ce sujet. Les questions de jansénisme n'ont eu d'importance que
celle qui leur a été donnée par les Jésuites. C'est surtout par
ce moyen qu'ils acquirent une si grande autorité à la cour de
Louis XIV. Sans eux ces disputes seroient restées dans les
écoles, d'où elles n'auroient jamais dû sortir.
LE MAISTRE (ANTOINE).
Un maître des comptes, nommé Le Maistre (Isaac), qui étoit originaire
des Pays-Bas et fils d'un marchand linger de la rue Aubry-Boucher,
épousa une soeur de M. d'Andilly. Ce bonhomme, sur la fin de ses
jours, se fit de la religion. Toute la famille des Arnauld,
catholique, se mit à le persécuter à tel point qu'ils lui imposèrent
assez de choses pour le faire mettre à la Bastille. On a dit que
c'étoit un extravagant et qui maltraitoit sa femme. Son fils même ne
l'épargna pas, et ce pauvre homme mourut dans la persécution. Sa
veuve fut gouvernante de mademoiselle de Longueville. Au sortir de là,
elle se retira à Port-Royal, abbaye auprès de Chevreuse, dont une de
ses soeurs étoit et est encore abbesse. Le Maistre, l'avocat, son
fils, s'y retira après, et eut au commencement permission d'y faire
accommoder une chambre dans la basse-cour. Il travailloit de ses
mains, béchoit la terre, portoit la hotte en habit de bure, gros
chapeau et gros souliers, et faisoit aussi les affaires de la maison.
Après, les religieuses, à cause du lieu malsain, ayant été transférées
en partie au faubourg Saint-Michel, M. d'Andilly s'y retira, mais avec
son équipage ordinaire, et il y fit un fruitier et quelque petit
logement séparé des religieuses. Il a toujours été jardinier, et, par
une curiosité ridicule, il avoit à Andilly jusqu'à trois cents sortes
de poires dont on ne mangeoit point[360]. D'autres se joignirent à
eux, M. Arnauld, M. de Singlin, M. Rebours et autres; ils firent faire
aussi dans Port-Royal du faubourg un logement pour eux dans la
basse-cour. Ils ne donnent rien à l'extérieur. Leur autel est fort
simple, et on dit que c'est un autel fort dévot. De grands seigneurs
se sont depuis faits des leurs, et ce sera bientôt un grand parti.
Pour revenir à M. Le Maistre, il auroit eu la réputation d'Hortensius
s'il n'eût point fait imprimer.
Le chancelier voulut que ses trois présentations fussent données au
public. Dans le monde, c'étoit un monsieur d'une morale assez
gaillarde; on croit que quand il a fait retraite, ç'a été de dépit de
ne pouvoir être avocat-général: il espéroit cela de M. le chancelier.
D'autres ont pensé qu'il avoit dessein de se mettre à prêcher, mais
que la dévotion l'a attrapé en chemin; il avoit formé son éloquence
dans les Pères. Il retira tous ses plaidoyers des mains de M. le
chancelier. Comme il eut porté des oeufs au marché à Linas, il alla
avec le meneur aux plaids, et, voyant que cet homme ne disoit pas bien
le fait, il se mit à parler. Tout le monde fut surpris de voir cela;
mais après on sut qui c'étoit.
Durant la Fronde, qu'on imprimoit tout, ses plaidoyers furent
imprimés. Depuis, à l'âge de cinquante ans, il les revit, et les donna
au public plus corrects[361].
[360] On ne sait comment Tallemant a pu trouver ridicule
qu'Arnauld d'Andilly, retiré à Port-Royal-des-Champs, ait fait de
la culture des arbres fruitiers l'objet d'une innocente
distraction. La postérité, plus juste que les contemporains
envers cet honnête homme, n'oubliera pas qu'on lui doit les
notions les plus utiles sur la culture des arbres fruitiers.
