de Gramont. C'étoit un original. Il fut des galants de madame de
Rohan, et faisoit jouer mademoiselle de Rohan, sa fille, qui n'étoit
alors qu'un enfant, à un grand Malchus[396] qu'il avoit. «C'est,
disoit-il, pour lui faire connoître le vif.» C'étoit une gueuserie en
habits qui n'eut jamais de pareille. On disoit qu'il eût mieux fait
d'aller sans chausses et de montrer tout ce qu'il portoit. Il n'avoit
qu'une chemise et qu'une fraise; on les reblanchissoit tous les jours.
Une fois que Monsieur, à qui il étoit, l'envoya quérir, il lui manda
que sa chemise et sa fraise n'étoient pas encore blanches. Une fois,
qu'il se crottoit, on lui dit: «Vous gâterez tous vos bas.--Vous
m'excuserez, dit-il, ils ne sont pas à moi.»
Passe pour cela; mais il a fait deux actions épouvantables dans sa
vie. En se battant contre Hocquincourt, aujourd'hui maréchal de
France, il lui dit: «Otons nos éperons,» et comme l'autre se fut
baissé, il lui donna un grand coup d'épée qui passoit d'outre en
outre. Hocquincourt en fut malade six mois; et comme on croyoit qu'il
en mourroit, et qu'on lui parloit de pardonner, il dit qu'il lui
vouloit bien pardonner s'il en mouroit, mais non pas autrement.
L'autre action fut une perfidie inouie. Chalais vivoit avec lui comme
avec son frère, et lui avoit rendu tous les services imaginables;
cependant ce fut Louvigny qui déposa contre lui à Nantes, et qui lui
fit couper le cou. On accusoit Chalais d'avoir voulu débaucher
Monsieur, et lui faire entreprendre une guerre contre le Roi[397].
Chalais avoit épousé une Castille, soeur de M. Jeannin de Castille,
trésorier de l'Epargne, et veuve d'un comte de Chancy. C'est celle
pour qui M. le comte (_de Soissons_) fit battre Copet[398]. Chalais
tua Pongibaut, frère du feu comte du Lude, à cause d'elle; car, comme
Pongibaut revenoit de la campagne en grosses bottes, Chalais lui fit
mettre l'épée à la main sur le Pont-Neuf, et le tua. Bois-Robert, qui
aime les beaux garçons, fit une élégie sur sa mort. Depuis d'Egvilly
cajola madame de Chalais; et le grand-maître de La Meilleraye, comme
nous avons dit ailleurs, fit de même. C'étoit une belle personne;
présentement qu'elle ne songe plus à l'amour, on dit que c'est une
bonne femme, mais qui a de plaisantes visions. Elle s'aime tellement
qu'elle s'évanouit si elle vient seulement à souhaiter quelque chose
qu'elle ne puisse avoir. On n'oseroit lui dire qu'une personne de sa
connoissance est partie; elle songeroit aussitôt qu'elle ne pourroit
la voir s'il lui en prenoit envie.
Quand elle trouve quelque viande à son goût, ses gens sont faits à lui
en garder toujours un peu, de peur que, sur ressouvenance, il ne lui
vienne envie d'en manger. Si on la convie à dîner, ils ne le lui
disent que le lendemain, quand elle se lève, car cela l'inquièteroit
toute la nuit; ainsi ils répondent pour elle, et puis ils lui
signifient qu'elle dîne en ville, et qu'il faut se dépêcher.
Une fois elle avoit prêté un livre; ses gens le furent redemander le
soir, disant: «Si madame a envie de lire dans ce livre, et qu'elle ne
le trouve pas, elle sera malade.» Apparemment ses gens sont un peu
fous aussi bien qu'elle, ou ils la dupent, et lui en font bien
accroire.
