Malgré l'accueil froid qu'avaient reçu la plupart des tragéd

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corrigées.

--Le texte de la seconde illustration n'étant que partiellement

lisible, le second mot de la phrase "_John xxx fondit brusquement sur

les Hollandais et les tailla tous en pièces._" est manquant.]

BIBLIOTHÈQUE FRANÇAISE.

[Illustration: _Devéria del._ _E. Jourdan direx._ _Marinet sc._

J. F. LAHARPE.]

ABRÉGÉ

DE

L'HISTOIRE GÉNÉRALE

DES VOYAGES;

Par J.-F. LAHARPE.

TOME PREMIER.

[Illustration: Enseigne de l'éditeur]

PARIS,

MÉNARD ET DESENNE, FILS.

1825.

AVERTISSEMENT DE L'ÉDITEUR.

L'ABRÉGÉ DE L'HISTOIRE DES VOYAGES de Laharpe jouit d'un succès qui

paraît croître de plus en plus; malgré le grand nombre de volumes dont

se compose cet ouvrage estimé, il a été réimprimé deux fois dans un

court espace de temps.

Cependant le format in-8º, adopté pour ces réimpressions, ne

satisfaisait pas toutes les classes de lecteurs. Il restait encore à

faire une édition de cet ouvrage, qui réunît à la pureté du texte, la

commodité du format, et qui fût à la portée de toutes les fortunes;

nous croyons avoir atteint ce but en offrant notre nouvelle édition

de l'_Abrégé de l'Histoire générale des Voyages_.

Cet ouvrage est imprimé pour la première fois dans le format in-18, et

nous croyons nous rendre agréables au public, en en faisant tirer

également sur le format in-12; de sorte qu'on peut le joindre aux

éditions qui ont été données dans les mêmes formats du _Cours de

littérature_ du même auteur. Nous avons corrigé un grand nombre de

fautes échappées au dernier éditeur, quoiqu'il ait mis plus de soin

que ses prédécesseurs, à l'impression de cet abrégé. Enfin nous ne

négligeons rien pour que notre édition soit rangée au nombre de ces

belles réimpressions que les presses françaises s'enorgueillissent de

reproduire depuis quelque temps.

MM. _Firmin Didot_ ont gravé le caractère, M. _Fain_ donne tous ses

soins à l'impression, le papier sort d'une des premières fabriques de

France. Le portrait de Laharpe, dont nous pouvons garantir la

ressemblance, est gravé par M. _Bertonnier_, d'après le dessin de M.

_Devéria_; les vignettes, au nombre de soixante, dont les unes

représentent les sites, vues, costumes de chaque pays, retracent aussi

les scènes historiques que l'on trouve dans le même recueil. MM.

_Larcher_, _Baquoy_, _Delvaux_, se chargent de la gravure, tandis que

MM. _Victor Adam_, _Devéria_, _Martinet_, en ont fait les dessins

d'après les originaux de la collection topographique du cabinet des

estampes de la bibliothèque du roi; l'atlas de 15 planches in-4º. est

exécuté par M. _Blondeau_, graveur du roi.

M. _Depping_, dont le nom est assez connu pour nous dispenser d'en

faire l'éloge, a bien voulu se charger de la notice biographique sur

Laharpe, et du précis de l'Histoire générale des Voyages depuis

l'antiquité jusqu'à nos jours, qui est placé en tête de l'ouvrage.

Enfin nous avons réuni dans notre édition tous les avantages que

n'offraient point les autres éditeurs du même ouvrage, la commodité du

format, l'élégance et la pureté du texte, le luxe des figures et la

modicité du prix; et si, comme tout nous le fait espérer, le public

nous sait gré de nos efforts pour l'exécution de cette entreprise,

nous nous proposons de publier à la suite: _Un Abrégé des meilleurs

voyages qui ont été faits depuis le troisième voyage de Cook

inclusivement_, où s'arrête la présente édition.

FIN DE L'AVERTISSEMENT.

NOTICE SUR J.-F. LAHARPE.

Il est heureux qu'après tant de productions marquées au coin du génie

ou du goût que la France avait vu éclore sous les règnes de Louis XIV

et de Louis XV, il soit venu un littérateur capable d'en analyser les

beautés, et d'en faire apprécier tout le mérite par ses contemporains.

Laharpe fut cet écrivain habile; la tâche dont il s'est acquitté avec

un talent distingué lui a valu le titre honorable de Quintilien

français, qui ne lui a pas été disputé jusqu'à présent, quoique plus

d'un rhéteur ait essayé de dicter les règles du goût, et de les

appuyer sur les modèles classiques.

On croit que la famille de Laharpe, originaire de la Suisse, était

alliée à la famille du même nom qui existe encore dans le pays de

Vaud. Elle vécut obscurément en France; le jeune Laharpe, né à Paris

en 1739, perdit, à l'âge de neuf ans, son père, capitaine

d'artillerie, et n'eut d'abord d'autre secours que celui des soeurs de

la charité. L'intelligence avec laquelle il récitait déjà dans son

enfance les vers, lui attira la bienveillance du proviseur du collége

d'Harcourt; il obtint une bourse dans ce collége, et y fit de

brillantes études. Le prix d'honneur lui fut décerné en rhétorique:

présage de ses succès dans ce genre sur un plus grand théâtre. Une

injustice qu'il essuya vers la fin de sa carrière scolastique était

faite pour lui inspirer cette aigreur qu'il ne montra que trop souvent

dans ses démêlés littéraires. Accusé d'avoir fait des couplets

satiriques contre le proviseur son bienfaiteur, il fut puni, non pas

par le collége, mais par la police, et enfermé six mois à Bicêtre et

au fort l'Évêque. Il est convenu dans la suite d'avoir fait des

couplets contre des gens du collége, mais il a déclaré n'en avoir

jamais composé contre des personnes à l'égard desquelles il avait des

devoirs à remplir. Il est très-probable que les couplets contre le

proviseur avaient été ajoutés par quelque autre écolier. Avant de

procéder criminellement contre un jeune homme sans protection, il

aurait donc fallu d'abord s'assurer de la vérité du fait; mais c'est

de quoi on ne s'embarrassait guère sous le règne du voluptueux Louis

XV. Marmontel ne fut-il pas également enfermé pour des couplets (mais

qu'il n'avait pas faits), qui tournaient en ridicule un gentilhomme de

la chambre? Cette prison dut faire naître de sérieuses réflexions chez

le jeune Laharpe; et peut-être fut-ce pour avoir été victime du régime

arbitraire, qu'il se rangea, en sortant de captivité, sous la bannière

des écrivains qui demandaient la réforme des abus et le respect pour

les droits de l'humanité.