Modeste par système, il a donné, en 1652, sous le nom de Le
Gendre, curé d'Hénonville, un livre intitulé: _La Manière de bien
cultiver les arbres fruitiers_. Il a perfectionné les espaliers;
il a inventé les contre-espaliers, et sa plus douce récompense a
été l'honneur qu'Anne d'Autriche lui faisoit d'accepter, chaque
année, quelques-uns de ses plus beaux fruits. (Voyez _l'Histoire
de la vie privée des François_, par Le Grand d'Aussy, Paris,
1782, t. I, p. 169 et suiv.)
[361] C'est l'édition de 1654, in-4º.
LA MARQUISE DE SABLÉ[362].
La marquise de Sablé est fille du maréchal de Souvré[363], gouverneur
du feu Roi; mais elle ne lui ressemble pas, car elle a bien de
l'esprit. J'ai déjà dit qu'elle avoit été fort galante. M. de
Montmorency, dont par vanité elle vouloit être servie, la méprisoit et
la faisoit enrager; elle dissimuloit tout cela par ambition. Voici ce
que j'en ai appris après coup: elle étoit fort jeune quand il la vint
voir la première fois; c'étoit dans une salle basse, dont une des
fenêtres étoit ouverte. Au lieu d'entrer par la porte, il entra en
voltigeant par la fenêtre; cette disposition[364] et un certain air
agréable qu'il avoit la charmèrent d'abord, et elle se sentit prise.
Il y eut plusieurs absences durant le cours de cette galanterie. Une
fois qu'il revenoit du Languedoc, elle étoit à Sablé, et elle envoya
un gentilhomme au-devant de lui à une demi-journée pour lui témoigner
l'impatience qu'elle avoit de le revoir: il lui avoit promis de
passer chez elle, quoique ce fût un grand détour. Ce gentilhomme le
trouva, et vint rapporter à la marquise qu'il brûloit de la revoir.
«Mais encore, lui dit-elle, que faisoit-il?--Madame, le lieu où il a
dîné n'a pas de trop bons cabarets; il a été contraint d'envoyer à des
chasseurs du voisinage chercher deux perdrix; il les a fait accommoder
en sa présence, les a vu rôtir, et les a mangées de grand appétit.»
Cela ne parut pas à la marquise une grande marque d'impatience; elle
en fut piquée; et, quand il arriva, elle ne le voulut pas voir. Or,
elle fit une fois ce conte-là à madame de Saint-Loup, dans le temps
que M. de Candale commençoit à s'éprendre de madame d'Olonne: il
alloit souper chez elle assez souvent tête à tête. Le premier soir
qu'il y fut ensuite, par hasard il avoit faim, il mangea beaucoup; il
voulut après payer son écot; elle bouda et lui conta l'histoire de la
marquise. Il ne se tourmenta point trop de l'apaiser, et la laissa là.
Elle devint fort jalouse de M. de Montmorency, et elle lui reprocha
fort d'avoir dansé à un bal, au Louvre, plusieurs fois avec les plus
belles de la cour. «Hé! que vouliez-vous que je fisse?--Que vous ne
dansassiez qu'avec les laides, monsieur,» lui dit-elle, aveuglée de sa
colère. Mais ce fut bien pis, lorsqu'il se mit à faire le galant de la
Reine. Elle ne le lui put pardonner, et elle a avoué qu'elle n'avoit
point été fâchée de sa mort. Sa dernière galanterie fut avec
Armentières, petit-fils de la vicomtesse d'Auchy, garçon qui avoit
l'esprit vif, et qui disoit plaisamment les choses. (Il alloit presque
tous les soirs déguisé en femme chez elle.) Elle en eut une fille qui
est à Port-Royal; mais cette fille vint durant la vie du mari, après
la mort duquel elle la montra, sans en avoir rien dit auparavant.