Si elle est dans une chapelle à entendre la messe, un laquais garde la
porte, car si on la fermoit elle s'évanouiroit. Elle craint
étrangement l'obscurité; on n'oseroit lui dire qu'il fait brouée, ni
qu'il ne fait pas clair de lune. Cependant cette femme, qui craint
tant l'obscurité, a un cent de rideaux à ses fenêtres. Elle conte ses
foiblesses elle-même, et dit qu'allant en Bourgogne, elle partit trop
tard de la dînée, et que, de peur de demeurer la nuit par les chemins,
elle fut au galop en croupe par la plus forte pluie du monde jusqu'au
gîte. Elle ne fait point de visites et en reçoit beaucoup. On l'accuse
d'avoir trouvé, pour subsister jusqu'ici, une fort plaisante
invention, c'est de faire semblant, deux ou trois fois l'année, de
quêter pour quelque pauvre personne de qualité, mais qui ne vouloit
pas être nommée; on lui donnoit beaucoup, et elle employoit ses quêtes
à fournir à sa dépense.
Brion, aujourd'hui duc d'Anville, cadet de Ventadour, avoit été
amoureux de madame de Chalais, et d'abord parla d'épouser. Madame
Pilou, qui vit qu'une fois il avoit manqué de parole, et qui savoit
qu'il avoit été capucin, dit à madame de Castille et à madame de
Chalais que c'étoit un trompeur; elles ne la voulurent pas croire.
Cela dura un an et demi, et jusqu'à ce que Monsieur se retira en
Lorraine. Une fois il disoit à madame de Chalais: «Voilà tout préparé,
nous nous marierons demain; il faut, pour attraper madame Pilou, qu'on
ne le lui dise pas: vous l'enverrez quérir sur les dix heures; je me
tiendrai au lit; on tirera les rideaux; vous lui direz: «Hé! ma bonne
amie, que tu avois raison! ce perfide s'en est en allé.» Elle se
mettra à pester contre vous, et dira: «Je vous l'avois toujours bien
dit; et alors je me montrerai.» Cependant le lendemain il se trouva
mal; il s'évanouit une autre fois, et cette femme s'y amusoit toujours
jusque-là, qu'encore après lui avoir juré qu'il l'épouseroit le
lendemain, il jeta aussi un grand soupir, et dit: «Je mourrai
Capucin.»
Il y a trois ou quatre ans qu'il étoit accordé avec mademoiselle
d'Elbeuf, et qu'il fit encore le malade. Pour Menneville, fille de la
Reine, nous en parlerons dans les _Mémoires de la Régence_.
[395] Roger de Gramont, comte de Louvigny. Il fut tué en duel, en
Flandre; le 18 mars 1629.
[396] _Malchus._ On appeloit ainsi un coutelas; (_Dictionnaire de
Nicot et de Trévoux._)
[397] On voit, en effet, dans le _Procès de Henri de Talleyrand,
comte de Chalais_ (Londres, 1781, in-12), que Louvigny déposa sur
ouï dire que Chalais avoit manifesté l'intention de tuer le Roi.
Il ne porta pas loin cette iniquité, car il fut tué en duel trois
ans après.
[398] Voici comment cela se passa. M. le comte étoit amoureux
d'elle, dans le temps qu'il commandoit à Paris, le Roi étant en
Italie, et Monsieur en Lorraine ou en Flandre. Un nommé le baron
de Copet, sur le lac de Genève, fils de Bellageon, qui avoit été
secrétaire du connétable de Lesdiguières, la trouva aux Tuileries
avec Riquemont, écuyer de M. le comte. Copet avoit bu, il lui fit
des insolences, Riquemont l'avertit qui elle étoit: Je la connois
bien, j'ai des terres en Bourgogne auprès des siennes. M. le
comte sut la chose par Riquemont, et fit donner des coups de
bâton à Copet par Beauregard, son capitaine des gardes, lui qui
pouvoit le punir bien autrement, commandant comme il faisoit. A
quelque temps de là Riquemont passa près de la maison de Copet,
en Dauphiné, dont M. le comte étoit gouverneur. Copet le fait
appeler; Riquemont vient au retour. Son second alla avertir
Copet; celui-ci se cachoit de sa femme, mais elle lui dit: ne
vous cachez point de moi, je lierai la partie plutôt que de la
rompre. Le second de Copet désarma celui de Riquemont. Copet
ainsi eut l'avantage.
LE PRÉSIDENT JEANNIN[399].
