le _samedi_[470] en avoit bien battu des mains. Ménage, qui en est un
peu, s'avisa pour rire de faire un madrigal italien en style pastoral
qui disoit à peu près la même chose; il le donna et dit qu'il l'avoit
trouvé dans les _rime_ du Tasse. Après que Raincys eut bien fait des
serments qu'il n'avoit volé cette pensée à personne, Ménage lui avoua
la malice; mais, pour s'en divertir d'autant plus, il envoya le
françois et l'italien à M. Chapelain, afin d'en avoir son jugement. M.
Chapelain, qui est toujours pour les vivants, étoit bien empêché. Il
honore la mémoire du Tasse, et M. Des Raincys est en vie, et il est
du _samedi_; il trouve un échappatoire; il dit que le style pastoral
étant de beaucoup au-dessous du style galant, le madrigal de monsieur
Des Raincys l'emportoit, mais qu'à proportion celui du Tasse étoit
aussi beau. Et voilà cet homme qui est un lynx en langue italienne!
Depuis Ménage trouva dans le Guarini:
Se non mirate che v'adoro,
Mirate almen' che io moro!
[446] Jean Chapelain, membre de l'Académie françoise, né le 4
décembre 1595, mourut le 22 février 1674. L'un des _trois_
éditeurs (M. Monmerqué) possède une Vie manuscrite de Chapelain,
suivie de ses testament et codiciles, par lesquels il substitue
sa bibliothèque à ses neveux. On trouve à la suite de ces pièces
le Catalogue des livres et des manuscrits qui la composoient.
Cette Vie de Chapelain offre des détails étendus sur l'auteur de
_la Pucelle_; mais elle est écrite dans la forme du panégyrique.
Des notes jointes à ce manuscrit font connoître que la
substitution a produit son effet jusqu'en 1747; l'époque de la
division ultérieure de cette bibliothèque n'est pas connue. C'est
vraisemblablement dans ce dépôt que Camusat aura puisé les
matériaux des _Mélanges de littérature tirés des lettres
manuscrites de M. Chapelain_, qu'il a donnés en 1726, en un
volume in-12.
[447] En 1627 ou 1628.
[448] Père de Chapelle.
[449] Cette pièce est indiquée dans la liste des poésies de
Chapelain placée à la suite du Catalogue manuscrit des livres de
sa bibliothèque, sous ce titre: _Récit de la belle Lionne au
ballet des Dieux_, commençant par ce vers:
Mortels de qui l'esprit s'étonne, etc.
et a été imprimée, sous le nom de Montfuron, dans les _Poésies
choisies_ (Paris, Charles de Sercy, 1660, cinquième partie, pag.
337), sous ce titre: _Récit de mad. P._ (mademoiselle Paulet) _au
ballet des Dieux, représentant l'astre du Lion_.
[450] Cette ode a été imprimée dans le _Recueil des plus belles
pièces des poètes françois_. Amsterdam, 1692, t. 4, p. 61. Elle
est composée de trente strophes de dix vers, dont il est
difficile d'achever la lecture, d'autant que, comme Tallemant l'a
judicieusement fait observer, il n'y a rien du désordre et de
l'emportement qui sont les principaux caractères du poète
lyrique.
[451] Le comte de Soissons, père de Louise de Bourbon, duchesse
de Longueville, première femme du duc.
[452] Elle avoit perdu deux fils, l'un à deux ans, l'autre en
naissant. Marie d'Orléans, demoiselle de Longueville, épousa en
1657 Henri de Savoie, duc de Nemours; elle devint veuve en 1659.
Le frère de son mari avoit été tué en duel par le duc de
Beaufort. La duchesse de Nemours a laissé des Mémoires sur la
Fronde. Ils font partie du tome 34 de la deuxième série de la
Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France.
[453] C'est un abus que ce terme de secrétaire d'ambassade pour
le secrétaire de l'ambassadeur. Il n'y a proprement qu'à Venise
où il y ait des secrétaires d'ambassade, car la république nomme
un noble Vénitien pour conférer avec un ambassadeur. Chaque
nation en a un. (T.)