Voici la raison qu'elle en rendoit: «Je ne voulois pas, disoit-elle,
après le grand mépris que je témoignois avoir pour mon mari, qu'on me
pût dire que je couchois encore avec lui.» Ce mari étoit un fort
pauvre homme. Cette pauvre enfant, lasse d'être dans un grenier, s'est
mise en religion. Armentières fut tué en duel par Lavardin, mais on
disoit qu'il l'avoit tué à terre. C'est qu'il avoit tenu mademoiselle
de Lavardin quatre ans le bec en l'eau, disant qu'il l'épouseroit, et
n'avoit pas été fâché qu'on crût qu'il étoit bien avec elle. C'étoit
une belle personne: elle épousa depuis M. de Tessé. Lavardin, son
frère, avoit résolu de tuer Armentières.
Depuis cette perte, la marquise ne fit plus l'amour; elle trouva qu'il
étoit temps de faire la dévote; mais quelle dévote, bon Dieu! Il n'y a
point eu d'intrigue à la cour dont elle ne se soit mêlée, et elle
n'avoit garde de manquer à être janséniste, quand ce ne seroit que
cette secte a grand besoin de cabale pour se maintenir, et c'est à
quoi la marquise se délecte sur toutes choses depuis qu'elle est au
monde. Cela se voit par le Journal du cardinal de Richelieu; elle a
toujours été de quelque affaire, et l'amour ne l'occupoit point
tellement, que les négociations ne consumassent une partie de son
temps. Ajoutez que depuis qu'elle est dévote, c'est la plus grande
friande qui soit au monde; elle prétend qu'il n'y a personne qui ait
le goût si fin qu'elle, et ne fait nul cas des gens qui ne goûtent
point les bonnes choses. Elle invente toujours quelque nouvelle
friandise. On l'a vue pester contre le livre intitulé _le Cuisinier
français_, qu'a fait le cuisinier[365] de M. d'Uxelles. «Il ne fait
rien qui vaille, disoit-elle; il le faudroit punir d'abuser ainsi le
monde.»
Je vous laisse à penser si une personne comme je vous la viens de
représenter peut avoir bien gouverné sa maison. Tout est tombé en une
telle décadence, que ses enfans n'ont rien eu; il n'y a que l'abbé qui
soit à son aise, parce qu'on a trouvé moyen de lui faire avoir le
doyenné de Tours et l'évêché de Léon. Nous parlerons ailleurs du
chevalier, depuis M. de Laval[366].
Elle a l'honneur d'être une des plus grandes visionnaires du monde.
Sur le chapitre de la mort, quand quelqu'un dit qu'il ne craint point
de mourir: «Eh! bien! s'écrie-t-elle, quel mal vous peut-on donc
souhaiter, si vous n'appréhendez pas le plus grand de tous les maux?
Je crains la mort plus que les autres, parce que personne n'a jamais
si bien conçu ce que c'est que le néant.» Cependant elle est dévote,
comme j'ai déjà remarqué, et fort persuadée, à ce qu'elle dit, de
l'autre vie. Dans cette appréhension, elle soutient que tous les maux
sont contagieux, et dit que le rhume se gagne. Souvent j'ai vu
mademoiselle de Chalais[367] reléguée dans sa chambre parce qu'elle
_nazilloit_, disoit la marquise, et qu'elle seroit bientôt enrhumée.
Plusieurs personnes l'ont pensé faire mourir de frayeur, en disant,
sans y songer, que leur soeur, leur frère, leur tante, avoient quelque
rougeole ou quelque fièvre continue. Comme Mademoiselle (_de
Montpensier_) avoit la petite-vérole, feu M. de Nemours, qui fut tué
par M. de Beaufort en 1649, alla voir la marquise. Dès qu'elle le vit,
elle lui demanda s'il n'avoit pas été assez imprudent pour passer chez
Mademoiselle. «Oui, dit-il.--Je m'en vais gager, ajouta-t-elle, que
vous avez monté en haut.--Je voulois parler à quelqu'un, répondit-il,
mais une de ses femmes est venue au-devant de moi.» Il disoit tout
cela par malice. Voilà la marquise qui fait un grand cri et le chasse.
Madame de Longueville vint un peu après qui trouva la chambre toute
pleine de fumée, car on y avoit brûlé de tout ce qui peut chasser le
mauvais air. Après lui en avoir fait des excuses, elle disoit à tout
bout de champ: «Pour cela, madame, ce M. de Nemours est le plus
étrange homme du monde; mais qui a jamais vu rien de pareil?»