Il étoit fils d'un tanneur[400] d'Autun en Bourgogne. Ce tanneur avoit
quelque chose, et il l'envoya étudier à Paris. Jeannin fut fort
débauché à Paris. Retourné en Bourgogne, il se marie avec la fille
d'un médecin de Sémur, qui avoit du bien honnêtement. M. de Guise tué,
M. de Mayenne, gouverneur de Bourgogne, prend les armes. Jeannin se
donna à lui, et le servit très-utilement en ses affaires[401]. Henri
IV, maître de Paris, va à Laon; Jeannin y étoit: on vint à
parlementer, on ne put s'accorder. Le Roi lui cria que s'il entroit
dans Laon il le feroit prendre. Jeannin, de dessus le rempart, lui
répondit: «Vous n'y entrerez pas que je ne sois mort, et après je ne
me soucie guère de ce que vous ferez.»
M. de Mayenne ayant fait la paix, Jeannin se retira en Bourgogne, pour
y vivre, dans une maison qu'il avoit acquise, en un lieu fort rude; sa
raison étoit que ses amis l'iroient volontiers chercher là, et qu'il
n'avoit que faire des autres gens. Henri IV l'envoya quérir, et lui
manda que s'il avoit bien servi un petit prince, il serviroit bien un
grand roi. Il fut envoyé en Espagne pour le traité de paix; et, au
retour, le Roi lui donna une charge de président au mortier, à Dijon;
voilà pourquoi on l'a toujours appelé depuis _le président Jeannin_.
Il vendit cette charge, et en maria sa fille à Castille, receveur du
clergé, à qui la princesse de Conti avoit fait quitter la marchandise:
il tenoit _les Trois Visages_ dans la rue Saint-Denis. Il falloit que
ce fût un galant homme; on dit qu'il mena un coche tout plein de ses
voisins aux Pays-Bas à ses dépens, et qu'il fit si bien en achat de
marchandises qu'il eut dix mille livres de bon de son voyage. Il
faisoit tout chez la princesse de Conti. Jeannin donna à sa fille
environ dix mille écus; le plus gros mariage de Paris, en ce temps-là,
étoit de soixante mille livres. La folie des Castille depuis cela a
été grande, avec leur vision de venir d'un bâtard de Castille; et ils
ne sauroient nommer leur bisaïeul, ni dire qui il étoit.
Le président fut ensuite envoyé en Flandre[402], et après la mort de
Henri IV il fut fait surintendant des finances pour la première fois.
Barbin le fut après. M. de Luynes y remit le président, à qui succéda
M. de Schomberg, et le bon homme se retira en Bourgogne, où il s'amusa
à bâtir[403].
Il avoit un fils qui n'étoit qu'un fripon. Ce fils et un nommé La
Fayolle se tuèrent tous deux en duel pour une nommée La Mauzelay, dont
ils étoient amoureux. Le président, voyant cela, manda sa fille, qui
étoit en Suisse avec son mari, qui y étoit ambassadeur, et il lui
donna tout son bien, à condition que l'aîné de ses enfans
s'appelleroit Jeannin. Ce bien n'étoit pas trop grand.
Ce bon homme a bâti et rebâti je ne sais combien de fois ses maisons;
cependant elles ne sont pas mal entendues pour le temps. Il y a un
gros volume de ses négociations[404]; c'étoit un grand personnage.
Il fit faire son tombeau dans la même église où est celui de son père,
avec son inscription de tanneur; ils sont l'un tout contre l'autre.
Il a bâti Chaillot; il a témoigné de la légèreté en ses bâtimens, car
il a fait faire et défaire bien des fois une même chose.
Il renvoya à la Reine-mère une assez grande somme qu'elle lui avoit
envoyée, et lui manda «que durant la minorité de son fils elle ne
pouvoit disposer de rien.»
[399] Pierre Jeannin, né à Autun en 1540, mort à Paris le 31
octobre 1622.
[400] Ce tanneur étoit échevin de la ville.
