[437] Il dit que Conrart et Chapelain sont des cabaleurs. (T.)

[438] Benserade y eut beaucoup de part. (_Voyez_ l'article sur

_Benserade_.)

[439] Expression du jeu de piquet.

[440] Célèbre peintre de portraits auquel Tallemant a consacré un

article dans ses Mémoires.

[441] Le surintendant Fouquet étoit en même temps

procureur-général au Parlement de Paris.

[442] Sur le _Pater_, l'Oraison dominicale.

[443] On lit dans l'état des gratifications faites par Louis XIV

aux savants et hommes de lettres pour l'année 1664:

Au sieur Gombauld, bien versé dans la poésie, et pour l'obliger de

continuer son application aux Belles-Lettres. . . . . . 1200 fr.

La mention est portée dans l'état de l'année 1665.

Cette pièce a été publiée par les bibliophiles françois dans leur

volume de 1826. M. Bérard en est l'éditeur.

Gombauld mourut en 1666.

[444] Ce trait d'avarice du lieutenant criminel Tardieu a été

oublié par Despréaux, qui, dans sa dixième satire, a si bien

peint le couple ridicule.

[445] Conrart a publié les _Traités et Lettres de feu M. de

Gombauld, touchant la religion_. (_Voy._ plus haut la note 428 de

la p. 385). Conrart est l'auteur de l'avertissement qui précède

ces Traités. (_Voyez_ la Notice sur Conrart à la tête de ses

_Mémoires_, dans la deuxième série de la _Collection des Mémoires

relatifs à l'histoire de France_, tome 48, page 25.)

CHAPELAIN[446].

Chapelain est fils d'un notaire de Paris: il fut précepteur-gouverneur

de MM. de La Trousse, fils du grand-prévôt. Boutard dit qu'il portoit

une épée pour faire le gouverneur, et même depuis, quoiqu'il ne fût

plus chez ces Messieurs, il ne laissoit pas de la porter. Ses parens,

ne sachant comment la lui faire quitter, prièrent Boutard de lui en

parler; mais au lieu de cela il s'avisa d'une bonne invention. Il fit

que quelqu'un, qui feignoit d'avoir été appelé en duel, prit Chapelain

pour son second, qui, dès ce moment-là, pendit son épée au croc.

Il fut introduit à l'hôtel de Rambouillet[447], vers le siége de La

Rochelle. Madame de Rambouillet m'a dit qu'il avoit un habit comme on

en portoit il y avoit dix ans; il étoit de satin colombin, doublé de

panne verte, et passementé de petits passemens colombin et vert à oeil

de perdrix. Il avoit toujours les plus ridicules bottes du monde et

les plus ridicules bas à bottes. Il y avoit du réseau au lieu de

dentelle. Depuis, il ne laissa pas d'être aussi mal bâti en habit

noir: je pense qu'il n'a jamais rien eu de neuf. Le marquis, de

Pisani, en je ne sais quels vers qu'on a perdus, disoit:

J'avois des bas de Vaugelas

Et des bottes de Chapelain.

Quelque vieille que soit sa perruque et son chapeau, il en a pourtant

encore une plus vieille pour la chambre, et un chapeau encore plus

vieux. Je lui ai vu du crêpe à la mort de sa mère, qui, à force d'être

porté, étoit devenu feuille-morte. On lui a vu un justaucorps de

taffetas noir moucheté; je pense que c'étoit d'un vieux cotillon de sa

soeur avec qui il demeure. On meurt de froid dans sa chambre: il ne

fait quasi point de feu.

