Un jour, comme madame de Rambouillet étoit à Rambouillet, on rendit le

pain bénit, et on en présenta à tous ceux de la maison; mais maître

Claude, qui croyoit qu'on ne lui en avoit pas présenté assez tôt, dit

à celui qui le lui portoit: «_Porte-le au diable, je n'en ai que

faire._» La marquise, qui cherchoit à se divertir, et qui aussi ne

vouloit pas qu'on fît d'insolences, le fit venir, et lui remontra

qu'il devoit profiter de l'occasion qui s'étoit présentée pour faire

voir son humilité, et non pas scandaliser tout le monde comme il

l'avoit fait; «car, ajouta-t-elle, vous avez dit: _Portez-le au

diable_; ne savez-vous pas qu'il ne le sauroit recevoir, et que tout

ce qui est béni fait fuir les démons?» Elle lui dit encore bien des

choses; enfin, après avoir bien écouté: «Il est vrai, dit-il, que j'ai

tort; mais, madame, après tout, où est-ce que l'on tiendra son rang,

si on ne le tient dans l'église?»

Au commencement qu'il connut M. Conrart, il ouït dire à l'hôtel de

Rambouillet qu'il avoit la goutte. Le soir même il va trouver Monsieur

et Madame: «J'ai appris, leur dit-il, que ce pauvre M. Conrart a les

gouttes; c'est dommage. Je sais, ma foi, par Dieu[413]! une recette

infaillible pour le guérir; il y a plus de trente rois qui la

voudroient savoir; je la lui dirai pour l'amour de lui.--Eh bien!

maître Claude, dit madame de Rambouillet, allez-vous-en demain savoir

de ses nouvelles de ma part; et puis de votre part à vous, lui direz

votre recette.--Ah! madame, reprit-il, ce sera de votre part.--Non,

dit-elle, de la vôtre; il faut qu'il vous en ait l'obligation.» Il y

va, et après avoir fait les compliments de son maître et de sa

maîtresse, il lui dit: «Monsieur, je vous dis à cette heure de ma part

que je vous veux guérir de vos gouttes; mon remède est infaillible; ma

foi, par Dieu! il n'y en a point de tel.--Hé! dites-le-moi donc,

maître Claude, dit M. Conrart.--Pour l'amour de vous, je vous le

dirai; je ne l'enseignerois pour rien à un autre; non, ma foi, par

Dieu!» Il haranguoit toujours, et ne disoit point la recette; enfin,

lui dit-il: «Ayez une douzaine de cochets, et les élevez au coin de

votre feu; quand ils seront en état d'être chaponnés, prenez le plus

gras, chaponnez-le vous-même, et en lui tirant ce que vous savez du

corps, dites: _Je te donne mes gouttes, puissent-elles ne me jamais

revenir_. Puis recousez bien la plaie, vous verrez insensiblement ce

pauvre chapon devenir entrepris de ses jambes, elles lui enfleront, et

vous vous sentirez allégé à mesure.»

Il est à cette heure concierge à Rambouillet, parce qu'il est devenu

vieux. Madame de Rambouillet lui manda, il y a trois ou quatre ans,

qu'il fît tout préparer, et qu'il auroit bientôt compagnie. Il crut

que toute la cour iroit; et quand il ne vit que M. et madame de

Montausier et mademoiselle de Rambouillet: «Quoi! leur dit-il, il n'y

a que vous, et j'avois pris tant de peine! une autre fois je ne

croirai pas si de léger[414].»

Il racontoit un jour la comédie d'Euridice, que le cardinal avoit fait

jouer en musique, et il disoit à une femme-de-chambre: «Vous voyez

l'enfer, et là vous voyez venir Plutarque.--Plutarque? reprit cette

fille; ne seroit-ce pas Pluton?--Pluton ou Plutarque, dit maître

Claude, qu'importe!»

[410] Ces derniers mots sont écrits à la marge du manuscrit; cela

prouve que cette partie de l'ouvrage a été écrite par Tallemant

avant le mariage de mademoiselle de Rambouillet, qui eut lieu au

mois d'avril 1645.