[401] Le président Jeannin, du temps qu'il étoit à M. de Mayenne,
traita ce prince à Autun dans la maison paternelle, lui présenta
son père, avec son tablier de corroyeur, en lui disant:
«Monsieur, voilà le maître de la maison; c'est lui qui vous
traite.» M. de Mayenne le reçut à bras ouverts, et le fit mettre
au haut bout. (T.)
[402] Il fut chargé de missions très-importantes en Hollande de
1607 à 1609, et ce fut principalement à ses soins que les
Provinces-Unies durent le traité de juin 1609.
[403] Jeannin a bâti le château de Montjeu, qui, du temps de
Bussy Rabutin, appartenoit encore à la famille du président,
comme on le voit dans les lettres du comte de Bussy.
[404] Les Négociations du président Jeannin ont été réimprimées
avec de grandes améliorations et additions, dans la seconde série
de la Collection des _Mémoires relatifs à l'histoire de France_,
deuxième série, t. II et suiv.
LE BARON DE VILLENEUVE.
C'étoit un gentilhomme de Toulouse, parent du grand-maître de Malthe,
de Paule. Il suivit le brave Givry à la guerre, et devant Laon, où
Givry fut tué, il reçut un si grand coup de pistolet au visage, qu'il
en perdit un oeil, et ne voyoit guère clair de l'autre. Cela l'obligea
à s'appliquer à l'étude. Il se faisoit lire: il avoit un homme pour le
françois, un pour l'espagnol, et un autre pour l'italien, car il
n'avoit jamais appris le latin.
Il se rendit avec le temps si savant dans ces trois langues, qu'il y
avoit peu de gens qui les sussent mieux que lui, et qui eussent lu
plus de choses. Le comte de Cramail[405] étoit de ses bons amis.
Il fut le premier ami de madame de Rambouillet, et elle dit qu'il lui
a donné plusieurs fois de fort bons avis.
Étant à Paris pour un grand procès, il en prenoit tant de soin que ce
fut par la voie de Toulouse qu'il apprit que son procès étoit perdu,
et que sa partie avoit pris possession de la terre dont il s'agissoit.
Il étoit fort libéral, mais enfin il alla prendre la libéralité de
travers, et bien d'autres choses aussi. Il se mit dans la tête, que
faire labourer ses terres, c'étoit un soin indigne d'un honnête
homme. Ses terres en friche portoient des brandes[406], et il en
faisoit faire des balais, et les envoyoit vendre à la ville. A ce
petit jeu-là il se trouva bientôt endetté. Quand il se vit tourmenté
de ses créanciers, il négocia avec eux pour en avoir composition; ce
que n'ayant pu obtenir, il se mit à les chicaner; et comme il avoit
l'esprit vif, et qu'il parloit facilement, il se rendit si habile,
qu'il faisoit tout ce qu'il vouloit de ses juges, et je pense qu'enfin
il fallut que ses créanciers s'accommodassent.
Il a vécu plus de quatre-vingt-sept ou huit ans dans sa gueuserie;
quand on prit le deuil de Henri IV, il porta son habit une fois plus
que les autres, et disoit: «Je vous assure, je n'ai pas le courage de
quitter le deuil, quand je songe au grand prince que nous avons
perdu.»
C'étoit un homme fort vain. Avant ce coup qui le défigura, il croyoit
que les dames mouroient d'amour pour lui, et il s'imagina que Dieu lui
avoit envoyé cette mortification, afin qu'il n'eût plus tant
d'avantages sur les autres hommes.
Un Italien, à l'hôtel de Rambouillet, ne pouvant trouver son nom, dit:
«_Quel baron' perforato_ (cicatrisée).»
Il savoit un million de choses, et jamais ne tarissoit; il disoit fort
agréablement ce qu'il disoit.
[405] Adrien de Montluc, comte de Cramail, auteur de la _Comédie
des Proverbes_, et d'un livre insipide intitulé: _Les Jeux de
l'Inconnu_.
[406] _Brande_, petit arbuste qui croît dans les terres incultes.
(_Dict. de Trévoux._)
M. DE CHAUDEBONNE
ET M. D'AIGUEBONNE, SON FRÈRE.
Chaudebonne étoit de la maison du Puis-Saint-Martin en Dauphiné.
