[359] Ce mot de Tallemant est le plus vrai qu'on paisse dire sur

ce sujet. Les questions de jansénisme n'ont eu d'importance que

celle qui leur a été donnée par les Jésuites. C'est surtout par

ce moyen qu'ils acquirent une si grande autorité à la cour de

Louis XIV. Sans eux ces disputes seroient restées dans les

écoles, d'où elles n'auroient jamais dû sortir.

LE MAISTRE (ANTOINE).

Un maître des comptes, nommé Le Maistre (Isaac), qui étoit originaire

des Pays-Bas et fils d'un marchand linger de la rue Aubry-Boucher,

épousa une soeur de M. d'Andilly. Ce bonhomme, sur la fin de ses

jours, se fit de la religion. Toute la famille des Arnauld,

catholique, se mit à le persécuter à tel point qu'ils lui imposèrent

assez de choses pour le faire mettre à la Bastille. On a dit que

c'étoit un extravagant et qui maltraitoit sa femme. Son fils même ne

l'épargna pas, et ce pauvre homme mourut dans la persécution. Sa

veuve fut gouvernante de mademoiselle de Longueville. Au sortir de là,

elle se retira à Port-Royal, abbaye auprès de Chevreuse, dont une de

ses soeurs étoit et est encore abbesse. Le Maistre, l'avocat, son

fils, s'y retira après, et eut au commencement permission d'y faire

accommoder une chambre dans la basse-cour. Il travailloit de ses

mains, béchoit la terre, portoit la hotte en habit de bure, gros

chapeau et gros souliers, et faisoit aussi les affaires de la maison.

Après, les religieuses, à cause du lieu malsain, ayant été transférées

en partie au faubourg Saint-Michel, M. d'Andilly s'y retira, mais avec

son équipage ordinaire, et il y fit un fruitier et quelque petit

logement séparé des religieuses. Il a toujours été jardinier, et, par

une curiosité ridicule, il avoit à Andilly jusqu'à trois cents sortes

de poires dont on ne mangeoit point[360]. D'autres se joignirent à

eux, M. Arnauld, M. de Singlin, M. Rebours et autres; ils firent faire

aussi dans Port-Royal du faubourg un logement pour eux dans la

basse-cour. Ils ne donnent rien à l'extérieur. Leur autel est fort

simple, et on dit que c'est un autel fort dévot. De grands seigneurs

se sont depuis faits des leurs, et ce sera bientôt un grand parti.

Pour revenir à M. Le Maistre, il auroit eu la réputation d'Hortensius

s'il n'eût point fait imprimer.

Le chancelier voulut que ses trois présentations fussent données au

public. Dans le monde, c'étoit un monsieur d'une morale assez

gaillarde; on croit que quand il a fait retraite, ç'a été de dépit de

ne pouvoir être avocat-général: il espéroit cela de M. le chancelier.

D'autres ont pensé qu'il avoit dessein de se mettre à prêcher, mais

que la dévotion l'a attrapé en chemin; il avoit formé son éloquence

dans les Pères. Il retira tous ses plaidoyers des mains de M. le

chancelier. Comme il eut porté des oeufs au marché à Linas, il alla

avec le meneur aux plaids, et, voyant que cet homme ne disoit pas bien

le fait, il se mit à parler. Tout le monde fut surpris de voir cela;

mais après on sut qui c'étoit.

Durant la Fronde, qu'on imprimoit tout, ses plaidoyers furent

imprimés. Depuis, à l'âge de cinquante ans, il les revit, et les donna

au public plus corrects[361].

[360] On ne sait comment Tallemant a pu trouver ridicule

qu'Arnauld d'Andilly, retiré à Port-Royal-des-Champs, ait fait de

la culture des arbres fruitiers l'objet d'une innocente

distraction. La postérité, plus juste que les contemporains

envers cet honnête homme, n'oubliera pas qu'on lui doit les

notions les plus utiles sur la culture des arbres fruitiers.