[411] L'hôtel de Rambouillet est dans la rue Saint-Thomas du

Louvre.

(T.)

[412] Godeau.

[413] C'étoit son juron. (T.)

[414] Expression italienne: _di leggiero_.

SILESIE.

Un écuyer de M. de Rambouillet, ou plutôt un _quinola_[415], car

c'étoit un homme qui le menoit, nommé Silesie, étoit une espèce de fou

sérieux qui ne trouvoit aucune difficulté à l'Apocalypse, et forgeoit

les plus belles étymologies du monde. Entre autres, il disoit que

_fauteuil_ vient de ce qu'étant assis les uns auprès des autres,

_l'oeil faut_, et ne peut plus voir de côté, à cause de celui qui est

assis auprès de vous. Il logeoit proche de l'hôtel de Rambouillet avec

sa femme et ses enfants. Un matin, tous ceux qui habitoient dans la

même maison vinrent se plaindre à M. de Rambouillet, disant qu'il n'y

avoit pas moyen de dormir avec cet homme. C'étoit en été, les puces

l'incommodoient, il en prenoit à tâtons; et comme si ses ongles

n'eussent pas suffi pour les punir dignement, il s'en alloit par

l'escalier, et avec un gros marteau il frappoit sur les marches,

croyant frapper sur les puces qu'il y avoit mises. Sur ce même degré,

pour être puni où il avoit fait l'offense, il prit la peine de se

rompre le cou quelques jours après.

[415] Ce terme, qui n'est plus connu qu'au jeu du reversis, étoit

alors synonyme _d'écuyer_, celui qui conduit, soit un homme, soit

une femme. (_Dict. de Trévoux._)

ALDIMARI.

Il y a eu un secrétaire, nommé Aldimari, qui n'étoit pas plus sage

qu'un autre; il faisoit les plus ridicules vers du monde, et a été si

sot que de les faire imprimer. Il disoit sur la mort du grand prieur

de La Porte, que les anges, pour le recevoir, quand il fit son entrée

en paradis, avoient pris des manches de velours blanc à gros

bouillons.

DUBOIS.

Il ne faut pas oublier un nommé Dubois, à qui M. de Rambouillet avoit

fait apprendre le métier de brodeur. Il se fit Capucin, puis portier

de comédiens, et enfin revint à son premier métier. Au bout de dix

ans, il s'avisa un matin d'aller voir la marquise, et lui dit:

«Madame, je suis ravi quand je vous vois, comme l'illustre Bassa[416]

quand il voyoit son empereur; je ne savois comment faire pour avoir

cet honneur; hier je passois devant votre logis, j'y vis bien des

carrosses dans la cour; cela me donna courage; enfin me voilà, et

pour refaire connoissance, je vous apporte une manche de la casaque du

Roi.»

Je ne saurois finir le chapitre des domestiques de l'hôtel de

Rambouillet, sans dire que personne ne fut plus aimé de ses gens, ni

des gens de ses amis, que madame de Rambouillet. Il y a deux ans

environ que M. Patru m'en rapporta un exemple illustre. Il soupoit à

l'hôtel de Nemours avec l'abbé de Saint-Spire, qui est à M. de

Nemours, alors M. de Rheims. Cet abbé va souvent à l'hôtel de

Rambouillet; ils parlèrent fort de la marquise. Un sommelier, nommé

Audry, qui étoit là, voyant que M. Patru étoit aussi des amis de

madame de Rambouillet, se vient jeter à ses pieds, en lui disant:

«Monsieur, que je vous adore! j'ai été douze ans à M. de Montausier;

puisque vous êtes des amis de la grande marquise, personne devant le

soir ne vous donnera à boire que moi.»

[416] Roman de mademoiselle de Scudéry. (T.)

VAUGELAS.

Je n'ai pas grand'chose à ajouter à ce que dit l'histoire de

l'académie. M. de Vaugelas fut un jour chez M. de La Vieuville,

surintendant des finances pour la première fois, afin de tâcher d'être

payé de sa pension. La Vieuville lui dit, de si loin qu'il l'aperçut:

«Allez chez un tel.» Il y va, cet homme n'avoit jamais entendu parler

de lui; il retourne, La Vieuville lui dit: «Allez chez Bardin.»

