A Lérida, il fut blessé à la tête et pris en une sortie, s'étant

résolu de payer de sa personne, et la même campagne, il prit Ager, en

Catalogne. Je ne crois pas pourtant qu'il eût beaucoup de génie pour

la guerre, car, étant dans tous les plaisirs de M. le Prince, il eût

acquis la réputation de Marsin, s'il l'eût méritée. Il a rendu à M. le

Prince un grand service durant sa prison, car ce fut lui qui eut

l'adresse de négocier avec la Palatine[340], et c'est ce qui fut cause

de la délivrance de M. le Prince. Cependant depuis il laissa périr

misérablement Arnauld dans le château de Dijon.

Les lettres de Voiture et ses vers parlent fort souvent d'Arnauld;

c'étoit au moins le Racan de Voiture, en poésie burlesque. Pour de la

prose, il n'y a qu'une pièce de lui qu'on appelle _la Mijorade_. On

n'a rien imprimé de tout cela; je le donnerai quelque jour[341].

A la fin de 1646, il fit une relation, qui est imprimée, de la

campagne de cette année-là: elle est bien écrite. Je n'ai jamais vu

qu'une lettre en prose de lui qu'on imprima dans la première édition

de Voiture, croyant qu'elle fût de sa façon, c'est à madame de

Rambouillet, en lui envoyant _Polexandre_[342]; elle est prise tout de

travers, et n'a que de faux brillants.

Arnauld a eu ses amours aussi bien que Voiture. Après Desbarreaux, ce

fut le galant de Marion de l'Orme. On conte que, comme il étoit

rêveur, et qu'il lui arrivoit souvent de dire les choses sans savoir

pourquoi, et même sans les vouloir dire, un jour, quoiqu'il n'eût

aucun soupçon d'elle, il lui dit: «Qui est-ce qui est sorti de céans à

deux heures après minuit?» Il ne savoit pourquoi il disoit cela.

Marion se troubla à cette question: elle crut avoir été trahie, et il

se trouva que Cinq-Mars, depuis M. le Grand, qui commençoit alors à

faire galanterie avec elle, en étoit sorti effectivement à

deux-heures. On a fait des chansons de lui et de madame de Grimaut,

avant cela.

Sa dernière galanterie fut la présidente de La Barre, mais il n'en

avoit pas eu les gants. Elle avoit été entretenue par Gallard, frère

de madame de Novion: Novion aussi en tâta. Un jour elle entra avec lui

chez Perrot de La Malemaison, conseiller au parlement, mais veuf, et

en faisant semblant de l'attendre, ils se firent allumer du feu dans

une chambre, où ils firent leur petite affaire. Les valets s'en

aperçurent, et la première fois que La Malemaison les rencontra. «Hé!

leur dit-il, si vous m'eussiez averti, je vous eusse fait mettre des

draps blancs.» On dit que Gallard lui donnoit quatre mille écus. On

n'avoit que faire de crier au voleur, car, ma foi, c'étoit bien payé.

Elle avoit plutôt l'air d'une grosse servante de cuisine que d'une

femme de condition. Son mari, qui étoit amoureux de la présidente

Perrot, et qui avoit l'honneur de n'être pas le plus sage homme du

royaume, mais qui avoit de l'esprit, lui disoit: «Si on vous fait

l'amour, c'est pour me faire enrager, car il n'y a grain de beauté en

vous.» En ce temps-là elle fit une grande sottise. Elle est un peu

parente de madame d'Aiguillon, du côté de son père, M. de La

Galissonnière. Au Cours, elle affecta par deux fois de se jeter

tout-à-fait hors du carrosse comme madame d'Aiguillon passoit, et de

crier: «Madame, votre très-humble servante.» La fière duchesse, qui

faisoit la reine Gillette[343], ne fit pas semblant, ni à la première

ni à la deuxième fois, de s'en apercevoir. La Barre vit cela, et il

juroit comme un enragé. Enfin, son mari la chassa; elle se vantoit

d'avoir été battue maintes fois. Elle demeuroit chez son père. Le mari

mourut cinq ou six ans après, et, par son testament, il la fit tutrice

par honneur, et en cela il fit sagement; mais il lui donna un conseil

nécessaire, le président Perrot et Bataille, avocat, sans lesquels

elle ne pouvoit disposer de rien. Cela a été confirmé par arrêt.

