui un coup d'oeil gracieux, le salua d'un signe de tête

imperceptible, et le fit asseoir lui et les siens. On leur servit des

rafraîchissemens. Ensuite l'interprète vint dire à Gama qu'il pouvait

déclarer les motifs de son voyage aux officiers du prince, qui

auraient soin de l'en informer. L'amiral répondit qu'il ne pouvait

sans déshonneur renoncer au droit qu'avaient en Europe tous les

ambassadeurs de parler aux souverains, qui daignaient les écouter

eux-mêmes, en présence de leurs plus intimes conseillers. Cette

réponse ne déplut point au samorin. Il fit conduire l'amiral dans un

autre appartement; il y passa suivi de son interprète, du chef des

bramines, du contrôleur de sa maison, et de l'officier qui lui servait

le bétel. Là, s'étant assis sur une estrade, et s'adressant

directement à l'amiral, il lui demanda de quel pays il venait, et

quels avaient été les motifs de son voyage. Gama répondit «qu'il était

ambassadeur du roi de Portugal, le plus grand prince de l'Occident par

ses richesses et par sa puissance; que ce prince, informé qu'il y

avait aux Indes des rois chrétiens, dont le roi de Calicut était le

chef, avait jugé à propos de lui témoigner par une ambassade le désir

qu'il avait de faire avec lui un traité d'alliance et de commerce; que

les rois ses prédécesseurs s'étaient efforcés depuis soixante ans de

s'ouvrir par mer une route aux Indes, sans qu'aucun de leurs amiraux

eût réussi jusqu'alors dans ce grand projet; qu'il était chargé de

deux lettres du roi de Portugal pour le roi de Calicut; mais que, le

jour étant si avancé, il remettrait ce devoir au lendemain; qu'il

avait ordre d'assurer sa majesté que le roi de Portugal était son ami,

son frère, et se flattait qu'elle enverrait un ambassadeur en Portugal

pour établir une amitié mutuelle et une correspondance inaltérable

entre les deux couronnes.»

Le monarque indien répondit qu'il acceptait volontiers la qualité de

frère et d'ami du roi de Portugal, et qu'il lui enverrait des

ambassadeurs. Il s'informa ensuite de la distance du Portugal à

Calicut, et de la durée du voyage. Bentaybo eut ordre de pourvoir au

logement et à tous les besoins des Portugais. Gama fut reconduit avec

le même cortége. Le lendemain, il pria le catoual et Bentaybo

d'examiner les présens qu'il destinait au samorin. C'étaient quatre

pièces d'écarlate, six chapeaux, quatre branches de corail, du cuivre,

du sucre, de l'huile et du miel. Tous deux sourirent à la vue de ces

présens, et déclarèrent qu'on ne pouvait les offrir au samorin; qu'il

n'en recevait point qui ne fût d'or ou de quelque matière aussi

précieuse. L'amiral, un peu choqué, répondit que, s'il était venu pour

commercer, il aurait apporté de l'or; qu'il offrait des présens

d'ambassadeur en son propre nom, et nullement au nom du roi son

maître, qui, ne connaissant point le samorin[8], n'avait pu lui

envoyer des présens; mais qu'au retour de la flotte en Portugal,

apprenant que Calicut était gouverné par un grand roi, il ne

manquerait pas de lui envoyer par d'autres vaisseaux l'or et l'argent

qu'on devait lui présenter. Enfin il demanda qu'il lui fût permis

d'offrir ses présens tels qu'ils étaient, ou de les renvoyer à son

vaisseau. Le catoual l'assura qu'il était libre de renvoyer ses

présens; mais qu'il ne l'était pas de les offrir au samorin. L'amiral,

irrité, protesta qu'il s'en expliquerait avec ce prince. Ses deux

guides parurent approuver son dessein, et le quittèrent en le priant

d'attendre leur retour, parce qu'il ne convenait pas qu'il parût sans

eux devant le samorin. Le jour se passa sans qu'on les vît paraître.

Le ministre était déjà gagné par une faction très-puissante qui

méditait la ruine des Portugais. Les Maures d'Afrique et de la Mecque,

qui commerçaient avec les Indes par l'Égypte et par la mer Rouge,

avaient appris des facteurs qu'ils avaient à Mozambique, à Monbassa, à

Mélinde, qu'une nation riche et puissante parcourait ces mers pour

s'ouvrir une route à Calicut et aux autres contrées de l'Inde. La

jalousie du commerce, espèce d'avarice plus forte que toutes les

autres, parce qu'il s'y mêle beaucoup d'orgueil et d'ambition, avait

armé par avance les négocians maures, établis en grand nombre à

Calicut, contre ces nouveaux concurrens, qui leur venaient des

extrémités du monde. Bentaybo, en leur disant que les Portugais

apporteraient de l'or dans les Indes pour l'échanger contre des

épices, n'avait fait que redoubler leurs alarmes. Ils craignaient que

l'opulence et l'activité réunies ne donnassent trop d'avantage aux

Portugais, et que l'Europe ne s'emparât de tout le commerce des Indes.