Bardin n'en savoit pas plus que l'autre. Pour la troisième fois, La

Vieuville lui dit: «Allez chez le trésorier de l'Epargne qui est en

exercice, il y a arrêt pour cela.--Monsieur, répond Vaugelas, il ne

faut point d'arrêt pour cela, c'est une pension.--Allez seulement,»

dit La Vieuville. Il se trouva qu'il le prenoit pour l'agent du roi de

Bohême, à qui, en ce temps-là, on fit toucher trente-cinq mille

livres.

Toute sa vie le pauvre M. de Vaugelas, qui étoit crédule, a toujours

donné des avis assez saugrenus. Une fois on lui persuada qu'il y

auroit un grand profit à nourrir des anguilles dans un étang; il en

vouloit demander le don au Roi. Il venoit tous les jours débiter à

l'hôtel de Rambouillet des nouvelles où il n'y avoit aucune apparence,

et il croyoit quasi tout ce qu'il entendoit dire.

Madame de Carignan, qui le connoissoit, le voulut avoir pour

gouverneur de ses enfants, dont l'aîné, qui est mort à cette heure,

étoit sourd et muet, et l'autre bègue, de telle sorte qu'il n'a pas la

voix articulée; pour le troisième, aujourd'hui M. le comte de

Soissons, il parloit, mais sa mère ne vouloit pas qu'il parlât, mais

bien les autres. Alors il portoit la soutane. Elle les faisoit mener

en visite; ils étoient tous deux comme des idoles.

«Quelle destinée, disoit madame de Rambouillet, pour un homme qui

parle si bien et qui peut si bien apprendre à bien parler, d'être

gouverneur de sourds et de muets!» Un Catalan entreprit de faire

parler le sourd-muet; dans son opération il ne vouloit point de

témoins. On croit qu'en lui mettant les doigts, soit aux côtes, soit

au gosier deçà et delà, et les genoux sur l'estomac, il lui faisoit

prononcer certaines lettres et les assembler pour demander les choses

les plus nécessaires; l'enfant sortoit tout en eau d'entre ses mains.

Madame de Carignan fut si sotte que de chasser cet homme; elle disoit

qu'il étoit espion du roi d'Espagne auprès d'elle. Peut-être eût-il

appris à parler à celui qui bégaie tant[417]. Elle disoit que l'aîné

parloit comme elle; or elle parloit comme quatre; mais elle mentoit

_per la gola_.

Elle vouloit qu'on donnât mademoiselle d'Alais, aujourd'hui madame de

Joyeuse, au prince Eugène sans le déclarer héritier. C'est elle qui a

fait mourir ce pauvre M. de Vaugelas à force de le tourmenter et de

l'obliger à se tenir debout et découvert.

[417] Il écrit en italien, et il a fort bien réglé sa maison. Il

est amoureux, et sa maîtresse l'entendoit au mouvement des

lèvres. (T.)

GODEAU,

ÉVÊQUE DE VENCE.

M. Godeau[418], qu'on a appelé long-temps M. de Grasse, et qu'on

appelle aujourd'hui M. de Vence, est d'une bonne famille de Dreux. Il

a eu trente mille écus de partage. Il a toujours été fort éveillé, et

sa belle humeur et son esprit ont servi à le faire passer partout;

car pour sa personne c'est une des plus _contemptibles_ qu'on puisse

trouver; il est extraordinairement petit et extraordinairement laid.

Quand il étoit en philosophie, tous les Allemands de sa pension ne

pouvoient vivre sans lui; il chantoit, il rimoit, il buvoit, et avoit

toujours le mot pour rire. Il étoit fort enclin à l'amour, et comme il

étoit naturellement volage, il a aimé en plusieurs lieux. Il fut

pourtant assez constant pour mademoiselle de Saint-Yon; c'étoit une

fille de bon lieu et bien faite, mais pauvre. Elle vouloit l'engager,

elle se laissoit embrasser; mais quelquefois elle étoit contrainte de

sortir, à cause des saillies et des fureurs amoureuses qui prenoient à

notre petit amant.

