Tout ce qu'on avait gagné en connaissances géographiques, depuis la

chute de l'empire romain, se réduisait au nord de l'Europe, et à une

partie de l'intérieur de l'Asie; il avait fallu, en outre, apprendre

de nouveau ce que les Romains avaient su et ce que les barbares

avaient fait oublier. On en était là, quand, au commencement du

quinzième siècle, on découvrit l'utilité de la boussole, et quand les

Portugais, encouragés par leurs victoires sur les Maures d'Afrique,

longèrent la côte occidentale de cette partie du monde, et

découvrirent Madère et les Açores. La beauté de la première de ces

îles, stimula leur ardeur pour les nouvelles conquêtes, et voyant au

Sud une mer sans bornes, ils poursuivirent leurs découvertes le long

de l'Afrique; cette suite de pays habités par les Nègres, infestés par

les animaux féroces, et riches en poudre d'or et en productions de

diverses espèces, se déroula successivement aux yeux étonnés de leurs

navigateurs, et en 1486, environ cinquante ans après leur arrivée à

Madère, Vasco de Gama découvrit le cap de Bonne-Espérance. Ce ne fut

qu'alors que l'on connut l'étendue de l'Afrique, et la possibilité

d'arriver à l'Inde, en doublant l'extrémité de cette partie du monde.

Les Portugais ne tardèrent pas, en effet, de longer aussi la côte

orientale de l'Afrique, et de retrouver les mers et les côtes de

l'Asie, connues de ceux qui avaient fait le voyage de l'Inde par la

mer Rouge, l'ancienne route du commerce. L'Inde même ne fut bien

connue, que lorsqu'on eut commencé à s'y rendre par le Cap de

Bonne-Espérance; les îles de la mer des Indes, que l'on exploita

ensuite, offrirent au commerce des articles rares, qui furent dès lors

très-recherchés en Europe; les Portugais poussèrent leurs voyages de

découvertes jusqu'en Chine et jusqu'aux terres australes; depuis

l'Europe, jusqu'à ces contrées éloignées, ils établirent des colonies,

des forts et des comptoirs; il y eut une révolution complète dans le

commerce des productions étrangères; la route étant changée, des

villes et des états en perdirent le bénéfice: d'autres l'acquirent.

Les connaissances de géographie et d'histoire naturelle furent presque

doublées; jamais le monde n'avait été aussi riche en science. Ce

savoir aurait tourné au bonheur des hommes, si l'humanité l'eût

accompagné; mais on n'avait fait des expéditions que pour s'enrichir,

et pour propager par la violence une religion de douceur. On fit, des

pays découverts en Afrique, sous la zone torride, des marchés

d'esclaves; plus tard on envoya des inquisiteurs sur la côte de

l'Inde.

Étonné de tout ce que les voyages des Portugais avaient fait

connaître, on devait croire avec un sentiment d'orgueil que les bornes

de la science ne pouvaient être reculées davantage. Cependant, vers ce

temps, les Espagnols firent des expéditions plus étonnantes encore que

celles des Portugais: ceux-ci avaient achevé d'explorer une partie du

monde dont les anciens avaient connu la portion septentrionale; les

vaisseaux espagnols conduits par le génie de Christophe Colomb,

découvrirent une partie du monde dont aucun ancien n'avait soupçonné

l'existence, et qui était située dans un hémisphère où aucun

navigateur n'avait pénétré: si ce n'est les marins scandinaves, qui,

dès le dixième siècle avaient découvert le Groënland, et y avaient

formé une colonie, sans étendre leurs expéditions. Mais il fallut du

temps pour connaître un pays aussi immense. Les Antilles, le Mexique,

la Nouvelle-Grenade et le Pérou furent explorés, dévastés, pillés et

convertis d'abord. De leur côté, les Portugais se hâtèrent de profiter

de la découverte d'une partie du monde que l'Espagne était hors d'état

d'occuper toute seule; ils prirent possession du Brésil; cependant ces

deux puissances, dont toute la population se serait perdue dans le

quart de l'Amérique, se disputèrent ce continent immense; il fallut

que le pape, sur leur invitation, quoique sans aucun droit, tirât la

ligue de démarcation entre les prétentions des deux puissances: après

cette vaine démarche, elles se crurent, ou feignirent de se croire

dûment autorisées à disposer à leur gré de chaque lot; elles ont

possédé l'Amérique pendant plusieurs siècles, sans avoir réussi à la

civiliser, mais elles en ont extrait une immense quantité d'or,

d'argent et de pierres précieuses. Elles ont même si peu contribué à

faire connaître leurs possessions, que les renseignemens importans

nous viennent pour la plupart de voyageurs étrangers, que la curiosité

avait conduits dans ces pays, et qui ne les ont pas visités sans des

obstacles de la part des gouvernemens.

