autrefois Lusitanie, et par les modernes Portugal, poursuivit jusqu'au
delà de la mer ces ennemis si long-temps formidables à l'Europe, et
se rendit maître, en 1415, de la ville de Ceuta, sur la côte
d'Afrique. Henri, son troisième fils, qui l'accompagna dans cette
expédition, en rapporta un goût si vif pour les voyages et les
découvertes, que le reste de sa vie fut entièrement consacré à cette
espèce d'ambition. Il avait étudié ce qu'on savait alors de géographie
et de mathématiques, et tiré quelques lumières des Maures[3] de Fez et
de Maroc, qu'il avait consultés sur les Arabes qui bordent les
déserts, et sur les peuples qui habitent les côtes. De la ville de
Terçanabal, sur la pointe de Sagres, au sud du cap Saint-Vincent, où
il avait établi sa résidence, ses regards se portaient continuellement
sur la mer. Deux vaisseaux équipés par ses ordres s'avancèrent
soixante lieues au delà du cap Non, alors le terme de la navigation.
C'était au moins un pas; mais ils n'osèrent passer le cap Boyador,
effrayés par le bruit et la rapidité des courans. Un autre vaisseau
envoyé pour doubler ce cap, et commandé par Juan Gonsalez Zarco et
Tristan Vaz Texeira, fut jeté par la tempête sur une petite île
qu'ils nommèrent Puerto Santo, et découvrit dans un autre voyage l'île
de Madère. Enfin Gilianez, en 1433, doubla ce terrible cap Boyador, et
vogua quarante lieues au delà, le long des côtes. Antoine Gonsalez et
Nugno Tristan allèrent, en 1440, jusqu'au cap Blanc; et y retournant
encore deux ans après avec quelques prisonniers qu'ils avaient faits
dans leur premier voyage, ils les changèrent contre de la poudre d'or
que leur offrirent les habitans du pays. C'est la première fois que
l'Afrique fit luire ce précieux et funeste métal aux yeux des avides
Européens. Aussi les Portugais nommèrent cet endroit _Rio do Oro_
(Rivière de l'Or), d'un ruisseau qui coule environ six lieues dans les
terres. Cintra, peu de temps après, pénétra encore plus loin, et
aborda aux îles d'Arguin. L'ardeur pour les découvertes commençait à
s'emparer de tous les esprits. L'espérance rapprochait les espaces et
éloignait les dangers. On avait vu de l'or, et l'on était prêt à tout
entreprendre. Il se forma une compagnie d'Afrique qui arma dix
caravelles, et s'empara des îles au sud d'Arguin. On fit un grand
nombre de prisonniers, on perdit quelques hommes, et le sang des
Européens coula pour la première fois dans cette terre qu'ils devaient
désoler. Denis Fernandez, en 1446, passa l'embouchure de la rivière de
Sanaga, que nous nommons Sénégal. Il découvrit ensuite le fameux cap
Vert. D'autres capitaines portugais abordèrent aux Canaries, et le
prince Henri envoya une flotte pour en faire la conquête. Mais, comme
elles avaient été découvertes cinquante ans auparavant par Bétancourt,
gentilhomme français au service du roi d'Espagne, il fallut les
abandonner à cette couronne, et la possession lui en a été assurée
depuis par des traités.
[Note 3: Ce nom revient souvent dans nos histoires
modernes. Il mérite quelque explication. Les
Maures, proprement dits, sont les peuples de la
Mauritanie Tingitane, ancienne province des Romains
en Afrique, aujourd'hui l'empire de Maroc, Tunis,
Alger, Tripoli, jusqu'au mont Atlas. Ce pays fut
soumis par les Arabes mahométans, et c'est de là
qu'ils se répandirent en Europe par le détroit de
Gibraltar. Les Européens les appelèrent Maures.
D'autres Arabes commercèrent dans l'Inde par la mer
Rouge, et les Indiens les appelèrent Maures de la
Mecque ou des détroits. Enfin ils nommaient
indistinctement Maures les conquérans arabes et
turcs qui avaient pénétré dans l'Inde par la Perse,
et qui avaient formé des établissemens.]
