chute de l'empire romain, se réduisait au nord de l'Europe, et à une
partie de l'intérieur de l'Asie; il avait fallu, en outre, apprendre
de nouveau ce que les Romains avaient su et ce que les barbares
avaient fait oublier. On en était là, quand, au commencement du
quinzième siècle, on découvrit l'utilité de la boussole, et quand les
Portugais, encouragés par leurs victoires sur les Maures d'Afrique,
longèrent la côte occidentale de cette partie du monde, et
découvrirent Madère et les Açores. La beauté de la première de ces
îles, stimula leur ardeur pour les nouvelles conquêtes, et voyant au
Sud une mer sans bornes, ils poursuivirent leurs découvertes le long
de l'Afrique; cette suite de pays habités par les Nègres, infestés par
les animaux féroces, et riches en poudre d'or et en productions de
diverses espèces, se déroula successivement aux yeux étonnés de leurs
navigateurs, et en 1486, environ cinquante ans après leur arrivée à
Madère, Vasco de Gama découvrit le cap de Bonne-Espérance. Ce ne fut
qu'alors que l'on connut l'étendue de l'Afrique, et la possibilité
d'arriver à l'Inde, en doublant l'extrémité de cette partie du monde.
Les Portugais ne tardèrent pas, en effet, de longer aussi la côte
orientale de l'Afrique, et de retrouver les mers et les côtes de
l'Asie, connues de ceux qui avaient fait le voyage de l'Inde par la
mer Rouge, l'ancienne route du commerce. L'Inde même ne fut bien
connue, que lorsqu'on eut commencé à s'y rendre par le Cap de
Bonne-Espérance; les îles de la mer des Indes, que l'on exploita
ensuite, offrirent au commerce des articles rares, qui furent dès lors
très-recherchés en Europe; les Portugais poussèrent leurs voyages de
découvertes jusqu'en Chine et jusqu'aux terres australes; depuis
l'Europe, jusqu'à ces contrées éloignées, ils établirent des colonies,
des forts et des comptoirs; il y eut une révolution complète dans le
commerce des productions étrangères; la route étant changée, des
villes et des états en perdirent le bénéfice: d'autres l'acquirent.
Les connaissances de géographie et d'histoire naturelle furent presque
doublées; jamais le monde n'avait été aussi riche en science. Ce
savoir aurait tourné au bonheur des hommes, si l'humanité l'eût
accompagné; mais on n'avait fait des expéditions que pour s'enrichir,
et pour propager par la violence une religion de douceur. On fit, des
pays découverts en Afrique, sous la zone torride, des marchés
d'esclaves; plus tard on envoya des inquisiteurs sur la côte de
l'Inde.
Étonné de tout ce que les voyages des Portugais avaient fait
connaître, on devait croire avec un sentiment d'orgueil que les bornes
de la science ne pouvaient être reculées davantage. Cependant, vers ce
temps, les Espagnols firent des expéditions plus étonnantes encore que
celles des Portugais: ceux-ci avaient achevé d'explorer une partie du
monde dont les anciens avaient connu la portion septentrionale; les
vaisseaux espagnols conduits par le génie de Christophe Colomb,
découvrirent une partie du monde dont aucun ancien n'avait soupçonné
l'existence, et qui était située dans un hémisphère où aucun
navigateur n'avait pénétré: si ce n'est les marins scandinaves, qui,
dès le dixième siècle avaient découvert le Groënland, et y avaient
formé une colonie, sans étendre leurs expéditions. Mais il fallut du
temps pour connaître un pays aussi immense. Les Antilles, le Mexique,
la Nouvelle-Grenade et le Pérou furent explorés, dévastés, pillés et
convertis d'abord. De leur côté, les Portugais se hâtèrent de profiter
de la découverte d'une partie du monde que l'Espagne était hors d'état
d'occuper toute seule; ils prirent possession du Brésil; cependant ces
deux puissances, dont toute la population se serait perdue dans le
quart de l'Amérique, se disputèrent ce continent immense; il fallut
que le pape, sur leur invitation, quoique sans aucun droit, tirât la
ligue de démarcation entre les prétentions des deux puissances: après
cette vaine démarche, elles se crurent, ou feignirent de se croire
dûment autorisées à disposer à leur gré de chaque lot; elles ont
possédé l'Amérique pendant plusieurs siècles, sans avoir réussi à la
civiliser, mais elles en ont extrait une immense quantité d'or,
d'argent et de pierres précieuses. Elles ont même si peu contribué à
faire connaître leurs possessions, que les renseignemens importans
nous viennent pour la plupart de voyageurs étrangers, que la curiosité
avait conduits dans ces pays, et qui ne les ont pas visités sans des
obstacles de la part des gouvernemens.
