[290] Nièce du cardinal de Richelieu.

[291] Depuis canonisé sous le nom de saint Vincent de Paul.

[292] _Voyez_ sur ce Bodeau l'article de mademoiselle Paulet,

tome I, p. 196.

[293] Elle a été imprimée en 1642, in-4º.

[294] L'abbé de Marolles étoit fort attaché à Croisilles, qu'il

avoit rencontré en 1637, à l'hôtel de Soissons. Il le défend dans

ses _Mémoires_ de la grave accusation portée contre lui.

Croisilles mourut en 1651, dans un état voisin de la misère.

(_Mémoires de Marolles_; Paris, 1656, in-folio, pages 109 et

189.)

VOITURE[295].

Voiture étoit fils d'un marchand de vin suivant la cour. Il faisoit

son possible pour cacher sa naissance à ceux qui n'en étoient pas

instruits. Un jour se trouvant dans une grosse compagnie où il faisoit

le récit d'une aventure plaisante, une dame (madame Des Loges), contre

laquelle il avoit parlé sans la connoître, cherchant à le piquer, lui

dit: «Monsieur, vous nous avez déjà dit cela d'autres fois; tirez-nous

du nouveau.» Son père étoit un grand joueur de piquet. On dit encore

aujourd'hui qu'on a _le carré de Voiture_, quand on a soixante-six de

point marqué par quatre jetons en carré, parce que ce bonhomme croyoit

gagner quand il avoit ce carré. Voiture fut bien un autre joueur que

son père, comme nous verrons ensuite.

Dès le collége, il commença à faire du bruit; ce fut là qu'il fit

amitié avec M. d'Avaux, et cette amitié produisit ensuite l'amour de

madame Saintot[296]. Voici comme cela arriva. M. d'Avaux, un soir, la

rencontra masquée, à la Foire, où elle jouoit; elle avoit tout l'éclat

imaginable, l'esprit présent, et aimant à le faire paroître. Cela

charma si fort M. d'Avaux qu'il en écrivit une lettre à Voiture.

Nonobstant le mari[297], qui étoit d'humeur jalouse, M. d'Avaux eut

entrée chez elle. Voiture l'accompagna jusqu'à la porte, mais il

n'avoit pas permission de passer outre. Durant qu'il attendoit dans le

carrosse, pour ne pas tenir le mulet, il s'accosta d'une voisine de

qui il eut une fille qu'on appelle La Touche. Elle a été chez la

marquise de Sablé, et puis chez madame Le Page. Enfin, Voiture fut

reçu chez madame Saintot, et peu de temps après le mari mourut.

Voiture avoit déjà de la réputation, et avoit fait imprimer en une

nuit, au-devant de l'Arioste, cette lettre qui a tant couru[298],

quand M. de Chaudebonne le rencontra en une maison, et lui dit:

«Monsieur, vous êtes un trop galant homme pour demeurer dans la

bourgeoisie; il faut que je vous en tire.» Il en parla à madame de

Rambouillet, et le mena chez elle quelque temps après. C'est ce que

veut dire Voiture dans une lettre où il y a: «Depuis que M. de

Chaudebonne m'a réengendré avec madame et mademoiselle de

Rambouillet.» Comme il avoit beaucoup d'esprit, et qu'il étoit assez

né pour la cour, il fut bientôt toute la joie de la société de ces

illustres personnes. Ses lettres et ses poésies le témoignent assez.

La galanterie de madame Saintot ne laissoit pas que d'aller son cours;

la conversation de Voiture lui rendit l'esprit plus poli; on voit dans

une lettre de Voiture qu'elle disoit: _pitoable_ et _gausser_, et

qu'elle croyoit que _triste_ étoit un méchant mot. Enfin, elle parvint

à faire de belles lettres. On en a vu des volumes entiers, écrits à la

main, courir les rues. A son retour de Flandre, Voiture renoua sa

galanterie. Il y avoit eu assez de scandale pour que les frères[299]

de madame Saintot lui fissent une insulte, car une fois ils ne

vouloient seulement que le jeter par les fenêtres. Cela éloigna

Voiture pour quelque temps. Durant son absence, madame Saintot se

laissa cajoler par un gentilhomme, de Bretagne, nommé La Hunaudaye,

pour le faire revenir. En effet, il revint[300]. Elle cependant

s'étoit flattée de l'espérance d'être madame de La Hunaudaye, car on

dit en Bretagne que M. de La Hunaudaye est un peu moins grand seigneur

que le roi. Cela faisoit qu'elle vouloit bien l'épouser. Quoiqu'il n'y

eût rien au monde de si opposé à Voiture que cet homme-là, elle l'eût

voulu pour mari, et Voiture pour galant. La Hunaudaye, de son côté,

étoit aussi jaloux de Voiture.