À l'âge de vingt ans il débuta dans la carrière littéraire par des

héroïdes, genre de poésie que les succès de Colardeau avaient mis en

vogue. Ces premiers essais que l'auteur recueillit ensuite dans ses

mélanges littéraires et philosophiques furent jugés sévèrement par le

fameux Fréron; Laharpe en jugea lui-même peu favorablement dans un âge

mûr, et ne les comprit point dans le choix de ses oeuvres. Il s'essaya

vers le même temps dans la critique de la littérature ancienne.

L'étroit esprit de Fréron ne vit dans ces articles que de la

hardiesse; des hommes qui avaient moins de préjugés que l'auteur de

l'_Année littéraire_ y aperçurent le germe d'un beau talent.

Le théâtre ne tarda point à exciter toute son ambition littéraire. Il

débuta dans la carrière dramatique par la tragédie de _Warwick_, qui

fut jouée d'abord à la cour vers la fin de 1763, et puis à la Comédie

Française. Elle eut beaucoup de succès, et s'est maintenue au

répertoire. Cette pièce fut le motif d'une correspondance entre

Laharpe et Voltaire; ce grand écrivain accueillit favorablement le

jeune écrivain, auquel il remarqua de grandes dispositions pour la

poésie. Laharpe avait épousé la fille d'un limonadier; tous deux sans

fortune, ils menaient une vie assez économique. Voltaire les garda

quelque temps à Ferney, où Laharpe travaillait à de nouvelles

tragédies, tandis que sa femme jouait dans celles de leur hôte

célèbre, qui eut pour tous les deux beaucoup d'affection, et souffrit

même que Laharpe lui fît quelquefois des observations critiques sur

ses ouvrages inédits, et y proposât des changemens. Il disait avec

bonté au jeune littérateur: Changez toujours de même, je ne puis qu'y

gagner. De temps en temps Laharpe faisait des voyages à Paris pour

faire jouer _Timoléon_, _Pharamond_ et _Gustave_, tragédies dont

malheureusement aucune ne se ressentit de l'inspiration de Ferney. On

le jugea froid et sans verve. Piron, qui ne vit pas sans déplaisir

qu'un poëte osât refaire _Gustave Vasa_, fit une épigramme dont voici

la fin:

J'ai laissé Gustave imparfait,

Retouchez-y, mais gare au trait

Que vous et moi nous devons craindre.

Messieurs, criera quelque indiscret,

Mévius gâta le portrait,

Bavius l'achève de peindre.

Ce fut avant la représentation du _Gustave_ de Laharpe que Piron lança

cette épigramme; il en fit une autre après la chute de la pièce; il y

qualifia Laharpe sans façon de

Lourd, froid, sec, éthique

Dans le dramatique.

Laharpe assure qu'il n'eut pas lui-même la patience d'attendre la fin

de la représentation, qu'il ne garda que des fragmens de son

manuscrit, qu'il jeta au feu la pièce de _Pharamond_, et que s'il eut

la faiblesse ou plutôt le besoin de faire imprimer _Timoléon_, qui

avait eu quelques représentations, il ne comprit pas du moins cette

tragédie dans la collection de ses oeuvres. Ce qui lui avait paru bon

dans la pièce de _Timoléon_, fut transporté plus tard dans celle de

_Coriolan_. Bientôt après, en 1768, le public apprit que Laharpe avait

brusquement quitté Ferney avec sa femme, et qu'il était revenu à

Paris; ses ennemis, dont le nombre s'était beaucoup accru, tant par

ses premiers succès que par un peu de présomption de sa part,

prétendirent que Voltaire l'avait renvoyé. Le patriarche de Ferney

démentit ce bruit dans les gazettes. Grimm, instruit par les amis de

Voltaire, et étant lui-même en liaison avec lui, assure que c'est par

pure générosité que Voltaire donna un démenti aux adversaires de

Laharpe, et que ce littérateur s'était réellement rendu coupable d'une

grande indiscrétion, en répandant à Paris le deuxième chant de la

_Guerre de Genève_, que Voltaire avait intérêt de tenir secret, et en

soutenant ensuite qu'il le tenait d'un ami de ce grand homme. Il

paraît donc que Voltaire se brouilla en effet avec Laharpe; cependant

comme vers le même temps madame Denis et madame Dupuis quittèrent

Ferney, on peut croire que Voltaire était de mauvaise humeur contre

tous ses convives.

On vient de parler de la présomption de Laharpe. Il est difficile

qu'un poëte encouragé par les suffrages d'un public aussi éclairé que

celui de la capitale de la France, et surtout par la plus belle partie

de ce public, se mette assez en garde contre la vanité; plus les

applaudissemens donnés à des tirades de vers ou des phrases élégamment

construites sont vifs et nombreux, plus on s'imagine être au nombre

des premiers hommes du siècle, et plus on souffre avec peine la

critique qui trouble les illusions d'un esprit enivré de louanges.

Laharpe a donc pu repousser avec animosité ou avec amertume les

attaques de ses adversaires; mais parmi ceux-ci il y avait des

écrivains qui, pour le moins, avaient autant de vanité que lui, sans

l'égaler en talens. L'un d'eux disait de lui:

Si vous voulez faire bientôt

Une fortune immense et pourtant légitime,

Il vous faut acheter Cythare ce qu'il vaut,

Et le vendre ce qu'il s'estime.

Linguet lui promit une épigramme chaque semaine, et fut en effet très

zélé d'acquitter sa promesse; Dorat et Champfort ne furent pas en

reste; d'autres poëtes se mirent de la partie. Piron en jouant sur les

mots, l'appelait la Harpie. Il n'y eut pas jusqu'à l'abbé Delille qui

n'y donnât sa saillie: faisant allusion à une jolie chanson de

Laharpe, _Ô ma tendre musette_, il dit au sujet des éloges donnés au

poëte pour des pièces d'un caractère plus élevé:

De l'admiration réprimez le délire,

Parlez de sa musette, et non pas de sa lyre.