Dans le courant du seizième siècle, les diverses parties de l'Amérique

furent successivement découvertes et occupées: les Anglais, dont la

marine avait pris des accroissemens rapides, s'étaient attachés à la

découverte du nord de ce continent; les Français, qui enfin voulurent

aussi partager l'honneur de faire des découvertes et des colonies,

explorèrent et occupèrent le Canada, et plus tard la Louisiane.

Déjà la république de Hollande, après avoir conquis sa liberté sur

l'Espagne, conquit des colonies dans l'Inde sur le Portugal, exploita

les îles les plus riches en épiceries, et entama des relations avec la

Chine et le Japon, et, entreprenant des expéditions dans la mer du

Sud, détermina la position de la Nouvelle-Hollande, de la terre

Van-Diemen et d'autres îles de cette mer. Les missionnaires espagnols,

portugais et français pénétrèrent dans la Chine, la Tartarie, le

Japon, les royaumes de la presqu'île orientale de l'Inde, et dans

d'autres contrées, et en donnèrent des détails curieux pour les

savans, édifians pour l'église romaine. D'autres missionnaires se

hasardèrent dans l'intérieur de l'Amérique septentrionale et

méridionale; les marchands hollandais se hasardèrent partout où il y

avait quelque espoir de spéculations lucratives. Les Espagnols qui

possédaient plus de pays qu'ils n'en pouvaient cultiver, furent

affaiblis dans leurs colonies par les flibustiers, par leurs guerres

contre les autres puissances maritimes; et par suite de leur inertie,

la Guyane, les Antilles, l'Amérique septentrionale, attirèrent des

flottes de diverses nations européennes; on connut mieux ce pays, et

le commerce en tira meilleur parti. On eut bien des langues, des

moeurs et des peuples à étudier sans cesse les sciences naturelles,

s'enrichirent de nouvelles observations. Tandis que les colonies

espagnoles et portugaises furent remplies de moines, les colonies

anglaises, dans l'Amérique septentrionale se peuplèrent rapidement. La

marine anglaise surpassa au dix-huitième siècle celle des autres

puissances maritimes, et s'empara de plusieurs des grands débouchés du

commerce européen. Vers le milieu de ce siècle, l'Angleterre fit faire

des voyages autour du monde, auxquels le capitaine Cook a attaché son

nom immortel, et qui avaient pour but, non pas, comme autrefois, de

surprendre et de subjuguer des peuples sans armes et sans expérience;

mais, ce qui était plus digne des Européens, d'augmenter les

connaissances humaines, et de contribuer, par un échange de

productions et de découvertes, au bien-être de l'humanité. On n'était

plus dans le temps barbare où l'on faisait décider à Rome qu'on

pouvait traiter les sauvages en esclaves pour le bien de leur âme. Les

expéditions de Cook leur apportèrent nos plantes nourricières et nos

animaux domestiques, et leur firent connaître les avantages de la

civilisation. C'est surtout par les expéditions de ce navigateur que

l'Europe connut les nombreux archipels disséminés dans la vaste mer du

grand Océan.

Cependant il y en avait trop pour que des navigateurs futurs n'y

trouvassent pas encore des découvertes à faire. Déjà, avant le

troisième voyage de Cook, l'expédition française conduite par

Bougainville avait découvert l'archipel des navigateurs. Les voyages

de Vancouver, de la Pérouse, d'Entrecasteaux ajoutèrent aux

connaissances que nous avions sur les divers archipels; le premier

explora principalement la côte du nord-ouest de l'Amérique. Des savans

isolés et des états du second ordre, entreprirent, dans le

dix-huitième siècle, beaucoup de voyages utiles; Hearne et Mackenzie

trouvèrent sur deux points la limite septentrionale de l'Amérique;