Comme elle étoit dans cet embarras, elle alla à confesse, pour prier

Dieu après de lui inspirer ce qu'elle avoit à faire. Il lui prit une

folie dans les Carmes déchaussés, où elle étoit allée, dans laquelle

elle dit merveilles, et découvrit bien des mystères. On croit que ce

fut un mal de mère[301] causé par le déplaisir de n'avoir pu attraper

La Hunaudaye. Après, elle fut quelque temps dans son logis, sans qu'on

la laissât voir à personne. Cette folie fut suivie de celle de vouloir

que Voiture l'épousât. Lui, de son côté, fit toutes les choses

imaginables pour la guérir de cette fantaisie; il la rebuta; il refusa

de recevoir de ses lettres; il fut des années sans la voir: tout cela

n'y faisoit rien. Cette folie fut cause que la pauvre femme, outre

qu'elle n'étoit déjà pas trop bonne ménagère, ne prit pas autrement

garde à ses affaires, tellement que quand il fallut rendre compte à

ses deux gendres, elle se trouva bien en reste. Eux, voyant cela, en

usèrent assez bien, et firent ce qu'ils purent pour lui persuader de

leur donner seulement l'assurance de ne point aliéner le fonds, et

qu'elle ne se tourmentât point de rendre compte. Elle n'y voulut pas

entendre. Enfin, ayant découvert qu'elle faisoit le plus d'argent

qu'elle pouvoit pour s'en aller, ils la firent interdire. Elle ne

laisse pas de partir, et s'en va chez madame de Fenestreaux[302], son

amie, entre les Sables-d'Olonne et Nantes. Là il lui vint en pensée

que cette dame, qui donne un peu dans le bel esprit, pourroit bien

aussi être amoureuse de Voiture, parce qu'elle louoit trop ses vers.

Elle la quitte sans dire _gare_, et s'en va en charrette jusqu'à

Nantes, d'où elle remonte la rivière de Loire jusqu'à Orléans. De là,

sans s'arrêter à Paris, elle va en Flandre, à Bruxelles. Elle se met

chez une faiseuse de collets pour apprendre à en faire, afin de se

mettre en condition chez madame de Guise, parce que leurs aventures

étoient presque semblables. Madame de Guise ne la voulut pas prendre:

la voilà donc de retour à Paris. Dès qu'elle voyoit deux personnes

ensemble, elle s'en approchoit et leur disoit: «N'est-il pas vrai que

c'est un ingrat?» car elle croyoit qu'on ne parloit que de Voiture et

d'elle.

En ce temps-là Voiture, que la reine de Pologne connoissoit de longue

main, eut, à sa prière, charge de la servir, tandis qu'elle seroit en

France. Madame Saintot craignit que son déloyal n'allât jusqu'à

Hambourg, ou plus loin. Elle se met à le suivre; à Saint-Denis les

hôtelleries étoient si pleines, et elle en si pitoyable équipage,

qu'on la prit pour une gourgandine, et elle fut contrainte de coucher

dans son carrosse de louage avec sa suivante. Cela ne la rebuta

point; elle fut jusqu'à Péronne, et elle n'alla pas plus loin, parce

que Voiture ne passa pas outre. Dans tout ce voyage elle ne put

obtenir de ce cruel un quart-d'heure d'audience. Une de ses amies, qui

tâchoit de la guérir, la fut voir une fois dans une chambre au

troisième étage, en un fort sale lit, elle qui avoit été la plus

propre femme de Paris. Cette pauvre folle lui dit: «Je vis hier une

femme qui est presque aussi malheureuse que moi; c'est une femme

de quelque âge qui s'est remariée à un jeune homme qui la

maltraite.--Voilà une chose bien étrange! lui dit cette amie; cette

femme est punie de la folie qu'elle a faite.--C'est pour cela, reprit

l'amante éplorée, que son mari l'en devroit mieux aimer, car ceux pour

qui nous faisons des folies ne nous en sauroient avoir trop

d'obligation.» Et elle se mit à soutenir cette extravagante opinion,

tout le temps de la visite.