Feu Luillier[448] disoit de lui qu'il étoit vêtu comme un maquereau,

et La Mothe Le Vayer comme un opérateur, laid de visage, petit avec

cela, et crachottant toujours. Je ne comprends pas comment ce diseur

de vérités, cet homme qui rompt en visière, M. de Montausier, en un

mot, n'a jamais eu le courage de lui reprocher sa mesquinerie. Souvent

je lui ai vu à l'hôtel de Rambouillet des mouchoirs si noirs que cela

faisoit mal au coeur. Je n'ai jamais tant ri sous cape que de le voir

cajoler Pelloquin, une belle fille qui étoit à madame de Montausier,

et qui avoit bien la mine de se moquer de lui, car il avoit un manteau

si usé qu'on en voyoit la corde de cent pas; par malheur encore

c'étoit à une fenêtre où le soleil donnoit, et elle voyoit la corde

grosse comme les doigts.

Chapelain a toujours eu la poésie en tête, quoiqu'il n'y soit point

né; il n'est guère plus né à la prose, et il y a de la dureté et de la

prolixité à tout ce qu'il fait. Cependant, à force de retâter, il a

fait deux ou trois pièces fort raisonnables: le _Récit de la

Lionne_[449], la plus grande partie de _Zirphée_, et la principale,

l'ode au cardinal de Richelieu, que je devois mettre la première. MM.

Arnauld (car il cajoloit jusques au docteur qui étoit alors au

collége); et quelques autres de ses amis, lui firent faire tant de

changements à cette pièce, qu'elle parvint à l'état où on la voit, et

sans difficulté c'est une des plus belles de notre langue[450]. J'y

trouve pourtant trop de raison, trop de sagesse, si j'ose ainsi dire:

cela ne sent pas assez la fureur poétique, et peut-être elle est trop

longue.

Il avoit déjà fait quelque chose de _la Pucelle_ en ce temps-là. M.

d'Andilly, voyant l'approbation qu'avoit eue cette ode, se voulut

servir de l'occasion de faire quelque chose pour lui. Un soir il lui

demanda les deux livres de _la Pucelle_ qui étoient faits. Lui crut

que ce n'étoit que pour les lire à loisir, et les lui donna. Ce

n'étoit pas seulement pour cela, car il avoit fait entendre par le

moyen de sa soeur, mademoiselle Le Maistre, à madame de Longueville,

et ensuite à son mari, de quelle importance il lui étoit pour

l'honneur de sa maison que ce poème s'achevât. Or, cette mademoiselle

Le Maistre étoit fort bien dans l'esprit de l'un et de l'autre, et

jusque là que madame de Longueville étant obligée d'aller à Lyon, où

M. le comte[451] fut aussi malade que le feu Roi, elle confia sa

fille, qui étoit le seul enfant qu'elle eût[452], à mademoiselle Le

Maistre, retirée dès ce temps-là à Port-Royal, avec sa soeur, où

depuis elle prit l'habit et est morte religieuse. Au retour de Lyon,

madame de Longueville court vite voir sa fille; mademoiselle Le

Maistre la lui pensa rendre. «Non, dit-elle, je n'ai personne encore

pour en avoir soin; faites-moi la grâce de venir avec moi pour quelque

temps.» Elle y fut un an.

Pour revenir à M. Chapelain, M. de Longueville vit les deux livres, en

fut charmé, et dit à M. d'Andilly qu'il mouroit d'envie d'arrêter M.

Chapelain. On lui en parle; il dit qu'il étoit engagé à la cour pour

secrétaire de l'ambassade de M. de Noailles à Rome[453]: mais, quelque

temps après, ce M. de Noailles lui ayant fait une brutalité, il le

planta là, dont l'autre pensa enrager, et remua ciel et terre pour le

ravoir; mais Bois-Robert le servit auprès du cardinal de Richelieu,

qui croyoit lui être obligé à cause de son ode. M. de Longueville

apprend cela, et fait que M. Le Maistre, l'avocat, lui mène M.

