[375] Plusieurs bons mots de l'abbé de La Victoire sont rapportés

par madame de Sévigné dans ses lettres. _Voyez_ particulièrement

la lettre du 27 février 1671. Nous saisissons cette occasion de

rectifier une erreur dans laquelle nous sommes tombés dans notre

édition des lettres de madame de Sévigné. Nous avons confondu cet

aimable et spirituel abbé avec l'abbé Lenet, qui n'obtint

l'abbaye de La Victoire qu'en 1677.

_Monmerqué._

[376] Antoine Godeau, né vers 1605, à Dreux, évêque de Grasse en

1636, puis de Vence, mort à Vence le 21 avril 1672. Il fut de

l'Académie françoise.

LE COMTE ET LA COMTESSE DE MAURE.

Le comte de Maure est cadet du marquis de Mortemart de la maison de

Rochechouart. Il est un peu fier de sa naissance. Il porta les armes

en sa jeunesse; depuis il se fit comme une espèce de dévot. Il a

épousé mademoiselle d'Attichy, fille d'une soeur du maréchal de

Marillac, et d'un commis d'Adjacetti, nommé Doni, qui se disoit

gentilhomme aussi bien que son maître; mais on en doutoit un peu plus

que de l'autre. Doni avoit mieux fait ses affaires que son maître, et

avoit acheté la terre d'Attichy, vers Compiègne. Mademoiselle

d'Attichy avoit un frère qui fut tué au commencement de la guerre qui

dure encore[377], et elle devint héritière.

Adjacetti épousa mademoiselle d'Atri, de la maison d'Aquaviva, au

royaume de Naples. La Reine-mère, en considération des services rendus

à la France par ceux de cette maison, qui s'étoient ruinés en suivant

son parti, amena cette fille avec elle. Elle voulut bien épouser ce

partisan, qui, à cause de cela, acheta le comté de Château-Vilain, et

elle disoit assez plaisamment: «Il aura le _vilain_, et moi j'aurai le

_château_.» Adjacetti mourut trop tôt, et laissa ses affaires fort

embrouillées. M. de Vitry voulut avoir Château-Vilain qui étoit à sa

bienséance; cela fit cette grande querelle entre le comte de

Château-Vilain, fils d'Adjacetti, et lui, qui alla si loin, que le

comte[378] demanda au roi par une requête le combat en champ clos

contre M. de Vitry.

Revenons à la comtesse de Maure. Après la mort du maréchal de

Marillac, madame d'Aiguillon, qui avoit été amie intime de la

comtesse, quand elles étoient toutes deux chez la Reine-mère, envoya

savoir de ses nouvelles, et lui fit dire qu'elle n'avoit osé l'aller

voir, n'étant pas assurée comment elle seroit reçue. La comtesse,

alors mademoiselle d'Attichy[379], lui manda qu'elle la remercioit de

son souvenir, mais qu'elle la prioit de ne trouver pas mauvais qu'elle

ne vît point la nièce du meurtrier de son oncle.

Elle passoit, quand elle étoit fille, pour la plus déréglée personne

du monde en fait de repas et de visites; mais ce n'étoit rien au prix

de ce que c'est à cette heure, car elle a trouvé un homme qui lui dame

bien le pion. Il fait tout le contraire des autres; il voyage aux

flambeaux; il part régulièrement à la Saint-Martin pour aller à la

campagne, et en revient au mois d'avril. Il s'amusoit à faire faire

une galerie à une terre dont le parc étoit tout ouvert, et où il n'y

avoit pas deux toits de murailles entières. Sa femme est toute faite

comme lui. On demandoit à l'abbé de La Victoire: «Pourquoi ne

reviennent-ils point des champs?--Hé! n'en voyez-vous pas la raison?

répondit-il, tandis qu'il fera vilain, ils n'ont garde de n'être pas à

la campagne.» Une fois il les rencontra tous deux dans la forêt de

Compiègne, qui alloient à Attichy, et à quatre grandes lieues en-deçà,

il trouva leurs officiers. Les autres envoient leurs gens devant, eux

sont bien aises d'attendre le souper jusqu'à l'aurore. On dîne chez

eux quand on goûte ailleurs.