Nous dirons le reste à la fin de cette historiette, car nous avons dit

la suite de cette amourette par avance.

Voiture en conta aussi à madame Des Loges, à la marquise de Sablé et à

d'autres. Madame Des Loges l'aimoit: ce fut elle qui commença ces

rimes en _ture_ qu'on a depuis appelées _le portrait du pitoyable

Voiture_, car il étoit toujours enrhumé; il se plaignoit sans cesse,

et il plaignoit tout le monde. M. de Rambouillet y ajouta quelque

chose, et en 1633 ou 1634, quelqu'un y joignit des rimes

offensantes[303], dont Voiture se plaint dans une lettre à

Costar[304]. Pour moi, j'aurois quelque opinion que c'est feu

Malleville qui les a ajoutées, car, outre que cela est assez de son

air, la première personne qui m'en a parlé est une femme[305] avec

laquelle il étoit fort bien. Elle me les dit par coeur, car elle

apprenoit tout ce qu'il faisoit: or, il y a dans cette pièce que

Voiture

Est un Alexandre en peinture,

Et un Démosthène en sculpture.

Cette femme, qui faisoit le bel esprit, disoit:

«C'est un _démistaine_ en peinture.»

Voiture étoit petit, mais bien fait; il s'habilloit bien. Il avoit la

mine naïve, pour ne pas dire niaise, et vous eussiez dit qu'il se

moquoit des gens en leur parlant. Je ne l'ai pas trouvé trop civil, et

il m'a semblé prendre son avantage en toute chose. C'étoit le plus

coquet des humains. Ses passions dominantes étoient l'amour et le jeu,

mais le jeu plus que l'amour. Il jouoit avec tant d'ardeur qu'il

falloit qu'il changeât de chemise toutes les fois qu'il sortoit du

jeu. Quand il n'étoit pas avec ses gens, il ne parloit presque point.

D'Ablancourt ayant demandé à madame Saintot, du temps qu'elle

n'extravaguoit pas, ce qu'elle trouvoit de si charmant à cet homme qui

ne disoit rien: «Ah! répondit-elle, qu'il est agréable parmi les

femmes, quand il veut!» Même avec ceux à qui il vouloit plaire, il

avoit de grandes inégalités, et souvent il lui prenoit des rêveries

comme ailleurs. Quand il étoit chagrin, il ne laissoit pas d'aller

voir le monde, mais il étoit fort mal divertissant, et même on pouvoit

dire qu'il étoit à charge. Il étoit quelquefois si familier qu'on l'a

vu quitter ses galoches en présence de madame la Princesse, pour se

chauffer les pieds. C'étoit déjà assez de familiarité que d'avoir des

galoches; mais, ma foi, c'est le vrai moyen de se faire estimer des

grands seigneurs que de les traiter ainsi. Nous verrons ensuite qu'il

leur parloit assez librement. Madame de Rambouillet dit qu'il n'étoit

point intéressé, et que ses négligences lui avoient fait perdre une

infinité d'amis; que pour elle, elle s'en étoit admirablement bien

divertie; que quand elle l'avoit trouvé en humeur de causer, elle

l'avoit laissé causer; qu'aussi, quand il avoit été en humeur de

rêver, elle avoit fait tout ce qu'elle avoit eu à faire, comme s'il

n'y eût point été.

Il avoit soin de divertir la société de l'hôtel de Rambouillet. Il

avoit toujours vu des choses que les autres n'avoient point vues;

aussi, dès qu'il y arrivoit, tout le monde s'assembloit pour

l'écouter. Il affectoit de composer sur-le-champ. Cela lui est

peut-être arrivé bien des fois, mais bien des fois aussi il a apporté

les choses toutes faites de chez lui. Néanmoins c'étoit un fort bel

esprit, et on lui a l'obligation d'avoir montré aux autres à dire les

choses galamment. C'est le père de l'ingénieuse badinerie; mais il n'y

faut chercher que cela, car son sérieux ne vaut pas grand'chose, et

ses lettres, hors les endroits qui sont si naturels, sont pour

l'ordinaire mal écrites. On a eu grand tort de n'en pas ôter au moins

les grosses ordures. Il sembloit qu'il craignît cela, car il disoit à

madame de Rambouillet, six mois avant que de mourir: «Vous verrez

qu'il y aura quelque jour d'assez sottes gens pour aller chercher çà

et là ce que j'ai fait, et après le faire imprimer; cela me fait venir

quelque envie de le corriger.» Il faut avouer aussi qu'il est le

premier qui ait amené le libertinage[306] dans la poésie; avant lui

personne n'avoit fait des stances inégales, soit de vers, soit de

mesure. Corneille est aussi celui qui a gâté le théâtre par ses

dernières pièces, car il a introduit la déclamation.