Arnauld, qui ne savoit plus de quel bois faire flèches, et dont M. le

Prince n'avoit pas eu grand soin, l'épousa la nuit même du jour que M.

le Prince avoit été arrêté. Il ne le sut qu'après avoir été épousé. La

voilà, nonobstant la prison de M. le Prince, qui se fait appeler

madame d'Arnauld, et qui prend des pages. Elle étoit à Paris quand son

mari mourut; elle dit cent sottises; entre autres, comme on disoit:

«Il n'a jamais eu le teint bon.--Hélas! dit-elle, il a vécu jaune, et

il est mort jaune.» Elle se consola bientôt. Au bout de trois mois,

non contente de traiter souvent madame de Châtillon et autres, elle

alloit en des maisons où il y avoit des violons et la comédie; avec

son bandeau de veuve, elle avoit des gants garnis de rubans de couleur

et des bracelets de même. Elle jouoit des chandeliers rouges garnis

d'argent, et disoit: «C'est pour ma toilette.» Quelle toilette de

veuve à bandeau! Elle étoit ravie de faire la _camarade_ avec les

grandes dames; on se moquoit d'elle. Elle prit bientôt un galant: ce

fut un des Puygarrault de Poitou, nommé Clairambault, dont nous

parlerons assez dans les _Mémoires de la Régence_. Il l'a ruinée. Pour

une fois elle lui donna quatre mille louis d'or. Il avoue qu'il en a

tiré quarante mille écus.

Reprenons à cette heure toute la famille en général; Antoine Arnauld,

Isaac Arnauld, intendant des finances, Arnauld du Fort, et Arnauld le

Péteux, étoient frères; ils avoient trois ou quatre soeurs. Nous

parlerons de tous l'un après l'autre.

[336] Tallemant a partout écrit _Arnaut_, mais tous les membres

de cette famille signoient _Arnauld_; nous suivrons cette

orthographe.

[337] D'autres disent qu'elle vient de Provence.

[338] _Corbeville_ étoit le surnom du père de l'intendant.

Arnauld d'Andilly donne sur le père quelques détails dans ses

_Mémoires_; mais il passe le fils entièrement sous silence, et on

verra par ce qui suit qu'il n'auroit pas parlé de son cousin de

Corbeville, sans entrer dans une continuelle apologie sur

plusieurs faits graves. (Voyez _les Mémoires d'Arnauld

d'Andilly_, t. 33, p. 320 de la deuxième série des _Mémoires

relatifs à l'histoire de France_.)

[339] _Voyez_ la lettre d'Arnauld d'Andilly à M. de Montrave,

premier président du Parlement de Toulouse, dans le Recueil de

ses _Lettres_; Paris, Étienne-Loyson, 1676, in-12, pag. 407. Il y

prend la défense de plusieurs membres de sa famille attaqués par

le président Gramont, dans une Histoire de France qu'il a écrite

en latin.

[340] Anne Gonzague, princesse palatine.

[341] Arnauld de Corbeville est l'auteur du madrigal de la

Tulipe, dans la _Guirlande de Julie_.

[342] Roman de La Calprenède.

[343] Expression proverbiale qui se dit d'une femme hautaine, qui

ne daigne point parler à ceux qu'elle regarde comme étant

au-dessous d'elle. (Voyez _le Dictionnaire de Trévoux_.)

ARNAULD (ANTOINE)[344].