Modeste par système, il a donné, en 1652, sous le nom de Le

Gendre, curé d'Hénonville, un livre intitulé: _La Manière de bien

cultiver les arbres fruitiers_. Il a perfectionné les espaliers;

il a inventé les contre-espaliers, et sa plus douce récompense a

été l'honneur qu'Anne d'Autriche lui faisoit d'accepter, chaque

année, quelques-uns de ses plus beaux fruits. (Voyez _l'Histoire

de la vie privée des François_, par Le Grand d'Aussy, Paris,

1782, t. I, p. 169 et suiv.)

[361] C'est l'édition de 1654, in-4º.

LA MARQUISE DE SABLÉ[362].

La marquise de Sablé est fille du maréchal de Souvré[363], gouverneur

du feu Roi; mais elle ne lui ressemble pas, car elle a bien de

l'esprit. J'ai déjà dit qu'elle avoit été fort galante. M. de

Montmorency, dont par vanité elle vouloit être servie, la méprisoit et

la faisoit enrager; elle dissimuloit tout cela par ambition. Voici ce

que j'en ai appris après coup: elle étoit fort jeune quand il la vint

voir la première fois; c'étoit dans une salle basse, dont une des

fenêtres étoit ouverte. Au lieu d'entrer par la porte, il entra en

voltigeant par la fenêtre; cette disposition[364] et un certain air

agréable qu'il avoit la charmèrent d'abord, et elle se sentit prise.

Il y eut plusieurs absences durant le cours de cette galanterie. Une

fois qu'il revenoit du Languedoc, elle étoit à Sablé, et elle envoya

un gentilhomme au-devant de lui à une demi-journée pour lui témoigner

l'impatience qu'elle avoit de le revoir: il lui avoit promis de

passer chez elle, quoique ce fût un grand détour. Ce gentilhomme le

trouva, et vint rapporter à la marquise qu'il brûloit de la revoir.

«Mais encore, lui dit-elle, que faisoit-il?--Madame, le lieu où il a

dîné n'a pas de trop bons cabarets; il a été contraint d'envoyer à des

chasseurs du voisinage chercher deux perdrix; il les a fait accommoder

en sa présence, les a vu rôtir, et les a mangées de grand appétit.»

Cela ne parut pas à la marquise une grande marque d'impatience; elle

en fut piquée; et, quand il arriva, elle ne le voulut pas voir. Or,

elle fit une fois ce conte-là à madame de Saint-Loup, dans le temps

que M. de Candale commençoit à s'éprendre de madame d'Olonne: il

alloit souper chez elle assez souvent tête à tête. Le premier soir

qu'il y fut ensuite, par hasard il avoit faim, il mangea beaucoup; il

voulut après payer son écot; elle bouda et lui conta l'histoire de la

marquise. Il ne se tourmenta point trop de l'apaiser, et la laissa là.

Elle devint fort jalouse de M. de Montmorency, et elle lui reprocha

fort d'avoir dansé à un bal, au Louvre, plusieurs fois avec les plus

belles de la cour. «Hé! que vouliez-vous que je fisse?--Que vous ne

dansassiez qu'avec les laides, monsieur,» lui dit-elle, aveuglée de sa

colère. Mais ce fut bien pis, lorsqu'il se mit à faire le galant de la

Reine. Elle ne le lui put pardonner, et elle a avoué qu'elle n'avoit

point été fâchée de sa mort. Sa dernière galanterie fut avec

Armentières, petit-fils de la vicomtesse d'Auchy, garçon qui avoit

l'esprit vif, et qui disoit plaisamment les choses. (Il alloit presque

tous les soirs déguisé en femme chez elle.) Elle en eut une fille qui

est à Port-Royal; mais cette fille vint durant la vie du mari, après

la mort duquel elle la montra, sans en avoir rien dit auparavant.