Voiture avoit une plaisante erreur: il croyoit qu'ayant réussi en

galanterie, il feroit de même en toute autre chose, et qu'à un homme

de bon sens, quand il étoit nécessaire, toutes les connoissances

venoient sans étudier. Aussi il n'étudioit quasi jamais. Il étoit fort

divertissant, quand il n'étoit pas tout-à-fait amoureux, et qu'il ne

faisoit que dire des galanteries; mais quand il étoit bien épris,

c'étoit un stupide. Il étoit si sujet à en conter, que j'ai ouï dire à

mademoiselle de Chalais[307] que, comme elle étoit auprès de

mademoiselle de Kerneva, et qu'il la venoit voir, il en vouloit conter

à mademoiselle de Kerneva qui n'avoit que douze ans. Elle l'en

empêcha, mais elle l'en laissa dire tout son soûl à la cadette qui

n'en avoit que sept. Après elle lui dit: «Il y a encore une fille

là-bas, dites-lui un mot en passant.»

On sait quelles obligations il avoit au cardinal de La Valette et

qu'il étoit son confident: cependant, comme le cardinal vouloit

souvent faire l'enjoué, quoiqu'il n'y réussît pas, Voiture lui disoit

tout bonnement ce qu'il lui en sembloit, et quelquefois devant des

témoins. Le maréchal d'Albret, qu'on appeloit alors Miossens, a été

long-temps qu'il ne savoit ce qu'il disoit: c'étoit un véritable

galimatias; on n'entendoit pas ce qu'il vouloit dire, encore qu'il eût

de l'esprit. Il ne s'en est guère corrigé. Un jour qu'il y avoit un

grand rond[308] à l'hôtel de Rambouillet, Miossens parla un

quart-d'heure de son style ordinaire: Voiture lui va rompre en

visière. «Je me donne au diable, lui dit-il, si j'ai entendu un mot de

tout ce que vous venez de dire. Parlerez-vous toujours comme cela?»

Miossens ne s'en fâcha pas, et lui dit seulement: «Hé, monsieur,

monsieur de Voiture, épargnez un peu vos amis.--Ma foi, reprit

Voiture, il y a si long-temps que je vous épargne, que je commence à

m'en ennuyer.»

Il en usoit à peu près de même avec feu M. de Schomberg, qui,

quoiqu'il eût bien de l'esprit et qu'il écrivît bien, avoit pourtant

une conversation assez pesante. Il l'en railloit toutes les fois que

cela venoit à propos, et l'autre n'en faisoit que rire.

On voit dans les vers à la Reine, _Je pensois_, etc., qu'il ne

l'épargnoit pas elle-même, car il lui dit tout franc qu'elle avoit été

amoureuse de Buckingam. On voit aussi comme il parle à M. le Prince

dans cette réponse pour madame de Montausier.

Dans les parties qu'on faisoit à l'hôtel de Rambouillet et à l'hôtel

de Condé, Voiture divertissoit toujours les gens tantôt par des

vaudevilles, tantôt par quelque folie qui lui venoit dans l'esprit.

Une fois, en revenant de Saint-Cloud, ils versèrent. Il y avoit huit

personnes dans le carrosse. Comme c'étoit lui qui étoit du côté que le

carrosse avoit versé et que personne ne se plaignoit, il se mit à

crier qu'il avoit la jambe rompue; mademoiselle Paulet, qui étoit de

la partie, lui dit: «Vous vous trompez, c'est le bras, car il se peut

bien rompre un bras en tombant comme vous êtes tombé, mais non pas une

jambe.--Mademoiselle, répondit-il froidement, chacun sent son mal; je

sais bien que c'est la jambe.» Elle vouloit lui prouver que non,

quand, voyant qu'on envoyoit quérir un chirurgien, car ce n'étoit pas

loin du village, il se mit à rire de toute sa force, et leur dit qu'il

ne s'étoit rompu ni bras ni jambe.