C'étoit le meilleur des amis de madame de Rambouillet. J'en ai déjà
parlé plusieurs fois. Elle dit que c'étoit un homme admirable, et que
personne n'a jamais vu plus clair que lui. Il étoit naturellement
coquet. Il versa une fois dans un précipice; on avoit peur qu'il ne se
fût rompu le cou; mais comme on fut à lui: «Cherchez, dit-il
froidement à ses gens, cherchez auparavant ma calotte.» Cela me fait
souvenir de madame de Bonneuil, dont il est parlé dans l'_historiette_
de M. d'Aumont, qui, tout en versant dans une rue, ne laissa pas
d'achever à sa soeur un conte qu'elle lui avoit commencé.
Ce fut Chaudebonne qui mit Voiture dans le grand monde et qui
l'introduisit chez Monsieur, à qui il étoit. Au retour de Flandre,
Chaudebonne se jeta dans la dévotion; on voit par des lettres de
Voiture, qu'il commençoit dès les Pays-Bas à prendre ce chemin-là.
Son frère aîné, M. d'Aiguebonne, a eu d'assez beaux emplois; il a
commandé dans la citadelle de Turin, et a été ambassadeur en Savoie;
c'étoit une espèce de philosophe. Un de ses fils avoit inclination à
être d'église, et un autre à être chevalier de Malte. «Bien,
disoit-il, je fonderai une commanderie pour l'un et une abbaye pour
l'autre; je n'attends pas que M. le cardinal Mazarin m'en donne une.
L'aîné de notre maison a du bien, qu'importe que mes enfans laissent
de leur race; et puis il y a tant de confusion à cette heure. J'ai
marié ma fille à un gentilhomme qui a trouvé moyen d'acheter le
marquisat de Varambon, ses enfans passeront pour être de cette
maison-là.»
NEUFGERMAIN[407].
Neufgermain est un pauvre hère de poète fort vieux, mais fort droit,
encore bel homme, qui depuis long-temps porte une longue _barbasse_.
Il a toujours l'épée au côté, et il aime fort à faire des armes.
Il assassinoit autrefois tout le monde de ses maudits vers, quand M.
le marquis de Rambouillet, car cet homme ne bougeoit de chez lui, lui
conseilla, pour voir si cela seroit plaisant, de faire des vers qui
rimassent sur chaque syllabe du nom de ceux pour qui il les feroit. Il
y en a un exemple dans Voiture; c'est cette pièce rimée en _da_ et en
_vaux_, à la louange de M. d'Avaux[408]. Il en fit, et cela a souvent
fait rire les gens.
Ce misérable fut si fou que de se marier, par une licence poétique, à
l'imitation du poète Daurat[409]. Il me souvient qu'on me contoit dans
la maison où servoit cette fille qu'il épousa, qu'en se regardant dans
le miroir, elle disoit: «Faut-il qu'un vieillard manie ces tétons-là?»
Cette femme a la plus méchante tête du monde; sans elle il auroit
ramassé quelque chose, car ceux pour qui il faisoit des vers, et ceux
à qui il présentoit son livre imprimé, dont il avoit retenu tous les
exemplaires, lui donnoient honnêtement; mais cette enragée bat tous
les jours quelqu'un et ruine le pauvre poète de procès criminels. Il
n'est pas à se repentir de s'être mis dans la nasse; il tâche de la
faire aller en Canada, et selon que cela va bien ou mal, il est gai ou
mélancolique.