Voici la raison qu'elle en rendoit: «Je ne voulois pas, disoit-elle,

après le grand mépris que je témoignois avoir pour mon mari, qu'on me

pût dire que je couchois encore avec lui.» Ce mari étoit un fort

pauvre homme. Cette pauvre enfant, lasse d'être dans un grenier, s'est

mise en religion. Armentières fut tué en duel par Lavardin, mais on

disoit qu'il l'avoit tué à terre. C'est qu'il avoit tenu mademoiselle

de Lavardin quatre ans le bec en l'eau, disant qu'il l'épouseroit, et

n'avoit pas été fâché qu'on crût qu'il étoit bien avec elle. C'étoit

une belle personne: elle épousa depuis M. de Tessé. Lavardin, son

frère, avoit résolu de tuer Armentières.

Depuis cette perte, la marquise ne fit plus l'amour; elle trouva qu'il

étoit temps de faire la dévote; mais quelle dévote, bon Dieu! Il n'y a

point eu d'intrigue à la cour dont elle ne se soit mêlée, et elle

n'avoit garde de manquer à être janséniste, quand ce ne seroit que

cette secte a grand besoin de cabale pour se maintenir, et c'est à

quoi la marquise se délecte sur toutes choses depuis qu'elle est au

monde. Cela se voit par le Journal du cardinal de Richelieu; elle a

toujours été de quelque affaire, et l'amour ne l'occupoit point

tellement, que les négociations ne consumassent une partie de son

temps. Ajoutez que depuis qu'elle est dévote, c'est la plus grande

friande qui soit au monde; elle prétend qu'il n'y a personne qui ait

le goût si fin qu'elle, et ne fait nul cas des gens qui ne goûtent

point les bonnes choses. Elle invente toujours quelque nouvelle

friandise. On l'a vue pester contre le livre intitulé _le Cuisinier

français_, qu'a fait le cuisinier[365] de M. d'Uxelles. «Il ne fait

rien qui vaille, disoit-elle; il le faudroit punir d'abuser ainsi le

monde.»

Je vous laisse à penser si une personne comme je vous la viens de

représenter peut avoir bien gouverné sa maison. Tout est tombé en une

telle décadence, que ses enfans n'ont rien eu; il n'y a que l'abbé qui

soit à son aise, parce qu'on a trouvé moyen de lui faire avoir le

doyenné de Tours et l'évêché de Léon. Nous parlerons ailleurs du

chevalier, depuis M. de Laval[366].

Elle a l'honneur d'être une des plus grandes visionnaires du monde.

Sur le chapitre de la mort, quand quelqu'un dit qu'il ne craint point

de mourir: «Eh! bien! s'écrie-t-elle, quel mal vous peut-on donc

souhaiter, si vous n'appréhendez pas le plus grand de tous les maux?

Je crains la mort plus que les autres, parce que personne n'a jamais

si bien conçu ce que c'est que le néant.» Cependant elle est dévote,

comme j'ai déjà remarqué, et fort persuadée, à ce qu'elle dit, de

l'autre vie. Dans cette appréhension, elle soutient que tous les maux

sont contagieux, et dit que le rhume se gagne. Souvent j'ai vu

mademoiselle de Chalais[367] reléguée dans sa chambre parce qu'elle

_nazilloit_, disoit la marquise, et qu'elle seroit bientôt enrhumée.

Plusieurs personnes l'ont pensé faire mourir de frayeur, en disant,

sans y songer, que leur soeur, leur frère, leur tante, avoient quelque

rougeole ou quelque fièvre continue. Comme Mademoiselle (_de

Montpensier_) avoit la petite-vérole, feu M. de Nemours, qui fut tué

par M. de Beaufort en 1649, alla voir la marquise. Dès qu'elle le vit,

elle lui demanda s'il n'avoit pas été assez imprudent pour passer chez

Mademoiselle. «Oui, dit-il.--Je m'en vais gager, ajouta-t-elle, que

vous avez monté en haut.--Je voulois parler à quelqu'un, répondit-il,

mais une de ses femmes est venue au-devant de moi.» Il disoit tout

cela par malice. Voilà la marquise qui fait un grand cri et le chasse.