M. Conrart, son parent, et quelques-uns de ses amis, l'avoient comme

retiré de cette amourette, quand les frères de la demoiselle firent

une partie de promenade où on les mit tous deux à la portière, et il

se renflamma plus que devant. Conrart dit qu'une fois, comme il étoit

chez cette fille avec son parent, tout d'un coup, pour faire la

jeunette, elle va dire: «Ah! que je suis affligée! maman m'a avertie

que j'ai vingt et un ans, il faudra que je jeûne désormais.» Notez

qu'elle avoit bien fait des péchés, si on offense Dieu en ne jeûnant

pas dès qu'on a vingt et un ans. Enfin Godeau se guérit de son amour.

En ce temps-là il eut entrée à l'hôtel de Rambouillet: j'ai dit

ailleurs par qui il y fut introduit[419]. On voit par les lettres de

Voiture le cas qu'en faisoient madame et mademoiselle de Rambouillet

et toute leur société, et comme Voiture en eut de la jalousie.

Peu à peu il se mit à travailler aux choses spirituelles, et il

falloit qu'il y fût bien né, car je trouve qu'il a fait tout autre

chose pour le Créateur que pour les créatures. Le _Benedicite_ le mit

en grande réputation auprès du cardinal de La Valette, et ensuite

auprès du cardinal de Richelieu, pour qui il fit après cette ode que

Costar a censurée. Ses ouvrages plaisoient si fort à Son Eminence,

qu'on disoit chez lui, pour dire: Voilà qui est admirable: «Quand

Godeau l'auroit fait, il ne seroit pas mieux.»

L'évêché de Grasse, en Provence, ayant vaqué, il le demanda. Le

cardinal ne vouloit point trop qu'il le prît; c'étoit trop peu de

chose: il ne vaut que quatre mille livres; il y joignit Vence de six

mille livres dès qu'il le put, avec une pension de deux mille livres

sur Cahors. M. Godeau négligea de faire faire l'union quand il le

pouvoit, c'est-à-dire du vivant du cardinal, car c'est un des hommes

du monde le plus diverti et qui pense le moins aux choses. Depuis, la

communauté de Vence s'y est opposée, et les Jésuites lui ont fait tout

le pis qu'ils ont pu, enragés de ce que l'assemblée du clergé l'avoit

nommé pour faire l'éloge du _Petrus Aurelius_. C'est un livre de

l'abbé de Saint-Cyran. Cela alla jusqu'à faire un libelle contre lui,

où sa mine et sa petitesse étoient ce qu'on lui reprochoit le plus. Il

fut assez sage pour ne point répondre. Enfin, il fallut traiter de

Grasse[420] et garder Vence.

C'est un homme sans façon, bon ami, mais un peu trop brusque

quelquefois. Il avoit fait beaucoup de vers d'amour. Un jour il les

demanda à Conrart, à qui il les avoit tous donnés, et les brûla. Il

s'en est pourtant sauvé quelques-uns de galanterie à l'hôtel de

Rambouillet, et entre les mains de M. de Montausier; mais ils ne

valent pas ses vers chrétiens, j'entends ceux qu'il a faits il y a

quelques années, car depuis quelque temps tout ce qu'il fait est fort

médiocre: vous diriez qu'il a toujours été condamné à faire un ouvrage

en tant de temps. Pour un jour il fit trois cents vers en stances de

dix; le moyen que cela soit bien. Il a du génie, mais il n'a ni assez

de savoir ni assez de force.

Pour subsister à Paris il a travaillé à des traductions, à des vies, à

une histoire ecclésiastique; tout cela sent l'homme qui ne pense pas à

la gloire, ou qui n'y pense pas de la bonne sorte. Les bulles des deux

évêchés, son peu d'économie et autres choses, l'on réduit à cela. Il a

fait des prières pour toutes sortes de conditions; il y en a une dont

le titre est: _Prière pour un procureur et en un besoin pour un

avocat_. Il a fait imprimer aussi des instructions aux curés de son

diocèse.