Lorsque mademoiselle d'Atry, fille du comte de Château-Vilain, sa

parente, et mademoiselle de Vandy, logoient ensemble chez la comtesse

de Maure, on y faisoit pour le moins trois dîners, car jamais le comte

et elles trois n'ont pu parvenir à être prêts ensemble. A six heures,

on commençoit à penser à mettre les chevaux; ils y étoient bien deux

heures avant qu'on sortît, et souvent il leur est arrivé de commencer

les visites à huit heures du soir. Ils incommodent tout le monde

qu'ils vont voir; les uns se vont mettre à table, les autres y sont

déjà; quelques-uns se couchent quand on leur vient dire que M. le

comte ou madame la comtesse de Maure les demandent. Tambonneau,

conseiller au parlement, trouva, en revenant d'une assemblée, la

comtesse de Maure chez lui qui le venoit solliciter. On se lève chez

eux si tard que toute leur peine est de trouver encore des messes.

Mais voici la plus grande folie de toutes, c'est qu'avec soixante

mille livres de rente, et pas un enfant, ils n'ont jamais un quart

d'écu. Le comte se faisoit toujours de sottes affaires, et faisoit

enrager ses juges et ses arbitres, car ce qu'il conçoit n'entre jamais

dans la cervelle d'un autre; il a de l'esprit pourtant, et elle aussi

en a beaucoup; mais quelquefois elle est naïve, et donne dans le

panneau tout comme un autre. L'abbé de La Victoire, qui l'appelle _la

folle_, et le mari _le bon_, lui fit accroire une fois qu'on avoit

fait M. Conrart, qui est huguenot, marguillier de Saint-Merry.

«Regardez, disoit-elle, sa grande réputation, sa grande probité, ont

fait passer par-dessus sa religion!» Elle a toujours ou croit avoir

quelque grande incommodité, et a sans cesse quelque lavement dans le

corps. Une de ses parentes[380] lui laissa du bien en mourant, et ce

qu'il y avoit de plus considérable étoit un bon nombre d'écus d'or,

que cette femme, je ne sais par quelle fantaisie, avoit mis dans une

seringue. Madame de Rambouillet disoit: «Voilà du bien qui vient à la

comtesse de Maure dans la forme la plus agréable qu'il lui pouvoit

venir.»

La comtesse de Maure et madame Cornuel allèrent faire un voyage

ensemble. Elles couchèrent chez un gentilhomme qui avoit la fièvre.

La nuit que tout le monde dormoit bien paisiblement, la comtesse

vint heurter à la chambre de madame Cornuel. «Qu'y a-t-il?--Hé!

levez-vous vite.--Qu'est-ce?--Allons-nous-en tout-à-l'heure.--Hé!

pourquoi?--C'est que je viens d'apprendre que la maîtresse de céans

s'est couchée avec son mari qui a la fièvre; elle la gagnera, et nous

la donnera après. Je ne saurois souffrir ces sottes femmes-là;

allons-nous-en.» Il fallut pourtant attendre au lendemain. Madame

Cornuel dit qu'elles furent quinze jours entiers ensemble en litière,

et qu'elle étoit si lasse d'avoir toujours une même personne devant

les yeux, qu'elle eut deux ou trois fois envie de l'étrangler[381].

L'exagération est un peu forte.

Je pense que le désordre de ses affaires, autant que le bien public,

engagea le comte de Maure dans le parti de Paris. Durant le blocus, il

fut le seul, tant il sait bien la guerre, qui, avec le Coadjuteur,

fut d'avis de donner bataille le jour que M. le Prince prit Charenton.

Sur cela on fit les triolets que voici:

Je suis d'avis de batailler,

Dit le brave comte de Maure;

Il n'est plus saison de railler,

Je suis d'avis de batailler.

Il les faut en pièces tailler,

Et les traiter de Turc à More.

Je suis d'avis de batailler,

Dit le brave comte de Maure.