[454] Gustave-Adolphe.
[455] _Voyez_ la septième lettre de Voiture.
[456] C'étoit l'intendant de l'hôtel de Rambouillet. (_Voyez_
plus haut l'article _Voiture_.)
[457] Henri Arnauld. (_Voyez_ l'article _Arnauld_.)
[458] La _Componenda_ est un bureau dépendant du cardinal
dataire, auquel on adresse toutes les suppliques qui sont
soumises à quelque rétribution pécuniaire. (_Dict. de Trévoux._)
[459] Alors intendant du cardinal Mazarin.
[460] Le chevalier de Rivière est l'auteur d'une multitude de
vaudevilles et de couplets satiriques sur les personnages et sur
les événements du règne de Louis XIV. Il eut le premier l'idée de
réunir ces sortes de poésies dans des Recueils, demeurés
manuscrits, qui sont encore recherchés aujourd'hui.
[461] La Mesnardière, poète françois au-dessous du médiocre, a
publié une critique du poème de Chapelain sous ce titre: _Lettres
du S. Du Rivage, contenant quelques observations sur le poème de
la Pucelle_; Paris, 1656, in-4º, de 65 pages.
[462] Chapelain a terminé son poème; on rencontre assez souvent
des copies manuscrites des douze derniers livres. Il en existe
une à la Bibliothèque du Roi.
[463] Françoise de Balzac-Clermont d'Entragues, seconde femme de
Louis de Bretagne, marquis d'Avaugour, comte de Vertus.
[464] Catherine-Françoise, demoiselle de Vertus, morte à l'âge de
soixante-quinze ans, en 1692. Ce fut elle qui se chargea de la
pénible mission d'annoncer à madame de Longueville la mort de son
fils, tué au passage du Rhin. (_Voyez_ la lettre de madame de
Sévigné du 20 juin 1672.)
[465] La Bastide. (T.)
[466] Il s'agit ici de Gilles Boileau, frère aîné de Despréaux.
Ce dernier n'étoit pas encore connu en 1656, époque de la
publication de _la Pucelle_ de Chapelain; il venoit seulement
d'être reçu avocat. (Voyez la _Notice biographique sur Boileau
Despréaux_, par M. de Saint-Surin; Paris, Blaise, 1821, p. 47.)
[467] C'est l'édition sortie des presses des Elzeviers, et la
seule qui soit aujourd'hui recherchée par les amateurs de livres
rares. Elle porte la date de 1656 comme l'édition originale.
[468] François Payot de Linière, auteur satirique, mort en 1704.
[469] Il n'en a jamais lu que les quatre premiers. (T.)
[470] Le _samedi_, c'est-à-dire la coterie littéraire qui se
réunissoit tous les samedis chez mademoiselle de Scudéry.
CONRART[471].
Conrart est fils d'un homme qui étoit d'une honnête famille de
Valenciennes, et qui avoit du bien; il s'étoit assez bien allié à
Paris. Cet homme ne vouloit point que son fils étudiât, et est cause
que Conrart ne sait point le latin. C'étoit un bourgeois austère qui
ne permettoit pas à son fils de porter des jarretières ni des roses de
souliers, et qui lui faisoit couper les cheveux au-dessus de
l'oreille; il avoit des jarretières et des roses qu'il mettoit, et
c'étoit au coin de la rue. Une fois qu'il s'ajustoit ainsi, il
rencontra son père tête pour tête; il y eut bien du bruit au logis:
son père mort, il voulut récompenser le temps perdu.