Ayant trouvé deux meneurs d'ours dans la rue Saint-Thomas[309] avec

leurs bêtes emmuselées, il les fait entrer tout doucement dans une

chambre où madame de Rambouillet lisoit le dos tourné aux paravents.

Ces animaux grimpent sur ces paravents; elle entend du bruit, se

retourne et voit deux museaux d'ours sur sa tête: n'étoit-ce pas pour

guérir de la fièvre, si elle l'avoit eue? Il fit bien pis au comte de

Guiche par le conseil de madame de Rambouillet, car, sous ombre que le

comte lui avoit dit un jour que le bruit couroit qu'il étoit marié et

lui demanda s'il étoit vrai, il alla une fois le réveiller à deux

heures après minuit, disant que c'étoit pour une affaire pressée: «Eh

bien! qu'y a-t-il? dit le comte en se frottant les yeux.--Monsieur,

répond très-sérieusement Voiture, vous me fîtes l'honneur de me

demander, il y a quelque temps, si j'étois marié, je vous viens dire

que je le suis.--Ah! peste! s'écrie le comte, quelle méchanceté de

m'empêcher ainsi de dormir.--Monsieur, reprit Voiture, je ne pouvois

pas, à moins que d'être un ingrat, être plus long-temps marié sans

vous le venir dire, après la bonté que vous aviez eue de vous informer

de mes petites affaires.»

Madame de Rambouillet l'attrapa bien lui-même. Il avoit fait un sonnet

dont il étoit assez content; il le donna à madame de Rambouillet, qui

le fit imprimer avec toutes les précautions de chiffres et d'autres

choses, et puis le fit coudre adroitement dans un recueil de vers

imprimés il y avoit assez long-temps. Voiture trouve ce livre que l'on

avoit laissé exprès ouvert à cet endroit-là; il lut plusieurs fois ce

sonnet; il dit le sien tout bas, pour voir s'il n'y avoit pas quelque

différence; enfin cela le brouilla tellement qu'il crut avoir lu ce

sonnet autrefois, et qu'au lieu de le produire, il n'avoit fait que

s'en ressouvenir; on le désabusa enfin quand on en eut assez ri.

Le marquis de Pisani[310] et lui étoient toujours ensemble, ils

s'aimoient fort; ils avoient les mêmes inclinations; et quand ils

vouloient dire: Nous ne faisons point cela, nous autres; ils disoient:

_Cela n'est point de notre corps_. Ils faisoient tous les jours

quelques malices à quelqu'un; c'étoit un tintamare perpétuel à

l'hôtel de Rambouillet: ils s'avisoient souvent de quelques bagatelles

pour faire rire. Une après-dînée, Voiture, attaqué d'une colique à

laquelle il étoit sujet, monte dans la chambre de la vieille

demoiselle de madame la marquise[311]. Il fut long-temps dans cette

chambre que sa colique ne se passoit point: cette demoiselle, pour le

renvoyer chez lui (c'étoit vis-à-vis), lui donne une robe de chambre

fourrée qu'elle avoit. Il passoit par le bout de la salle, qui est

fort grande, quand par hasard madame de Rambouillet y vint. Elle ne

pouvoit deviner de loin ce que c'étoit: un homme avec une robe de

femme, environné de toutes les femelles de la maison, tout farci de

serviettes, pâle, mais qui rioit pourtant de l'étonnement de la

marquise. Mademoiselle de Rambouillet y arriva aussi qui croyoit que

Voiture avoit fait toute cette mascarade pour faire rire, se mit à lui

crier: «Hé! Voiture, de quoi vous avisez-vous? et cela n'est nullement

plaisant, cela ne fait point rire, vraiment vous me faites pitié.»

Pour revenir au marquis de Pisani et à Voiture, on m'a dit, mais je ne

voudrois pas l'assurer, qu'un jour, comme ils s'amusoient au Cours,

avec M. Arnauld, à deviner à la mine la profession des gens, il passa

un carrosse où il y avoit un Turc vêtu de taffetas noir avec des bas

verts. Voiture dit que c'étoit un conseiller de la cour des aides, et

qu'il gageroit. On gage contre lui, mais à condition qu'il l'iroit

demander à cet homme. Voiture descend, l'aborde; et, pour excuse, lui

dit que c'étoit par gageure[312]. «Gagez toujours, lui dit l'autre

froidement, que vous êtes un sot, et vous ne perdrez jamais.»