Antoine Arnauld, avocat, étoit un homme qui passa pour éloquent en un

temps que l'on ne se connoissoit guère en éloquence. Ce fut lui qui

plaida contre les Jésuites, qui n'en aiment pas mieux ces messieurs de

Port-Royal. Or, une fois, du temps que le parlement étoit à Tours, un

courtisan le fit de moitié de la confiscation d'un Génois huguenot,

nommé Madelaine, père du conseiller au parlement. Il fallut plaider

pour cela. Arnauld fit un dénombrement de tous les mauvais offices que

les Génois avoient rendus à la France, et s'étendit fort sur André

Doria. Madelaine, qui étoit homme de bon sens, voyant cela, se lève en

pieds, et se met à dire à la cour en son baragouin: «_Messiours, c'ha

da far la repoublique de Gênes et André Doria avec mon argent?_ Et

avec cette belle éloquence, il rendit muet cet éloquentissime Antoine

Arnauld. C'étoit un homme à lieux communs; il avoit je ne sais combien

de volumes de papier blanc, où il faisoit coller par son libraire les

passages des auteurs tout imprimés qu'il coupoit lui-même et les

réduisoit sous certains titres. A cela il ne faut que deux exemplaires

de chaque auteur, ou, pour mieux dire, trois, si on veut avoir

l'auteur tout entier à part; mais aussi on n'a que faire d'écrire et

de copier.

Il y eut un jeune avocat huguenot, nommé de Pleix, qui ne manquoit pas

d'esprit, mais pour du jugement, il n'en avoit pas plus qu'il lui en

falloit. Ce jeune homme eut à plaider contre Antoine Arnauld, qui

étoit pour MM. de Montmorency. Arnauld étala toutes les batailles que

ceux de Montmorency avoient données, et dit que le connétable Anne

s'étoit trouvé en je ne sais combien de batailles rangées. De Pleix

fit un factum, où il se moquoit de l'autre, et dit qu'il prouvoit une

péremption d'instance par une bataille rangée. La république de Gênes

y entroit peut-être aussi. Cela fit assez rire le monde, car il y

avoit bien de la médisance. Arnauld s'en plaignit, et il fut ordonné

que l'autre viendroit lui en faire satisfaction à huis-clos. De Pleix,

quand ils furent là, dit: «Messieurs, j'ai fait une sottise, il faut

que je la boive; faites ouvrir, cela sera plus exemplaire pour la

jeunesse, à huis-ouverts qu'à huis-clos»; et, en pleine audience, il

pria Arnauld de lui pardonner. Mais il fit ensuite un méchant tour à

la famille, car il se mit à rechercher dans les registres de la

chambre des comptes, et fit voir qu'on avoit enregistré des brevets de

pension pour services rendus par des enfans de la famille qui étoient

à la bavette, et fut cause qu'on leur raya pour plus de douze ou

quinze mille livres de pension. Cela s'étoit fait par la faute de M.

de Sully.

[344] Sa femme étoit fille de M. Marion, avocat-général au

Parlement de Paris. (T.)

ARNAULD (ISAAC).

Par la faveur de M. de Sully, d'avocat il devint intendant des

finances. Il étoit huguenot et père d'Arnauld, maréchal de camp, et de

madame de Feuquières. Il a passé à Charenton[345] pour un fort homme

de bien et fort craignant Dieu, et qui entendoit admirablement bien

les finances.

[345] C'est-à-dire parmi les réformés.

ARNAULD DU FORT.

On appelle cet Arnauld, Arnauld du Fort, parce que ce fut lui qui

s'avisa, après avoir changé de religion, de proposer de faire le fort

Louis, pour incommoder ceux de La Rochelle, et il en fut capitaine. Il

avoit voulu persuader à ses frères de le pousser dans la guerre, afin

qu'il pût devenir maréchal de France, et, pour les y obliger, il leur

disoit qu'en Italie, pour faire un cardinal, on en usoit ainsi dans

les familles. Au mariage du Roi, il s'avisa de se mettre du

carrousel[346]; on s'en moquoit un peu; il faisoit le beau, et on

disoit que dans une chambre pleine de miroirs il étudioit la bonne

grâce. Une fois qu'un moine, faisant la prière, disoit à ses soldats

qu'il ne leur servoit de rien d'être vaillant, que Dieu seul donnoit

les victoires, il le renvoya bien vite, en lui disant: «Vous gâtez mes

gens, il leur faut dire que Dieu est toujours du côté de ceux qui

frappent le plus fort.» Le marquis de La Force répliqua aussi à un

moine qui disoit: «Recommandez-vous bien à Notre-Dame,» qu'il falloit

dire: à Notre-Dame _de frappe fort_.