Avant que de se marier il lui arriva une aventure admirable. Il avoit
je ne sais quelle habitude _vituperosa_ avec une nymphe de la rue des
Gravilliers. Certain filou ne le trouva pas bon; ils se querellèrent
dans la rue; le filou, qui étoit jeune et vigoureux, prit notre poète
par l'endroit où il y avoit plus belle prise, je veux dire par la
barbe, et lui pluma tout le menton. Neufgermain, pour venger ce
sacrilége, met l'épée à la main, blesse le filou, et l'eût tué, s'il
ne se fût sauvé: le peuple qui fut spectateur de ce fameux combat,
charmé de la bravoure d'un homme à grande barbe, ne pouvoit assez
l'admirer; et quand il fut parti, un vénérable savetier s'avisa de
ramasser cette vénérable barbe, et la mit dans une belle feuille de
papier blanc qu'il tenoit par les deux bouts; car il portoit trop de
respect à cette belle relique, pour la plier dans ce papier; elle y
étoit tout de son long. En cet équipage il s'achemine à l'hôtel de
Rambouillet, car Neufgermain s'étoit vanté d'y avoir bien des amis. On
dînoit quand cet homme y arriva, et un laquais vint dire à M. de
Rambouillet qu'un savetier de la rue des Gravilliers demandoit à
parler à lui. «Un savetier de la rue des Gravilliers? répond le
marquis tout étonné; il faut voir ce que c'est, faites-le monter.» Le
savetier entre, son papier à la main, et en faisant un nombre infini
de salamalecs, s'approcha de la table et dit qu'il apportoit la barbe
de M. Neufgermain. Neufgermain entre dans la salle à cet instant, et
fut bien surpris de voir que sa barbe avoit fait plus grande diligence
que lui.
Il y a deux ou trois ans que madame de Rambouillet lui ayant fait
donner deux cents livres, par le moyen de M. Ménage, qui est bien avec
M. Servien, surintendant des finances, elle s'avisa de faire une
petite malice à Ménage. «Vous êtes obligé, dit-elle au poète barbu,
d'aller remercier M. Ménage, mais je vous donne un avis; c'est l'homme
du monde après vous qui aime le mieux à faire des armes; il ne
l'avoue pas à cause qu'il est d'église, si ce n'est à des gens
discrets, et il a toujours des fleurets cachés derrière ses livres;
priez-le de faire assaut contre vous.» Neufgermain prend cela au pied
de la lettre, va chez Ménage et lui fait le compliment. Ménage se met
à rire. «Ne riez point, monsieur, ajouta le poète, vous pouvez vous
fier à moi.» Et en disant cela il regardoit sur les tablettes s'il n'y
avoit point de fleurets. Ménage, pour s'en débarrasser, fut contraint
de lui dire qu'il avoit été saigné la veille, et qu'il falloit
remettre la partie à une autre fois.
[407] Louis de Neufgermain. Son portrait in-4º et en pied a été
gravé par Brebiette.
[408] Voici la première strophe de cette pièce:
L'autre jour Jupiter manda
Par Mercure et par ses prévôts,
Tous les dieux, et leur commanda
Qu'on fît honneur au grand d'Avaux.
(_OEuvres de Voiture_, deuxième partie, p. 93, édition de 1660.)
[409] Charles IX ayant demandé à Daurat de quoi il s'étoit avisé
de se marier si vieux avec une jeune fille: «Sire, lui
répondit-il, c'est une _licence poétique_.» (T.)
MAITRE CLAUDE
ET AUTRES OFFICIERS DE L'HÔTEL DE RAMBOUILLET.
Neufgermain étoit le fou externe de l'hôtel de Rambouillet; mais il y
en a eu de domestiques en assez bon nombre, car pour des gens aussi
sages que M. et madame de Rambouillet, on n'en trouvera guère qui
aient eu plus de fous à leur service. Je parlerai de quelques-uns dont
on fait d'assez plaisants contes.
Maître Claude étoit de son état ferreur d'aiguillettes; sa femme fut
nourrice de mademoiselle de Rambouillet, depuis madame de
Grignan[410]. Cela fut cause qu'avec le temps il parvint à être
argentier de la maison. Cet homme est des plus naïfs. Madame de
Rambouillet s'en divertissoit quelquefois, et quand elle savoit qu'il
avoit été en quelque lieu, elle lui faisoit raconter ce qu'il avoit
vu.
Quoique ce soit le meilleur homme du monde, il ne laisse pas d'aimer à
voir les exécutions, et il disoit à sa mode «qu'il n'y avoit plus de
plaisir à voir rouer, parce que ces coquins de bourreaux étrangloient
aussitôt le patient, et que si on faisoit bien on les roueroit
eux-mêmes.»