Son cousin Godeau lui donnoit quelque envie de s'appliquer aux
belles-lettres; mais il n'osa jamais entreprendre le latin; il apprit
de l'italien et quelque peu d'espagnol. Se sentant foible de reins
pour faire parler de lui, il se mit à prêter de l'argent aux beaux
esprits, et à être leur commissionnaire même; il se chargeoit de
toutes les affaires des gens de réputation de la province: cela a été
à tel point que pour faire parler de lui en Suède, il prêta six mille
livres au comte Tott[472], qui étoit ici sans un sou; ce fut en 1662.
Je ne sais s'il en a été payé. Ménage connoissoit ce cavalier et avoit
emprunté ces deux mille écus d'un auditeur des comptes, son
beau-frère; mais quand chez le notaire celui-ci vit que c'étoit pour
ce Suédois, il remporta son argent, et dit que Ménage étoit fou.
Conrart le sut et il prêta la somme.
La fantaisie d'être bel esprit et la passion des livres prirent à la
fois à Conrart. Il en a fait un assez grand amas, et je pense que
c'est la seule bibliothèque au monde où il n'y ait pas un livre grec
ni même un livre latin. L'effort qu'il faisoit, la peine qu'il se
donnoit, et la contention d'esprit avec laquelle il travailloit, lui
envoyant tous les esprits à la tête, il lui vint une grande quantité
de bourgeons pour cela, car c'étoit une vilaine chose; il se
rafraîchit tellement, que ses nerfs débilités (outre qu'il est de race
de goutteux) furent bien plus susceptibles de la goutte qu'ils
n'eussent été. Il en fut affligé de bonne heure, et de bien d'autres
maux, sans en être moins enluminé; en sorte que c'est un des hommes du
monde qui souffre le plus. Son ambition a fait une partie de son mal;
car il a cabalé la réputation de toute sa force, et il a voulu faire
par imitation, ou plutôt par singerie, tout ce que les autres
faisoient par génie[473]. A-t-on fait des rondeaux et des énigmes? il
en a fait; a-t-on fait des paraphrases? en voilà aussitôt de sa façon;
du burlesque, des madrigaux, des satires même, quoiqu'il n'y ait chose
au monde à laquelle il faille tant être né. Son caractère c'est
d'écrire des lettres couramment; pour cela il s'en acquittera bien,
encore y a-t-il quelque chose de forcé: mais s'il faut quelque chose
de soutenu ou de galant, il n'y a personne au logis. On le verra s'il
imprime, car il garde copie de tout ce qu'il fait; il ne sait rien et
n'a que la routine[474].
Il voulut faire un discours sur l'histoire à l'Académie de la
vicomtesse d'Auchy[475]. D'Ablancour fut comme la sage-femme de cette
production, ou, pour mieux dire, ce fut lui qui le fit. Plusieurs
académiciens, qui l'eussent admiré s'ils l'eussent su, y trouvoient
des choses à redire, à cause qu'ils croyoient que c'étoit de Conrart.
Mézerai disoit à Patru: «Que ne vous l'a-t-on donné à faire!--Voire,
répondit Patru, n'est-ce pas à votre secrétaire à faire cela?»
Il est fort propre au métier de secrétaire _in ogni modo_, et, si sa
santé le lui avoit permis, il auroit recueilli fort exactement tout ce
qu'il eût fallu pour l'Académie. C'est lui qui le premier y a
introduit le désordre et la corruption, car, à cause que Bezons[476]
avoit épousé une de ses parentes, il cabala avec M. Chapelain pour le
faire recevoir; ensuite Salomon[477], collègue de l'autre à la charge
d'avocat général du Grand-Conseil, y fut admis, et depuis rien n'a été
comme il faut. La politique de ces messieurs étoit de mettre des gens
de qualité dans leur compagnie. M. Chapelain, qui avoit fait les
statuts, si statuts se peuvent appeler, a si bien réglé toutes choses
qu'en dépit des gens, quelque sages qu'ils eussent été, il étoit
impossible qu'on n'y eût bientôt du désordre. Depuis, mais trop tard,
comme nous dirons ailleurs, on fit un bien meilleur réglement.