Ce M. le maréchal de France _en herbe_ ne fut jamais, comme j'ai dit,

que mestre de camp des Carabins. Il fit faire, car il avoit de la

vanité en toute chose, à son beau-frère L'Hoste, la plus ridicule

dépense du monde à Montfermeil, auprès de Paris; car, sur le penchant

d'une montagne, il lui conseilla de faire un canal, sans considérer

qu'il y avoit assez d'eau dans cette maison, et que le terrain ne le

permettoit pas: il a coûté vingt-cinq mille écus, et n'a jamais tenu

l'eau. Il se piquoit aussi d'écrire, et d'écrire bien sur-le-champ. Il

en voulut faire une épreuve en écrivant une lettre en une compagnie où

étoit Gombauld; mais Gombauld, qui avoit le nez bon, connut aisément

qu'il n'y avoit rien là qui n'eût été apporté du logis.

[346] Au carrousel de la Place-Royale, qui eut lieu en 1612, à

l'occasion du mariage de Louis XIII et d'Anne d'Autriche.

ARNAULD LE PÉTEUX[347].

Arnauld le péteux étoit demeuré garçon et étoit huguenot; il avoit été

contrôleur des restes[348] par la faveur de M. de Sully; mais c'étoit

un pauvre garçon qui fit bien mal ses affaires. Il ne ressembloit à

ses frères ni en esprit ni en vanité. On le surnomma _le péteux_, à

cause que de jeunesse, il s'étoit accoutumé à péter partout. Madame

Des Loges lui dit une fois: «Vois-tu, mon pauvre garçon, tous les

Arnauld ont du vent; la différence qu'il y a, c'est que les autres

l'ont à la tête, et toi tu l'as au cul.» Il logeoit avec sa soeur

L'Hoste et son neveu de Montfermeil, un grand mélancolique qui n'est

pas plus sage qu'un autre. Il falloit que ce pauvre bon homme attendît

que ce neveu se réveillât lui-même pour se lever les dimanches, car

Montfermeil est aussi huguenot, et quelquefois ils arrivoient à

mi-presche: ce fou ne veut pas qu'on l'éveille. Il vivoit avec tant de

cérémonie avec cet oncle qui étoit un _boute-tout-cuire_[349], que

cet homme n'osoit manger une langue de carpe, sans la lui présenter.

Un jour ils furent si long-temps à faire des compliments sur cela,

qu'un valet la prit, et dit que c'étoit de peur qu'ils ne se

battissent. Montfermeil maria sa seconde soeur avec un gentilhomme

normand, mal en ses affaires, nommé Hequetot, qui devroit plutôt être

picard, car il épousa une laide et vieille fille sans toucher le

mariage. Ne pouvant en rien tirer, il alla durant les troubles (1649)

se mettre dans Montfermeil, vendit ce qu'il put, et n'en sortit point

qu'on ne l'eût satisfait en quelque sorte. Le premier gendre est bien

meilleur homme, car, quoiqu'il n'ait touché guère davantage, il ne

demande rien. Il est fort riche, mais un peu fou, et quelquefois

jusques à être lié. Il dit d'une maison qu'il a sur un coteau, au bord

de la Seine[350]: «Chose étrange! plus on monte à ma maison, plus on a

belle vue!»

Cette mademoiselle L'Hoste, la mère, se mit une chose dans la tête qui

fait bien voir la vanité de la famille. Un peu après le malheur de

Philipsbourg, un de nos ministres, nommé Daillé, dit, à propos de son

texte, que quand les hommes abandonnoient la cause de Dieu, il

permettoit qu'ils tombassent dans l'ignominie. Elle s'en plaignit, et

dit qu'on avoit parlé contre M. Arnauld de Corbeville qui avoit changé

de religion.