Cependant l'ardeur des Portugais parut un peu ralentie par des
disgrâces et des pertes multipliées, qui donnèrent de ces expéditions
maritimes une idée redoutable. Nugno Tristan, qui, encouragé par ses
premiers succès, avait suivi les côtes l'espace de soixante lieues au
delà du cap Vert, jeta l'ancre à l'embouchure d'une rivière qu'il
nomma Rio Grande; mais, ayant voulu la remonter dans sa chaloupe, il
se vit tout à coup environné d'une multitude de Nègres qui, de leurs
barques, que les Maures nomment _almadies_, lui lancèrent une nuée de
flèches empoisonnées. La plus grande partie de ses gens fut tuée.
Lui-même reçut une blessure dont il expira le même jour. Alvaro
Fernandez, qui alla quarante lieues plus loin que Tristan, jusqu'à la
rivière de Tabite, fut aussi repoussé par les Nègres et blessé.
Gilianez fut battu par ceux du cap Vert. Mais l'activité du prince
Henri, devenu régent pendant la minorité d'Alphonse V son neveu,
soutenait et réparait tout. Il peupla les îles Açores, découvertes par
Gonsalez Velho. On trouva dans Corvo, l'une de ces îles, une statue
équestre couverte d'un manteau, la tête nue, qui tenait de la main
gauche la bride du cheval, et qui, de la droite montrait l'occident.
On a prétendu que ce signe de la main indiquait l'Amérique. Le
commerce d'or et de Nègres qui commençait à s'établir aux îles
d'Arguin, fit naître l'idée d'y bâtir un fort, qui fut achevé en 1461.
C'est en 1462 qu'un Génois, nommé Antonio de Noli, célèbre navigateur,
envoyé par sa république au roi Alphonse, découvrit les îles du cap
Vert, ainsi nommées parce qu'elles sont situées à cent lieues du cap à
l'occident. Enfin la même année on alla jusqu'à Sierra Leone, qui fut
le terme de la navigation portugaise du vivant du prince Henri, comme
l'année suivante fut celui de sa vie. Les voyages entrepris sous les
auspices de ce prince, qu'on regarde comme l'auteur et le mobile de
toutes ces découvertes qu'on a faites depuis à l'est et au sud,
s'étendirent depuis le cap Non jusqu'à Sierra Leone, du 22e. degré de
latitude nord au 8e., l'espace d'environ 600 lieues de côtes.
[Illustration: _John fondit brusquement sur les Hollandais et les
tailla tous en pièces._]
On commençait à fonder de grandes espérances sur le commerce de
Guinée, puisqu'en 1449 il était affermé cinq cents ducats pour
l'espace de cinq ans, somme légère en elle-même, mais considérable
pour des entreprises dont on n'avait encore recueilli que des travaux
et des dangers. En 1471, Jean de Santaren et Pedro de Escovar
arrivèrent sous le 5e. degré de latitude nord, à un endroit qu'ils
nommèrent _la Mina_, à cause de ses nombreuses mines d'or; ils
passèrent même la ligne, et allèrent jusqu'au cap qui fut nommé
Sainte-Catherine, trente-sept lieues au delà du cap de Lopez Consalvo,
2° 30' de latitude méridionale. Fernando Po donna son nom à l'île,
qu'il avait d'abord appelée _Hermosa_ ou _la Belle_. On découvrit les
îles de San-Thomé, Anno Bon et do Principe. Mais une époque plus
importante fut l'établissement à la Mina sur la Côte-d'Or, qui signala
le nouveau règne de Jean II. Il y fit élever, en 1481, un fort qui
devint le principal boulevart de la puissance portugaise en Afrique,
et le canal des richesses de cette nation. On fit un traité avec le
roi du pays, qui se nommait Cara Manza. Le roi de Portugal prit le
titre de seigneur de Guinée. Diégo Cam remonta la rivière de Congo,
que les habitans nomment _Zaïre_, et engagea le roi à se faire
baptiser. Le roi de Benin, qui entendit parler du commerce de ses
voisins avec le Portugal, crut y trouver aussi des avantages, et
envoya demander des missionnaires. Barthélemy Diaz pénétra jusqu'au
26e. degré de latitude méridionale, et relâcha dans une île qu'il
nomma _Santa-Cruz_, d'une croix qu'il éleva sur un roc[4]. Il passa
même de plus de cent lieues le cap de Bonne-Espérance, mais sans
l'apercevoir. Il ne le découvrit qu'à son retour, et le nomma _cap
des Tempêtes_[5], parce qu'il y en avait essuyé une très-violente. Le
roi Jean ne trouva pas ce nom de bon augure, et y substitua celui de
_cap de Bonne-Espérance_, qui est demeuré, et qui semblait déjà
annoncer les Indes. C'était alors le grand objet des courses des
navigateurs portugais. Le chemin qu'on avait fait autour de l'Afrique,
dans l'Océan atlantique, faisait soupçonner le passage qu'on trouva
bientôt après, et indiquait la route qui menait aux Indes par la mer
en naviguant au sud, puis remontant vers l'orient. Jean II essaya d'en
trouver un par terre. On pouvait, en effet, aller par la Méditerranée
dans la Syrie et dans la Perse qui touche aux Indes. Mais cette route
pénible, même pour un voyageur, était impraticable pour le commerce.