Madame de Longueville vint un peu après qui trouva la chambre toute

pleine de fumée, car on y avoit brûlé de tout ce qui peut chasser le

mauvais air. Après lui en avoir fait des excuses, elle disoit à tout

bout de champ: «Pour cela, madame, ce M. de Nemours est le plus

étrange homme du monde; mais qui a jamais vu rien de pareil?»

Quand il la faut saigner, elle fait d'abord conduire le chirurgien

dans le lieu de la maison le plus éloigné de celui où elle couche. Là,

on lui donne un bonnet et une robe-de-chambre, et s'il a un garçon, on

fait quitter à ce garçon son pourpoint, et tout cela, de peur qu'ils

ne lui apportent le mauvais air. Une fois qu'elle étoit chez la

maréchale de Guébriant, au faubourg Saint-Germain, elle disoit: «Ah!

que je suis empêchée! par où m'en retournerai-je? J'ai vu sur le

Pont-Neuf un petit garçon qui a eu depuis peu la petite-vérole, il

demande l'aumône; en le chassant, mes gens pourroient gagner ce mal,

et il y a quelque chose au Pont-Rouge[368] qui craque.» Enfin,

quoiqu'elle logeât au faubourg Saint-Honoré, elle va passer par-dessus

le pont Notre-Dame[369].

Dans un temps qu'on parloit un peu de peste à Paris, elle crut avoir

besoin de faire une consultation. Elle fit venir trois médecins

auxquels on donna à chacun une robe-de-chambre, au lieu de leur

manteau; puis on les fit asseoir près de la porte d'une grande salle,

au bout de laquelle étoit la marquise sur un lit; et mademoiselle de

Chalais alloit leur faire la relation du mal de madame, et rapportoit

à madame leur sentiment, sans que jamais elle leur permît d'approcher

d'un pas[370].

Une fois elle voulut faire faire son horoscope; elle dit six ans moins

qu'elle n'avoit. Mademoiselle de Chalais lui dit: «Madame, on ne

sauroit faire ce que vous voulez, si vous ne dites votre âge au

juste.--Il se moque, il se moque, ce monsieur l'astrologue,

répondit-elle; s'il n'est pas content de cela, donnez-lui encore six

mois.»

La veuve d'un homme d'affaires qu'elle avoit s'étant remariée à un

nommé d'Arsy, qui est une espèce d'escroc et de troqueur de chevaux,

elle en fut fâchée; enfin pourtant il fallut voir cet homme. Un peu

avant qu'il vînt, il prit en vision à la marquise que, ne connoissant

point cet homme, elle avoit tort de le laisser entrer, et qu'il seroit

bon que M. de Laval y fût. M. de Laval vint; d'Arsy fait sa visite;

mais il vint aussi une vision à M. de Laval, qui étoit gai et qui

badinoit sans cesse. Il se met dans un coin, prend du crayon, et peint

madame de Sablé sur son lit (on ne la voyoit guère autrement), d'Arsy

auprès d'elle, et M. de Laval, avec tous les gens de la marquise avec

des mousquets, qui miroient cet homme.

Avant que de loger dans une maison, elle fait enquêtes s'il n'y est

mort personne, et on dit qu'elle ne voulut pas en louer une, parce

qu'un maçon s'étoit tué en la bâtissant.

Elle se fait celer fort souvent sans nécessité, et quelquefois ses

éclipses durent si long-temps que l'abbé de La Victoire, las d'aller

tant de fois inutilement à sa porte, s'avisa de dire un jour en

parlant d'elle: «Feu madame la marquise de Sablé,» et ajouta qu'il

falloit faire tendre sa porte de deuil. Cela fut rapporté a la

marquise, car il l'avoit dit en plus d'un lieu: ce discours lui donna

de l'horreur. Elle eut peur d'être morte, et en fut long-temps

brouillée avec lui. Elle est toujours sur son lit, faite comme quatre

oeufs, et le lit est propre comme la dame.