Laharpe, doué d'un caractère vif et emporté paya ses ennemis de la

même monnaie; il se vengea de plusieurs en évoquant poétiquement

_l'ombre de Duclos_. Une vengeance plus noble, ce furent les succès

éclatans qu'il obtint dans les concours académiques de Paris et de la

province. Dès 1767 il avait été couronné par l'académie française pour

son _discours sur les malheurs de la guerre et les avantages de la

paix_. Sept autres prix lui furent donnés dans les dix années

suivantes, par l'académie française, pour des morceaux en prose et en

vers. C'est aux concours académiques que sont dus ses éloges de

Fénélon, de Racine, de La Fontaine, de Catinat, de Charles V et de

Henri IV. Il manqua le prix pour les éloges de La Fontaine et de Henri

IV, quoiqu'il fût si sûr du succès qu'il avait fait des lectures de

ces deux pièces dans les sociétés de Paris, avant que les juges

académiques eussent prononcé. On sait que Necker pour lui faire un

présent délicat, avait fait ajouter deux mille francs au prix proposé

par l'académie de Marseille, pour le meilleur éloge de La Fontaine, et

que ce fut Champfort qui le remporta. Un grand mérite de Laharpe, dans

ces éloges, c'est d'avoir su en varier le style et le mettre d'accord

avec les sujets; sous ce rapport il a l'avantage sur Thomas, qui a

parfaitement retracé l'histoire des éloges, mais qui en a fait presque

d'aussi ampoulés que ceux qu'il a blâmés. Une douceur harmonieuse

règne dans l'éloge de Fénélon; l'auteur fait sentir la candeur

angélique de cette âme pure qui ne connaissait point les sentimens

haineux et dont le coeur, valait mieux que celui de tant d'autres

prélats du temps, toujours empressés de persécuter au nom de leur

religion. Comme cet esprit de tolérance ne s'était pas transmis à

leurs successeurs, ceux-ci trouvèrent leur satire et des maximes mal

sonnantes dans l'éloge de Fénélon fait par Laharpe, et se remuèrent

pour s'en venger. Un ministre d'un esprit assez médiocre, le

chancelier Maupeou, ordonna que désormais les morceaux académiques

seraient soumis comme autrefois à l'approbation de la Sorbonne, espèce

d'inquisition qui jouissait de la faculté de condamner sans pouvoir y

joindre celle de punir. Heureusement cet ordre absurde ne resta pas

long-temps en vigueur.

L'éloge de La Fontaine rappelle la naïveté du fabuliste, et l'éloge de

Racine contient une analyse habile des beautés tragiques de ce grand

poëte. Parmi les autres éloges, celui de Catinat est regardé comme le

plus soigné. Ces titres littéraires lui ouvrirent en 1776 les portes

de l'académie française où il succéda à Colardeau. La séance destinée

à sa réception fut, suivant les mémoires du temps, très-brillante;

Laharpe s'attira de vifs applaudissemens par son discours, surtout par

son tableau des agrémens du commerce des lettres, et puis par la

lecture d'un fragment de sa traduction en vers de la Pharsale de

Lucain; mais le public mit de la malice à applaudir bien plus vivement

encore le discours de Marmontel qui répondit à Laharpe, et à y

chercher des allusions. Ce discours fut un événement pour le grand

nombre d'oisifs de ce temps. Grimm a pris la peine d'en consigner les

moindres détails dans sa correspondance littéraire. Après avoir peint

la modestie et le caractère pacifique de Colardeau, Marmontel rappela

de lui ce mot: «La critique me fait tant de mal que je n'aurai jamais

la cruauté de l'exercer contre personne,» dont le public fit

sur-le-champ une application peu flatteuse pour Laharpe; sa malice se

manifesta de nouveau quand Marmontel ajouta: voilà, Monsieur, dans un

homme de lettres un caractère intéressant. Ce mot si simple, dit

Grimm, fut applaudi comme si c'eût été la meilleure épigramme qu'on

eût jamais faite. Il est vrai qu'il y avait au moins trois à quatre

cents complices qui en firent les honneurs. Ce qu'il y eut de plus

désagréable dans cette aventure pour Laharpe, c'est qu'à la suite des

louanges qui lui furent données par son illustre confrère, ces mêmes

applaudissemens se renouvelèrent encore souvent, toujours avec la même

chaleur, et, puisqu'il faut le dire, avec les mêmes éclats de rire. On

arrêta plusieurs fois l'orateur au milieu de sa phrase, et c'est avec

une patience et une résignation tout-à-fait méritoires que l'orateur

se laissait interrompre. Avant de faire remarquer le mérite qui

distingue les différentes productions de Laharpe, il rappelle avec une

douce indignation les critiques qui s'étaient élevées contre lui. On

laisse passer légèrement ce que dit Marmontel du courage avec lequel

notre jeune académicien défendit toujours la cause du bon goût, et

l'on éclate en transports lorsque son panégyriste avoue que dans les

disputes littéraires on lui avait souhaité quelquefois plus de

modération, le sel du goût n'ayant pas besoin d'être mêlé du sel amer

de la satire, etc. Tout ce détail, ajoute Grimm, est peut-être assez

insipide à raconter; mais il ne fut que trop plaisant pour les

intéressés. Jamais éloge ne fit un effet plus contraire à celui que

l'on devait naturellement attendre; jamais on ne fit plus cruellement

justice des torts qu'un homme de lettres peut avoir eus avec ses

rivaux, et je connais peu de scènes de comédie plus piquantes que ne

le fut ce singulier persifflage; il eût été sans doute beaucoup plus

original, si celui qui en fut l'objet, s'était mis à dialoguer avec le

public, comme il a dit depuis qu'il en avait été tenté.