Bruce chercha des aventures jusqu'en Abyssinie; Nicbuhr et ses savans

compagnons, tous envoyés aux frais du Danemark, bravèrent les sables

brûlans de l'Arabie, et la perfidie des Bédouins. Le Vaillant étudia

l'histoire naturelle de l'Afrique méridionale; Mungo-Park eut le

courage de pénétrer dans l'intérieur de ce continent. Le gouvernement

russe qui, pendant ce siècle avait pris un rang marquant en Europe,

fit entreprendre des voyages en Sibérie et en Kamtchatka, et visiter

l'extrémité de l'Asie, sur laquelle il est resté long-temps des doutes

aux géographes, quoique Behring ait eu l'honneur de donner son nom au

détroit qui sépare l'extrémité de l'Asie de celle de l'Amérique. Le

capitaine Billings visita les côtes de la mer Glaciale, et la chaîne

des îles Aléoutes. La fin de ce siècle fut marquée par l'expédition

militaire des Français en Égypte; expédition à laquelle on eut le bon

esprit d'associer la science. Si elle fut peu utile sous le rapport

politique, elle procura au moins une masse de renseignemens précieux

sur l'Égypte et sur les peuples arabes, et fit naître un recueil

savant, comme il n'en avait été fait jusqu'alors sur aucun pays.

Plusieurs voyageurs particuliers s'empressèrent dans la suite de

compléter en Égypte les observations des savans de l'expédition

française.

Voici comment toutes ces entreprises sont présentées dans un rapport

de l'institut de France[1].

[Note 1: _Rapport historique sur les progrès des

sciences mathématiques, depuis 1789, et sur leur

état actuel. Paris. 1810._]

«À l'époque de 1789, toutes les nations à l'envi paraissaient animées

du désir de perfectionner la description de leurs états et des mers

qui baignent leurs côtes. Le goût qu'avaient fait naître les voyages

heureux et brillans des Bougainville, des Cook, ne s'affaiblit pas par

les expéditions désastreuses, mais non pourtant inutiles de La Pérouse

et d'Entrecasteaux. Les Anglais ont profité des avantages de leur

position: tandis que leur Société africaine pénétrait dans des

contrées entièrement inconnues, que leur Horneman recevait l'accueil

le plus distingué du vainqueur de l'Égypte, que Mungo-Park bravait les

plus grands dangers pour ouvrir de nouvelles routes au commerce de son

pays, que Flinders s'exposait à des dangers plus terribles encore,

pour visiter la terre de Diemen et les côtes de la Nouvelle-Hollande,

leurs vaisseaux parcouraient la mer et l'archipel des Indes, leurs

ambassadeurs reconnaissaient le Thibet, le royaume de Java, et

pénétraient en Chine. Vancouver décrivait les côtes qu'il était chargé

de reconnaître, avec des soins et une exactitude dignes de servir de

modèle à tous ceux qui auront à remplir de pareilles missions. Les

Français, si glorieusement occupés ailleurs, n'avaient pourtant point

abandonné les recherches géographiques. Si les Anglais nous faisaient

mieux connaître la pointe méridionale de l'Afrique, les Français

trouvaient en Égypte matière à des descriptions bien plus

intéressantes. Le capitaine Marchand avait fait autour du monde, un

voyage heureux et modeste, qui, pour être apprécié ce qu'il vaut,

attendait la plume d'un navigateur distingué. M. de Fleurieu a su y

ajouter un prix nouveau, en donnant aux marins toutes les instructions

qui peuvent rendre leurs courses moins périlleuses et plus utiles, en

les préparant à recevoir le bienfait des nouvelles mesures, et en

proposant une division plus méthodique des mers.... M. Buache a

préparé pour nos navigateurs tous les renseignemens qui peuvent

diriger leur marche. Muni de ces instructions, le capitaine Baudin

alla reconnaître les côtes de la Nouvelle-Hollande dans une expédition

recommandable, surtout, par les services qu'elle a rendus à l'histoire

naturelle. Enfin, pour terminer par un voyage qui renferme tous les

genres de mérite, M. de Humboldt a fait à ses frais une entreprise qui

honorerait un gouvernement; seul avec son ami Bonpland, il s'est

enfoncé dans les déserts de l'Amérique: il en a rapporté six mille

plantes avec leurs descriptions, les positions de plus de deux cents

points déterminés astronomiquement; il est monté à la cime du

Chimboraço, dont il a mesuré la hauteur; il a créé la géographie des

plantes, assigné la limite de la végétation et des neiges éternelles,

observé les phénomènes de l'aimant et des poissons électriques, et

rapporté aux amateurs de l'antiquité des connaissances précieuses sur

les Mexicains, leur langue, leur histoire et leurs monumens.»