On trouve que M. de Vence se gâte en prose comme en poésie; tout ce

qu'il fait est fait à la hâte, et je trouve qu'il commence à se

relâcher sur la morale. Volontiers il prendroit un meilleur évêché

quand il faudroit pour cela faire l'éloge du cardinal: en voici une

preuve. Ayant fait l'oraison funèbre du feu premier président de

Bellièvre, par une bassesse ridicule il l'envoya à M. de Grignon,

avant de la prononcer. Cet imbécile de Grignon, aujourd'hui M. de

Bellièvre, y corrigea un endroit. Il y avoit: _La science, dit

Plutarque_. «Cela ne sonne pas bien, disoit cet âne de fils, il

faudroit mettre: _La science, au dire de Plutarque_.--Vous avez

raison, dit le petit Boileau[421], qui étoit présent, et il seroit bon

de le corriger: M. de Vence vous en auroit obligation.--Vous m'en

avisez,» reprit-il; et sur l'heure il envoie quérir une plume, et le

corrige. Boileau, qui ne pouvoit quasi se tenir de rire, courut vite

le conter à M. de Vence.

[418] Antoine Godeau, évêque de Vence, membre de l'Académie

françoise, né vers l'an 1605, mourut en 1672.

[419] Par madame de Clermont d'Entragues, et par mademoiselle

Paulet. (_Voyez_ l'article de cette dernière.)

[420] Il paroît que Godeau proposa l'évêché de Grasse à Gombauld,

qui étoit protestant. (_Voyez_ l'article _Gombauld_.)

[421] Gilles Boileau.

GOMBAULD[422].

Gombauld est de Saint-Just, auprès de Brouage, d'honnête naissance,

mais cadet d'un quatrième mariage. Le père vivoit de ses rentes, et il

en vivoit si bien qu'il les mangeoit. Il ne faisoit que chasser et

faire bonne chère, et enfin il s'acheva de ruiner en procès.

D'ailleurs, ce garçon fut maltraité par ses cohéritiers, et faute

d'avoir de quoi poursuivre, il n'en eut jamais aucune raison.

Son père, quoique de la religion, eut la faiblesse, se voyant chargé

d'enfants, de consentir que celui-ci fût instruit dans la religion

catholique, à Bordeaux, afin de le faire d'église. Il m'a dit, car il

est huguenot à brûler, que naturellement il avoit de l'aversion pour

la religion catholique, et que dès seize ans il cessa de lui-même

d'aller à la messe et revint à nous, sans pourtant faire d'abjuration

ni de reconnoissance, car il ne prétendoit pas nous avoir quittés, et

choisissoit plutôt une religion qu'il n'en changeoit.

Il vint à Paris qu'il étoit encore fort jeune; il fit d'abord

connoissance avec le marquis d'Uxelles[423], le rousseau. Cet homme

avoit assez d'habitudes, et ne pouvoit bien faire les lettres dont il

avoit besoin; et dans les desseins de mariage ou de galanterie qu'il

pouvoit avoir, il se servoit de Gombauld pour cela, et lui entretenoit

un cheval et un laquais.

Gombauld fit assez de vers pour Henri IV, qu'il n'a jamais montrés. Il

dit que le Roi lui donnoit pension. La Reine-mère étant régente, elle

le regarda fort, à ce qu'il dit, au sacre du feu Roi[424], où il étoit

allé avec son rousseau. Mademoiselle Catherine, femme-de-chambre de la

Reine, eut ordre de savoir de M. d'Uxelles qui il étoit. Catherine

prit un autre rousseau pour M. d'Uxelles, et alla dire à la Reine: «Il

dit qu'il ne le connoît point.--Cela ne se peut, répondit la Reine,

vous avez pris un rousseau pour l'autre.» Enfin, elle en parla

elle-même à M. d'Uxelles, et voulut voir des ouvrages de notre homme.