Il ne faut pas attacher autant d'importance que Grimm à cet événement

insignifiant: toutefois on voit par les nombreuses attaques des

adversaires de Laharpe, que s'il plaisait par ses talens littéraires,

il n'avait pas du moins l'art de captiver par sa conduite la

bienveillance générale. Lorsqu'on donna au théâtre les _Journalistes

anglais_, par Cailhava, le public, ou une partie du public voulut y

voir une satire sanglante de Laharpe; on reconnut ses querelles avec

Sauvigny, avec Blin de Saint-Maure, on retrouva ses expressions, et

quelquefois ses injures. Ce ne fut qu'un des mille et un désagrémens

que lui attira l'aigreur de sa critique. Les mémoires du temps

assurent que Blin de Saint-Maure se vengea d'un article de Laharpe

inséré dans le _Mercure_, sur ou plutôt contre un de ses ouvrages, en

attaquant le critique dans la rue au moment où bien paré et poudré

celui-ci se rendait à une assemblée de beaux-esprits. Les querelles de

Laharpe avec Dorat furent si vives, que l'académie française se vit

obligée de l'engager à plus de modération; l'abbé de Boismont disait à

ce sujet: «Nous aimons tous infiniment M. de Laharpe, mais on souffre

en vérité de le voir arriver sans cesse l'oreille déchirée.» Quant à

cette querelle entre Laharpe et Dorat, elle fut apaisée par les jolies

femmes qui étaient également éprises pour les beaux vers de l'un et

les galantes bagatelles de l'autre. Le premier avait fait une tragédie

touchante sur un événement tragique qui était arrivé depuis peu.

C'était le suicide d'une religieuse que le désespoir avait porté à cet

acte violent. Ne pouvant espérer de faire jouer cette pièce en public,

Laharpe en faisait la lecture dans les sociétés; on la représenta chez

M. d'Argental, ainsi que chez madame de Cassini, qui joua le rôle de

religieuse, tandis que l'auteur se chargeait de celui du héros de la

pièce. La plus belle assemblée assista à cette représentation. Dorat

s'y trouva sous les auspices de la maîtresse de la maison, et se

réconcilia solennellement avec l'auteur de _Mélanie_, en dépit de

toutes les épigrammes qu'ils s'étaient mutuellement lancées.

L'archevêque de Paris fut scandalisé de la nouvelle de la

représentation d'un sujet religieux, et obtint que la seconde

représentation ne pût avoir lieu. Telle était alors la puissance du

clergé.

Il paraît que la réconciliation politique des deux poëtes et rivaux

ne tint pas long-temps, et que de nouvelles attaques mutuelles les

brouillèrent comme auparavant; mais Laharpe y mit fin par un trait de

générosité, ou si l'on veut de justice, en renvoyant, dit-on, à son

adversaire un paquet de lettres scandaleuses qu'un inconnu avait mises

en son pouvoir, et dont la publication pouvait ruiner la réputation de

Dorat. En prenant part à la querelle des Gluckistes et des

Piccinistes, qui fut poussée, comme on sait, à un point extrême,

Laharpe, qui s'était prononcé pour les derniers, se fit de nouveaux

ennemis parmi les Gluckistes.

Cependant, au milieu de toutes ses distractions, il se livra sans

relâche à de nombreux travaux littéraires. Sollicité par de puissans

amis, il s'était chargé de la rédaction de la partie littéraire du

_Journal de politique et de littérature_ où son ennemi Linguet l'avait

précédé. Il donna au théâtre les tragédies de _Menzikoff_, des

_Barmécides_ et de _Jeanne de Naples_. Il traduisit en beaux vers le

_Philoctète_ de Sophocle, et sa poésie réussit à faire goûter aux

Français sans le secours des choeurs le plan si simple du poëte grec;

ce fut un des plus beaux triomphes de Laharpe. _Coriolan_ fut donné la

première fois à la fin de l'hiver rigoureux de 1784, pour la

représentation destinée par les comédiens français au bénéfice des

pauvres. Le public sut gré à Laharpe de son désintéressement, et

assista en foule à cette représentation brillante. Cependant les juges

sévères trouvèrent trop de déclamation et trop peu d'action dramatique

dans la nouvelle tragédie de Laharpe; ses rivaux ne manquèrent pas

l'occasion de le poursuivre de nouvelles épigrammes. Tout le monde

connaît celle de Champfort:

Pour les pauvres, la comédie

Donne une pauvre tragédie;

Nous devons tous en vérité,

Bien l'applaudir par charité.

Rhulières s'égaya dans son épigramme sur cette famille de héros

tragiques _tous mort-nés_. Pour se venger, Laharpe fit charitablement,

dans un quatrain, le portrait des deux poëtes.

Les tragédies précédentes n'avaient pas eu un grand succès; _Jeanne de

Naples_ fut redonnée avec un nouveau dénoûment que le public goûta

mieux que le premier; néanmoins le défaut d'intérêt fit tort à cette

pièce comme aux deux autres. Les _Brames_, tragédie philosophique,

dans laquelle Laharpe avait imité Voltaire, sans être capable de créer

d'aussi grands ressorts dramatiques que ceux des tragédies de

_Mahomet_ et de _Gengiskan_, furent écoutés jusqu'à la fin; mais le

public ne revint plus, et, pour ne pas prêcher dans le désert, les

prêtres indiens furent retirés par l'auteur. On appela les cinq actes

de cette tragédie les cinq sermons de l'abbé de Laharpe; on raconta

aussi que plusieurs années auparavant l'auteur, ayant fait une lecture

de sa pièce dans une société réunie chez mademoiselle de l'Espinasse,

fut convaincu par les observations des auditeurs de l'impossibilité de

faire réussir une pièce d'un intérêt aussi faible, et la jeta au feu;

aussi ceux qui avaient été témoins de ce sacrifice ne furent pas

médiocrement surpris de la voir renaître sans savoir comment. Enfin,

pour dernière tribulation, il eut à essuyer une parodie, où, lors du

dénoûment, on jetait dans un gouffre tout ce qu'il y avait sur le

théâtre, même une harpe. La police défendit cette allusion

personnelle, mais le parterre redemanda la harpe, et il fallut la

jeter avec le reste dans l'abîme.