Le siècle dans lequel nous vivons a déjà augmenté considérablement nos

connaissances géographiques, quoiqu'il n'y en ait pas encore un quart

d'écoulé; ce qui distingue surtout les voyageurs actuels, c'est un

savoir plus profond, un jugement plus sain, un esprit d'observation

plus fin et plus étendu. Les anciens voyageurs ont rapporté tant de

fables, qu'il en a coûté quelquefois plus de peine à la postérité de

détruire ces mensonges que de répandre des vérités qui s'y trouvaient

mêlées. La grande confédération des états républicains de l'Amérique

septentrionale qui défricha, et qui peupla d'hommes libres et heureux

des contrées où naguère quelques peuplades sauvages avaient subsisté

misérablement, fit explorer les sources du Missouri, et le cours de la

Columbia, afin de découvrir des moyens de communication à travers

l'Amérique septentrionale, avec les côtes du grand Océan. Les

révolutions qui rendirent l'indépendance aux colonies espagnoles,

ouvrirent aux regards curieux des Européens, de vastes contrées où la

jalousie du gouvernement avait embarrassé les pas des voyageurs

avides d'instruction, et les doux accens de la liberté et de la

civilisation furent bégayés par des races auxquelles l'Europe n'avait

presque apporté encore que le despotisme et une superstition

grossière. Des voyageurs anglais, par dévouement pour la science, plus

encore que par l'espoir des récompenses qui les attendaient,

affrontèrent tous les périls pour pénétrer dans l'intérieur toujours

inconnu de l'Afrique; des malheurs particuliers même tournèrent au

profit de la géographie, et plusieurs naufrages qui ont eu lieu sur

les côtes de ce continent inhospitalier, ont procuré des renseignemens

intéressans sur les routes et les places de commerce; mais ils

justifient l'opinion que l'on s'était formée sur la férocité des

moeurs des peuples africains. La voix de l'humanité fut assez forte

pour engager, enfin, les Européens à renoncer à ce trafic de nègres,

dont la barbarie les assimilait aux hordes des déserts.

La vaste domination à laquelle les Anglais étaient parvenus dans

l'Inde les mit à même de produire un grand nombre de beaux ouvrages

sur ce berceau antique des arts et des fables. Ils firent explorer

aussi la partie de la Nouvelle-Hollande où leur colonie, peuplée de

malfaiteurs européens, fait des progrès si rapides vers les arts de la

civilisation. Le chirurgien Bass avait trouvé en 1795 le détroit qui

sépare cette vaste île de celle de Diemen, et le capitaine Flinders

visita les côtes de la plus petite de ces îles. Dans les dernières

années, des Anglais ont exploré l'ouest de la Nouvelle-Galles

méridionale, et, en se rapprochant de l'intérieur de la

Nouvelle-Hollande, ils y ont trouvé le premier fleuve que l'on y ait

encore vu. Les missionnaires anglais, soutenus par les sociétés

bibliques qui font traduire l'Évangile dans un grand nombre de

langues, parcourent toutes les parties du monde. Les ambassades

anglaises en Chine et en Perse apportèrent aussi des supplémens aux

connaissances géographiques. Dans les colonies que les Anglais

enlevèrent pendant les guerres aux Hollandais déchus de leur ancienne

puissance, ils substituèrent l'esprit d'investigation libre qui

caractérise ce peuple à la jalousie mystérieuse des marchands de

Hollande. Enfin l'Angleterre entreprit ces expéditions dont la science

a sûrement plus à espérer que le commerce, et qui tendent à déterminer

les limites de l'Amérique septentrionale. Plus de vingt tentatives

avaient déjà été faites pour découvrir au nord du continent américain

ce passage de communication entre l'Océan Atlantique et la mer du Sud,

dont on se promettait tant d'avantages pour la navigation; les deux

dernières expéditions des Anglais ont prouvé que ces avantages sont à

peu près chimériques; mais il sera toujours important de connaître les

limites du continent vers le pôle du nord.