Quand il la faut saigner, elle fait d'abord conduire le chirurgien
dans le lieu de la maison le plus éloigné de celui où elle couche. Là,
on lui donne un bonnet et une robe-de-chambre, et s'il a un garçon, on
fait quitter à ce garçon son pourpoint, et tout cela, de peur qu'ils
ne lui apportent le mauvais air. Une fois qu'elle étoit chez la
maréchale de Guébriant, au faubourg Saint-Germain, elle disoit: «Ah!
que je suis empêchée! par où m'en retournerai-je? J'ai vu sur le
Pont-Neuf un petit garçon qui a eu depuis peu la petite-vérole, il
demande l'aumône; en le chassant, mes gens pourroient gagner ce mal,
et il y a quelque chose au Pont-Rouge[368] qui craque.» Enfin,
quoiqu'elle logeât au faubourg Saint-Honoré, elle va passer par-dessus
le pont Notre-Dame[369].
Dans un temps qu'on parloit un peu de peste à Paris, elle crut avoir
besoin de faire une consultation. Elle fit venir trois médecins
auxquels on donna à chacun une robe-de-chambre, au lieu de leur
manteau; puis on les fit asseoir près de la porte d'une grande salle,
au bout de laquelle étoit la marquise sur un lit; et mademoiselle de
Chalais alloit leur faire la relation du mal de madame, et rapportoit
à madame leur sentiment, sans que jamais elle leur permît d'approcher
d'un pas[370].
Une fois elle voulut faire faire son horoscope; elle dit six ans moins
qu'elle n'avoit. Mademoiselle de Chalais lui dit: «Madame, on ne
sauroit faire ce que vous voulez, si vous ne dites votre âge au
juste.--Il se moque, il se moque, ce monsieur l'astrologue,
répondit-elle; s'il n'est pas content de cela, donnez-lui encore six
mois.»
La veuve d'un homme d'affaires qu'elle avoit s'étant remariée à un
nommé d'Arsy, qui est une espèce d'escroc et de troqueur de chevaux,
elle en fut fâchée; enfin pourtant il fallut voir cet homme. Un peu
avant qu'il vînt, il prit en vision à la marquise que, ne connoissant
point cet homme, elle avoit tort de le laisser entrer, et qu'il seroit
bon que M. de Laval y fût. M. de Laval vint; d'Arsy fait sa visite;
mais il vint aussi une vision à M. de Laval, qui étoit gai et qui
badinoit sans cesse. Il se met dans un coin, prend du crayon, et peint
madame de Sablé sur son lit (on ne la voyoit guère autrement), d'Arsy
auprès d'elle, et M. de Laval, avec tous les gens de la marquise avec
des mousquets, qui miroient cet homme.
Avant que de loger dans une maison, elle fait enquêtes s'il n'y est
mort personne, et on dit qu'elle ne voulut pas en louer une, parce
qu'un maçon s'étoit tué en la bâtissant.
Elle se fait celer fort souvent sans nécessité, et quelquefois ses
éclipses durent si long-temps que l'abbé de La Victoire, las d'aller
tant de fois inutilement à sa porte, s'avisa de dire un jour en
parlant d'elle: «Feu madame la marquise de Sablé,» et ajouta qu'il
falloit faire tendre sa porte de deuil. Cela fut rapporté a la
marquise, car il l'avoit dit en plus d'un lieu: ce discours lui donna
de l'horreur. Elle eut peur d'être morte, et en fut long-temps
brouillée avec lui. Elle est toujours sur son lit, faite comme quatre
oeufs, et le lit est propre comme la dame.