Malgré l'accueil froid qu'avaient reçu la plupart des tragédies de

Laharpe, il ne craignit pas de les rassembler et de les faire

paraître. Dans la préface du premier volume, il prédit la décadence du

théâtre, et ne trouve que deux moyens de la prévenir. Ces moyens sont

l'érection d'un second théâtre français, et la substitution d'un

parterre assis à un parterre debout. Il a fallu du temps pour que deux

moyens si simples fussent essayés. L'expérience a prouvé qu'ils ne

suffisent pas pour prévenir la décadence de l'art dramatique;

cependant on s'est convaincu de leur utilité, et sous ce rapport, on a

dû souhaiter que les voeux de Laharpe eussent été exaucés plus tôt. Il

avait fait réellement des démarches, de concert avec d'autres auteurs

dramatiques, pour faire asseoir le parterre; mais dans ce temps le

gouvernement, ou plutôt la cour, se mêlait de tout, et la moindre

réforme, la moindre amélioration qu'il s'agissait d'obtenir, ne

concernât-elle que des banquettes, mettait en jeu les intrigues de

quelques courtisans désoeuvrés. La sollicitation des auteurs

dramatiques parut être un sujet trop grave pour qu'on pût se décider

légèrement; et de peur de compromettre je ne sais quels intérêts, on

laissa les choses comme elles étaient: les gentilshommes de la chambre

étaient assis dans les loges; ils n'étaient pas pressés de faire

asseoir les gens du parterre.

En 1782, Laharpe composa pour l'ouverture de la salle de l'Odéon, une

pièce allégorique intitulée _Molière à la nouvelle salle_, ou les

_Audiences de Thalie_, qui eut du succès. Il avait traduit par abrégé

la _Pharsale de Lucain_; il traduisit aussi une partie de la

_Jérusalem délivrée_ et de la _Lusiade_ du Camoëns; ne sachant pas le

portugais, il avait versifié sa traduction sur une traduction

française en prose. Quand il eut publié son Suétone, on lui reprocha

aussi de ne pas bien comprendre le latin, malgré les prix qu'il avait

obtenus au collége.

Quoique académicien, il avait concouru pour le prix proposé par

l'académie française au sujet du meilleur _dithyrambe aux mânes de

Voltaire_, et comme le prix fut décerné à son poëme, il en abandonna

la valeur à celui qui avait obtenu l'accessit. Il fit aussi de

Voltaire un éloge en prose: le public avait été choqué d'entendre

Laharpe traiter avec rigueur la tragédie de _Zulime_; la méchanceté

prétendait qu'il était irrité d'avoir été oublié dans le testament de

Voltaire. Lorsqu'ensuite il fit en prose et en vers l'éloge du grand

écrivain que la littérature venait de perdre, la méchanceté supposa

encore un motif intéressé à l'auteur, en prétendant qu'il voulait

préparer le public à son commentaire sur le théâtre du grand poëte. On

fut pourtant obligé de convenir que parmi la foule d'écrivains qui

avaient célébré Voltaire, aucun n'avait mieux fait sentir les beautés

de son génie. Laharpe, dit un de ses contemporains, a beaucoup plus

d'esprit que de connaissances, beaucoup moins d'esprit que de talent,

et beaucoup moins d'imagination que de goût; mais il sait parfaitement

Racine et Voltaire; et quoiqu'il n'ait pas encore justifié toutes les

espérances qu'on avait pu concevoir de l'auteur de _Warwick_, c'est

encore le meilleur élève qui soit sorti de l'école de Ferney. Il est

malheureux que les circonstances l'aient obligé à perdre tant de

temps à dire du mal des autres, et à se défendre ensuite contre les

ennemis qu'il se faisait tous les jours en exerçant un si triste

métier. La plus furieuse épigramme qu'on ait jamais faite sur lui, est

le mot de Champfort, mot cruel, mais que Tacite n'eût pas désavoué:

«C'est un homme qui se sert de ses défauts pour cacher ses vices.» Il

ne faut pas oublier que Champfort avait été l'objet d'épigrammes non

moins sanglantes. Cependant il est vrai que Laharpe scandalisa un peu

le public par les hommages publics et éclatans qu'il rendit à une

danseuse d'une mauvaise réputation. Une maladie de peau qui suivit ces

amours, et dont la médisance fit une lèpre, attira au mauvais poëte de

nouveaux lazzis. Sophie Arnoud prétendait que cette lèpre était la

seule chose que Laharpe eût des anciens.

Ce qui prouve encore contre Laharpe, c'est qu'ayant été chargé d'une

correspondance littéraire par le grand-duc Paul de Russie, il y

déchira à belles dents des ouvrages dont il avait presque dit du bien

dans les feuilles publiques. Un homme qui souffle le chaud et le froid

ne peut être très-estimable, à moins qu'on ne veuille dire pour

l'excuse de Laharpe, qu'il ménageait par égard la réputation des

auteurs contemporains devant le public, et qu'il ne voyait pas

d'inconvénient à dire toute la vérité à un étranger dont il était en

quelque sorte le confident. En ce cas il aurait fallu parler moins de

soi-même, et prendre des précautions pour empêcher que cette

correspondance confidentielle ne vît jamais le jour. Ce fut, au

contraire, lui qui donna de la publicité à ces lettres haineuses.

Pendant le séjour du grand-duc à Paris, Laharpe, son correspondant,

eut occasion de le voir souvent, et il fit les honneurs d'une séance

de l'académie française à laquelle le grand-duc assista avec sa femme

et sa suite. Comme la flatterie faisait alors partie de l'étiquette,

et même de la réception des princes à Paris, Laharpe lut en face de

l'illustre voyageur une _Épître au comte du Nord_ (nom sous lequel le

grand-duc voyageait); mais en dépit des éloges il choqua les oreilles

russes par la fréquente apostrophe de Petrowitz, qui parut ignoble à

leur esprit habitué à la soumission.