Chapelain, et après avoir causé quelque temps ensemble, M. de

Longueville entre dans son cabinet avec M. Le Maistre, tire d'une

cassette un parchemin, demande le nom de baptême de M. Chapelain, et

en remplit le vide. M. Le Maistre, en s'en retournant, dit à Chapelain

dans le carrosse: «Voilà un parchemin où il y a quelque instruction

pour votre dessein touchant le comte de Dunois.» M. Chapelain le

prend, et, arrivé chez lui, trouve que c'étoit un brevet de deux

mille francs de pension sur tous les biens de M. de Longueville, sans

obliger M. Chapelain à quoi que ce soit. Dans la maison il y avoit eu

bien du _bisbiglio_; le secrétaire disoit: «J'ai expédié un brevet de

telle façon, mais le nom est en blanc: pour qui est-ce?» Bois-Robert

voulut en ce temps-là faire donner à Chapelain six cents livres de

pension sur le sceau. Chapelain, qui se voyoit trois mille livres de

pension, en comptant celle de mille livres du cardinal, mais qui

n'étoit pas à vie, le pria, à ce qu'il dit, mais j'en doute, car il

étroit furieusement avare, de la faire donner à Colletet; ce qu'il

fit.

Chapelain, par le moyen de ces messieurs Arnauld, se rendit bientôt

familier à l'hôtel de Rambouillet, où ils l'avoient mené. Il fit _la

Couronne impériale_, qui fut une des premières fleurs de _la Guirlande

de Julie_; ensuite il fit le _Récit de la Lionne_, qui n'est qu'une

fiction; il l'envoya à mademoiselle Paulet par un laquais de M.

Godeau. On crut bien que M. Chapelain avoit envoyé ces stances; mais

on crut que M. Godeau les avoit faites à cause de la grande amitié qui

étoit entre mademoiselle Paulet et lui. Il étoit alors à Dreux: on lui

en écrit de toutes parts, il s'en défend. Mademoiselle Paulet fut

ensuite à Mézières, où elle le rencontra. Elle le prend au collet, en

lui disant: «Petit homme, vous avouerez tout-à-l'heure que c'est vous

qui avez fait les vers de la Lionne;» mais cela ne servit de rien.

Assez long-temps après, comme M. Chapelain étoit avec mademoiselle de

Rambouillet, ils viennent à parler de cela, et elle, lui pensant dire

la chose du monde la plus éloignée de la vraisemblance: «C'est M.

Godeau ou vous qui avez fait cette pièce.--Eh! oui, lui répondit-il,

c'est moi qui l'ai faite; je ne l'ai jamais nié.» Elle pensa tomber de

son haut. «Je vous tromperai, lui dit-il encore, prenez-y garde.» En

effet, il n'y manqua pas, car, quelque temps après, il fit _l'Aigle de

l'empire à la princesse Julie_. Cette pièce fut envoyée à mademoiselle

de la Brosse, une des filles de madame la Princesse. Elle étoit écrite

de la main de M. Chapelain, mais en caractères qui imitoient

l'impression. M. Godeau dit brusquement que cela ne valoit pas grand

chose. Il disoit plus vrai qu'il ne pensoit. On les montre à M.

Chapelain, qui, pour mieux jouer son jeu, dit en prenant le papier:

«Cela est donc imprimé?» On lui demande laquelle il aimeroit mieux

avoir faite de cette pièce ou de _la Couronne impériale_, qui est à

peu près sur le même sujet: il ne veut point décider; mais M. le

marquis de Rambouillet décide, et dit: «Qu'il aimeroit mieux avoir

fait cette ode.» M. Godeau, sur cela, change d'avis.

Ils craignirent au commencement qu'il n'y eût de la raillerie touchant

cet amour en l'air du roi de Suède[454], car sur ce que mademoiselle

de Rambouillet avoit témoigné une grande estime pour le roi de Suède,

on lui avoit fait la guerre qu'elle en étoit amoureuse, et Voiture lui

avoit envoyé une lettre au nom de ce roi[455], avec son portrait, par

quelques gens habillés en suédois.