On pouvait encore, si l'on eût été maître de l'isthme de Suez,
descendre par la mer Rouge dans la mer des Indes. Cette route,
infiniment plus courte, aurait convenu d'autant mieux à Jean II, qu'il
désirait vivement de pénétrer dans l'Abyssinie, et la mer Rouge
pouvait l'y conduire. Ce pays excitait alors une grande curiosité: Son
roi, nommé le Négus ou le Prête-Jean, était chrétien, c'est-à-dire,
d'un rit grec mêlé de judaïsme, et passait pour le plus puissant roi
de l'Afrique. Un franciscain, qu'on chargea de faire ce voyage, alla
jusqu'à Jérusalem; mais, ne sachant pas l'arabe, il désespéra du
succès, et revint en Portugal. Il fut remplacé par un gentilhomme
nommé Covilham, qui eut ordre aussi de découvrir les états du
Prête-Jean, et de prendre des informations sur le commerce de l'Inde
et sur les pays d'où venaient les drogues et les épices qui avaient
fait la fortune des Vénitiens. Covilham se rendit à Alexandrie, et de
là au Caire. Une caravane de Maures de Fez le conduisit à Tor, sur la
mer Rouge, au pied du mont Sinaï, où il acquit quelques lumières sur
le commerce de Calicut. Il fit voile à Aden, à Cananor, à Goa. La mer
des Indes vit pour la première fois un Portugais. Il reprit sa route
par Sofala, sur la côte orientale d'Afrique, pour y visiter les mines
d'or. Il revint à Aden, remonta jusqu'à l'entrée du golfe Persique,
s'arrêta quelque temps à Ormuz, et, retournant par la mer Rouge,
arriva dans les états du Prête-Jean. Il fut retenu dans cette cour
jusqu'à l'arrivée d'un ambassadeur de Portugal. Le roi d'Abyssinie, de
son côté, en fit partir un pour Lisbonne. Mais cette correspondance
n'eut point de suites. La découverte du cap de Bonne-Espérance avait
fait naître d'autres idées. On avait déjà un commerce d'or, d'ivoire
et d'esclaves avec les peuples du Sénégal, de Tocrour et de
Tombouctou; un comptoir à Ouadem à l'est d'Arguin, et des liaisons
établies sur toute la côte de Guinée. Maîtres de la côte, les
Portugais n'avaient plus qu'à franchir ce cap des Tempêtes, cette
barrière qui épouvantait les plus intrépides. Emmanuel, successeur de
Jean II, suivit avec ardeur les projets de son père. Jean avait eu la
précaution de faire assurer au Portugal, par une donation du saint
siége, toutes les terres nouvelles qui seraient découvertes par les
Portugais, ou même par les autres nations, en allant du couchant à
l'est. Les termes de cette donation n'étaient pas trop bien conçus. On
ne songeait pas qu'on pouvait faire des découvertes du levant à
l'occident, comme de l'occident au levant, et se rencontrer au même
lieu par des chemins très-différens[6].
[Note 4: C'était l'usage d'en élever une dans
toutes les terres que l'on découvrait. Jean II
changea cette méthode, et voulut qu'on portât de
grosses pierres où étaient écrits son nom, celui du
capitaine, et l'année de l'expédition.]
[Note 5: _Cabo Tormentoso._]
[Note 6: C'est précisément ce qui arriva quand les
Espagnols vinrent du continent de l'Amérique dans
l'Archipel indien, comme nous le verrons dans la
suite.]
Ce temps était celui des grandes entreprises. Colomb venait de
découvrir l'Amérique, que l'on nommait alors les Indes occidentales.