Laharpe avait toujours vécu indépendant, et subsisté du produit de ses

travaux: on le trouvait probablement trop philosophe pour mériter des

places, des titres. Il avait été pour peu de temps secrétaire de

l'intendant des finances Boutin; cette charge était trop

assujétissante pour un homme habitué aux charmes du commerce des

muses. Il la quitta et n'en reprit point d'autre; seulement il faut le

plaindre d'avoir quelquefois travaillé pour de l'intérêt. De ce genre

d'occupation paraît avoir été l'Abrégé de l'Histoire des Voyages,

qu'il commença en 1780, et qui eut convenu plutôt à un bon géographe

qu'à un poëte distingué. Laharpe n'apporta pas à ce travail toutes les

qualités nécessaires; mais aussi il en apporta qui manquent

quelquefois aux savans; je veux dire, la pureté du goût, l'élégance de

la diction, et un esprit philosophique. Ses Cours de Littérature,

professés avec beaucoup d'éclat au Lycée, aujourd'hui Athénée royal,

et ses articles critiques, insérés dans le _Mercure de France_,

étendirent encore sa réputation; et il avait acquis l'autorité d'un

juge en littérature, lorsque l'époque des grandes réformes arriva pour

la France. L'esprit vif et philosophique de Laharpe dut embrasser

chaudement le parti nombreux qui demandait la suppression des abus. Il

ne sortit pas d'abord de sa carrière, et la démarche la plus éclatante

qu'il fit, ce fut de présenter, à la tête des auteurs dramatiques, une

adresse à l'assemblée nationale, pour la prier de rendre le théâtre

libre, et assurer les droits de propriété des auteurs. Les comédiens

du roi, ne songeant qu'à leurs intérêts, firent une contre-pétition;

mais Laharpe réfuta leur faible réplique, et plus tard la force des

choses amena les changemens que les gens de lettres avaient

sollicités. Prenant un intérêt plus vif aux événemens publics à mesure

qu'ils gagnaient plus d'importance, Laharpe adopta le langage des

hommes exagérés de ce temps. On connaît les vers ridicules qu'il

débita dans la chaire du Lycée à l'occasion du manifeste du duc de

Brunswick:

Le fer! il boit le sang: le sang nourrit la rage,

Et la rage donne la mort.

Malgré les preuves et le soin qu'il eut de s'affubler du bonnet rouge,

il ne put échapper aux soupçons et à la persécution des démagogues; il

fut enfermé dans la prison du Luxembourg, et si le règne sanguinaire

de Robespierre eût continué, peut-être aurait-il partagé le sort de

tant de malheureuses victimes de ce dictateur lâchement cruel. Ce fut

pendant cette captivité que Laharpe, avec la promptitude des esprits

vifs et exagérés, passa d'un sentiment au sentiment opposé; peut-être

aussi la crainte de la mort ébranla-t-elle les fibres de son cerveau.

L'auteur de _Mélanie_ et des _Brames_, le partisan de la philosophie

et l'élève de Voltaire, devint religieux et presque dévot, et se

convertit complétement. Ce fut la lecture de l'_Imitation de

Jésus-Christ_ qui opéra ce changement, à ce qu'il assure lui-même. Il

traduisit le Psautier, et écrivit plus tard des mémoires en faveur du

culte catholique.

Rendu à la liberté, il remonta dans la chaire du Lycée, où, depuis

lors, ses critiques littéraires furent entremêlées de réflexions

pieuses. Il rassembla ensuite ses leçons pour en former ce _Cours de

Littérature ancienne et moderne_, qui est sans contredit le meilleur

ouvrage de Laharpe, et qui a rempli une lacune considérable dans la

littérature française, quoiqu'il ait de grands défauts, tels que la

disproportion de certaines parties, surtout de la littérature ancienne

relativement à la moderne; la partialité de divers jugemens, etc. Mais

ces défauts sont amplement compensés par l'analyse habile des

chefs-d'oeuvre littéraires, par l'éclat d'un style toujours approprié

au sujet, et prenant tous les tons suivant les divers genres de

littérature, enfin, par le goût qui a dicté les règles prescrites par

l'auteur aux écrivains modernes. Quoique très-volumineux, cet ouvrage

important aurait pourtant été plus étendu encore si l'auteur eût vécu

plus long-temps, ou s'il eût commencé plus tôt à s'en occuper, et si

des occupations moins utiles ne l'eussent interrompu.

Les orages politiques de la France s'étaient calmés, mais Laharpe ne

retrouva plus le repos, qu'au reste il n'avait jamais cherché

beaucoup. Si d'un côté ses leçons littéraires furent accueillies avec

beaucoup d'applaudissemens par la France régénérée, ses sorties contre

la philosophie qu'il avait défendue autrefois, et la publication de

sa correspondance secrète avec le grand-duc de Russie, lui firent

beaucoup de tort dans l'opinion publique, et lui attirèrent de

nouvelles inimitiés. Le gouvernement consulaire, qui affectait encore

de protéger les idées libérales, persécuta Laharpe pour ses opinions

religieuses, et l'exila de Paris. Quelques ans plus tard il lui aurait

proposé peut-être d'écrire dans ce sens, pour raffermir la monarchie

absolue. On assure pourtant que Laharpe avait refusé une pension que

Bonaparte lui avait offerte. Dans l'intérieur de son ménage Laharpe

n'avait pas été plus heureux que dans ses relations extérieures. Sa

première femme, dégoûtée de la vie, s'était noyée. Laharpe se remaria,

mais ce nouvel hymen fut de courte durée: sa seconde femme

l'abandonna.

Exilé d'abord à vingt-cinq lieues de Paris, Laharpe obtint la

permission d'habiter Corbeil; et, pour soigner sa santé déclinante, il

put revenir à Paris, où il ne fit plus que languir. Il mourut le 11

février 1803. Laharpe était petit de taille; il avait une élocution

facile; l'habitude de parler eu public et d'être écouté avec plaisir

par de grandes assemblées, lui faisait trouver doux aussi de parler

dans de petites sociétés, où d'autres qui n'avaient point cette

assurance, se trouvaient gênés auprès de lui. Saint-Lambert disait que

dans huit jours de conversation presque continuelle à la campagne, il

n'était échappé à Laharpe ni une erreur de goût, ni un propos qui

annonçât le moindre désir de plaire à personne. Saint-Lambert aurait

dû excepter les femmes, pour lesquelles Laharpe trouvait toujours des

propos galans et aimables. Le grand nombre d'ouvrages qui nous

restent de lui doit étonner ceux qui savent combien la vie d'un homme

de lettres fêté dans les cercles de Paris, comme l'était Laharpe, est

remplie de dissipations.

DEPPING.

FIN DE LA NOTICE.

PRÉCIS DE

L'HISTOIRE DES VOYAGES ET DÉCOUVERTES,

DEPUIS L'ANTIQUITÉ JUSQU'À NOS JOURS.