Durant le blocus de Paris (en 1649), elle se sauva à Maisons, car le

président de Maisons étoit alors son bon ami. Là, tout de même qu'à

Paris, toujours vautrée sur un lit, elle ne s'en levoit que pour jouer

au volant, afin de faire un peu d'exercice. Il fit les plus beaux

froids du monde, mais jamais on ne put la faire sortir autrement qu'en

chaise; encore ne se promenoit-elle qu'au soleil et à l'abri,

quoiqu'elle eût une chaise qui fermoit comme une boîte. Qu'on ne croie

pas que ce soit quelque santé délicate comme celle de madame de

Rambouillet; c'est une grosse dondon qui n'a que le mal qu'elle

s'imagine avoir. Depuis, le président de Maisons et elle furent aussi

mal qu'ils étoient bien alors; il disoit qu'elle se défioit de lui,

parce qu'elle lui demandoit qu'il fît une déclaration comme il lui

avoit promis que l'adjudication de Sablé, qu'il s'étoit fait faire,

étoit au profit de la marquise; et quand il en fallut venir là, il lui

fit de belles parties[371], tant pour les sergents qu'il avoit fallu

envoyer sur les lieux (car Bois-Dauphin, son fils, et la noblesse

qu'il avoit cabalée s'opposèrent, mais en vain, à la prise de

possession), que pour d'autres frais. D'un article il y avoit cent

mille francs pour les consignations; cependant il est certain que

Betaut, receveur des consignations, étoit comme l'intendant de

Maisons, et d'ailleurs un président au mortier ne consigne point. Cela

s'accommoda à la fin, mais ils ne furent plus amis depuis. M. Servien

a acheté cette terre[372].

Enfin la marquise ne put demeurer plus long-temps si loin de

Port-Royal; elle alla donc loger tout contre. Depuis qu'elle y est,

elle a plus d'intrigues que jamais, elle se mêle de tout; avec cela

bien des livres de jansénistes; elle ne sauroit souffrir ni relations,

ni histoires, il ne lui faut que des _dissertations_: il faut toujours

raisonner. La comtesse de Maure alla se loger auprès d'elle; elles

sont porte à porte, ne se voient presque point, et s'écrivent six fois

le jour. Il ne faut point s'étonner de cela, car elles ont logé

autrefois en même maison à la Place-Royale, et elles s'écrivoient de

grandes légendes d'un appartement à l'autre.

En 1663, le jour que la comtesse de Maure mourut, la marquise de

Sablé, sa voisine et sa bonne amie, mais non pas au point de

l'assister à la mort, car il n'y a personne au monde à qui elle pût

rendre ce devoir, envoya Chalais pour en savoir des nouvelles: «Mais,

lui dit-elle, gardez-vous bien de me dire qu'elle est passée.» Chalais

y va comme elle expiroit. Au retour: «Eh bien! Chalais, est-elle aussi

mal qu'on peut être? Ne mange-t-elle plus? (La marquise est fort

friande.)--Non, répondit Chalais:--Ne parle-t-elle plus?--Encore

moins.--N'entend-elle plus?--Point du tout.--Elle est donc

morte?--Madame, répondit Chalais, au moins, c'est vous qui l'avez dit,

ce n'est pas moi.»

A cause que le sommeil est l'image de la mort, elle ne vouloit pas

dormir profondément; elle se faisoit veiller par un médecin et des

filles, tour à tour. Ces gens faisoient de temps en temps quelque

petit bruit, et tenoient une bougie allumée en un lieu où elle la pût

voir en ouvrant les yeux. Pour cela elle avoit toujours ses rideaux

levés. Menjot, médecin, son ami, l'a défaite de cela; mais ce n'est

que depuis la Saint-Jean 1665.