Buffle à manches de velours noir,

Porte le grand comte de Maure;

Sur ce guerrier qu'il fait beau voir

Buffle à manches de velours noir!

Condé, rentre dans ton devoir,

Si tu ne veux qu'il te dévore.

Buffle, etc.

_Bachaumont._

M. le Prince répondit ainsi:

C'est un tigre affamé de sang

Que ce brave comte de Maure:

Quand il combat au premier rang,

C'est un tigre affamé de sang.

Mais il n'y combat pas souvent,

C'est pourquoi Condé vit encore.

C'est, etc.

A la seconde conférence, après les demandes des généraux et des autres

chefs de Paris, on fit cet autre triolet à l'honneur du comte de

Maure:

Le Maure consent à la paix

Et la va signer tout à l'heure,

Pourvu qu'il ait de bons brevets,

Le Maure consent à la paix.

Qu'on supprime les triolets,

Et que son buffle lui demeure.

Le Maure, etc.

_Bautru._

Depuis, il devint, comme on le verra ailleurs, un des plus zélés

partisans de M. le Prince.

[377] Ceci a été écrit avant la paix des Pyrénées, en 1659.

[378] J'ai vu le comte de Château-Vilain à Rome, en habit

d'ecclésiastique. (T.)

[379] Le comte de Maure ne l'épousa que quand elle fut devenue

héritière. Il avoit, lui, douze mille écus de rente, en fonds de

terre de partage. (T.)

[380] Une madame de Montigny Bérieux, Italienne. (T.)

[381] Madame de Sévigné a dit quelque chose sur les litières qui

peut lui avoir été suggéré par le mot de madame Cornuel: «Vous

êtes heureuse d'avoir votre cher mari en sûreté, qui n'a d'autre

fatigue que de voir toujours votre chien de visage dans une

litière vis-à-vis de lui: le pauvre homme!.... Hélas! il me

souvient qu'une fois, en revenant de Bretagne, vous étiez

vis-à-vis de moi; quel plaisir ne sentois-je point de voir

toujours cet aimable visage! Il est vrai que c'étoit dans un

carrosse; il faut donc qu'il y ait quelque malédiction sur la

litière.» (_Lettre de madame de Sévigné à sa fille_, du 20 mai

1672.)

M. DE LIZIEUX[382].

Philippe de Cospéan étoit d'une honnête famille de Mons, en Hainaut;

il avoit du savoir. Il vint à Paris, où il enseigna la philosophie, et

se mit à prêcher.

Un jour feu madame la marquise de Rambouillet, voulant passer le

carême à Rambouillet, pria quelqu'un de lui chercher un prédicateur:

celui qu'elle avoit chargé de ce soin s'adressa à M. Cospeau (on

l'appeloit ainsi, au lieu de Cospéan[383]), qui lui dit: «Si elle se

veut contenter de trois sermons par semaine, je suis son homme.» Il y

fut; et M. et madame de Rambouillet en prirent une telle amitié pour

lui, qu'ils lui donnèrent la jouissance, sa vie durant, d'une terre

de quinze cents livres de rente, dont il a joui effectivement toute sa

vie.

M. Du Fargis, leur neveu, fit son cours de philosophie sous lui, mais

M. de Lizieux ne fut jamais son précepteur, ni de feu M. le marquis de

Rambouillet, comme a dit l'auteur de la Vie de M. d'Espernon[384].

L'estime qu'en faisoient M. et madame de Rambouillet le fit connoître.

Feu M. d'Espernon le goûta, et lui fit donner l'évêché d'Aire. Le

cardinal de Richelieu avoit fait amitié avec lui, et en fit cas toute

sa vie. Comme il le connoissoit pour un homme franc et sans malice, il

ne trouva point mauvais qu'il sollicitât pour M. de Vendôme, avec

lequel, comme gouverneur de Bretagne, il avoit fait amitié, étant,

comme il fut ensuite, évêque de Nantes, car Son Eminence étoit

persuadée qu'en pareil cas il en auroit autant fait pour lui.