A propos de cela, la comtesse de Châteauroux, dont nous parlerons

ailleurs, un jour, à l'hôtel de Condé, comme mademoiselle de

Rambouillet avoit un noeud de diamants que le roi d'Espagne avoit

donné à M. de Rambouillet, préoccupée de cette amourette, entendit le

roi de Suède, au lieu du roi d'Espagne, et le dit partout. Ce fut ce

qui fit venir la pensée à Voiture d'envoyer ce portrait et cette

lettre. Depuis, sur la mort de ce grand prince, M. d'Andilly et M.

Godeau firent des galanteries à mademoiselle de Rambouillet. Enfin,

comme on ne savoit où on en étoit, et qu'on ne pouvoit deviner qui

avoit fait cette pièce, ils firent réflexion sur ce que Chapelain

s'étoit vanté de les tromper encore, et lui envoyèrent Chavaroche[456]

lui demander s'il n'avoit point fait _l'Aigle de l'empire_, aussi bien

que _le Récit de la Lionne_. Il l'avoua sur l'heure aussi ingénuement

que l'autre fois.

Après, madame de Rambouillet s'en vengea. M. de Saint-Nicolas,

aujourd'hui M. d'Angers[457], avoit envoyé à M. Chapelain un livre de

taille-douce qu'on appelle _I Scherzi del Carracio_; ce sont les

frontispices des palais de Gênes. M. Chapelain les prête à madame de

Rambouillet. Au même temps, M. de Brienne, sans savoir qu'elle l'eût

déjà, lui envoie un autre exemplaire, mais assez mal en ordre, et

déchiré en quelques endroits. M. Conrart la vint voir comme elle avoit

ces deux livres: «Je vous prie, lui dit-elle, puisqu'ils sont reliés

de même, rendez de ma part celui de M. de Brienne à M. Chapelain, pour

savoir ce qu'il dira.» M. Conrart le lui porte. Chapelain, en levant

les épaules, dit: «Je vous avoue que cela m'étonne: où trouvera-t-on

des gens soigneux, si madame de Rambouillet cesse de l'être? Un livre

de cette importance, me le renvoyer comme cela!» Conrart, après lui

avoir laissé faire tout son _service_, se mit à rire et lui confessa

la malice.

Une fois Chapelain, m'envoyant un livre espagnol, m'écrivit que j'en

eusse bien du soin, et que je savois sa délicatesse sur le chapitre

des livres. J'ôte le papier dont ce livre étoit enveloppé, et je

trouve que la moitié de la couverture étoit mangée: «Véritablement,

dis-je, voilà une délicatesse dont je n'avois jamais ouï parler.»

Quand M. de Longueville fut nommé pour aller à Munster, M. de Lyonne

fit nommer M. Chapelain pour secrétaire des plénipotentiaires; c'étoit

la quatrième personne, et Lyonne devoit avoir cet emploi-là quand le

cardinal de Mazarin fut nommé par le cardinal de Richelieu pour y

aller. Cela a valu douze mille écus à Boulanger, secrétaire de M. de

Longueville. Chapelain alla trouver M. de Longueville, et lui

représenta que ce n'étoit pas là le moyen d'achever _la Pucelle_.

«Vous ferez bien l'un et l'autre, lui répondit-il.--Mais, monsieur, si

je réussis, comme je tâcherai de réussir, êtes-vous assuré que la cour

ne m'oblige pas à d'autres choses qui ne s'accordent nullement avec

votre poème?--Bien dit, monsieur de Longueville; faites donc que

Boulanger ait votre place.» Lyonne fit l'affaire. Depuis, le même

Lyonne dit tant de bien de lui au cardinal Mazarin, après lui avoir

fait faire une ode de six cents vers à sa louange, qu'il le voulut

voir, et lui dit, comme il prenoit congé: «M. de Lyonne vous dira ce

que j'ai fait pour vous; c'est si peu de chose que j'en ai honte.»