Comme M. d'Avaux étoit à Munster, en je ne sais quelle occasion, la

marquise de Sablé fut obligée de lui écrire; elle dit à Costar:

«Faites-moi un peu une lettre.» Il lui en fit une; elle la trouva si

guindée, qu'elle en fit une autre et l'envoya. M. d'Avaux écrivit ici

qu'il avoit reçu de la marquise la plus belle lettre du monde; Costar

donne dans le panneau, croit que c'est la sienne qu'on loue, et est

assez coquin pour en montrer une copie. Voiture étoit présent; il en

parle à la marquise, qui lui dit la vérité; il tire copie de la

lettre, et en fait l'affront à Costar, quoique ce ne fût qu'en riant.

Voici encore une plaisante vision de Voiture. Il y avoit un homme dans

la rue Saint-Honoré, vers les Quinze-Vingts[313], pour le privé duquel

Voiture avoit une telle amitié qu'il se détournoit de quatre rues pour

y aller, quoiqu'il ne connût presque point cet homme, et cela

familièrement sans le demander. Cet homme s'en ennuya, et y fit mettre

un cadenas, puis un loquet qu'on n'ouvroit qu'avec une clef. Voiture

trouvoit toujours moyen d'y entrer; enfin, ils en eurent querelle, et

Voiture alla ailleurs.

A propos de querelle, la plus grande que mademoiselle Paulet ait

jamais eue contre personne a été contre Voiture. Comme il étoit en

Espagne, mademoiselle Paulet, en dessein de le divertir, lui envoyoit

sans grand discernement tout ce qu'elle pouvoit recueillir. Ces gros

paquets lui coûtoient bon: cela commença à l'ennuyer, et peut-être le

témoigna-t-il; d'ailleurs, il ne prenoit pas plaisir à voir que M.

Godeau, et que M. de Chandeville[314], grand garçon bien fou et neveu

de Malherbe, c'est-à-dire versificateur, se fussent si bien mis dans

l'esprit de mademoiselle Paulet, et peut-être de mademoiselle de

Rambouillet, en son absence. Il lui fit une insolence, le propre jour

qu'il revint de Flandre. Il lui avoit écrit qu'il arriveroit un tel

jour, et qu'il seroit ravi de la voir, le jour même, en l'hôtel de

Rambouillet. En la remerciant le soir, il ne put s'empêcher de lui

parler de Chandeville, l'appeloit _cet Adonis_, et y mêla peut-être

quelque mot de Vénus. La _lionne_ se mit en fureur; ils furent deux

ans sans se voir; enfin, il y retourna, mais elle ne lui a jamais

pardonné[315]. On dit encore, mais je ne sais si ceci arriva devant ou

après, qu'une fois qu'il étoit chez elle, il lui prit un tel chagrin

de ce qu'il étoit venu des gens qui ne lui plaisoient pas, qu'il se

mit en un coin, et ne parla plus; et quand il voulut s'en aller, en

lui disant adieu, il lui mit la main sous le menton comme pour la

caresser, ainsi qu'on fait des petites filles. Il y eut une grande

querelle pour cela. Madame de Rambouillet dit que Voiture ayant vécu

fort familièrement, mais non licencieusement avec mademoiselle Paulet,

lui dit quelque chose au retour de Flandre qu'elle prit de travers, et

cela lui arrivoit fort souvent. Depuis, étant aigrie, elle

interprétoit tout en mal, et les choses qu'elle eût trouvées bonnes

autrefois, elle les trouvoit mauvaises. Il n'y a jamais eu d'amour

entre eux, mais seulement une amitié tendre mêlée de quelque

galanterie. La bonne fille avoit bien de l'esprit et bien du coeur;

mais, pour du jugement, elle n'en avoit pas de reste[316].

Mais il est temps de parler des combats de Voiture, car les amours et

les armes s'accordent assez bien; et, à l'imitation de l'Arioste, je

chanterai _l'arme e l'amori_ de Voiture.

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome second Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 18 / 28 段