Ils résolurent donc de perdre ces nouveaux venus dans l'esprit du

samorin, et les moyens ne leur manquaient pas. Les violences que les

Portugais avaient exercées sur les côtes d'Afrique, attestées par les

facteurs maures, étaient un beau prétexte pour les peindre au roi de

Calicut comme des pirates, dont le chef, sous le nom spécieux

d'ambassadeur, ne cherchait que l'occasion de nuire et de piller. La

pauvreté des présens qu'ils apportaient était une raison décisive aux

yeux des Indiens, à qui la magnificence extérieure en impose plus qu'à

tout autre peuple, et devait surtout blesser le samorin, qui

s'attendait à un don considérable: car l'avidité est un des caractères

du despotisme oriental. Aussi Gama fut-il fort mal reçu à sa seconde

audience. On le fit attendre trois heures, et le samorin lui demanda

d'un air irrité comment l'ambassadeur d'un monarque que l'on disait

riche et puissant pouvait apporter de si chétifs présens. L'amiral

allégua les mêmes raisons qu'il avait déjà données au ministre, et

produisit les lettres de son maître. Bentaybo les interpréta. Elles

finissaient par la promesse d'envoyer à Calicut les marchandises du

Portugal, ou de l'or et de l'argent, suivant le choix du samorin.

L'idée d'un commerce avantageux qui pouvait augmenter ses revenus,

dont la plus grande partie consistait dans les droits d'entrée et de

sortie, adoucit l'avare despote. Il demanda quelles étaient les

marchandises du Portugal. Gama lui en fit un long détail. Il ajouta

qu'il en avait des essais sur sa flotte, et offrit d'aller les

chercher, en laissant quelques-uns des siens pour otages. Le samorin

n'en exigea point, et lui permit de faire débarquer ses marchandises

et de les vendre aussi avantageusement qu'il le pourrait. Le catoual

eut ordre de le reconduire à son logement.

[Note 8: Il a bien fallu rapporter cette réponse de

Gama telle qu'elle est dans les historiens; mais au

fond, elle paraît un peu étrange. Gama pouvait,

sans inconvénient, dire que son maître était le

plus grand roi de l'Occident. On connaît le

proverbe: _À beau mentir qui vient de loin._ Mais

comment pouvait-il dire que son maître ne

connaissait pas le samorin? Quoi! il ne le

connaissait pas assez pour lui envoyer des présens,

lorsqu'il lui écrit pour lui demander son alliance?

Le ministre indien ne devait pas être plus content

des raisons de Gama que de ses présens.]

Ce ministre, absolument vendu aux Maures, lui préparait bien des

traverses. À peine Gama était-il parti pour Padérane, que les Maures,

qui craignaient de perdre l'occasion de s'en défaire, déterminèrent le

catoual à le retenir prisonnier, s'engageant même à excuser cette

conduite auprès du roi. En effet, le catoual rejoignit Gama sur la

route, et lorsqu'ils furent arrivés le soir à Padérane, il l'exhorta

par toutes sortes de raisons à attendre jusqu'au lendemain pour

rejoindre ses vaisseaux, que peut-être il ne trouverait pas aisément

dans l'obscurité. Gama s'obstinant à vouloir partir, et demandant une

barque, le catoual feignit de céder à son empressement, mais donna des

ordres secrets pour faire éloigner toutes les barques. L'amiral fut

obligé de passer la nuit à Padérane. Le lendemain, le catoual lui

proposa de faire approcher ses vaisseaux; Gama refusa nettement de

donner cet ordre. Alors le ministre lui déclara que, s'il ne le

donnait pas, il n'aurait pas la liberté de rejoindre sa flotte; et

comme l'amiral menaçait d'en porter des plaintes au roi, on ferma les

portes de sa maison, et l'on mit autour une garde de naïres l'épée

nue. Gama ne dut peut-être la vie qu'au nom du samorin, qu'il répétait

souvent, et qui retenait ces perfides dans le respect. Le catoual

espérait par cette violence forcer Gama de faire approcher sa flotte.