Comme la marquise de Sablé et la comtesse de Maure logeoient ensemble

à la Place-Royale, elles étoient quelquefois trois mois sans se voir,

et elles se visitoient par écrit, comme nous venons de le dire. Le

moindre rhume rompoit tout commerce. La comtesse avoit la migraine et

quelque fluxion il y avoit quinze jours, et la marquise croyoit être

enrhumée. L'abbé de La Victoire se mit en tête de faire une malice à

la marquise: «Il est fâcheux, lui dit-il, que vous ne puissiez sortir

de votre chambre, car votre amie auroit grand besoin de vous; son mari

et elle se brouillent fort, vous les remettriez bien ensemble; sans

vous ils courent fortune d'en venir à une séparation.--Jésus! que

dites-vous? s'écria-t-elle; mais comment faire? Le moyen de passer mon

antichambre, ce grand escalier, cette halle de salle?--Il y faut

penser,» reprit-il. Et après avoir fait semblant de rêver quelque

temps: «N'ai-je pas vu là haut, ajouta-t-il, un pavillon sur le lit de

votre cuisinière? Mettez-vous dessous, on le soutiendra avec un bâton,

vous ne prendrez point l'air.» Elle le crut: on apporte le pavillon,

la voilà dessous. Trois de ses gens portoient le bas du pavillon.

La comtesse est bien surprise de voir entrer cette machine dans

sa chambre. «M'amour, lui dit la marquise, vous voyez quelle

marque d'amitié je vous donne.--Hé! qui vous amène?--Il faut

bien secourir ses amis au besoin! Qu'est-ce que veut dire cet homme?

Rêve-t-il?--Quel homme? Est-ce _le bon_[373] que vous voulez dire?--Ne

le nommez plus ainsi, m'amour; il ne l'est plus.» Elles furent une

heure avant que de s'éclaircir. Voilà la marquise enragée contre

l'abbé; elle ne le vouloit plus voir; enfin, il lui fit dire que si

elle ne lui pardonnoit, il feroit venir tous les enfans rouges et

blancs chanter un _de profundis_ dans sa cour. Elle eut peur d'en

mourir, et ils firent la paix.

[362] Madeleine de Souvré, femme de Philippe-Emmanuel de Laval,

marquis de Sablé, seigneur de Boisdauphin, fils du maréchal de

Boisdauphin; née vers 1608, elle mourut en 1678.

[363] Gilles de Souvré, né vers 1562, mort en 1646.

[364] Ce mot est pris dans le sens d'agilité. Ainsi madame de

Sévigné disoit, en parlant du duc de Saint-Aignan: «Il a toujours

servi le Roi à genoux avec cette _disposition_ que les gens de

quatre-vingts ans n'ont jamais.» (_Lettre_ de madame de Sévigné

au comte de Bussy, du 27 juin 1687.)

[365] Si le nom de ce cuisinier venoit à être connu, ce seroit un

article singulier à ajouter au Dictionnaire des anonymes de feu

M. Barbier.

[366] Tallemant lui a consacré un article.

[367] C'est une fille d'esprit qui est à elle, mais qui ne la

sert plus; au contraire, mademoiselle de Chalais a une servante à

elle. (T.)--Voiture a adressé plusieurs de ses lettres à

mademoiselle de Chalais.

[368] Pont de bois peint en rouge, qui alloit de la galerie du

Louvre à la rue de Beaune. Construit en 1632, il fut emporté par

les glaces en 1684, et pour en tenir lieu, on construisit le

Pont-Royal, en face de la rue du Bac.

[369] Dans cette visite, elle dit de mademoiselle de Guébriant

(elle est morte fille de la Reine): «Cette fille a de beaux

endroits, a de l'esprit, mais quelquefois cet esprit fait des

chutes si effroyables, qu'il est en danger de se rompre le cou.»

(T.)

[370] La crainte exagérée que la marquise de Sablé avoit des

maladies contagieuses est bien peinte dans une lettre que lui

écrit Voiture pour lui annoncer que le fils de madame de

Rambouillet est mort de la peste: «Sachez donc, lui dit-il, que

moi qui vous écris, ne vous écris point, et que j'ai envoyé cette

lettre à vingt lieues d'ici, pour être copiée par un homme que je

n'ai jamais vu.» (_Lettre_ quatorzième de Voiture.)

[371] _Parties_: mémoires.