Il était venu même, au retour de cette expédition fameuse, à la cour
du roi Jean, qui le traita avec toute sorte de distinction, quoique
peut-être il eût pu le voir avec quelque peine, ayant refusé autrefois
les offres de service de ce célèbre Génois, qui s'était tourné depuis
du côté des Espagnols. Quelques courtisans lui proposèrent de le faire
périr, comme si le prince n'avait pas eu assez de reproches à se faire
d'avoir méconnu un grand homme et perdu un monde, sans qu'il fallût y
joindre encore le remords d'un crime!
Emmanuel, résolu de faire un dernier effort pour s'ouvrir la route des
Indes, jeta les yeux sur Vasco de Gama, gentilhomme de sa maison. Il
fit présent au nouvel amiral du pavillon qu'il devait arborer, sur
lequel était la croix de l'ordre militaire du Christ; et c'est sur
cette croix que Gama fit serment de fidélité. Il reçut du roi des
lettres pour divers princes de l'Orient, entre autres pour le samorin
de Calicut; et, partant de Bélem, il mit à la voile, le 8 juillet
1497, avec trois vaisseaux et cent soixante hommes. Les moindres
détails acquièrent un degré d'intérêt dans un voyage devenu si
célèbre, et l'une des grandes époques de la navigation. Les trois
vaisseaux se nommaient _le Saint-Gabriel_, _le Saint-Raphaël_ et _le
Berrio_. Les deux capitaines qui accompagnaient l'amiral étaient Paul
de Gama son frère, et Nicolas Nugnez. Son pilote, Pedro de Alanguez,
avait fait la route avec Diaz. Ils étaient suivis d'une grande barque
chargée de provisions, commandée par Gonzale Nugnez, et d'une
caravelle qui allait à la Mina sous le commandement de Barthélemy
Diaz. Une tempête les sépara de l'amiral à la vue des Canaries. Ils se
rejoignirent huit jours après au cap Vert. Le lendemain ils jetèrent
l'ancre à San-Iago, l'une des îles du cap, et prirent quelques jours
pour radouber leurs vaisseaux. Diaz reprit la route du Portugal, et
la flotte reprit la sienne. On souffrit beaucoup de mauvais temps,
jusqu'à perdre souvent toute espérance. Le 4 novembre, Gama découvrit
une terre basse qu'il côtoya pendant trois jours. Le 7, il entra dans
une grande baie qu'il nomma _Angra de Santa-Helena_. Il ne put tirer
aucune lumière des habitans de la côte sur la distance où l'on pouvait
être du cap de Bonne-Espérance. Il fut même attaqué par les Nègres, et
eut quelques soldats blessés. Il remit à la voile le 16, et le 18 au
soir il découvrit le cap; mais le vent, venant du sud-est, était
absolument contraire. Il devint un peu plus favorable pendant la nuit.
On continua de faire voile jusqu'au 20, et dans cet intervalle on
doubla le cap. Les Portugais découvrirent au long de la côte une
grande abondance de bestiaux, et dans l'éloignement des habitations
qui leur parurent couvertes de paille; mais ils n'en virent aucune sur
le rivage. Le pays leur parut beau, couvert d'arbres, et entrecoupé de
rivières. Le 24, ils arrivèrent à Angra de San-Blas[7], soixante
lieues au delà du cap. Gama fit venir les Nègres au bruit des
sonnettes, et leur donna quelques bonnets rouges pour des bracelets
d'ivoire. Ils lui amenèrent des boeufs et des moutons quelques jours
après, et commencèrent à jouer de quatre flûtes qu'ils accompagnaient
de la voix. L'amiral fit sonner ses trompettes, et tous, Nègres et
Portugais, se mirent à danser ensemble, tant la musique a de pouvoir
pour unir les hommes! De San-Blas on arriva jusqu'à l'embouchure d'une
rivière qui fut nommée _de los Reyès_, parce qu'on était au jour de
l'Épiphanie. En général, presque tous les noms européens donnés à ces
nouveaux pays étaient ceux des saints que l'on fêtait le jour où l'on
prenait terre.
[Note 7: C'est en cet endroit que l'auteur de
l'Histoire des Voyages dit qu'on trouva une grande
quantité de loups marins, _animaux si furieux,
qu'ils se défendent contre ceux qui les attaquent_.
Cette phrase est bien extraordinaire.]