Pour revenir à l'humeur de notre homme, il est cabaleur et tyran tout
ensemble; mais cabaleur à entretenir commerce avec des doctes de
Hollande et d'Allemagne, lui qui ne sait point de latin; cabaleur
encore à se charger d'un million d'affaires, car, comme je veux croire
qu'il y a de la bonté et de l'humeur obligeante, je sais fort bien
aussi qu'il y a de la vanité et de la cabale. Chapelain et lui
imposent encore à quelques gens, mais cela se découd fort; et si
celui-ci imprimoit comme l'autre, tout cela s'en iroit à vau l'eau.
L'un après l'autre ils ont été les correspondants de Balzac. Pour
Balzac, c'est un correcteur général d'imprimerie. Il a affecté de
faire imprimer et de revoir les épreuves des _Entretiens de Costar et
de Voiture_, où il y a quasi autant de latin que de françois, et il ne
trouvoit pas trop bon qu'on lui dît qu'il se devoit décharger de cette
impression; une fois même il voulut revoir des épreuves toutes
latines, à l'aide d'un écolier de seconde qui étoit son neveu, friand
de louanges, d'épîtres dédicatoires, etc.
Quant à l'humeur tyrannique, après sa femme personne n'en sait plus de
nouvelles que moi. Il a toujours affecté d'avoir des jeunes gens sous
sa férule: moi, qui ne suis pas trop endurant, il me prit en amitié et
je l'aimai aussi tendrement; mais, dès que Patru et moi, que je
connus quasi en même temps, eûmes trouvé que nous étions bien le fait
l'un de l'autre, il en entra en jalousie, et disoit que je faisois de
plus longues visites aux autres qu'à lui. C'est un franc pédagogue, et
qui fait une lippe, quand il gronde, la plus terrible qu'on ne sauroit
voir. En une chose Chapelain a eu raison, peut-être l'a-t-il fait par
tempérament; il a toujours vécu en cérémonie avec lui, car à le voir
de près on sera toujours en querelle. D'Ablancour en a eu maintes avec
lui, et entre autres une pour ne lui avoir pas écrit _conseiller
secrétaire du roi_, mais seulement _secrétaire du roi_. Je ne prétends
pas mettre ici un million de petites particularités qui ne seroient
bonnes à rien, et puis ce qui s'est passé sous le sceau de l'amitié ne
se doit point révéler.
Dans sa famille il a eu aussi bien des démêlés. Son deuxième frère
étoit un sot homme; mais si Conrart n'eût point tant fait l'aîné à la
manière du vieux Testament, il n'auroit pas fait la moitié tant
d'extravagances qu'il en a faites. Celui-ci le mit au désespoir. Le
jeune frère de sa femme, nommé Muisson, qu'on appelle M. de Barré,
étant devenu amoureux d'une belle fille qui étoit de meilleure famille
que lui, et qui, par la suite, a eu du bien honnêtement, Conrart fit
le diable pour empêcher le mariage; et après lui, son autre beau-frère
et sa femme même, qui craignoient qu'un vieux garçon riche, aîné de
tous, ne prît cette belle en affection, firent assez de choses contre
elle qui ne sont pas trop bonnes à dire. Ce vieux garçon mort, par le
testament il avoit fort avantagé ses deux frères au préjudice de
quatre soeurs qu'il avoit: il y eut du bruit. La famille fit l'honneur
à Conrart de s'en rapporter à lui. Il demande à Patru comment à son
égard il en doit user, lui qui, à cause de sa femme, y avoit le même
droit que les autres. «Hé! lui dit Patru, vous ne serez pas juge et
partie; vous ne devez rien prendre pour vous, et c'est à eux à en user
après comme ils le trouveront à propos.» Ne vous déplaise, il se donna
autant qu'aux autres, et les deux frères, qui croyoient en être
quittes à meilleur marché, furent bien surpris de voir qu'outre cela
Conrart s'étoit mis au rang des autres. Ils en passèrent pourtant par
là et rengainèrent une tenture de tapisserie et autres choses qu'ils
lui avoient destinées. Depuis cela, il prit à ce M. de Barré une
estime pour Patru la plus grande du monde, et il a voulu être son ami
et le mien ensuite.