A quelque temps de là, Uxelles avertit Gombauld qu'on alloit faire

l'état de la maison du Roi, et que c'étoit la Reine elle-même qui le

faisoit. «Si cela est, dit Gombauld, je ne m'en veux point inquiéter,

il en arrivera ce qu'il plaira à Dieu.» Il y fut mis pour douze cents

écus. Uxelles le lui vint dire, et ajouta ces mots: «Vous aviez bien

raison de ne vous pas tourmenter, la Reine a assez de soin de vous; je

voudrois être aussi bien avec elle.» La Reine le cherchoit partout des

yeux. La princesse de Conti lui dit qu'il étoit vrai que la Reine

avoit de l'affection pour lui. Il nie d'en avoir jamais été amoureux;

mais bien d'une autre personne de grande qualité qu'il appelle aussi

_Filis_ dans ses poésies: l'une est la grande et l'autre la petite. Il

accuse mademoiselle Catherine du peu d'avancement qu'il a eu, car il

est persuadé que la Reine en tenoit, et que Catherine lui avoit avoué

que la Reine ne l'avoit jamais vu sans émotion, parce qu'il

ressembloit à un homme qu'elle avoit aimé à Florence. Catherine étoit

une brutale; cependant elle gouvernoit les amours de la Reine. Elle

disoit tout de travers; par exemple, à un ballet où l'on n'entroit que

par billets, Uxelles dit à Gombauld: «J'en ai deux, j'en destine un à

un tel, en cas que vous en puissiez avoir d'ailleurs, sinon ce sera

pour vous.» Gombauld va à mademoiselle Catherine, et lui dit en

parlant de cela: «Ce n'est pas, mademoiselle, que j'espère voir le

ballet; ce n'est pas que je demande autrement un billet.» Elle crut

qu'il n'en demandoit point (bien d'autres, peut-être l'auroient cru).

Il falloit parler françois, et lui dire qu'elle prît la peine de dire

à la Reine qu'il n'avoit point de billet, et la Reine lui en eût

envoyé un tout aussitôt.

En une rencontre de voyage, il dit qu'il ne pouvoit suivre sans

argent. La Reine lui dit: «Allez chez le trésorier lui dire de ma part

que j'entends que vous soyez payé.» Le trésorier dit: «Monsieur, tout

le monde dit de même. Je demanderai ce soir à la Reine ce qu'elle veut

que je fasse; venez demain matin.» Il y alla: «Elle en a marqué deux,

dit le trésorier, vous en êtes l'un.» Il fut payé. Il dit que cela

dura dix-huit mois, et que s'il eût eu des amis, on ne lui eût rien

refusé; mais que, depuis, la religion lui nuisit.

Il fit l'_Endymion_[425] durant qu'il étoit au fort de sa faveur. Ce

livre fit un furieux bruit. On disoit que la _Lune_ étoit la

Reine-mère, et effectivement, dans les tailles-douces, c'est la

Reine-mère, avec un croissant sur la tête. On disoit que cette Iris,

qui apparoît à Endymion au bout d'un bois, c'étoit mademoiselle

Catherine. La Reine témoigna de le vouloir entendre lire, car il avoit

beaucoup de réputation, et effectivement c'est un beau songe. Pour

Gombauld, il y entend cent mystères que les autres ne comprennent pas,

car il dit que c'est une image de la vie de la cour, et que qui le

lira avec cet esprit y trouvera beaucoup plus de satisfaction[426]. Il

en avoit tant fait de lectures avant que de le faire imprimer, que M.

de Candale, quand ce livre fut mis au jour, dit que la deuxième

édition ne valoit pas la première, car il lit bien et fait valoir ce

qu'il lit.