Dans le courant du seizième siècle, les diverses parties de l'Amérique
furent successivement découvertes et occupées: les Anglais, dont la
marine avait pris des accroissemens rapides, s'étaient attachés à la
découverte du nord de ce continent; les Français, qui enfin voulurent
aussi partager l'honneur de faire des découvertes et des colonies,
explorèrent et occupèrent le Canada, et plus tard la Louisiane.
Déjà la république de Hollande, après avoir conquis sa liberté sur
l'Espagne, conquit des colonies dans l'Inde sur le Portugal, exploita
les îles les plus riches en épiceries, et entama des relations avec la
Chine et le Japon, et, entreprenant des expéditions dans la mer du
Sud, détermina la position de la Nouvelle-Hollande, de la terre
Van-Diemen et d'autres îles de cette mer. Les missionnaires espagnols,
portugais et français pénétrèrent dans la Chine, la Tartarie, le
Japon, les royaumes de la presqu'île orientale de l'Inde, et dans
d'autres contrées, et en donnèrent des détails curieux pour les
savans, édifians pour l'église romaine. D'autres missionnaires se
hasardèrent dans l'intérieur de l'Amérique septentrionale et
méridionale; les marchands hollandais se hasardèrent partout où il y
avait quelque espoir de spéculations lucratives. Les Espagnols qui
possédaient plus de pays qu'ils n'en pouvaient cultiver, furent
affaiblis dans leurs colonies par les flibustiers, par leurs guerres
contre les autres puissances maritimes; et par suite de leur inertie,
la Guyane, les Antilles, l'Amérique septentrionale, attirèrent des
flottes de diverses nations européennes; on connut mieux ce pays, et
le commerce en tira meilleur parti. On eut bien des langues, des
moeurs et des peuples à étudier sans cesse les sciences naturelles,
s'enrichirent de nouvelles observations. Tandis que les colonies
espagnoles et portugaises furent remplies de moines, les colonies
anglaises, dans l'Amérique septentrionale se peuplèrent rapidement. La
marine anglaise surpassa au dix-huitième siècle celle des autres
puissances maritimes, et s'empara de plusieurs des grands débouchés du
commerce européen. Vers le milieu de ce siècle, l'Angleterre fit faire
des voyages autour du monde, auxquels le capitaine Cook a attaché son
nom immortel, et qui avaient pour but, non pas, comme autrefois, de
surprendre et de subjuguer des peuples sans armes et sans expérience;
mais, ce qui était plus digne des Européens, d'augmenter les
connaissances humaines, et de contribuer, par un échange de
productions et de découvertes, au bien-être de l'humanité. On n'était
plus dans le temps barbare où l'on faisait décider à Rome qu'on
pouvait traiter les sauvages en esclaves pour le bien de leur âme. Les
expéditions de Cook leur apportèrent nos plantes nourricières et nos
animaux domestiques, et leur firent connaître les avantages de la
civilisation. C'est surtout par les expéditions de ce navigateur que
l'Europe connut les nombreux archipels disséminés dans la vaste mer du
grand Océan.