Or, Conrart trouvoit la belle-soeur de Barré fort jolie; ailleurs elle
n'eût pas laissé de l'être, mais dans cette famille disgraciée c'étoit
un vrai soleil. Il la vouloit traiter du haut en bas. Il vouloit
qu'elle fût sous sa férule, en être le patron, et la mener partout où
il lui plairoit. Cette femme, qui étoit plus fine que lui, le laissa
dire, et en a fait après à sa mode, mais doucement toutefois, car elle
a affaire à une des plus sottes familles du monde. Un jour qu'elle
étoit allée par complaisance promener avec lui et Sapho[478], et
autres beaux esprits du Samedi, elle dit par hasard: «J'ai été
_norrie_.--Il ne faut pas dire cela, lui dit-il, d'un ton magistral,
il faut dire _nourrie_.» Cela effaroucha un peu, et comme elle n'avoit
déjà aucune inclination à faire le bel esprit, elle ne voulut pas se
promener davantage avec toutes ses héroïnes. Quoique cela ne plût
guère à Conrart, il ne laissa pas de continuer à tâcher de se rendre
maître de cet esprit. Une fois il lui prit fantaisie d'avoir le
portrait de sa belle-soeur, car il affecte d'avoir le portrait de ses
amies. Un beau matin il envoie sa femme, qui vint dire à madame de
Barré «que M. _Conrarte_ (elle prononce ainsi à la mode de
Valenciennes, d'où elle est) n'avoit pu dormir de toute la nuit, tant
il avoit d'impatience d'avoir son portrait.» Il fallut donc vite lui
en faire faire un par le peintre qu'il nomma, par le plus cher, et il
la laissa fort bien payer. Il exerce encore quelque sorte de tyrannie
sur elle, car il faut qu'elle aille le voir régulièrement, et elle
veut bien avoir cette complaisance pour son mari; mais en son âme elle
se moque terriblement de M. le secrétaire de l'Académie. Regardez un
peu quelle figure de galant! j'ai vu qu'il se faisoit les ongles en
pointe, et au même temps il s'arrachoit les poils du nez devant tout
le monde: il y prétend pourtant; il est vrai qu'au prix de Chapelain,
il pourroit passer pour tel, au moins pour son ajustement, car il est
toujours assez propre.
Rien, que je crois, ne l'a tant fait enrager que de voir comme je l'ai
planté là, et que Patru et moi soyons les bons amis de sa belle-soeur.
Voici comment cela arriva: nous n'en étions plus que sur la grimace,
quand il lui prit une vision de loger dans une maison au
Pré-aux-Clercs que Luillier avoit fait accommoder à ma fantaisie, et
dont j'avois planté le jardin à ma mode, une maison que j'aimois
tendrement; son prétexte étoit qu'on m'avoit ouï dire que la maison
étoit à vendre; je le croyois, mais cela n'étoit pas; sur cela il
m'envoie son beau-frère de Barré, qui y alloit à la bonne foi: pour sa
femme, elle m'a juré depuis que, comme elle étoit persuadée que cela
manqueroit, elle les avoit laissé faire. M. de Barré vient me demander
si je pensois à acheter cette maison, et si elle étoit à vendre; je
dis que je l'avois ouï dire et que je ne songeois pas à l'acheter.
«Puisque cela est, me dit-il, un de vos amis, mais qui ne veut point
être nommé, y pourra penser.--Monsieur, lui dis-je, j'aime mieux que
ce soit un de vos amis qu'un autre; j'y aurois pourtant du regret.» Je
ne fis semblant de rien, mais je découvris bientôt que Conrart avoit
engagé Barré à acheter cette maison en commun. Sur cela, comme je ne
cherchois qu'une occasion de rompre avec lui, je pris celle-là; et
après m'être plaint doucement de la finesse qu'il m'avoit faite, et de
ce qu'au lieu de détourner les marchands il se présentoit lui-même, je
ne le vis plus depuis.