[372] C'est ce qui fait que le titre de _marquise de Sablé_ a été

porté par Augustine Le Roux, veuve en premières noces de Jacques

Hurault, marquis de Vibray, et en secondes, d'Abel Servien,

marquis de Sablé, surintendant des finances. Amie du duc de La

Rochefoucauld et de l'abbé Esprit, elle a contribué à la

composition des Maximes qui ont paru sous le nom de ce duc, et

même il y en a un certain nombre qui, dans quelques éditions, lui

sont spécialement attribuées. (_Voyez_ la Note sur la lettre de

madame de Sévigné à madame de Grignan, du 5 février 1690, t. 9 de

l'édition in-8º, donnée par M. Monmerqué, p. 343.)

[373] L'abbé de La Victoire désignoit ainsi le comte de Maure.

(_Voyez_ plus bas l'article du comte de Maure. L'article de ce

spirituel abbé suit immédiatement celui-ci.)

L'ABBÉ DE LA VICTOIRE.

Cet abbé de La Victoire s'appelle Coupeanville[374], et est d'une

bonne famille de robe de Rouen. On n'a guère vu d'homme qui dise les

choses plus plaisamment. Il fut présenté à la reine par Voiture, et il

se fourra après de la société de M. le Prince.

La Reine en passant alla une fois à La Victoire; c'est auprès de

Senlis: il lui présenta la collation. «Vraiment, monsieur l'abbé, lui

dit-elle, vous avez bien fait accommoder cette abbaye?--Madame,

répondit-il, s'il plaisoit à Votre Majesté de m'en donner encore deux

ou trois vieilles, je vous promets que je les ferois fort bien

raccommoder.» Dans ces Historiettes et dans les Mémoires de la

régence, on trouvera par-ci par-là assez de ses bons mots[375]. Il

servit une fois à M. de Chavigny un Térence fort bien relié entre deux

plats, car M. de Chavigny aimoit fort cet auteur. Son défaut est

d'être avare, lui qui a trente mille livres de rente et nulle charge,

car depuis la régence il a eu encore une abbaye. Il en rit le premier,

et se sauve en goguenardant. Il disoit à M. de Vence[376]:

«Voyez-vous, je vous aime tant, que, si j'étois capable de faire de la

dépense pour quelqu'un, ce seroit pour vous. Vous viendrez pourtant à

La Victoire, car je regarde que votre train est proportionné à mon

humeur, puisque vous vendez vos chevaux.» (En ce temps-là ce prélat

les avoit vendus à cause de la cherté de la nourriture; c'étoit durant

les troubles.) «Vous viendrez en chaise.--Mais, lui dit l'autre, les

porteurs, qui seront au moins quatre, qu'en ferez-vous?--Je les

attraperai bien, je vous enverrai quérir en carrosse à une lieue de

La Victoire.» Il contoit que son cuisinier lui avoit demandé congé,

disant qu'il oublioit avec lui le peu qu'il savoit: «Hé! mon ami, lui

dit-il, il n'y a rien plus aisé que de l'exercer; va-t'en faire assaut

avec les autres, va défier le célèbre Riolle, le cuisinier de M.

Martin.»

Une fois que Bois-Robert l'étoit allé voir à son abbaye, dont il dit

lui-même en riant que ce n'est point bon logis à pied et à cheval, et

qu'il n'y veut que des piétons, M. de Guénégaud, le secrétaire d'état,

envoya dire qu'il alloit venir. «Combien sont-ils?--Il y a un carrosse

à quatre chevaux.--Ha! c'est bien du train.» Il faisoit le difficile.

«Hé! vous moquez-vous? lui dit Bois-Robert; ils vous ont donné tant de

repas.» Au même temps, ils voient entrer deux carrosses à six chevaux,

et six chevaux de selle. Il devint pâle comme son collet.

[374] Il s'appeloit Claude Duval de Coupanville. Il fut nommé à

l'abbaye de La Victoire en 1639, et mourut au mois de décembre

1676. Cette abbaye avoit été fondée par Philippe-Auguste, en

action de grâces de la bataille de Bouvines, gagnée le 27 juillet

1214. (_Gallia christiana_, t. 10, p. 1503 et 1507.)

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome second Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 21 / 28 段