Durant le blocus de Paris (en 1649), elle se sauva à Maisons, car le
président de Maisons étoit alors son bon ami. Là, tout de même qu'à
Paris, toujours vautrée sur un lit, elle ne s'en levoit que pour jouer
au volant, afin de faire un peu d'exercice. Il fit les plus beaux
froids du monde, mais jamais on ne put la faire sortir autrement qu'en
chaise; encore ne se promenoit-elle qu'au soleil et à l'abri,
quoiqu'elle eût une chaise qui fermoit comme une boîte. Qu'on ne croie
pas que ce soit quelque santé délicate comme celle de madame de
Rambouillet; c'est une grosse dondon qui n'a que le mal qu'elle
s'imagine avoir. Depuis, le président de Maisons et elle furent aussi
mal qu'ils étoient bien alors; il disoit qu'elle se défioit de lui,
parce qu'elle lui demandoit qu'il fît une déclaration comme il lui
avoit promis que l'adjudication de Sablé, qu'il s'étoit fait faire,
étoit au profit de la marquise; et quand il en fallut venir là, il lui
fit de belles parties[371], tant pour les sergents qu'il avoit fallu
envoyer sur les lieux (car Bois-Dauphin, son fils, et la noblesse
qu'il avoit cabalée s'opposèrent, mais en vain, à la prise de
possession), que pour d'autres frais. D'un article il y avoit cent
mille francs pour les consignations; cependant il est certain que
Betaut, receveur des consignations, étoit comme l'intendant de
Maisons, et d'ailleurs un président au mortier ne consigne point. Cela
s'accommoda à la fin, mais ils ne furent plus amis depuis. M. Servien
a acheté cette terre[372].
Enfin la marquise ne put demeurer plus long-temps si loin de
Port-Royal; elle alla donc loger tout contre. Depuis qu'elle y est,
elle a plus d'intrigues que jamais, elle se mêle de tout; avec cela
bien des livres de jansénistes; elle ne sauroit souffrir ni relations,
ni histoires, il ne lui faut que des _dissertations_: il faut toujours
raisonner. La comtesse de Maure alla se loger auprès d'elle; elles
sont porte à porte, ne se voient presque point, et s'écrivent six fois
le jour. Il ne faut point s'étonner de cela, car elles ont logé
autrefois en même maison à la Place-Royale, et elles s'écrivoient de
grandes légendes d'un appartement à l'autre.
En 1663, le jour que la comtesse de Maure mourut, la marquise de
Sablé, sa voisine et sa bonne amie, mais non pas au point de
l'assister à la mort, car il n'y a personne au monde à qui elle pût
rendre ce devoir, envoya Chalais pour en savoir des nouvelles: «Mais,
lui dit-elle, gardez-vous bien de me dire qu'elle est passée.» Chalais
y va comme elle expiroit. Au retour: «Eh bien! Chalais, est-elle aussi
mal qu'on peut être? Ne mange-t-elle plus? (La marquise est fort
friande.)--Non, répondit Chalais:--Ne parle-t-elle plus?--Encore
moins.--N'entend-elle plus?--Point du tout.--Elle est donc
morte?--Madame, répondit Chalais, au moins, c'est vous qui l'avez dit,
ce n'est pas moi.»
A cause que le sommeil est l'image de la mort, elle ne vouloit pas
dormir profondément; elle se faisoit veiller par un médecin et des
filles, tour à tour. Ces gens faisoient de temps en temps quelque
petit bruit, et tenoient une bougie allumée en un lieu où elle la pût
voir en ouvrant les yeux. Pour cela elle avoit toujours ses rideaux
levés. Menjot, médecin, son ami, l'a défaite de cela; mais ce n'est
que depuis la Saint-Jean 1665.