Une Arnauld, mariée à un gentilhomme nommé M. de Canzillon, disoit

qu'il n'y avoit de feu bien sain que celui de cotrets; ils firent, son

mari et elle, si beau feu qu'ils n'avoient pour subsister que ce que

leurs parents leur donnoient.

[347] Louis Arnauld, secrétaire du Roi, contrôleur-général des

restes, _étoit_, dit Arnauld d'Andilly, le seul de tant de frères

_qui n'avoit pas l'esprit fort élevé_. (_Mémoires d'Arnauld

d'Andilly_, dans la _Collection des Mémoires relatifs à

l'histoire de France_, deuxième série, tome 33, pag. 324.) Le

neveu se donne bien de garde de donner à son oncle le beau surnom

qui distinguoit ce dernier des autres Arnauld.

[348] _Restes_, _reliqua rationum_, débits des comptables.

(_Dictionnaire de Trévoux._)

[349] Terme populaire qui se dit d'un dissipateur qui mange tout.

(_Dict. de Trévoux._)

[350] Meudon, vers Saint-Germain. (T.)

ARNAULD (JEANNE).

Il y eut une Arnauld qui demeura fille; on l'appeloit mademoiselle

Jeanne Arnauld. Elle étoit huguenote. C'étoit un original; elle avoit

fait un lit de réseau, qui lui sembloit admirable. Elle pria une

personne qui avoit habitude chez le cardinal de Richelieu de faire

qu'on parlât de ce lit à Son Eminence, et que, pour cela, elle se

contenteroit d'une maison pour se loger; puis, quelque temps après,

elle la pria de n'en point parler, «parce que, disoit-elle, quand je

songe qu'un prêtre coucheroit dans un lit qu'une pucelle huguenote a

fait de ses propres doigts, j'en ai horreur, et ne saurois m'y

résoudre.»

Au commencement de la régence, quand on eut une terreur panique à

Charenton, elle disoit qu'elle avoit «tiré son petit couteau pour

mourir avec sa fleur virginale.» Il n'y eût pas eu, je pense, grande

presse à la lui ôter; elle n'avoit que soixante ans, mais en revanche

elle étoit toujours habillée comme en sa jeunesse; toujours de la

dentelle du temps de Henri IV. Elle avoit de la raison en une chose,

c'est qu'elle conseilloit aux filles de se marier, et qu'il n'y avoit

rien de si ridicule qu'une vieille fille.

Il lui prit une vision de se faire faire un tombeau à Charenton[351];

mais elle avoit honte d'en avoir et que mademoiselle Anne de Rohan

n'en eût pas. Elle alla donc parler à madame de Rohan la jeune dans sa

place à Charenton, et lui dit: «Madame, il y a long-temps que j'ai

quelque chose à vous dire. Cela est honteux que M. le maréchal de

Gassion ait un tombeau, et que mademoiselle votre tante n'en ait

point, elle qui étoit, sans comparaison, de meilleure maison que lui:

faites-lui en faire un.» Madame de Rohan, au lieu de rire de cela,

comme eût fait sa mère, lui répondit d'un ton aigre: «Mademoiselle, de

quoi vous mêlez-vous? Ma tante a voulu être enterrée dans le

cimetière, et, s'il falloit que je fisse faire des tombeaux à tous mes

parents, vraiment je n'aurois pas besogne faite.» La pucelle s'en

plaignit à tout le monde: «Voyez, quelle fierté! disoit-elle; je veux

bien qu'elle sache que je suis aussi bien demoiselle qu'elle est

dame!»

A propos de tombeau, elle avoit fait faire une bière de menuiserie la

mieux jointe qu'il y eût au monde, car, disoit-elle sérieusement, je

ne veux point sentir le vent coulis. Elle fait elle-même un drap

mortuaire de satin blanc brodé pour ses funérailles, en intention de

le donner à l'église pour servir à toutes les filles, et elle gardoit,

depuis je ne sais combien de temps, trois douzaines de petits cierges

ou chandelles dorées pour ses funérailles. Regardez quelle vision pour

une huguenote. Il lui fallut promettre qu'on les porteroit à son

enterrement; mais ce fut dans un carrosse, et on ne les en tira pas,

comme vous pouvez penser.