Les Russes, étonnés de tirer si peu de partie de l'immense Sibérie,

voudraient au moins en faire une route de commerce pour attirer à eux

les productions de l'extrémité de l'Amérique et des îles disséminées

sur les côtes orientales de l'Asie; leurs dernières expéditions nous

ont mieux fait connaître ces archipels; leur pavillon a déjà deux fois

fait le tour d'un globe sur lequel le nom de Russes était encore

inconnu, il y a deux siècles. Depuis la paix, la France, malgré l'état

de délabrement dans lequel les guerres du continent avaient réduit sa

marine, a entrepris des expéditions maritimes qui n'ont pas été

infructueuses pour la science, et il s'est formé dans la capitale de

la France une société géographique à l'instar de l'institution

africaine de Londres à laquelle la géographie a de grandes

obligations.

Tant d'entreprises utiles et intéressantes ont fait éclore un si grand

nombre de relations, que pour les rassembler il faudrait une

bibliothèque entière, et que la vie de l'homme suffirait à peine pour

les lire et les comparer entre elles. Cette double tâche était

infiniment plus facile, il y a un siècle: alors l'attention du savant

pouvait encore embrasser d'un coup d'oeil la série des relations de

voyages qui avaient été successivement publiées sans habileté, et les

réduire à leur substance pour l'instruction des gens du monde. Ramusio

renferma en trois volumes in-folio imprimés pour la première fois à

Venise, en 1565, les relations de voyages anciennes et modernes.

Hackluit ne composa également sa collection, publiée à Londres, en

1599 et 1600, que de trois volumes in-folio. Mais elle se borne aux

voyages faits par les Anglais dans un espace de 160 ans. C'était déjà

bien restreindre le recueil des expéditions. Les Français n'ont point

de collection exclusive pour les voyageurs de leur nation, et en effet

elle serait d'une utilité médiocre. Il s'agit peu de savoir si le

voyageur était de telle ou telle nation; la science ne s'informe que

de ce qu'il a découvert, et ce que ses observations ajoutent au trésor

des connaissances humaines. Purchas qui, indépendamment des relations

anglaises, recueillit aussi celles des voyageurs étrangers, en forma

quatre volumes in-folio, Londres 1625-26. Churchill qui, dans la même

ville, publia en 1732 huit volumes in-folio de voyages, s'était

principalement attaché aux relations inédites. Un recueil moins

étendu, quoique compilé d'après tous ceux qui avaient paru alors, ce

fut celui de Harris, Londres 1744, deux volumes in-fol. Vint ensuite

la nouvelle collection générale dont il fut publié à Londres, depuis

1744 jusqu'en 1747, huit volumes in-folio; il n'existait en français

d'autre collection générale que celle de Thévenot, en quatre volumes.

L'abbé Prévost pensa faire une bonne opération en traduisant le

nouveau recueil anglais, malgré l'étendue qu'on se proposait d'y

donner. On peut lire l'histoire de cette traduction, et de l'abrégé

qu'en fit Laharpe, dans la préface qui va suivre. Le traducteur ainsi

que l'abréviateur continuèrent le travail des compilateurs anglais;

mais aujourd'hui il faudrait plus de volumes que Laharpe n'en a

faits, pour abréger toutes les relations intéressantes qui ont paru

depuis ce temps. Il y a des personnes qui pensent que Laharpe n'a

point pris lui-même la peine d'abréger la traduction de l'abbé

Prévost, et qu'il s'est contenté de revoir le travail des autres. Par

malheur ni l'abbé Prévost ni Laharpe n'avaient étudié la géographie.

Cependant l'abrégé du dernier jouit d'une sorte de vogue en France;

cela ce conçoit quand on réfléchit que le nom de Laharpe devait servir

de passeport à tous les ouvrages qu'il introduisait dans le monde, que

son abrégé est la seule histoire des voyages lisible qui existe en

français, enfin qu'exécuté avec goût, il est d'une étendue modérée, et

qu'il y règne un esprit philosophique qui fait plaisir au lecteur, et

qu'on cherche en vain dans d'autres recueils dont les auteurs ou les

éditeurs ont compilé et entassé des faits, sans rien penser, en

transcrivant une multitude d'événemens conformes ou contraires à la

morale. Des hommes qui présentent le bien et le mal d'un ton

d'indifférence, ne peuvent prétendre à une grande attention de la part

de leurs lecteurs.