Comme la marquise de Sablé et la comtesse de Maure logeoient ensemble
à la Place-Royale, elles étoient quelquefois trois mois sans se voir,
et elles se visitoient par écrit, comme nous venons de le dire. Le
moindre rhume rompoit tout commerce. La comtesse avoit la migraine et
quelque fluxion il y avoit quinze jours, et la marquise croyoit être
enrhumée. L'abbé de La Victoire se mit en tête de faire une malice à
la marquise: «Il est fâcheux, lui dit-il, que vous ne puissiez sortir
de votre chambre, car votre amie auroit grand besoin de vous; son mari
et elle se brouillent fort, vous les remettriez bien ensemble; sans
vous ils courent fortune d'en venir à une séparation.--Jésus! que
dites-vous? s'écria-t-elle; mais comment faire? Le moyen de passer mon
antichambre, ce grand escalier, cette halle de salle?--Il y faut
penser,» reprit-il. Et après avoir fait semblant de rêver quelque
temps: «N'ai-je pas vu là haut, ajouta-t-il, un pavillon sur le lit de
votre cuisinière? Mettez-vous dessous, on le soutiendra avec un bâton,
vous ne prendrez point l'air.» Elle le crut: on apporte le pavillon,
la voilà dessous. Trois de ses gens portoient le bas du pavillon.
La comtesse est bien surprise de voir entrer cette machine dans
sa chambre. «M'amour, lui dit la marquise, vous voyez quelle
marque d'amitié je vous donne.--Hé! qui vous amène?--Il faut
bien secourir ses amis au besoin! Qu'est-ce que veut dire cet homme?
Rêve-t-il?--Quel homme? Est-ce _le bon_[373] que vous voulez dire?--Ne
le nommez plus ainsi, m'amour; il ne l'est plus.» Elles furent une
heure avant que de s'éclaircir. Voilà la marquise enragée contre
l'abbé; elle ne le vouloit plus voir; enfin, il lui fit dire que si
elle ne lui pardonnoit, il feroit venir tous les enfans rouges et
blancs chanter un _de profundis_ dans sa cour. Elle eut peur d'en
mourir, et ils firent la paix.
[362] Madeleine de Souvré, femme de Philippe-Emmanuel de Laval,
marquis de Sablé, seigneur de Boisdauphin, fils du maréchal de
Boisdauphin; née vers 1608, elle mourut en 1678.
[363] Gilles de Souvré, né vers 1562, mort en 1646.
[364] Ce mot est pris dans le sens d'agilité. Ainsi madame de
Sévigné disoit, en parlant du duc de Saint-Aignan: «Il a toujours
servi le Roi à genoux avec cette _disposition_ que les gens de
quatre-vingts ans n'ont jamais.» (_Lettre_ de madame de Sévigné
au comte de Bussy, du 27 juin 1687.)
[365] Si le nom de ce cuisinier venoit à être connu, ce seroit un
article singulier à ajouter au Dictionnaire des anonymes de feu
M. Barbier.
[366] Tallemant lui a consacré un article.
[367] C'est une fille d'esprit qui est à elle, mais qui ne la
sert plus; au contraire, mademoiselle de Chalais a une servante à
elle. (T.)--Voiture a adressé plusieurs de ses lettres à
mademoiselle de Chalais.
[368] Pont de bois peint en rouge, qui alloit de la galerie du
Louvre à la rue de Beaune. Construit en 1632, il fut emporté par
les glaces en 1684, et pour en tenir lieu, on construisit le
Pont-Royal, en face de la rue du Bac.
[369] Dans cette visite, elle dit de mademoiselle de Guébriant
(elle est morte fille de la Reine): «Cette fille a de beaux
endroits, a de l'esprit, mais quelquefois cet esprit fait des
chutes si effroyables, qu'il est en danger de se rompre le cou.»
(T.)
[370] La crainte exagérée que la marquise de Sablé avoit des
maladies contagieuses est bien peinte dans une lettre que lui
écrit Voiture pour lui annoncer que le fils de madame de
Rambouillet est mort de la peste: «Sachez donc, lui dit-il, que
moi qui vous écris, ne vous écris point, et que j'ai envoyé cette
lettre à vingt lieues d'ici, pour être copiée par un homme que je
n'ai jamais vu.» (_Lettre_ quatorzième de Voiture.)
[371] _Parties_: mémoires.