Quand les peuples sont encore dans un état complétement sauvage, ils

s'embarrassent peu du reste de la terre. Pourvu qu'ils trouvent leur

nourriture et un abri contre l'intempérie des saisons, ils n'ont point

de souci; ou si, dans leurs loisirs, il leur vient quelques pensées,

ce n'est pas l'idée de l'immensité du monde. Les Esquimaux, que le

capitaine anglais Ross rencontra dans son expédition pour la

découverte d'un passage au nord-ouest de l'Amérique, se croyaient les

seuls habitans de la terre, et ils n'imaginaient pas que le pays au

midi de leurs plaines de neige fût habitable, précisément comme, dans

le midi, on a cru long-temps que le nord ne pouvait être habité. Mais

quand la civilisation a fait quelques progrès, quand l'industrie a

procuré quelque aisance à un peuple, et quand il commence à

communiquer avec d'autres pays, il place, comme les Chinois, sa patrie

au milieu du monde, et ne regarde le reste que comme des accessoires

de la contrée qu'il habite, et pour laquelle son amour-propre croit

que tout a été créé. Bientôt l'imagination élabore, de la manière la

plus singulière, le peu de vérités qu'il sait sur les contrées

étrangères; et s'il a de la superstition, ce qui ne manque guère à

l'ignorance, il amalgame le ciel, la terre et l'enfer. Quelles idées

bizarres les premiers Grecs n'avaient-ils pas du monde, et sous

quelles formes fantasques l'imagination des Scandinaves ne se

figurait-elle pas le séjour des hommes et des immortels? Pour remplir

et peupler les terres mal connues, les nations qui ont un commencement

de civilisation exagèrent toutes les formes, et entassent ou

confondent toutes les matières qu'elles connaissent. Leurs contes ne

parlent que de géans et de pygmées, de montagnes d'or et de diamans,

de paradis terrestres, d'animaux monstrueux, enfin de tout ce qu'elles

n'ont pas chez elles-mêmes. Il serait plus simple de supposer chez

d'autres peuples des êtres analogues à ceux qui existent sous leurs

yeux; mais ce ne serait pas des merveilles; l'imagination veut être

frappée; il lui faut des objets extraordinaires, et les grandes

distances servent infiniment à seconder les désirs de l'imagination.

Il est malheureux que ces jeux de la fantaisie aient plus d'une fois

enfanté des querelles et des guerres; l'avidité est excitée par le

récit de toutes les prétendues richesses que possèdent d'autres

contrées; on cherche à se les procurer par la voie du trafic ou du

commerce; mais quelquefois on juge plus commode ou plus court de les

enlever, ou de s'emparer des pays qui les possèdent. On ne trouve pas

toujours ce que l'on cherchait, mais on prend ce que l'on trouve, et

quelquefois on découvre des objets plus utiles que ceux dont la

crédulité avait fait un tableau si séduisant. La force, l'injustice et

la ruse, triomphent malheureusement dans ces conflits; mais par

contre-coup, la raison s'éclaire, les idées se rectifient et

s'agrandissent, et la géographie s'enrichit. Il vient un temps enfin,

où les peuples ont assez de lumières pour rivaliser de zèle à

compléter nos connaissances, par des voies plus dignes de l'humanité.

Les savans n'épargnent alors ni fatigues, ni sacrifices, pour pénétrer

dans les régions inconnues, et y observer la nature et les ouvrages de

l'homme; et comme la vraie science n'a pas de préjugés, leurs

observations contribuent à donner peu à peu une idée exacte du monde,

et une idée moins incomplète du système admirable qui régit l'univers.

Voilà, en peu de mots, l'histoire de la géographie. Quelques détails

vont développer cet aperçu des découvertes faites dans les diverses

parties du globe. C'est en Égypte, et dans la partie occidentale de

l'Asie, que l'histoire nous présente les premiers grands états, et

les premiers peuples florissans. Ces peuples cultivaient les sciences

et les arts; par conséquent ils avaient quelque connaissance des

autres pays. Ils faisaient des guerres, et conquéraient leurs voisins;

leurs notions furent donc et plus étendues et moins inexactes.

Quelques sages voyagèrent pour s'instruire, et rapportèrent de leurs

excursions des connaissances nouvelles. Malheureusement ces sages

appartenaient pour la plupart à quelque caste ou corporation; ils

partaient avec des systèmes et des préjugés; ils rapportaient ce

bagage inutile, et quelquefois, au retour, ils ensevelissaient le

fruit de leurs observations dans les mystères de leurs associations;

le peuple n'en profitait guères.

Une nouvelle source d'instruction fut ouverte au monde, par les

voyages et expéditions commerciales des Phéniciens. Ce peuple

marchand, riche et entreprenant, fonda des colonies sur la côte

d'Afrique et sur celle d'Espagne; ses marins visitèrent un grand

nombre de côtes inconnues, et ses marchands entretinrent des liaisons

avec des peuples qui ne s'étaient pas connus entr'eux jusqu'alors.

C'était une époque de découvertes géographiques. Cependant les

Phéniciens, comme tous les peuples commerçans, étaient jaloux; ils ne

voulurent pas trop divulguer leurs découvertes, de peur de montrer le

chemin à d'autres nations, et de les inviter à suivre leur exemple.

Les Carthaginois ne les en supplantèrent pas moins, et ce peuple, plus

dominateur que les Phéniciens qui au fond voulaient plutôt commercer

que régner, fut maître de l'Espagne et de la Sicile, et fit

reconnaître par sa marine la côte du nord et de l'ouest de l'Afrique.

Le journal de ce voyage de découverte est parvenu à la postérité:

c'est, malgré sa brièveté, un morceau précieux de la géographie

ancienne.

Sur ces entrefaites, des germes de civilisation s'étaient développés

rapidement dans les colonies phéniciennes et égyptiennes, en Grèce;

bientôt il s'y forma une nation d'un esprit plus actif et plus fécond,

que toutes celles qui jusqu'alors avaient brillé sur le globe. Avec

son ardeur innée pour le savoir, elle ne manqua point de s'enquérir

des autres peuples de la terre. Hérodote, qui avait voyagé, lui

raconta des vérités et des fables; en agrandissant leur sphère

d'activité, les Grecs obtinrent des notions plus positives. À la suite

du conquérant Alexandre, roi de Macédoine, ils traversèrent les pays

les plus fameux de l'Asie, et arrivèrent jusqu'à l'Inde. Alexandre

était trop épris de la gloire, pour ne pas tourner ses expéditions au

profit de la science. Ses officiers reconnurent les côtes, des

relations de commerce s'établirent entre les pays grecs et ceux de

l'Asie; dès-lors le lien entre l'Europe, l'Asie et l'Afrique devint

indissoluble; l'intérêt l'avait noué, on pouvait être sûr qu'il

subsisterait.