Les Maures se proposaient de la détruire et d'exterminer tous les

Portugais, de manière qu'il n'en restât pas un pour aller dire en

Portugal où était situé Calicut. Le catoual, de moment en moment,

redoublait les menaces et les instances. C'est au milieu de ces

agitations que Gama eut assez d'adresse et de présence d'esprit pour

envoyer un Portugais avertir Coëllo, l'un des principaux officiers de

la flotte, qu'il se gardât bien de faire approcher les chaloupes du

rivage. Il était temps que cet ordre arrivât; elles approchaient, et

le catoual, qui en était informé, avait dépêché plusieurs barques

armées pour les saisir. La nuit suivante tous les Portugais furent

renfermés, et leur garde fut doublée. Il leur vint à l'esprit que

peut-être le catoual ne les traitait si mal que pour leur arracher un

présent. Gama le fit assurer que son dessein était de lui offrir

quelques raretés de l'Europe. Cette proposition parut le rendre plus

traitable. Il répondit que, si l'amiral ne voulait pas faire approcher

ses vaisseaux, il pouvait au moins envoyer ses ordres pour qu'on

débarquât ses marchandises, comme il l'avait promis au roi, et que,

dès que ses marchandises seraient à terre, il aurait la liberté de

retourner sur sa flotte. Gama y consentit à condition qu'on fournirait

des barques pour le transport: elles partirent avec une lettre de Gama

pour son frère et deux de ses gens. Il lui ordonnait d'envoyer une

partie de sa cargaison au rivage, ajoutant que, si le catoual, après

avoir obtenu cette satisfaction, le retenait encore à Padérane, il

fallait croire que c'était par ordre du samorin, et pour donner le

temps d'armer quelques vaisseaux et d'attaquer la flotte; qu'en

conséquence il fallait mettre à la voile sur-le-champ, et revenir avec

des forces capables de faire respecter le nom portugais dans l'Inde.

Paul de Gama ne balança point à livrer les marchandises; mais il

répondit à son frère qu'il ne partirait point sans lui, et qu'il se

sentait assez fort, avec son artillerie, pour faire trembler Calicut

et en imposer à son perfide monarque.

Les marchandises débarquées, Gama fut libre et se rendit à sa flotte.

Les Maures ne pouvant pas lui faire d'autre mal, s'efforcèrent de

nuire au débit de ses marchandises et d'en rabaisser le prix. Gama

prit le parti d'informer le samorin, par Diégo Diaz, son facteur, de

tous les outrages qu'il avait reçus du catoual et des Maures, et

demanda la permission de transporter ses marchandises à Calicut, où il

espérait les vendre avec plus d'avantage. Le prince lui promit de

punir les coupables, et ne les punit pas; mais il permit le transport

des marchandises à Calicut, et en fit lui-même les frais. La vente fut

libre, et les habitans vinrent en foule sur les vaisseaux de Gama, ou

par curiosité, ou pour y vendre des provisions. Tout fut calme

jusqu'au 10 d'août, que, la saison propre au retour des Indes

commençant à s'approcher, l'amiral dépêcha son facteur Diaz avec

quelques présens, pour annoncer son départ au samorin; l'exhorter,

s'il voulait envoyer un ambassadeur en Portugal, à ne pas différer

l'exécution de ce dessein; et lui demander un bahar de cannelle ou de

girofle, et un d'épices, se proposant de les présenter à son maître

comme des témoignages certains du succès de son voyage. Il offrait de

les payer sur les premières marchandises qui seraient vendues par les

deux facteurs qu'il laisserait à Calicut, si le samorin le permettait.

Mais ce prince avait bien d'autres desseins. Les Maures étaient auprès

de lui dans la plus haute faveur, et lui avaient persuadé, non sans

quelque raison, que les Portugais n'étaient venus que pour observer

les forces de son empire, et qu'ils reviendraient avec une flotte plus

puissante pour le piller et s'en rendre les maîtres. Il comptait

attirer peu à peu tous les Portugais à Calicut, les faire périr, ou

attendre l'arrivée des vaisseaux de la Mecque qui, réunis avec les

siens, détruiraient la flotte du Portugal; c'est du moins ce que

l'interprète Bentaybo, un esclave nègre de Diaz, et deux Malabares

vinrent dire à Gama, soit que ce rapport fût conforme à la vérité et

dicté par un intérêt qu'on a quelque peine à comprendre, en faveur

d'étrangers qu'ils ne devaient pas préférer à leurs compatriotes, soit

qu'ils n'eussent d'autres desseins que de précipiter le départ de

Gama, d'intimider les Portugais, et de les dégoûter de semblables

voyages. Quoi qu'il en soit, il refusa de voir les présens, et

répondit que Gama partirait quand il voudrait, mais qu'il fallait que

les facteurs payassent pour les droits du port six cents

scharafans[9]. En même temps il les fit arrêter pour sûreté de cette

somme, et mit des gardes à la porte de leur magasin. On défendit, sous

peine de mort, à tous les habitans de Calicut d'aller sur la flotte de

Gama. L'amiral fut instruit par Bentaybo de tout ce qui se passait; et

cependant il négligea de se rendre maître d'une barque qui portait

quatre Indiens qui étaient venus pour vendre des pierres précieuses.