Cependant il y en avait trop pour que des navigateurs futurs n'y
trouvassent pas encore des découvertes à faire. Déjà, avant le
troisième voyage de Cook, l'expédition française conduite par
Bougainville avait découvert l'archipel des navigateurs. Les voyages
de Vancouver, de la Pérouse, d'Entrecasteaux ajoutèrent aux
connaissances que nous avions sur les divers archipels; le premier
explora principalement la côte du nord-ouest de l'Amérique. Des savans
isolés et des états du second ordre, entreprirent, dans le
dix-huitième siècle, beaucoup de voyages utiles; Hearne et Mackenzie
trouvèrent sur deux points la limite septentrionale de l'Amérique;
Bruce chercha des aventures jusqu'en Abyssinie; Nicbuhr et ses savans
compagnons, tous envoyés aux frais du Danemark, bravèrent les sables
brûlans de l'Arabie, et la perfidie des Bédouins. Le Vaillant étudia
l'histoire naturelle de l'Afrique méridionale; Mungo-Park eut le
courage de pénétrer dans l'intérieur de ce continent. Le gouvernement
russe qui, pendant ce siècle avait pris un rang marquant en Europe,
fit entreprendre des voyages en Sibérie et en Kamtchatka, et visiter
l'extrémité de l'Asie, sur laquelle il est resté long-temps des doutes
aux géographes, quoique Behring ait eu l'honneur de donner son nom au
détroit qui sépare l'extrémité de l'Asie de celle de l'Amérique. Le
capitaine Billings visita les côtes de la mer Glaciale, et la chaîne
des îles Aléoutes. La fin de ce siècle fut marquée par l'expédition
militaire des Français en Égypte; expédition à laquelle on eut le bon
esprit d'associer la science. Si elle fut peu utile sous le rapport
politique, elle procura au moins une masse de renseignemens précieux
sur l'Égypte et sur les peuples arabes, et fit naître un recueil
savant, comme il n'en avait été fait jusqu'alors sur aucun pays.
Plusieurs voyageurs particuliers s'empressèrent dans la suite de
compléter en Égypte les observations des savans de l'expédition
française.
Voici comment toutes ces entreprises sont présentées dans un rapport
de l'institut de France[1].
[Note 1: _Rapport historique sur les progrès des
sciences mathématiques, depuis 1789, et sur leur
état actuel. Paris. 1810._]
«À l'époque de 1789, toutes les nations à l'envi paraissaient animées
du désir de perfectionner la description de leurs états et des mers
qui baignent leurs côtes. Le goût qu'avaient fait naître les voyages
heureux et brillans des Bougainville, des Cook, ne s'affaiblit pas par
les expéditions désastreuses, mais non pourtant inutiles de La Pérouse
et d'Entrecasteaux. Les Anglais ont profité des avantages de leur
position: tandis que leur Société africaine pénétrait dans des
contrées entièrement inconnues, que leur Horneman recevait l'accueil
le plus distingué du vainqueur de l'Égypte, que Mungo-Park bravait les
plus grands dangers pour ouvrir de nouvelles routes au commerce de son
pays, que Flinders s'exposait à des dangers plus terribles encore,
pour visiter la terre de Diemen et les côtes de la Nouvelle-Hollande,
leurs vaisseaux parcouraient la mer et l'archipel des Indes, leurs
ambassadeurs reconnaissaient le Thibet, le royaume de Java, et
pénétraient en Chine. Vancouver décrivait les côtes qu'il était chargé
de reconnaître, avec des soins et une exactitude dignes de servir de
modèle à tous ceux qui auront à remplir de pareilles missions. Les
Français, si glorieusement occupés ailleurs, n'avaient pourtant point
abandonné les recherches géographiques. Si les Anglais nous faisaient
mieux connaître la pointe méridionale de l'Afrique, les Français
trouvaient en Égypte matière à des descriptions bien plus
intéressantes. Le capitaine Marchand avait fait autour du monde, un
voyage heureux et modeste, qui, pour être apprécié ce qu'il vaut,
attendait la plume d'un navigateur distingué. M. de Fleurieu a su y
ajouter un prix nouveau, en donnant aux marins toutes les instructions
qui peuvent rendre leurs courses moins périlleuses et plus utiles, en
les préparant à recevoir le bienfait des nouvelles mesures, et en
proposant une division plus méthodique des mers.... M. Buache a
préparé pour nos navigateurs tous les renseignemens qui peuvent
diriger leur marche. Muni de ces instructions, le capitaine Baudin
alla reconnaître les côtes de la Nouvelle-Hollande dans une expédition
recommandable, surtout, par les services qu'elle a rendus à l'histoire
naturelle. Enfin, pour terminer par un voyage qui renferme tous les
genres de mérite, M. de Humboldt a fait à ses frais une entreprise qui
honorerait un gouvernement; seul avec son ami Bonpland, il s'est
enfoncé dans les déserts de l'Amérique: il en a rapporté six mille
plantes avec leurs descriptions, les positions de plus de deux cents
points déterminés astronomiquement; il est monté à la cime du
Chimboraço, dont il a mesuré la hauteur; il a créé la géographie des
plantes, assigné la limite de la végétation et des neiges éternelles,
observé les phénomènes de l'aimant et des poissons électriques, et
rapporté aux amateurs de l'antiquité des connaissances précieuses sur
les Mexicains, leur langue, leur histoire et leurs monumens.»