Dès que Gombauld crut que la Reine lui vouloit faire cet honneur, il

alla trouver madame de Rambouillet, qui a toujours été de ses amis, et

la pria de lui vouloir bien dire son avis sur la manière dont il s'y

devoit prendre: «Madame, lui dit-il, prenez que vous soyez la Reine,

et j'entrerai avec mon livre.» En disant cela, il va dans

l'antichambre; madame de Rambouillet se mordoit les lèvres de peur de

rire. Il rentre un peu après avec les grimaces les plus plaisantes du

monde, et à tout bout de champ il lui demandoit: «Cela sera-t-il bien

ainsi?--Oui, monsieur, fort bien.--Madame, trouvez-vous ce ton-là

comme il faut? N'est-il point trop haut? est-il assez respectueux?» et

lui demandoit comme cela sur toutes choses. Elle dit qu'elle n'a

jamais mieux passé son temps en sa vie; mais que, pour avoir un

plaisir parfait, il eût fallu que quelqu'un les eût vus, et qu'elle

l'eût su. Cependant je ne sais pas par quelle aventure tout ce soin

lui fut inutile, car Gombauld dit qu'il n'a jamais lu _Endymion_ à la

Reine-mère.

Je ne sais si madame de La Moussaye, soeur du feu comte de La Suze, et

mère de La Moussaye, le petit-maître, étoit cette petite Filis; mais

on croit qu'il a eu de grandes privautés avec elle, car il a toujours

affecté d'en vouloir à des dames de qualité, et me faisoit excuse une

fois de ce que dans ses poésies il y avoit des vers pour une paysanne.

«Mais, disoit-il, c'étoit la fille d'un riche fermier de Xaintonge, et

elle avoit plus de dix mille écus en mariage.»

Cette pension de douze cents écus dont il a été parlé ci-dessus ne lui

fut pas toujours continuée; dès le temps de la Reine-mère même on lui

en retrancha quelque chose, nonobstant la ressemblance avec cet amant

florentin. Après l'éloignement de la Reine il lui dédia

_l'Amaranthe_[427], et la lui envoya. «Ah! dit-elle, je savois bien

que celui-là ne m'oublieroit pas.» Madame de Rambouillet lui fit un

soir une malice à propos de cette pièce: elle lui manda qu'elle

l'iroit prendre pour le mener souper en ville. Elle le mena chez

madame de Clermont, et après souper on le conduisit dans une salle où

des petits enfants jouoient l'_Amaranthe_. Il pensa mourir, car il n'y

a pas d'homme si délicat sur ces sortes de choses, et il vérifia le

proverbe qui dit: _Il enrage comme un poète dont on récite mal les

vers_.

Il est grand et droit et a assez de cheveux; quoique vieux, il a

encore bonne mine; il est vrai qu'étant un peu ridé, il a tort de ne

porter qu'un filet de barbe, cela est cause que dans la comédie de

_l'Académie_ il y a:

Gombauld, pour un châtré, ne manque point de feu.

Il eut huit cents écus du feu Roi, après l'éloignement de la Reine;

mais, quand la guerre fut déclarée, on ne paya plus de pensions

poétiques. Il étoit dans une nécessité extrême, et n'en témoignoit

rien. Par courage, même, il étoit habillé à son ordinaire, car de

tous les auteurs c'est quasi le mieux vêtu, quand M. Chapelain lui fit

avouer qu'il ne savoit plus de quel bois faire flèches, et par le

moyen de Bois-Robert lui fit rétablir la moitié de sa pension,

c'est-à-dire quatre cents écus. Le chancelier, pour qui il avoit fait

quelque chose, lui en donna deux cents sur le sceau. Il voulut

absolument que cette pension de quatre cents écus fût sur l'état du

Roi, quoiqu'il eût été bien mieux payé du cardinal; pour celle sur le

sceau, il la tenoit pour deniers royaux; il disoit pour ses raisons

qu'il ne recevoit que de son prince.

Comme Bois-Robert travailloit à cette affaire, il montra des vers de

sa façon à Gombauld, qui, toujours tout d'une pièce, critiqua tout ce

qui ne lui sembloit pas bon, sans avoir égard au temps. Bois-Robert,

instruit de l'humeur du personnage, prit cela comme il le falloit, et

dans un endroit où Gombauld disoit: «Je n'y suis pas accoutumé (c'est

une de ses façons de parler),--Hé! mon cher monsieur, lui dit

Bois-Robert, en se mettant quasi à genoux, je vous prie,

accoutumez-vous-y pour l'amour de moi.»

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome second Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 24 / 28 段