[372] C'est ce qui fait que le titre de _marquise de Sablé_ a été
porté par Augustine Le Roux, veuve en premières noces de Jacques
Hurault, marquis de Vibray, et en secondes, d'Abel Servien,
marquis de Sablé, surintendant des finances. Amie du duc de La
Rochefoucauld et de l'abbé Esprit, elle a contribué à la
composition des Maximes qui ont paru sous le nom de ce duc, et
même il y en a un certain nombre qui, dans quelques éditions, lui
sont spécialement attribuées. (_Voyez_ la Note sur la lettre de
madame de Sévigné à madame de Grignan, du 5 février 1690, t. 9 de
l'édition in-8º, donnée par M. Monmerqué, p. 343.)
[373] L'abbé de La Victoire désignoit ainsi le comte de Maure.
(_Voyez_ plus bas l'article du comte de Maure. L'article de ce
spirituel abbé suit immédiatement celui-ci.)
L'ABBÉ DE LA VICTOIRE.
Cet abbé de La Victoire s'appelle Coupeanville[374], et est d'une
bonne famille de robe de Rouen. On n'a guère vu d'homme qui dise les
choses plus plaisamment. Il fut présenté à la reine par Voiture, et il
se fourra après de la société de M. le Prince.
La Reine en passant alla une fois à La Victoire; c'est auprès de
Senlis: il lui présenta la collation. «Vraiment, monsieur l'abbé, lui
dit-elle, vous avez bien fait accommoder cette abbaye?--Madame,
répondit-il, s'il plaisoit à Votre Majesté de m'en donner encore deux
ou trois vieilles, je vous promets que je les ferois fort bien
raccommoder.» Dans ces Historiettes et dans les Mémoires de la
régence, on trouvera par-ci par-là assez de ses bons mots[375]. Il
servit une fois à M. de Chavigny un Térence fort bien relié entre deux
plats, car M. de Chavigny aimoit fort cet auteur. Son défaut est
d'être avare, lui qui a trente mille livres de rente et nulle charge,
car depuis la régence il a eu encore une abbaye. Il en rit le premier,
et se sauve en goguenardant. Il disoit à M. de Vence[376]:
«Voyez-vous, je vous aime tant, que, si j'étois capable de faire de la
dépense pour quelqu'un, ce seroit pour vous. Vous viendrez pourtant à
La Victoire, car je regarde que votre train est proportionné à mon
humeur, puisque vous vendez vos chevaux.» (En ce temps-là ce prélat
les avoit vendus à cause de la cherté de la nourriture; c'étoit durant
les troubles.) «Vous viendrez en chaise.--Mais, lui dit l'autre, les
porteurs, qui seront au moins quatre, qu'en ferez-vous?--Je les
attraperai bien, je vous enverrai quérir en carrosse à une lieue de
La Victoire.» Il contoit que son cuisinier lui avoit demandé congé,
disant qu'il oublioit avec lui le peu qu'il savoit: «Hé! mon ami, lui
dit-il, il n'y a rien plus aisé que de l'exercer; va-t'en faire assaut
avec les autres, va défier le célèbre Riolle, le cuisinier de M.
Martin.»
Une fois que Bois-Robert l'étoit allé voir à son abbaye, dont il dit
lui-même en riant que ce n'est point bon logis à pied et à cheval, et
qu'il n'y veut que des piétons, M. de Guénégaud, le secrétaire d'état,
envoya dire qu'il alloit venir. «Combien sont-ils?--Il y a un carrosse
à quatre chevaux.--Ha! c'est bien du train.» Il faisoit le difficile.
«Hé! vous moquez-vous? lui dit Bois-Robert; ils vous ont donné tant de
repas.» Au même temps, ils voient entrer deux carrosses à six chevaux,
et six chevaux de selle. Il devint pâle comme son collet.
[374] Il s'appeloit Claude Duval de Coupanville. Il fut nommé à
l'abbaye de La Victoire en 1639, et mourut au mois de décembre
1676. Cette abbaye avoit été fondée par Philippe-Auguste, en
action de grâces de la bataille de Bouvines, gagnée le 27 juillet
1214. (_Gallia christiana_, t. 10, p. 1503 et 1507.)