Le siècle dans lequel nous vivons a déjà augmenté considérablement nos
connaissances géographiques, quoiqu'il n'y en ait pas encore un quart
d'écoulé; ce qui distingue surtout les voyageurs actuels, c'est un
savoir plus profond, un jugement plus sain, un esprit d'observation
plus fin et plus étendu. Les anciens voyageurs ont rapporté tant de
fables, qu'il en a coûté quelquefois plus de peine à la postérité de
détruire ces mensonges que de répandre des vérités qui s'y trouvaient
mêlées. La grande confédération des états républicains de l'Amérique
septentrionale qui défricha, et qui peupla d'hommes libres et heureux
des contrées où naguère quelques peuplades sauvages avaient subsisté
misérablement, fit explorer les sources du Missouri, et le cours de la
Columbia, afin de découvrir des moyens de communication à travers
l'Amérique septentrionale, avec les côtes du grand Océan. Les
révolutions qui rendirent l'indépendance aux colonies espagnoles,
ouvrirent aux regards curieux des Européens, de vastes contrées où la
jalousie du gouvernement avait embarrassé les pas des voyageurs
avides d'instruction, et les doux accens de la liberté et de la
civilisation furent bégayés par des races auxquelles l'Europe n'avait
presque apporté encore que le despotisme et une superstition
grossière. Des voyageurs anglais, par dévouement pour la science, plus
encore que par l'espoir des récompenses qui les attendaient,
affrontèrent tous les périls pour pénétrer dans l'intérieur toujours
inconnu de l'Afrique; des malheurs particuliers même tournèrent au
profit de la géographie, et plusieurs naufrages qui ont eu lieu sur
les côtes de ce continent inhospitalier, ont procuré des renseignemens
intéressans sur les routes et les places de commerce; mais ils
justifient l'opinion que l'on s'était formée sur la férocité des
moeurs des peuples africains. La voix de l'humanité fut assez forte
pour engager, enfin, les Européens à renoncer à ce trafic de nègres,
dont la barbarie les assimilait aux hordes des déserts.
La vaste domination à laquelle les Anglais étaient parvenus dans
l'Inde les mit à même de produire un grand nombre de beaux ouvrages
sur ce berceau antique des arts et des fables. Ils firent explorer
aussi la partie de la Nouvelle-Hollande où leur colonie, peuplée de
malfaiteurs européens, fait des progrès si rapides vers les arts de la
civilisation. Le chirurgien Bass avait trouvé en 1795 le détroit qui
sépare cette vaste île de celle de Diemen, et le capitaine Flinders
visita les côtes de la plus petite de ces îles. Dans les dernières
années, des Anglais ont exploré l'ouest de la Nouvelle-Galles
méridionale, et, en se rapprochant de l'intérieur de la
Nouvelle-Hollande, ils y ont trouvé le premier fleuve que l'on y ait
encore vu. Les missionnaires anglais, soutenus par les sociétés
bibliques qui font traduire l'Évangile dans un grand nombre de
langues, parcourent toutes les parties du monde. Les ambassades
anglaises en Chine et en Perse apportèrent aussi des supplémens aux
connaissances géographiques. Dans les colonies que les Anglais
enlevèrent pendant les guerres aux Hollandais déchus de leur ancienne
puissance, ils substituèrent l'esprit d'investigation libre qui
caractérise ce peuple à la jalousie mystérieuse des marchands de
Hollande. Enfin l'Angleterre entreprit ces expéditions dont la science
a sûrement plus à espérer que le commerce, et qui tendent à déterminer
les limites de l'Amérique septentrionale. Plus de vingt tentatives
avaient déjà été faites pour découvrir au nord du continent américain
ce passage de communication entre l'Océan Atlantique et la mer du Sud,
dont on se promettait tant d'avantages pour la navigation; les deux
dernières expéditions des Anglais ont prouvé que ces avantages sont à
peu près chimériques; mais il sera toujours important de connaître les
limites du continent vers le pôle du nord.