Ces quatre Indiens pouvaient être les cautions de ses deux agens; mais

il comptait sur des prises plus importantes: c'était compter sur une

imprudence grossière de la part du samorin; et cependant il ne se

trompait pas. Ce prince jugea par cette conduite de l'amiral qu'il

ignorait la détention des siens à Calicut; et, pour l'entretenir dans

cette confiance, il continua d'envoyer sur sa flotte des seigneurs de

sa cour. Gama en arrêta six avec treize Indiens de leur suite. Il en

renvoya deux au catoual, avec une lettre en langue malabare, où il

demandait qu'on lui rendît ses deux facteurs. L'ordre fut donné de les

délivrer; mais, comme il ne s'exécutait pas assez promptement,

l'amiral mit à la voile le 23, et alla se placer à quatre lieues

au-dessous de Calicut. Il y resta trois jours, et, ne voyant paraître

personne, il continua de s'éloigner, et commençait à perdre de vue les

côtes, lorsqu'il vit arriver une barque avec quelques Indiens chargés

de lui dire que les deux prisonniers étaient dans le palais du roi et

lui seraient renvoyés le lendemain. Gama répondit qu'il voulait les

recevoir sur-le-champ; que, si la barque revenait sans eux, il la

coulerait à fond; et que, si elle ne revenait pas, il ferait couper la

tête à tous ses prisonniers. Aussitôt il se rapprocha de la côte, et

vint jeter l'ancre vis-à-vis de Calicut. Sept barques parties de la

ville s'approchèrent de son vaisseau, mirent les deux facteurs dans la

chaloupe, et, se retirant avec quelque apparence de crainte, elles

attendirent la réponse de l'amiral. Les facteurs étaient chargés d'une

lettre du samorin pour le roi de Portugal, écrite sur une feuille de

palmier et signée de sa main: elle est d'un laconisme remarquable.

»Vasco de Gama, gentilhomme de ta maison, est venu dans mon pays; son

arrivée m'a fait plaisir. Mon pays est rempli de cannelle, de girofle,

de poivre et de pierres précieuses; ce que je souhaite d'avoir du

tien, c'est de l'or, de l'argent, du corail et de l'écarlate.» Gama,

pour toute réponse, lui renvoya ses naïres, mais retint les gens de

leur suite en échange des marchandises qu'il abandonnait. Il fit

remettre au samorin une pierre gravée aux armes de Portugal, que ce

prince lui avait fait demander par ses facteurs. Il avait aussi

demandé une statue dorée qui représentait la Vierge Marie, et qu'il

croyait d'or; mais Gama répondit qu'elle avait servi à le garantir des

périls de la mer, et qu'il ne pouvait consentir à s'en défaire. Comme

il allait partir, Bentaybo vint lui demander un asile sur ses

vaisseaux; le catoual l'avait dépouillé de ses biens, l'accusant

d'être l'espion des Portugais. Cette disgrâce de Bentaybo prouverait

plus que tout le reste que ce n'était pas sans fondement qu'il avait

alarmé les Portugais sur les pernicieux projets du roi de Calicut. Ce

qui acheva de les manifester, c'est que, le calme ayant retenu la

flotte pendant deux jours à la vue des côtes, le samorin envoya

soixante _tonys_ ou barques armées pour l'attaquer; mais l'artillerie

et le vent qui commençait à souffler donnèrent aux Portugais les

moyens de prendre le large. Comme ils continuaient leur route le long

des côtes, ils mirent quelques hommes à terre pour couper du bois de

cannelle. Pendant ce temps un matelot découvrit du haut d'un mât huit

gros bâtimens indiens qui s'avançaient à pleines voiles: l'amiral alla

au-devant d'eux; ils prirent aussitôt la fuite, et tournèrent vers le

rivage. On en prit un qui était chargé de cocos et de mélasse, et qui

portait quantité d'armes. On apprit des habitans du pays que cette

flotte indienne était venue de Calicut. Il paraît qu'on avait déjà

senti la supériorité des Européens, puisque huit vaisseaux prirent la

fuite devant trois.

[Note 9: Six cents écus.]

Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 1) · 第 5 / 22 段