[351] En 1649. (T.)

ARNAULD D'ANDILLY.

M. d'Andilly[352], fils d'Antoine Arnauld, s'étant rendu habile dans

les finances, fut premier commis de M. de Schomberg; mais, comme il a

de la vanité à revendre, il affectoit devant le monde de faire

paroître qu'il avoit tout le pouvoir imaginable sur l'esprit du

surintendant. M. de Schomberg n'y prenoit pas plaisir, et dit: «Mon

Dieu! cet homme parle beaucoup!»

Au retour du voyage de Lyon, il revint avec un nommé Barat, qui étoit

à M. de Pisieux; cet homme, plus fin que lui, lui tira les vers du

nez; l'autre, grand parleur comme il étoit, dit plus de choses qu'il

n'en devoit dire. Barat en tira avantage; et M. de Schomberg ayant été

disgracié quelque temps après, on dit que d'Andilly en étoit cause;

mais M. de Schomberg ne l'a jamais cru, car il le tint au nombre de

ses meilleurs amis, et M. et madame de Liancourt prirent conseil de

lui en leurs affaires.

Ce M. de Schomberg avoit les mains nettes, et d'Andilly aussi.

Quoiqu'on lui dit que s'il vouloit prendre le soin de parler au roi,

il dissiperoit toutes les cabales qu'on faisoit contre lui, il ne s'en

soucia point, et dit: «Je ferai mon devoir, et il en arrivera ce qu'il

pourra.» Il avoit succédé au président Jeannin, qui dit, quand on le

fit surintendant: «De quoi se sont-ils avisés de m'aller charger de

leurs finances? le moindre marchand fera cela.» C'étoit encore un

homme de bien quand il vit à Tours que la partie étoit faite pour

mettre M. de Schomberg en sa place, il dit au roi: «Sire, je suis

vieux, je vous prie de me donner M. de Schomberg pour successeur.»

Ce M. d'Andilly s'est mêlé de vers et de prose, mais il n'a guère de

génie; il sait et il a de l'esprit. Il a été dévot toute sa vie. Il

épousa une grande femme brune qui n'étoit pas mal faite; on vouloit

faire passer madame Arnauld d'Andilly pour une sainte. Elle étoit

fille d'un fort honnête homme d'auprès de Caen, nommé M. de La

Boderie[353]. Il fut secrétaire de M. de Pisani en une ambassade de

Rome, puis résident je ne sais où, et enfin ambassadeur en Angleterre.

C'est ce qui fit la connaissance de M. d'Andilly et de M. et de madame

de Rambouillet.

M. d'Andilly perdit sa femme qu'il étoit encore vigoureux; d'ailleurs

c'est le plus ardent et le plus brusque des humains: je vous laisse à

penser s'il n'étoit pas incommodé n'ayant plus de femme à éveiller.

Il lui arriva en ce temps-là une assez plaisante chose. La nuit, il

entend souffler; il se réveille, et met la main sur des cheveux; le

voilà qui croit aussitôt que le diable le vient tenter, comme si le

diable n'avoit que cela à faire. Il dit: «Si tu es de Dieu, parle; si

tu es du diable, va-t-en.» Or, ce diable étoit un laquais qui,

s'étant endormi le soir, s'étoit couché au pied du lit de son maître,

et, ayant senti du froid, s'étoit venu mettre sous la couverture.

Je ne sais si c'est pour se consoler de son veuvage, mais il alloit

voir des femmes et les baisoit et embrassoit charitablement un gros

quart-d'heure. Je ne saurois comment appeler cela; mais, si c'est

_dévotion_, c'est une dévotion qui aime fort les belles personnes, car

je n'ai point ouï dire qu'il baisât comme cela que celles qui sont

jolies. Il querella une fois la présidente Perrot de ce qu'elle

s'étoit retirée après quelques baisers, et jura qu'il ne la traiteroit

plus ainsi si elle ne prenoit cela comme elle devoit.