Les Russes, étonnés de tirer si peu de partie de l'immense Sibérie,
voudraient au moins en faire une route de commerce pour attirer à eux
les productions de l'extrémité de l'Amérique et des îles disséminées
sur les côtes orientales de l'Asie; leurs dernières expéditions nous
ont mieux fait connaître ces archipels; leur pavillon a déjà deux fois
fait le tour d'un globe sur lequel le nom de Russes était encore
inconnu, il y a deux siècles. Depuis la paix, la France, malgré l'état
de délabrement dans lequel les guerres du continent avaient réduit sa
marine, a entrepris des expéditions maritimes qui n'ont pas été
infructueuses pour la science, et il s'est formé dans la capitale de
la France une société géographique à l'instar de l'institution
africaine de Londres à laquelle la géographie a de grandes
obligations.
Tant d'entreprises utiles et intéressantes ont fait éclore un si grand
nombre de relations, que pour les rassembler il faudrait une
bibliothèque entière, et que la vie de l'homme suffirait à peine pour
les lire et les comparer entre elles. Cette double tâche était
infiniment plus facile, il y a un siècle: alors l'attention du savant
pouvait encore embrasser d'un coup d'oeil la série des relations de
voyages qui avaient été successivement publiées sans habileté, et les
réduire à leur substance pour l'instruction des gens du monde. Ramusio
renferma en trois volumes in-folio imprimés pour la première fois à
Venise, en 1565, les relations de voyages anciennes et modernes.
Hackluit ne composa également sa collection, publiée à Londres, en
1599 et 1600, que de trois volumes in-folio. Mais elle se borne aux
voyages faits par les Anglais dans un espace de 160 ans. C'était déjà
bien restreindre le recueil des expéditions. Les Français n'ont point
de collection exclusive pour les voyageurs de leur nation, et en effet
elle serait d'une utilité médiocre. Il s'agit peu de savoir si le
voyageur était de telle ou telle nation; la science ne s'informe que
de ce qu'il a découvert, et ce que ses observations ajoutent au trésor
des connaissances humaines. Purchas qui, indépendamment des relations
anglaises, recueillit aussi celles des voyageurs étrangers, en forma
quatre volumes in-folio, Londres 1625-26. Churchill qui, dans la même
ville, publia en 1732 huit volumes in-folio de voyages, s'était
principalement attaché aux relations inédites. Un recueil moins
étendu, quoique compilé d'après tous ceux qui avaient paru alors, ce
fut celui de Harris, Londres 1744, deux volumes in-fol. Vint ensuite
la nouvelle collection générale dont il fut publié à Londres, depuis
1744 jusqu'en 1747, huit volumes in-folio; il n'existait en français
d'autre collection générale que celle de Thévenot, en quatre volumes.
L'abbé Prévost pensa faire une bonne opération en traduisant le
nouveau recueil anglais, malgré l'étendue qu'on se proposait d'y
donner. On peut lire l'histoire de cette traduction, et de l'abrégé
qu'en fit Laharpe, dans la préface qui va suivre. Le traducteur ainsi
que l'abréviateur continuèrent le travail des compilateurs anglais;
mais aujourd'hui il faudrait plus de volumes que Laharpe n'en a
faits, pour abréger toutes les relations intéressantes qui ont paru
depuis ce temps. Il y a des personnes qui pensent que Laharpe n'a
point pris lui-même la peine d'abréger la traduction de l'abbé
Prévost, et qu'il s'est contenté de revoir le travail des autres. Par
malheur ni l'abbé Prévost ni Laharpe n'avaient étudié la géographie.
Cependant l'abrégé du dernier jouit d'une sorte de vogue en France;
cela ce conçoit quand on réfléchit que le nom de Laharpe devait servir
de passeport à tous les ouvrages qu'il introduisait dans le monde, que
son abrégé est la seule histoire des voyages lisible qui existe en
français, enfin qu'exécuté avec goût, il est d'une étendue modérée, et
qu'il y règne un esprit philosophique qui fait plaisir au lecteur, et
qu'on cherche en vain dans d'autres recueils dont les auteurs ou les
éditeurs ont compilé et entassé des faits, sans rien penser, en
transcrivant une multitude d'événemens conformes ou contraires à la
morale. Des hommes qui présentent le bien et le mal d'un ton
d'indifférence, ne peuvent prétendre à une grande attention de la part
de leurs lecteurs.