C'étoit cinq cents écus de pension sur ses bénéfices. Il eût coûté

trois mille livres pour les lettres de _componenda_[458] à Rome, afin

de faire mettre cette pension sur quelque bénéfice. Cela n'étoit pas

trop sûr avec le Mazarin. Il aima mieux attendre quelque nouveau

bénéfice et faire assigner sa pension dessus; Corbie revint au

cardinal à cause que le cardinal Pamphilio se maria; le brevet fut

fait au nom du Roi, et la pension assise sur l'abbaye de Corbie sans

qu'il en coûtât un sou à Chapelain. M. le cardinal paya la première

année de ses deniers; pour les quatre années des troubles, il manda à

M. Chapelain qu'il poursuivît les fermiers. Ils montrèrent qu'ils

n'étoient que comptables; la guerre avoit mis les bénéfices en

non-valeur. Le cardinal rétabli, Chapelain va trouver Colbert[459],

pour le prier de savoir du cardinal si son intention étoit qu'il

touchât sa pension, et que, si ce ne l'étoit pas, il n'en parleroit

jamais. Depuis cela le frère de Colbert lui apporta tous les ans sa

pension.

Bois-Robert dit qu'en un paiement qu'il fit à M. Chapelain, celui-ci

lui renvoya un sou qu'il y avoit de trop. C'étoit pour quelque

accommodement de frais de bénéfices. Bois-Robert dit «qu'en ce traité

M. Chapelain oublia les obligations qu'il lui avoit.»

M. le Prince savoit par coeur toute l'ode que Chapelain fit pour lui;

il la portoit dans sa pochette avant qu'elle fût imprimée. Il avoit

auparavant entendu lire tous les chants de _la Pucelle_; il avoit

dit: «Qu'il falloit faire des vers comme M. Chapelain, ou comme le

chevalier de Rivière[460],» qui n'en faisoit qu'en badinant; cependant

il n'en a jamais fait le moindre plaisir à M. Chapelain.

L'ode du prince de Conti, qu'il fit, dit-il, non par aucun intérêt,

mais parce qu'il étoit pleinement persuadé du mérite de ce prince

(voyez s'il ne mentoit pas bien, ou s'il ne se connoît pas bien en

gens), ne lui produisit rien non plus. Ce n'est pas que le pauvre

petit _Principion_ ne lui ait donné des bénéfices; mais pas un n'a

réussi. Depuis le blocus (de Paris) tout cela est demeuré là.

M. Chapelain est un des plus grands cabaleurs du royaume; il a

toujours une douzaine de cours à faire. Il court après un petit

bénéfice de cent francs; il en a quelques-uns. Il falloit qu'outre ses

pensions il eût de l'argent, car on voit, dans les Lettres de Balzac,

qu'il lui a mandé qu'il avoit perdu huit cents écus sur les pistoles

rognées, et je sais, pour en avoir vu le contrat, que madame de

Rambouillet lui doit plus de seize cents livres de rentes

présentement. Voyez quelle richesse a un homme comme lui! Cependant,

quelque maladie qu'il ait eue, bien loin d'avoir un carrosse, il n'a

jamais eu assez de force sur lui pour faire la dépense d'une chaise,

et on dit qu'il n'a rien donné aux enfants de sa soeur quand on les a

mariés.

Assidu au samedi chez mademoiselle de Scudéry, il néglige tous ceux

qui ne cabalent point ou qu'il ne craint pas. Madame de Rambouillet ne

le voit guère souvent, non plus que M. Conrart, si M. de Montausier

n'est à Paris. Ils rendent ce pauvre marquis tout _parnassien_; en

récompense, mademoiselle de Rambouillet ne les aime guère, et madame

sa mère les prend bien pour ce qu'ils sont.