Il est si brusque, comme j'ai dit, qu'en parlant à un parloir de

carmélites, il se fourra un _fichon_ de la grille dans le front. En

parlant, il donne des coups de poing aux gens. Madame de Rambouillet,

qui savoit que M. de Grasse devoit dîner avec lui, écrivit en riant à

ce petit prélat, «qu'il se gardât bien de se mettre à côté de M.

d'Andilly s'il ne vouloit être écrasé.»

[352] Robert Arnauld d'Andilly, né à Paris en 1589, mort à

Port-Royal-des-Champs, le 27 septembre 1674.

[353] Antoine Lefèvre de La Boderie, habile négociateur, mourut

en 1615. Ses _Ambassades en Angleterre_ ont été publiées en 1750,

en 5 volumes in-12, par les soins de l'abbé de Pomponne, son

petit-fils.

ARNAULD (HENRI),

ÉVÊQUE D'ANGERS.

M. d'Angers[354], son frère, autrefois M. l'abbé de Saint-Nicolas, est

un homme aussi froid que M. d'Andilly est bouillant. Il n'y a rien de

plus composé: il a de l'esprit et du sens, et est fort propre aux

négociations[355]. Dans un procès qu'il eut contre son chapitre pour

obliger quelques-uns des chanoines à quitter les cures qu'ils

tenoient, parce qu'ils ne pouvoient résider, il ne voulut pas venir à

Paris pour solliciter, afin de faire voir à ses parties que rien ne

dispensoit de la résidence. Je ne trouve pas trop bien pourtant qu'il

tienne table à Angers, et je me trompe, ou cet homme a plus d'ambition

que toute la maison d'Autriche ensemble. Son nom l'oblige à aller

bride en main, et ne se point faire soupçonner de jansénisme. Il ne

s'y conduit pas mal, et n'a point donné prise sur lui. On n'en parle

ni en bien ni en mal.

[354] Né à Paris le 30 octobre 1597, mort à Angers le 8 juin

1692.

[355] Ses négociations ont été publiées en 1748, en 5 volumes

in-12, par les soins de l'abbé de Pomponne, son petit-neveu.

ARNAULD (ANTOINE),

LE DOCTEUR[356].

On l'appeloit _le petit oncle_, parce qu'il étoit plus jeune que son

neveu Le Maistre, l'avocat. Celui-ci, sans doute, est le plus habile

de ses frères, au moins en fait de littérature.

Voici l'origine de cette secte, qu'on appelle les Jansénistes, et qui

fait aujourd'hui tant de bruit. La marquise de Sablé dit un jour à la

princesse de Guémené: «Qu'aller au bal, avoir la gorge découverte, et

communier souvent, ne s'accordoient guère bien ensemble;» et la

princesse lui ayant répondu que son directeur, le père Nouet[357],

Jésuite, le trouvoit bon, la marquise le pria de lui faire mettre cela

par écrit, après lui avoir promis de ne le montrer à personne. L'autre

lui apporta cet écrit; mais la marquise le montra à Arnauld, qui fit

sur cela le livre de _la fréquente Communion_. On accuse messieurs

Arnauld de n'avoir pas été fâchés d'avoir une occasion de faire parler

d'eux. Les Jésuites les haïssoient déjà à cause du plaidoyer d'Antoine

Arnauld, et, sur la matière de la grâce, ils les accusèrent d'être

huguenots, et disoient: «_Paulus genuit Augustinum, Augustinus

Calvinum, Calvinus Jansenium, Jansenius Sancyranum[358], Sancyranus

Arnaldum et fratres ejus._» D'ailleurs, les Jésuites, à qui il importe

de faire un parti, ont poussé à la roue tant qu'ils ont pu, et se sont

prévalus de tout ce qui est arrivé, comme de faire croire à la reine

que la Fronde étoit venue du jansénisme[359].

[356] Né à Paris le 9 février 1612, mort à Bruxelles le 8 août

1694.

[357] Jacques Nouet, Jésuite, mort vers 1680, a composé un grand

nombre d'ouvrages ascétiques qui sont encore estimés.

[358] L'abbé de Saint-Cyran, qui a véritablement importé le

jansénisme en France.

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome second Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 20 / 28 段