Le cardinal souffrit de même qu'il s'attachât à la reine. Cet

attachement lui servit au commencement de la régence, car il étoit

comme une espèce de ministre; mais le cardinal Mazarin prévalut, et le

fit éloigner; quand il fit arrêter M. de Beaufort, M. de Cospéan

logeoit à l'hôtel de Vendôme.

Quand on lui donna Lisieux, au lieu de Nantes, quelqu'un lui dit:

«Mais vous aurez bien plus grande charge d'âmes.--Voire, répondit-il,

les Normands n'ont point d'âmes.»

C'étoit un homme fort reconnoissant. Madame de Rambouillet raconte

qu'il disoit les choses fort agréablement et fort à propos. Ayant

sacré l'évêque de Riez, ce prélat l'en alla remercier: «Hélas!

monsieur, lui dit-il, c'est à moi à vous rendre grâces: avant que vous

fussiez évêque, j'étois le plus laid des évêques de France.»

Une fois, en prêchant, il fit une digression fort longue: «Je sais

bien, dit-il après, que cette digression n'est pas autrement selon les

règles de Démosthène, de Cicéron, ni de Quintilien; mais Dieu garde de

mal Quintilien, Cicéron et Démosthène! Je ne laisserai pas de

poursuivre.»

[382] Philippe de Cospéan ou Cospeau, né à Mons en 1568; évêque

d'Aire en 1607, de Nantes en 1621, et de Lisieux en 1682, et mort

le 8 mai 1646.

[383] Dans la Biographie universelle, on lui donne ces deux noms,

de _Cospéan_, ou _Cospeau_.

[384] Guillaume Girard, grand archidiacre d'Angoulême, mort en

1663. Sa Vie du duc d'Espernon a été imprimée in-folio en 1655.

Elle a eu d'autres éditions.

LE MARÉCHAL DE GRAMONT[385].

Il est fils du comte de Gramont[386], gouverneur du Béarn, et qui eut

un brevet de duc au commencement de la régence. C'étoit un méchant

mari, au moins pour sa première femme[387], car, sur quelque soupçon,

il la mit dans une chambre où le plancher en un endroit s'enfonçoit,

et on tomboit dans un trou profond. Elle y tomba et se rompit une

cuisse, ce dont elle mourut.

Comme le maréchal étoit fort jeune, il fut comme accordé avec

mademoiselle de Rambouillet, aujourd'hui madame de Montausier; mais M.

de Gramont, son père, voulut lui donner si peu, que M. et madame de

Rambouillet ne s'y purent résoudre.

Son commencement fut à Montausier; il y acquit quelque réputation;

cependant il n'a jamais pu passer pour brave, quoiqu'en quelques

endroits il ait payé de sa personne; au contraire, la bataille

d'Honnecourt, qu'il perdit, le décria si fort que plusieurs

vaudevilles, qu'on appeloit _les Lampons_[388], ayant été faits contre

lui, on l'appela quelque temps _le maréchal Lampon_. On l'y traita de

sodomite.

Monseigneur, prenez courage,

Il vous reste encore un page.

Lampons, etc.

On appela même de certains grands éperons, des éperons _à la Guiche_:

alors il ne s'appeloit que le maréchal de Guiche. On le fit général

d'armée pour le faire maréchal de France. Tout son plus grand exploit

fut de prendre La Bassée, qui n'étoit rien en ce temps-là. Tout le

monde fut surpris de lui voir sitôt donner le bâton; mais il avoit

épousé une parente du cardinal. Voici comme la chose se passa: le

cardinal de Richelieu, voulant attraper Puy-Laurens, dit au comte de

Guiche: «Je vous avois promis mademoiselle Pont-Château la cadette, je

suis bien fâché de ne vous la pouvoir donner, et je vous prie de

prendre en sa place mademoiselle Du Plessis-Chivray.» Le comte de

Guiche, qui a toujours été bon courtisan, lui dit «que c'étoit Son

Eminence qu'il épousoit, et non ses parentes, et qu'il prendroit celle

qu'on lui donneroit.» Le cardinal l'avoit déjà fait mestre-de-camp du

régiment des gardes, après la mort de Rambure.