Une fois Chapelain racontoit qu'une femme du faubourg Saint-Denis,

saisie de fureur, avoit coupé la tête à son fils, et, après, l'étoit

allée porter à ses voisines, comme si elle eût fait quelque bel

exploit; et non content d'avoir dit une charretée de paroles inutiles,

il se mit à prendre tous les exemples de l'antiquité, et fut

long-temps sur celui de Médée; après, comme il voulut faire la

réduction: «Mais celle-ci tue son enfant.....--Et si, ajouta

mademoiselle de Rambouillet, on ne lui avoit pas ravi Jason.» Cela fut

dit si brusquement qu'il en demeura comme déferré. Jamais homme n'a

tant _hâblé_ que celui-là. D'Ablancour ne le peut souffrir; il dit

«qu'il bave comme une vieille p.....» Voiture, qui le connoissoit

bien, l'appelle dans une lettre _l'excuseur de toutes les fautes_:

c'est qu'il cabale en toutes choses, et dit toujours: «Cela n'est pas

méprisable.»

Il est temps de venir à _la Pucelle_. Je ne m'amuserai point à

critiquer ce livre; je trouve qu'on lui fait honneur, et La

Mesnardière[461] en cela a rendu le plus grand service à M. Chapelain

qu'il lui pouvoit rendre. Pour moi, je suis épouvanté d'un si grand

_parturient montes_: après cela prenez les Italiens pour maîtres;

allez vous instruire chez ces messieurs. Patru a raison lorsqu'il dit

que M. Chapelain n'est sage qu'à l'italienne, c'est-à-dire que la

morgue et le flegme font toute sa sagesse. Il sait assez bien notre

langue, je veux dire il opine bien sur notre langue; mais il a bien de

la superficie à tout le reste: cependant M. de Longueville, dont il

avoit tiré quarante-six mille livres, a augmenté sa pension de mille

francs.

_Sint Mæcenates, non deerunt, Flave, Marones._

D'abord la curiosité fit bien vendre le livre. La grande réputation de

l'auteur y fit courir bien du monde; mais ce ne fut qu'un feu de

paille, et je ne sais s'il n'espéroit encore quelque augmentation de

pension, s'il pensoit à l'achever[462], car il a appelé de son siècle

à la postérité; mais je me trompe fort si la postérité a fort les

oreilles rompues de cet ouvrage.

Après le succès de sa première ode, il crut qu'il n'avoit que faire du

conseil de personne: il est retourné à sa dureté naturelle, et pour

l'économie, hélas! peut-on avoir rêvé trente ans pour ne faire que

rimer une histoire? Car tout l'art de cet homme c'est de suivre le

gazetier. Comme le livre étoit cher, on le vendoit quinze livres en

petit papier et vingt-cinq en grand (car les auteurs aiment fort le

grand volume depuis quelque temps). Il s'avisa d'une belle invention;

il associa deux personnes pour ne leur donner qu'un exemplaire au lieu

de deux, comme à madame d'Avaugour[463] et à mademoiselle de

Vertus[464], sa belle-soeur, qui, quoiqu'elles fussent alors à Paris

ensemble, sont pourtant pour l'ordinaire fort éloignées l'une de

l'autre, car la première demeure en Bretagne et l'autre ici; comme à

M. Patru et à moi, qui sommes logés à une lieue l'un de l'autre; à M.

Pellisson et à un de ses amis[465], qui est secrétaire de Bordeaux,

ambassadeur en Angleterre. Il en a donné même à quelques-uns à

condition de le laisser lire à tel et à tel; mais à ceux qu'il

craignoit, à des _pestes_, il leur en a donné un tout entier, comme à

Scarron, à Boileau[466], Furetière et autres. Voici encore une sordide

avarice et ensemble une vanité ridicule. Il a dit qu'il lui coûtoit

quatre mille livres pour les figures, qui, par parenthèse, ne valent

rien; cependant il est constant qu'outre cent exemplaires que Courbé

lui a fournis, dont il y en a plusieurs qui, à cause du grand papier

et de la reliure, reviennent à dix écus et davantage, et cinquante

qu'il lui a fallu donner encore et qu'il n'a point payés, il est

constant que le libraire lui a donné deux mille livres, et depuis

mille livres, quand, pour empêcher la vente de l'édition de

Hollande[467], il en a fallu faire ici une en petit, parce que dans le

traité il y a deux mille livres pour la première édition et mille

livres pour la seconde.