On serrait le rivage d'assez près pour s'apercevoir que plus on
avançait le long de la côte, plus les arbres étaient grands et
touffus, plus le pays s'embellissait dans la perspective. On
descendait de temps en temps à terre, mais avec précaution. Un roi du
pays vint visiter Gama sur son bord. On relâcha quelque temps dans une
contrée fort peuplée, que les Portugais nommèrent la terre du Bon
Peuple, tant ils furent satisfaits des traitemens qu'ils y reçurent.
Ils avaient avec eux un interprète nommé Martin Alonzo, qui savait
plusieurs langues nègres, et qui leur servait à lier commerce avec les
naturels du pays. Ils passèrent le cap de _Corientès_, ou des Courans,
cinquante lieues au delà de Sofala, sans avoir aperçu cette ville. Le
24 janvier, ils remontèrent la rivière, qu'on nomma _Rio de buenos
Sinays_, ou rivière des Bons Signes. Les bords en sont charmans, les
habitans doux et civilisés, et assez instruits dans la navigation
pour conduire leurs barques avec des voiles faites de feuilles de
palmier. Les Portugais ne furent pas si bien reçus à Mozambique, ville
riche et commerçante, située au 15e. degré de latitude méridionale, et
l'un des meilleurs ports qui soient dans ces mers. Cette ville est
remplie de marchands maures qui vont à Sofala, dans la mer Rouge et
dans l'Inde, faire le commerce d'épices, de pierres précieuses et
d'autres richesses. Ils ont de grands vaisseaux qui n'ont pas de pont,
et qui sont bâtis sans clous. Le bois dont ils sont composés n'est lié
qu'avec des cayro, c'est-à-dire, avec des cordes faites d'écorce
d'arbre, et leurs voiles sont d'un tissu de feuilles de palmier. Ils
connaissaient la boussole et les cartes de mer. Les Maures de
Mozambique crurent d'abord que les Portugais étaient des Turcs, ou
d'autres Maures d'Afrique, et s'empressèrent d'aller les visiter à la
rade. Mais, dès qu'ils les eurent reconnus pour des chrétiens, ils
conspirèrent leur perte, et employèrent tour à tour les mauvais
traitemens et les embûches. La flotte manquait d'eau. Des chaloupes
entrèrent dans le port et en firent leur provision tandis que
l'artillerie tenait les Maures en respect. On fut même obligé de tirer
sur la ville. Deux pilotes maures, que Gama avait demandés et obtenus
dans les premiers pourparlers, firent tous leurs efforts pour engager
la flotte dans des lieux fort dangereux, dont heureusement elle fut
repoussée par l'impétuosité des courans. On ne s'aperçut de leur
perfidie qu'à l'île de Monbassa, habitée aussi par les Maures, dont le
terroir est agréable et fertile, et le port très-commerçant. Le roi de
l'île fit offrir à Gama de faire charger ses vaisseaux de marchandises
du pays, d'or, d'argent, d'épices et d'ambre. Gama, quoique déjà
instruit à se défier des Maures, était cependant prêt à entrer dans le
port, lorsqu'on vit tout à coup les deux pilotes s'élancer dans l'eau
et nager de toute leur force vers la ville, où les Maures les
attendaient. Gama ne put obtenir qu'on les lui rendît. Il fit mettre à
la torture deux Maures qui étaient venus de Monbassa sur la flotte, et
ils avouèrent que les pilotes n'avaient pris la fuite que dans la
crainte d'être découverts; qu'ils étaient de complot avec le roi de
Monbassa pour faire périr les vaisseaux portugais, et qu'on avait
appris dans l'île les violences commises à Mozambique, dont le schah
de Monbassa cherchait à tirer vengeance. On arrêta même, la nuit
suivante, plusieurs Maures qui étaient à la nage autour du vaisseau,
et qui s'efforçaient d'en couper les câbles, afin qu'il pût être
poussé sur le rivage. D'autres avaient eu la hardiesse de s'introduire
dans un bâtiment où ils s'étaient cachés entre les agrès du grand mât.
Ils se précipitèrent dans l'eau dès qu'on les aperçut, et rejoignirent
des barques qui n'étaient pas loin.