Le maréchal de Gramont n'a été souple que pour les premiers ministres;

il a été assez fier pour tout le reste. Il alla à la vérité comme les

autres voir Puy-Laurens, qui eut, au retour de Monsieur, six semaines

du plus beau temps du monde. Cet homme faisoit le petit Dieu, et quand

le comte de Guiche entra chez lui, le maréchal d'Estrées en sortoit

qui ne s'étoit point couvert, quoique l'autre se fût toujours tenu

couvert et assis. Il ôta à peine son chapeau de dessus sa tête et le

coude de dessus sa chaise, pour le comte de Guiche. Il avoit le dos

tourné au feu; le comte, voyant cela, prend un fauteuil, qu'il met au

dos du sien, et ayant le nez au feu, et les pieds sur les chenets, il

se mit à lui dire: «Monsieur, vous vous levez bien tard,» et autres

bagatelles semblables, et puis s'en alla quand il le trouva à propos.

Puy-Laurens étoit de la Marche, bien gentilhomme; il s'appeloit de

L'Age, d'où vient qu'on fait dire au cardinal de Richelieu une sotte

pointe: «Si je vis, j'aurai _de l'âge_.» Puy-Laurens étoit un grand

homme, mais de mauvaise grâce; cependant, durant cette grande faveur,

il paroissoit le mieux fait du monde à toutes les dames de la cour et

de la ville.

Pour revenir au maréchal: M. le Grand l'ayant appelé en riant _ma

Guiche_, l'autre l'appela Cinq-Mars. «Ah! le Roi m'appelle bien

_monsieur_, dit M. le Grand.--Et moi aussi,» répondit le maréchal.

Avec le cardinal de Richelieu même il gardoit toujours quelque ombre

de liberté. Il s'est maintenu long-temps avec le cardinal Mazarin et

M. le Prince tout ensemble. M. le Prince l'appeloit _le grand prince

de Bidache_, et Toulongeon _le piètre prince de Bidache_[389]: c'est

une belle terre de Béarn. Ce Toulongeon étoit des petits-maîtres;

c'est le plus grand _lésineur_ de France, il n'a jamais un habit qui

soit tout neuf. Il ne manque pas d'esprit.

Enfin le maréchal fut contraint de se retirer durant la _Fronderie_,

ne pouvant se résoudre à être contre M. le Prince. Les gendarmes de

Bordeaux pensèrent l'enlever, comme il alloit en Béarn; il s'en

plaignit hautement, et disoit: «Cela ne se feroit pas chez les

Cannibales: je ne suis point armé contre eux, je vais planter mes

choux tout doucement.» On le trouvoit à dire à la cour; il joue, son

train est toujours propre et en bon état; lui est bien fait, mais il a

la vue courte; il est adroit, et d'une conversation fort agréable.

Il dit en se couvrant: «Madame, vous l'ordonnez donc,» quoique la dame

n'y eût point songé. Il a dit d'assez plaisantes choses. Ayant trouvé

en Champagne un garde d'Aiguebère, gouverneur du Mont-Olimpe: «Qui

êtes-vous? lui dit-il.--Je suis garde de M. d'Aiguebère.--Vous êtes

donc un garde-fou?» Et tout le jour, en rêvant, car il est aussi

rêveur qu'un autre, il ne fit que dire: «Garde d'Aiguebère, garde-fou;

garde-fou, garde d'Aiguebère.» Il sera un an quelquefois à redire,

quand il rêve, un bout de chanson, ou quelque autre chose qui lui sera

demeurée dans l'esprit.

Des comtes d'Allemagne, qui s'appellent les comtes d'Olac, d'Hohenlohe

en allemand, le vinrent saluer; ils étoient plusieurs frères, et comme

en ce pays-là les cadets ont la même qualité que l'aîné, il en vint je

ne sais combien l'un après l'autre; cela l'ennuya: «Serviteur, dit-il,

à messieurs les comtes d'Olac, fussent-ils un cent.»