Les observations du sieur Du Rivage fâchèrent fort la cabale, et M. de

Montausier, en parlant à La Ménardière, qui s'est déguisé sous ce

nom-là, dit, après avoir bien parlé contre cet écrit: «Que celui qui

l'avoit fait mériteroit des coups de bâton;» et il vouloit qu'on

bernât Linière[468] au bout du Cours. C'est un petit fou qui a de

l'esprit, et qui, je ne sais par quelle chaleur de foie, a fait des

épîtres et des épigrammes contre M. Chapelain, devant et après

l'impression de _la Pucelle_. Il y a une épigramme fort jolie qu'on

lui a raccommodée; la voici:

La France attend de Chapelain,

Ce rare et fameux écrivain,

Une merveilleuse _Pucelle_.

La cabale en dit force bien;

Depuis vingt ans on parle d'elle:

Dans six mois on n'en dira rien.

C'est pour faire voir que beaucoup de gens en étoient désabusés avant

qu'on l'imprimât, car il en avoit lu des livres[469] çà et là, en

mille lieux. On dit que messieurs de Port-Royal ont été les seuls à

qui il a communiqué son ouvrage; mais ou il ne les a pas crus, ou ils

ne s'y connoissent guère. Il l'a montré aussi à Ménage, car il le

craint comme le feu, et ne manque pas une fois d'aller à son académie,

non plus que de visiter bien soigneusement le petit Boileau.

Pour revenir à La Ménardière, c'est une espèce de fou qui n'est pas

ignorant; mais c'est un des plus méchants auteurs que j'aie vus de ma

vie. Il s'avisa dans son livre de vers de mettre en lettres italiques

certains mots par-ci par-là; personne ne put deviner pourquoi, car,

par exemple, dans un vers il y aura le mot d'_amour_ en ce caractère.

Je lui en demandai la raison: «C'est un mauvais conseil, me dit-il,

que quelques-uns de mes amis m'ont donné de marquer ainsi ce que je

croyois de plus fort dans mes vers.» Saint-Amant, à qui je dis cela,

me dit: «Je pensois qu'il eût voulu marquer le plus foible.» Il se

plaignoit de M. Chapelain, qui ne lui avoit pas donné son livre, et,

qui ne lui avoit pas rendu, disoit-il, ses visites. Il se trouva qu'il

n'étoit pas bien fondé; cependant ces sottes plaintes et autres choses

firent connoître qu'il étoit le sieur Du Rivage. C'est une vanité

enragée; il fit mettre dans la _Gazette_ qu'il avoit traité de la

charge de lecteur du Roi.

Or, il y eut un procès sur cet écrit de Du Rivage. M. le chancelier,

qui n'aime pas Chapelain, parce que Chapelain n'a jamais rien fait à

sa louange, comme on parla au conseil de ce livre, dit: «C'est un

livre qui rend _la Pucelle_ ridicule.» Cependant, à l'Académie, il fit

excuse à Chapelain d'avoir signé le privilége, et dit que ç'avoit été

par surprise. Enfin, le procès des deux libraires s'accommoda.

M. Chapelain se pique de savoir mieux la langue italienne que les

Italiens même. Il perdit pourtant une gageure contre Ménage, au

jugement de l'Académie de la Crusca, à qui ils écrivirent tous deux en

italien, et qui les fit tous deux de leur corps. Depuis peu il arriva

encore une chose plaisante sur l'italien. Raincys avoit fait un

madrigal dont voici la fin, car il n'y a que cela de bon:

Si vous ne voulez voir que j'aime,

Voyez pour le moins que je meurs.

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome second Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 26 / 28 段