Quoique le public sache que l'abrégé fait par Laharpe ne peut plus

être complet, il paraît attacher peu d'importance à cette

défectuosité; Laharpe lui a donné en raccourci l'histoire des voyages

jusqu'à son temps; s'il se présentait un autre Laharpe pour continuer

cette histoire jusqu'à nos jours, sans doute son travail serait

également bien accueilli. Quant aux savans, ils seraient peut-être

plus difficiles. Ceux qui n'examinent principalement que le fond,

voudraient probablement qu'un bon écrivain, qui fût en même temps

versé dans la géographie et même dans les sciences naturelles, reprît

l'histoire des voyages anciens et modernes, en retraçât la substance,

signalât les découvertes importantes dues aux divers voyageurs et les

progrès qu'ils ont fait faire aux sciences, avertît des erreurs dans

lesquelles ils sont tombés, et qui ont été redressées par des voyages

postérieurs, et que, sans négliger les sciences, il eût en même temps

en vue dans son histoire le bien de l'humanité et le bonheur des

peuples. Un tel ouvrage épargnerait beaucoup d'études et de

recherches, et servirait à la fois aux gouvernemens, aux savans et aux

gens du monde. Mais il est à craindre qu'il ne se fasse encore

long-temps attendre.

DEPPING.

PRÉFACE.

PLAN SOMMAIRE DE CET OUVRAGE.

Vers l'an 1745, quelques gens de lettres d'Angleterre, aussi instruits

que laborieux, formèrent le projet d'une collection complète de toutes

les relations de voyages publiées dans toutes les langues de l'Europe.

Les principaux fondemens de leur édifice étaient trois volumineux

recueils qui existaient déjà sur cette matière; ceux d'_Hackluit_, de

_Purchas_ et de _Harris_. Ils y joignirent d'autres voyageurs

français, hollandais, allemands, portugais, espagnols et autres,

qu'ils prirent la peine de traduire en anglais. Leur entreprise fut

communiquée à l'abbé Prévost, écrivain avantageusement connu par le

succès de ses romans, et par la fécondité de sa plume. Ce plan lui

parut utile au public et fait pour être bien accueilli partout. Moins

susceptible qu'aucun autre d'être effrayé par l'immensité et la

longueur du travail, il s'engagea à traduire l'ouvrage dans notre

langue, à mesure que les feuilles anglaises sortaient des presses de

Londres, et à fournir tous les six mois un volume _in-4º_, de sept à

huit cents pages d'un caractère très-serré; et, ce qu'il y a de plus

étonnant, il tint parole. Il est vrai qu'il reçut des encouragemens de

toute espèce de la part de M. le comte de Maurepas, et de M. le

chancelier d'Aguesseau, tous les deux faits pour sentir l'utilité de

son travail, et pour en juger le mérite. L'ouvrage se répandit dans

toute l'Europe.

Mais les auteurs anglais se plaignirent de ne pas recevoir chez eux

les mêmes secours qu'ici le gouvernement accordait au traducteur

français. La guerre allumée par la succession de l'empereur Charles

VI, occupait alors le ministère de Londres, et, soit que les

rédacteurs anglais fussent rebutés des difficultés qui renaissaient

sans cesse, et qu'ils n'avaient pas toutes aperçues d'abord, soit que

notre langue, plus répandue que la leur, procurât à la traduction un

débit beaucoup plus grand qu'à l'ouvrage original, ils se trouvèrent

accablés sous le fardeau d'une entreprise dans laquelle le profit

n'était pas en proportion de la peine, et, après le septième volume,

ils l'abandonnèrent entièrement. Ce fut alors que l'abbé Prévost, qui

s'était déjà permis d'indiquer plusieurs fois les vices de leur

méthode et les défauts de leur rédaction, en parla avec plus de

liberté, témoigna tout le regret qu'il avait d'avoir été asservi à un

plan si défectueux, et cita le mot que lui avait dit M. d'Aguesseau:

_Les Anglais ne savent pas faire un livre_; mot qui n'était que trop

vrai alors, et que depuis les Hume, les Robertson, les Gibbon, ont si

bien démenti.

Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 1) · 第 2 / 22 段