Un vicomte du Bac, de Champagne, qui fait l'homme d'importance,

vouloit quelque chose du maréchal, et ne le quitta point de tout le

jour; même il soupa avec lui. Après souper il ne s'en alloit point; le

maréchal dit à un valet-de-chambre: «Fermez la porte, donnez des mules

à monsieur le vicomte, je vois bien qu'il me fera l'honneur de coucher

avec moi.--Ah! monsieur, dit l'autre, je me retire.--Non mordieu!

reprit le maréchal, monsieur le vicomte, vous me ferez l'honneur de

prendre la moitié de mon lit.» Le vicomte se sauva. Toute la province

se moqua fort de ce monsieur le vicomte.

Un jour qu'on disoit des menteries, il dit qu'à une de ses terres il

avoit un moulin à rasoirs, où ses vassaux se faisoient faire la barbe

à la roue, en deux coups, en mettant la joue contre.

Il n'est pas autrement libéral; mais il refuse en goguenardant. Les

vingt-quatre violons allèrent une fois lui donner ses étrennes. Après

qu'ils eurent bien joué, il met la tête à la fenêtre: «Combien

êtes-vous, messieurs?--Nous sommes vingt, monsieur.--Je vous remercie

tous vingt bien humblement,» et referme la fenêtre.

Il avoit un fripon d'écuyer, nommé Du Tertre, qui un jour le vint

prier de le protéger dans un enlèvement qu'il vouloit faire. «Hé bien!

la fille t'aime-t-elle fort? est-ce de son consentement?--Nenny,

monsieur, je ne la connois pas autrement, mais elle a du bien.--Ah! si

cela est, reprend le maréchal, je te conseille d'enlever mademoiselle

de Longueville, elle en a encore davantage;» et sur l'heure il le

chassa. Ce galant homme étoit filou, et enfin a été roué. Il étoit

gouverneur de Gergeau[390]; cela lui rapportoit quatre mille livres.

Le curé au prône dit: «Vous prierez Dieu pour l'âme de M. Du Tertre,

notre gouverneur, qui est mort de ses blessures.»

Rangouze lui apporta un jour une belle lettre; il la reçut, et puis

dit à un valet-de-chambre: «Menez monsieur à un tel, qu'il lui donne

ce que j'ai habitude de donner aux gens de mérite.» On l'y conduit.

Cet homme se met à rire, et dit à Rangouze qu'il n'avoit qu'à s'en

retourner, et que rien et ce que M. le maréchal donnoit aux gens de

mérite, c'étoit une même chose[391].

Quand il perd, il va, de furie, donner de la tête dans un panneau de

vitres et s'en fait comme une fraise. Une fois il dit à d'Andonville,

homme de service: «Mon Dieu, monsieur, votre nom de cloche me porte

malheur.»

Il lui est arrivé quelquefois de jeter le reste de son argent par la

chambre, quand il perd. Ses pages et ses laquais se ruent dessus; il

s'en repent aussitôt, et leur crie: «Pages, quartier!»

Voici plusieurs chansons faites sur le maréchal de Gramont:

Le maréchal de Guiche,

Général des François,

A voulu faire niche

A Melo Bek Buquoy:

Il s'arma de son casque,

Et combattit en basque,

Turlu tu tu tu tu,

En leur tournant le cu.

Monsieur de la Feuillade[392]

N'oubliant ses bons mots,

Voyant cette cacade,

Dit: Où vont tous ces sots?

Cette race ennemie,

Ne vient point d'Italie,

Turlu tu tu tu tu

Pour lui tourner le cu.

AUTRE.

Le prince de Bidache[393]

Criant aux Allemands,

Rendez-moi mon b.....

Voilà six régiments.

Roquelaure et Saint-Mégrin (_bis_)

Ont tenu jusqu'à la fin

Pour le maréchal de Guiche,

Qui fuyoit comme une biche,

Lampon, Lampon,

Camarade Lampon.

AUTRE AIR.

Messieurs de Saint-Quentin, ouvrez-moi votre porte:

Melo me suit, ou le diable m'emporte.