N'ayant pu avoir cette maison qui lui eût pu servir de maison des
champs et de maison de ville, il en acheta une à Athis dont
mademoiselle de Scudéry parle tant dans la _Clélie_; là il se fait
mainte belle chose. Un jour, il ne l'avoit pas encore tout-à-fait
meublée, il trouva dans la salle une belle tenture de cuir doré toute
tendue; on a su depuis que c'étoit le frère aîné de sa femme qui, pour
ne lui avoir point d'obligation de la nourriture d'un de ses fils qui
avoit été chez lui assez long-temps, avoit fait cette galanterie, qui
est trop fine pour un marchand du Pays-Bas. Mais il le lui faut
pardonner; ce n'est pas un homme à avoir deux fois en sa vie de telles
pensées: c'est un grand avare, du reste, et un grand espion de sa
pauvre belle-soeur.
Il a fallu que toutes les connoissances de Conrart aient été à sa
maison, ou il a bien fait la lippe. Lui qui a affecté autrefois de
traiter madame de Sablé, puis madame de Montausier et mademoiselle de
Rambouillet, quoique cette dernière se moque de lui, n'a garde de ne
les avoir pas traitées à _Carisatis_[479]. Sapho y passe une partie
des vacations, et mademoiselle Conrart, avec sa figure de pain
d'épice, a aussi un nom dans le roman; cependant les clairvoyants sont
persuadés qu'il n'aime point Pellisson, qu'il en est jaloux, et qu'il
ne trouve nullement bon que Herminius[480] soit le confident de Sapho
et l'Apollon du Samedi. Pour Chapelain, il n'est pas persuadé de
Pellisson; mais il le sera à cette heure que l'autre est bien avec le
surintendant Fouquet. Le bruit court que Conrart l'incommode, mais il
n'a point d'enfants; sans doute la cabale lui a coûté, car il n'a pu
refuser de l'argent à bien des gens, et il donnoit souvent à manger;
il se trouvera mal d'avoir ouvert sa porte à tant de monde. Montereul,
surnommé le fou[481], de qui il croyoit faire un grand personnage,
lui a chanté pouille, et la cabale qui s'est formée chez l'abbé de
Villeloin[482] contre Chapelain et lui, qu'ils appellent les tyrans
des belles-lettres[483], lui a déjà donné quelque coup de griffe:
voilà ce que c'est que de voir tant de gens, et surtout tant de
jeunesse.
[471] Conrart (Valentin), né à Valenciennes, secrétaire de
l'Académie françoise, mort à Paris le 23 septembre 1675.
[472] Le comte Tott, grand-écuyer du roi de Suède, et ambassadeur
en France, passa plusieurs années à Paris, et y fut lié avec tous
les beaux esprits.
[473] Malleville disoit «qu'il lui sembloit que Conrart allât
criant, par les rues: «A ma belle amitié! qui en veut, qui en
veut de ma belle amitié?» A propos de cela, il demanda des
devises à plusieurs de ses amis sur l'amitié et les fit enluminer
sur du vélin. Madame de Rambouillet en donna une dont le corps
étoit une vestale dans le temple de Vesta, qui attisoit le feu
sacré, et le mot étoit _fovebo_. Elle le fit en françois, et M.
de Rambouillet le tourna en latin. (T.)
[474] Tallemant, dans cet article, montre de la rancune contre
Conrart, avec lequel il étoit brouillé, après avoir été son ami.
Conrart n'est pas un écrivain remarquable; mais c'étoit un homme
patient, auquel les lettres doivent de la reconnoissance. Il a
conservé une foule de pièces qui auroient péri s'il ne les eût
pas recueillies. Une partie de ses manuscrits est conservée à la
Bibliothèque de l'Arsenal. C'est là que l'un des éditeurs a
retrouvé les Mémoires de Conrart, insérés dans le tome 48 de la
deuxième série des Mémoires relatifs à l'histoire de France.