Quoique le public sache que l'abrégé fait par Laharpe ne peut plus
être complet, il paraît attacher peu d'importance à cette
défectuosité; Laharpe lui a donné en raccourci l'histoire des voyages
jusqu'à son temps; s'il se présentait un autre Laharpe pour continuer
cette histoire jusqu'à nos jours, sans doute son travail serait
également bien accueilli. Quant aux savans, ils seraient peut-être
plus difficiles. Ceux qui n'examinent principalement que le fond,
voudraient probablement qu'un bon écrivain, qui fût en même temps
versé dans la géographie et même dans les sciences naturelles, reprît
l'histoire des voyages anciens et modernes, en retraçât la substance,
signalât les découvertes importantes dues aux divers voyageurs et les
progrès qu'ils ont fait faire aux sciences, avertît des erreurs dans
lesquelles ils sont tombés, et qui ont été redressées par des voyages
postérieurs, et que, sans négliger les sciences, il eût en même temps
en vue dans son histoire le bien de l'humanité et le bonheur des
peuples. Un tel ouvrage épargnerait beaucoup d'études et de
recherches, et servirait à la fois aux gouvernemens, aux savans et aux
gens du monde. Mais il est à craindre qu'il ne se fasse encore
long-temps attendre.
DEPPING.
PRÉFACE.
PLAN SOMMAIRE DE CET OUVRAGE.
Vers l'an 1745, quelques gens de lettres d'Angleterre, aussi instruits
que laborieux, formèrent le projet d'une collection complète de toutes
les relations de voyages publiées dans toutes les langues de l'Europe.
Les principaux fondemens de leur édifice étaient trois volumineux
recueils qui existaient déjà sur cette matière; ceux d'_Hackluit_, de
_Purchas_ et de _Harris_. Ils y joignirent d'autres voyageurs
français, hollandais, allemands, portugais, espagnols et autres,
qu'ils prirent la peine de traduire en anglais. Leur entreprise fut
communiquée à l'abbé Prévost, écrivain avantageusement connu par le
succès de ses romans, et par la fécondité de sa plume. Ce plan lui
parut utile au public et fait pour être bien accueilli partout. Moins
susceptible qu'aucun autre d'être effrayé par l'immensité et la
longueur du travail, il s'engagea à traduire l'ouvrage dans notre
langue, à mesure que les feuilles anglaises sortaient des presses de
Londres, et à fournir tous les six mois un volume _in-4º_, de sept à
huit cents pages d'un caractère très-serré; et, ce qu'il y a de plus
étonnant, il tint parole. Il est vrai qu'il reçut des encouragemens de
toute espèce de la part de M. le comte de Maurepas, et de M. le
chancelier d'Aguesseau, tous les deux faits pour sentir l'utilité de
son travail, et pour en juger le mérite. L'ouvrage se répandit dans
toute l'Europe.
Mais les auteurs anglais se plaignirent de ne pas recevoir chez eux
les mêmes secours qu'ici le gouvernement accordait au traducteur
français. La guerre allumée par la succession de l'empereur Charles
VI, occupait alors le ministère de Londres, et, soit que les
rédacteurs anglais fussent rebutés des difficultés qui renaissaient
sans cesse, et qu'ils n'avaient pas toutes aperçues d'abord, soit que
notre langue, plus répandue que la leur, procurât à la traduction un
débit beaucoup plus grand qu'à l'ouvrage original, ils se trouvèrent
accablés sous le fardeau d'une entreprise dans laquelle le profit
n'était pas en proportion de la peine, et, après le septième volume,
ils l'abandonnèrent entièrement. Ce fut alors que l'abbé Prévost, qui
s'était déjà permis d'indiquer plusieurs fois les vices de leur
méthode et les défauts de leur rédaction, en parla avec plus de
liberté, témoigna tout le regret qu'il avait d'avoir été asservi à un
plan si défectueux, et cita le mot que lui avait dit M. d'Aguesseau:
_Les Anglais ne savent pas faire un livre_; mot qui n'était que trop
vrai alors, et que depuis les Hume, les Robertson, les Gibbon, ont si
bien démenti.