Une fois il fut à la Grève pour voir le feu de la Saint-Jean, et ne se
trouvant pas bien placé à sa fantaisie, tout d'un coup il prend sa
course, et se va planter sur le sommet de Montmartre; après que tout
fut fait, il retourne à l'hôtel. Madame de Rambouillet, qui sut qu'il
avoit été voir le feu, le fit venir. «Eh bien! maître Claude, le feu
étoit-il beau?--Ardez, madame, lui dit-il; j'étois allé à cette Grève,
mais je ne voyois pas bien, et il me vint dans l'esprit que je verrois
bien mieux de Montmartre. J'ai pris mes jambes à mon cou, et j'ai été
jusque là; il y avoit belle place: j'ai vu le feu tout à mon aise.
Croyez-moi, madame, que vous feriez bien de l'aller voir de là-haut;
on n'y perd pas une fusée.»
Il mena une fois un cheval de louage par la bride depuis le Roule
jusques à Rouen, sans avoir l'esprit d'en venir quérir un autre,
puisque celui-là le laissoit à pied de si bonne heure.
Un jour qu'il avoit été voir le trésor de Saint-Denis, madame de
Rambouillet voulut qu'il lui rendît compte de son voyage. «J'ai vu,
lui dit-il, entre autres choses _le bras de notre voisin_.» La
marquise fut long-temps à rêver à ce que ce pouvoit être; enfin elle
lui demanda ce qu'il vouloit dire. «Hé! madame, le bras de ce saint
qui est au bout de notre rue: le bras de saint Thomas[411].»
Durant le second siége de Thionville, on mangea un jour quelque ragoût
à l'hôtel de Rambouillet. Chacun souhaitoit que le marquis de Pisani,
qui étoit à ce siége avec M. le duc d'Enghien, en pût manger. «Ma foi!
dit maître Claude, qui avoit toujours des expédiens admirables, vous
n'avez qu'à m'en faire mettre dans un plat, et je vous promets que je
le lui porterai jusqu'au bout du monde. Il ne sera pas trop chaud;
mais on le fera réchauffer quand je serai arrivé.»
Une fois, parlant d'un homme, il disoit: «_De sa nation_ cet homme-là
est orfèvre,» voulant dire _de sa profession_.
Madame de Rambouillet l'envoyoit souvent faire des messages, parce
qu'il divertissoit tout ensemble celle qui l'envoyoit et ceux à qui il
étoit envoyé.
Un jour elle lui donna un livre à reporter à M. Chapelain. «Je n'avois
pas cru, lui dit M. Chapelain, que madame la marquise me voulût faire
cette injure que de me renvoyer ce livre; dites-lui que je le lui
reporterai au premier jour.» Quelque temps après maître Claude, qui
avoit remarqué que M. Chapelain avoit vu madame de Rambouillet, dit à
sa maîtresse: «Madame, M. Chapelain vous a-t-il rapporté ce livre,
comme il avoit dit?--Non, répondit-elle.--Ha! le galant! s'écria-t-il;
ah! le drôle! je me doutois bien que ce n'étoient que des
compliments.»
M. de Grasse[412] étant enrhumé, madame de Rambouillet envoya maître
Claude pour savoir de ses nouvelles. «Je vous assure, lui dit M. de
Grasse pour rire, mon pauvre maître Claude, mon ami, j'ai été plus mal
qu'on ne croit; j'ai pensé perdre l'esprit.--Comment, monsieur, lui
dit le bon argentier, vous avez pensé perdre l'esprit?--Oui, mon
cher.--Hélas! monsieur, c'eût été grand dommage; et à présent vous
remettez-vous?--Oui, et j'espère que cela ne sera rien, s'il plaît à
Dieu; mais ne le dites à personne, je vous prie.» Maître Claude va
retrouver sa maîtresse, et lui dit «que M. de Grasse se portoit assez
bien pour le présent; mais, madame, ajouta-t-il, je ne sais plus à qui
on se fiera en ce monde; cet homme avoit passé pour si sage.--Que
voulez-vous dire? dit la marquise en l'interrompant?--C'est,
répondit-il en s'approchant de son oreille, que ce n'étoit pas qu'il
fût enrhumé, mais c'étoit qu'il étoit fou.»