Qui va là? holà!

Je suis Lampon, qui vient faire retraite,

Je suis Lampon,

Abaissez votre pont.

Quand il fut dans Saint-Quentin,

On lui présenta du vin;

Monseigneur, prenez courage,

Il vous reste encore un page.

Lampon, etc.

Je ne puis, mes bons amis,

Car nos gens sont déconfits:

L'ennemi, près de Vauchelle,

M'a fait battre la semelle.

Lampon, etc.

[385] Antoine, troisième du nom, duc de Gramont, maréchal de

France, né en 1604, mort à Bayonne le 12 juillet 1678.

[386] Antoine de Gramont, deuxième du nom, comte de Gramont, de

Guiche et de Louvigni, souverain de Bidache.

[387] Louise de Roquelaure, fille du maréchal de ce nom. Il

l'avoit épousée en 1601. Il se remaria en 1618, avec Claude de

Montmorency Bouteville.

[388] Parce que la reprise étoit _Lampons, Lampons, camarades

Lampons_. (T.)

[389] Le maréchal de Gramont et le comte de Toulongeon étoient

frères, et on a vu plus haut, dans la note de la page 340, que

cette famille mettoit au nombre de ses titres celui de _souverain

de Bidache_.

[390] Gergeau, petite ville sur la Loire, à quatre lieues à l'est

d'Orléans. On n'y voit plus de traces de château.

[391] _Voyez_ plus bas l'article Rangouze, dans la suite de ces

Mémoires.

[392] Il est mort. Il disoit à son laquais, que pour récompense,

il lui vouloit faire donner un brevet de maréchal de camp. (T.)

[393] Principauté de Béarn. (T.)

MADAME DE SAINT-CHAUMONT[394].

Feu madame de Montpezat, ayant reçu de grands avantages de son mari,

et étant demeurée veuve sans enfants, fit la fille aînée de feu M. de

Gramont, soeur du maréchal, son héritière, mais à condition qu'elle

épouseroit un des neveux de M. de. Montpezat; or, ces neveux de M. de

Montpezat étoient douze ou treize en nombre: M. de Tavanes, le comte

de Castres, MM. de Saint-Chaumont et autres. Cette fille venant en âge

d'être mariée, on fit signifier à tous ces neveux, l'un après l'autre,

la volonté de la testatrice, et on prit acte du refus. Tous la

refusèrent, hors MM. de Saint-Chaumont. Ce n'est pas qu'elle ne fût

bien faite, et d'humeur fort douce, comme elle l'est encore. Jamais

rien n'a tant surpris les gens, car on croyoit qu'ils s'entretueroient

à qui l'auroit, et tous ont épousé depuis des personnes qui ne la

valent pas à beaucoup près. L'aîné Saint-Chaumont meurt en

accordailles. Le cadet lui succède. C'est un homme fort bizarre, et ne

la traite pas trop bien; qui d'abord il lui donna de terribles présens

de noces;.... depuis il a eu vingt fois des jalousies épouvantables

et sans fondement. C'est une espèce de fou qui s'incommode. Sans elle,

qui y met le plus d'ordre qu'elle peut, il seroit déjà ruiné. Depuis

peu (_1658, en septembre_), comme elle étoit ici, où il l'avoit

laissée pour leurs affaires, il lui prit un accès de jalousie si

furieux, qu'on écrivit à la dame que tout étoit à craindre pour elle,

si elle retournoit au pays. Il lui avoit écrit les plus cruelles

lettres du monde, et les moindres choses dont il la menaçoit, étoit de

l'enfermer dans une tour. Après il vint ici, et l'on apaisa un peu sa

fureur. On lui avoit prédit qu'il seroit cocu, cela faisoit une partie

de ses fougues.

[394] Suzanne-Charlotte de Gramont, femme de Henri Mitte de

Miolans, marquis de Saint-Chaumont; elle mourut le 31 juillet

1688.

LOUVIGNY, CHALAIS ET SA FEMME.

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome second Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 22 / 28 段