Gama mit à la voile le 13, et rencontra, sur la route de Mélinde,
deux sambucques, ou bâtimens légers, qui croisent ordinairement sur
les côtes. Il en prit une qui portait dix-sept Maures, et une assez
grande quantité d'or et d'argent. Ce fut le premier butin que l'Europe
ait fait dans la mer de l'Inde. On arriva le même jour devant Mélinde,
à dix-huit lieues au nord de Monbassa. Les Portugais admirèrent la
beauté des rues et la régularité des maisons bâties de pierres, à
plusieurs étages, avec des plates-formes et des terrasses. On crut
voir une ville d'Europe. La beauté des femmes de Mélinde était passée
en proverbe dans le pays. La ville est peuplée de Maures d'Arabie, et
des marchands de Cambaye et de Guzarate y apportent des épices, du
cuivre, du vif-argent et des calicots, qu'ils échangent pour de l'or,
de l'ambre, de l'ivoire, de la poix et de la cire. Le mahométisme est
la religion dominante. Le millet, le riz, la volaille, les bestiaux et
les fruits sont en abondance et à vil prix. On vante surtout les
oranges de Mélinde pour la grosseur et le goût. La flotte fut visitée
par des chrétiens de l'Inde venus de Cranganor. Le roi de Mélinde vint
lui-même dans une grande barque, avec sa cour magnifiquement vêtue, et
ses musiciens qui jouaient de leurs instruments. L'amiral portugais
alla au-devant de lui dans sa chaloupe, avec douze de ses principaux
officiers. Il passa dans la barque royale, sur l'invitation du prince,
qui le reçut avec de grands honneurs, et lui fit beaucoup de
questions sur le pays d'où il venait, sur le roi qui l'avait envoyé,
et sur le motif qui l'amenait dans ces mers. Gama le satisfit sur tous
ces objets, et le roi lui promit un pilote pour le mener à Calicut. Il
parut très-content de lui et des Portugais, et prit un grand plaisir à
se promener sur sa barque, entre leurs vaisseaux, dont il admirait la
forme, et surtout l'artillerie. On en fit plusieurs décharges, qui
redoublèrent son étonnement. Il aurait voulu, disait-il, avoir des
Portugais pour l'aider dans ses guerres. On conclut avec lui un traité
d'alliance, et Gama lui remit généreusement les prisonniers qu'il
avait faits sur la sambucque. Le prince et lui se firent des présens
mutuels; mais jamais Gama ne voulut consentir à entrer dans la ville,
quelque instance qu'on lui en fît, tant les Maures lui avaient inspiré
de défiance. On lui mena cependant un pilote indien, nommé Kanaka,
gentil de Guzarate, très-habile dans la navigation. On lui montra un
astrolabe. Il y fit peu d'attention, comme accoutumé à se servir
d'instrumens plus considérables. En effet, il connaissait parfaitement
l'usage de la boussole, des cartes marines et du quart de cercle.
C'est sous la conduite d'un pilote indien que Gama, après avoir
reconnu toute la partie de la côte orientale d'Afrique que l'on nomme
Zanguebar, traversa ce grand golfe, de plus de sept cents lieues, qui
sépare l'Afrique de la péninsule de l'Inde. On avait suivi les côtes
jusqu'à Mélinde; mais alors il fallut s'abandonner à l'étendue de
l'Océan. On était parti le 22 d'avril. La traversée fut heureuse et
s'acheva en vingt-cinq jours. Le vendredi 17 mai, les Portugais
découvrirent la terre de huit lieues en mer. On tira un peu vers le
sud, et l'on s'aperçut le jour suivant, aux petites pluies qui
commençaient à se faire sentir, que l'on approchait de la côte de
l'Inde, où l'on était alors dans la saison de l'hiver. Le 20 mai 1498,
on découvrit les hautes montagnes qui sont au-dessus de Calicut. La
joie fut universelle. Gama donna une fête à toute sa flotte, et
récompensa libéralement le pilote indien. Il jeta l'ancre à deux
lieues de Calicut, dans une rade ouverte, parce que la ville n'a ni
port ni abri. Il y avait treize mois qu'il était parti de Lisbonne.
Calicut est situé sur la côte de Malabar, qui contenait alors sept
petits royaumes ou principautés: Cananor, Cranganor, Cochin, Perka,
Coulan, Travankor et Calicut. Cette dernière ville était le plus
fameux marché de la côte pour les épices, les drogues, les pierres
précieuses, les soies, les calicots, l'or, l'argent, et pour toutes
sortes de richesses. C'était l'état le plus puissant du Malabar; tous
les autres princes étaient tributaires du samorin ou empereur de
Calicut, et frappaient leur monnaie à son coin.