[475] _Voyez_ plus haut l'historiette de madame d'Auchy, la
maîtresse de Malherbe.
[476] Claude Basin de Bezons, avocat-général au Grand-Conseil,
depuis conseiller d'Etat, succéda au chancelier Séguier, quand ce
dernier, à la mort du cardinal de Richelieu, devint protecteur de
l'Académie françoise. Les titres de M. de Bezons sont d'une
nature peu imposante. La traduction d'un Traité fait à Prague,
entre l'Empereur et le duc de Saxe, et deux Discours prononcés à
l'ouverture des Etats de Languedoc, composent tout son bagage
littéraire.
[477] François-Henri Salomon, avocat-général au Grand conseil,
succéda au poète Bourbon. Sa nomination fut loin d'être honorable
pour l'Académie, car cet auteur de la paraphrase non imprimée
d'un Psaume fut préféré au grand Corneille. On objectoit à ce
dernier que, faisant en province son séjour habituel, il ne
pourroit assister que rarement aux assemblées de l'Académie.
(_Histoire de l'Académie françoise_, par Pellisson; Paris, 1730,
in-12, t. I, p. 210.)
[478] On appeloit ainsi mademoiselle de Scudéry.
[479] Nom de lieu dans le roman. (T.)
[480] Les personnes qui composoient la société de mademoiselle de
Scudéry se donnoient des noms de roman. _Herminius_ étoit celui
sous lequel Pellisson étoit désigné. (_Voyez_ une note sur la
lettre de madame de Sévigné à M. de Pomponne, du 1er août 1667,
édition de Blaise; Paris, 1818, t. I, p. 118.)
[481] Celui de Mme Burin, et qui est aujourd'hui à M. de Valence.
(T.)--C'est Matthieu de Montereul, frère de l'académicien, auteur
de quelques jolis madrigaux, celui duquel madame de Sévigné
disoit qu'il _étoit douze fois plus étourdi qu'un hanneton_.
(Lettre à Ménage, nº 25 de l'édition de 1818.)
[482] Michel de Marolles, abbé de Villeloin, infatigable auteur
de mauvaises traductions; mais dont les _Mémoires_, devenus
rares, sont fort curieux; Paris, Antoine de Sommaville, 1656,
in-folio.
[483] Furetière, Boileau; Linières a fait l'épigramme, on la lui
a raccommodée. (T.)
LA REINE DE POLOGNE[484],
SES SOEURS, SAINT-AMANT.
La reine de Pologne est fille de M. de Nevers, qui, sur la fin de ses
jours, fut duc de Mantoue, et de mademoiselle de Clèves. Etant
demeurée sans mère, son père la mit chez madame de Longueville, soeur
de sa femme, et mère de M. de Longueville. On l'appela madame la
princesse Marie, comme fille de souverain, quand son père parvint à la
duché de Mantoue. Elle étoit belle. Monsieur, alors veuf, en devint
amoureux. La maison de Guise, qui avoit du pouvoir auprès de la
Reine-mère, s'opposa à ce mariage, et la chose alla si avant que
madame de Longueville et la princesse Marie en furent quinze jours
prisonnières au bois de Vincennes.
M. de Mantoue mort, Monsieur ayant quitté la cour, et madame de
Longueville n'étant plus au monde, la princesse Marie étoit tantôt à
Nevers, tantôt à Paris: ses affaires n'étoient pas trop en bon état.
Elle cabala avec M. le Grand[485] pour débusquer le cardinal en
résolution de l'épouser si elle le voyoit premier ministre. La nuit il
la vint voir plusieurs fois. Il ne se pouvoit pas, dans le dessein
qu'ils avoient, qu'ils ne vécussent avec quelque familiarité; mais on
n'en a jamais rien dit de fâcheux.