L'éclat brillant de la Grèce commençait à s'éclipser, quand le peuple

romain étendit sa domination sur l'Italie; Carthage succomba aux coups

portés par cette nouvelle puissance; Rome incorpora dans ses états

les dépouilles de cette république. Successivement elle conquit la

Gaule, la Grèce, l'Asie mineure, l'Égypte, une partie de la Germanie,

la Grande-Bretagne. Ses lieutenans et ses financiers eurent bien soin

d'explorer les pays conquis; des colonies y furent envoyées; il n'y

avait pas encore eu d'empire composé d'une aussi grande étendue de

terres connues; la route de commerce par la mer Rouge jusqu'à l'Inde

subsistait toujours; le nord de l'Afrique fut connu des Romains; leurs

géographes, unissant les connaissances acquises par les Phéniciens,

les Carthaginois et les Grecs, à celles qui étaient dues aux conquêtes

des Romains, furent à même de présenter au monde une plus grande masse

de renseignemens géographiques, qu'on n'en avait eu auparavant. Les

Pline, les Strabon, les Ptolémée, les Pomponius Méla rassemblèrent de

véritables trésors, en comparaison de ce qui avait été réuni avant

eux; il est vrai que leurs devanciers n'avaient pas trouvé d'aussi

précieux matériaux. Un César n'avait pas parlé de la Gaule, ni un

Tacite de la Germanie et de la Grande-Bretagne.

Cependant que de terres, que de peuples restèrent encore à découvrir,

que de notions à rectifier, que de sciences à cultiver, pour parvenir

à la connaissance de ce globe, dont les Romains possédaient une si

petite portion, malgré toute l'étendue de leur puissance! Ils ne

connurent pas la moitié de l'Afrique, et ignorèrent la configuration

de cette partie du monde. En Asie, leurs recherches ne s'étendirent

point au delà des contrées méridionales qui leur envoyaient les

richesses de leur sol. Jamais ils ne pénétrèrent dans le nord de

l'Europe; l'immense empire actuel de la Russie ne leur fournit que de

faibles notions sur les moeurs des habitans. Ils ne soupçonnèrent

point l'existence d'autres continens, d'autres parties du monde. Ils

en restèrent aux élémens de la minéralogie, de la géologie, de la

botanique, et d'autres sciences qui ont des rapports si intimes avec

la géographie, et qui l'ont tant enrichie depuis qu'elles sont bien

cultivées!

Encore ces renseignemens accumulés pendant plusieurs siècles, et par

suite de nombreux événemens, faillirent-ils se perdre lors de la chute

de l'empire romain. Des peuples barbares traversèrent l'empire romain

pour le ravager; ils substituèrent leur barbarie et leur liberté, au

brillant esclavage des peuples soumis à Rome; ils renversèrent cette

puissance qui avait détruit tant de puissances plus faibles, et firent

rentrer les nations dans la barbarie et l'indépendance, d'où elles

avaient été tirées par la force aidée de la civilisation.

Ces barbares du Nord s'embarrassèrent peu des sciences; ils eurent des

idées d'enfant sur la géographie: toutefois ils avaient trouvé sans

difficulté la route des plus belles provinces de l'empire romain, et

ils y firent connaître pour la première fois les pays du Nord dont on

n'avait presque rien su, triste dédommagement de toutes les lumières

qu'ils éteignirent. Il y eut pourtant quelques géographes dans cette

époque: la clarté et la précision ne sont pas les qualités dominantes

de leurs écrits.

Le goût de l'étude ne disparut pas entièrement: il se conserva dans

les établissemens religieux, et, par un concours de nouveaux événemens

il se ralluma dans la suite. Pour propager la foi chrétienne, les

missionnaires pénétrèrent dans toutes les parties de l'Europe, dans

l'Afrique et dans l'Asie; on écrivit l'histoire de leurs vies et de

leurs succès; pour prix de ses conversions, l'hiérarchie se soumit les

peuples qui adoptèrent la religion; elle eut intérêt à les connaître:

il y eut donc de nouveaux foyers où vinrent se rassembler les lumières

géographiques. Les Plan-Carpin, les Rubruquis et les Marc-Paul, qui

voyagèrent dans des vues ecclésiastiques, firent de véritables

découvertes. Mais si le christianisme fut utile à cette science,

l'islamisme la servit aussi. Par suite des conquêtes de Mahomet, il se

forma en Asie un empire, celui des califes, qui voulut réunir tous les

genres d'illustration, et favorisa en effet avec une munificence digne

d'éloges les lettres, les arts et les sciences. La géographie ne fut

pas négligée par les savans arabes, et, quoiqu'ils n'eussent aucun

accès auprès des bibliothèques des pays chrétiens, ils purent

recueillir beaucoup de notions, grâce à l'extension rapide qu'avait

prise la domination des califes, et la religion musulmane.

Les idées des chrétiens d'Europe s'étaient fort rétrécies sous le

monachisme, mais les croisades les étendirent: Venise, devenue le

premier état commerçant, eut le goût des conquêtes et des découvertes.

La marine d'Europe, que des souverains faibles d'esprit et de moyens

avaient laissé dépérir, se releva sous la main des républiques

commerçantes; et pendant qu'on alla chercher le poivre et le cardamome

dans l'Inde, on s'habitua aux expéditions maritimes. Les Grecs dont

l'empire était resté debout au milieu de tous les bouleversemens de

l'Europe, auraient dû éclairer le monde par des connaissances de tous

les genres; mais les disputes théologiques sur l'essence de la lumière

du mont Thabor, les occupèrent bien plus vivement que la connaissance

de la partie du monde qu'ils habitaient, et les Turcs qui se

souciaient de géographie encore moins que les Grecs, vinrent

substituer leur barbarie aux subtilités scolastiques des écoles de

Byzance, comme les Goths et les Lombards, avaient imposé à l'Italie

leur ignorance et leur rudesse.

Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 1) · 第 1 / 22 段