[291] Depuis canonisé sous le nom de saint Vincent de Paul.
[292] _Voyez_ sur ce Bodeau l'article de mademoiselle Paulet,
tome I, p. 196.
[293] Elle a été imprimée en 1642, in-4º.
[294] L'abbé de Marolles étoit fort attaché à Croisilles, qu'il
avoit rencontré en 1637, à l'hôtel de Soissons. Il le défend dans
ses _Mémoires_ de la grave accusation portée contre lui.
Croisilles mourut en 1651, dans un état voisin de la misère.
(_Mémoires de Marolles_; Paris, 1656, in-folio, pages 109 et
189.)
VOITURE[295].
Voiture étoit fils d'un marchand de vin suivant la cour. Il faisoit
son possible pour cacher sa naissance à ceux qui n'en étoient pas
instruits. Un jour se trouvant dans une grosse compagnie où il faisoit
le récit d'une aventure plaisante, une dame (madame Des Loges), contre
laquelle il avoit parlé sans la connoître, cherchant à le piquer, lui
dit: «Monsieur, vous nous avez déjà dit cela d'autres fois; tirez-nous
du nouveau.» Son père étoit un grand joueur de piquet. On dit encore
aujourd'hui qu'on a _le carré de Voiture_, quand on a soixante-six de
point marqué par quatre jetons en carré, parce que ce bonhomme croyoit
gagner quand il avoit ce carré. Voiture fut bien un autre joueur que
son père, comme nous verrons ensuite.
Dès le collége, il commença à faire du bruit; ce fut là qu'il fit
amitié avec M. d'Avaux, et cette amitié produisit ensuite l'amour de
madame Saintot[296]. Voici comme cela arriva. M. d'Avaux, un soir, la
rencontra masquée, à la Foire, où elle jouoit; elle avoit tout l'éclat
imaginable, l'esprit présent, et aimant à le faire paroître. Cela
charma si fort M. d'Avaux qu'il en écrivit une lettre à Voiture.
Nonobstant le mari[297], qui étoit d'humeur jalouse, M. d'Avaux eut
entrée chez elle. Voiture l'accompagna jusqu'à la porte, mais il
n'avoit pas permission de passer outre. Durant qu'il attendoit dans le
carrosse, pour ne pas tenir le mulet, il s'accosta d'une voisine de
qui il eut une fille qu'on appelle La Touche. Elle a été chez la
marquise de Sablé, et puis chez madame Le Page. Enfin, Voiture fut
reçu chez madame Saintot, et peu de temps après le mari mourut.
Voiture avoit déjà de la réputation, et avoit fait imprimer en une
nuit, au-devant de l'Arioste, cette lettre qui a tant couru[298],
quand M. de Chaudebonne le rencontra en une maison, et lui dit:
«Monsieur, vous êtes un trop galant homme pour demeurer dans la
bourgeoisie; il faut que je vous en tire.» Il en parla à madame de
Rambouillet, et le mena chez elle quelque temps après. C'est ce que
veut dire Voiture dans une lettre où il y a: «Depuis que M. de
Chaudebonne m'a réengendré avec madame et mademoiselle de
Rambouillet.» Comme il avoit beaucoup d'esprit, et qu'il étoit assez
né pour la cour, il fut bientôt toute la joie de la société de ces
illustres personnes. Ses lettres et ses poésies le témoignent assez.
La galanterie de madame Saintot ne laissoit pas que d'aller son cours;
la conversation de Voiture lui rendit l'esprit plus poli; on voit dans
une lettre de Voiture qu'elle disoit: _pitoable_ et _gausser_, et
qu'elle croyoit que _triste_ étoit un méchant mot. Enfin, elle parvint
à faire de belles lettres. On en a vu des volumes entiers, écrits à la
main, courir les rues. A son retour de Flandre, Voiture renoua sa
galanterie. Il y avoit eu assez de scandale pour que les frères[299]
de madame Saintot lui fissent une insulte, car une fois ils ne
vouloient seulement que le jeter par les fenêtres. Cela éloigna
Voiture pour quelque temps. Durant son absence, madame Saintot se
laissa cajoler par un gentilhomme, de Bretagne, nommé La Hunaudaye,
pour le faire revenir. En effet, il revint[300]. Elle cependant
s'étoit flattée de l'espérance d'être madame de La Hunaudaye, car on
dit en Bretagne que M. de La Hunaudaye est un peu moins grand seigneur
que le roi. Cela faisoit qu'elle vouloit bien l'épouser. Quoiqu'il n'y
eût rien au monde de si opposé à Voiture que cet homme-là, elle l'eût
voulu pour mari, et Voiture pour galant. La Hunaudaye, de son côté,
étoit aussi jaloux de Voiture.
Comme elle étoit dans cet embarras, elle alla à confesse, pour prier
Dieu après de lui inspirer ce qu'elle avoit à faire. Il lui prit une
folie dans les Carmes déchaussés, où elle étoit allée, dans laquelle
elle dit merveilles, et découvrit bien des mystères. On croit que ce
fut un mal de mère[301] causé par le déplaisir de n'avoir pu attraper
La Hunaudaye. Après, elle fut quelque temps dans son logis, sans qu'on
la laissât voir à personne. Cette folie fut suivie de celle de vouloir
que Voiture l'épousât. Lui, de son côté, fit toutes les choses
imaginables pour la guérir de cette fantaisie; il la rebuta; il refusa
de recevoir de ses lettres; il fut des années sans la voir: tout cela
n'y faisoit rien. Cette folie fut cause que la pauvre femme, outre
qu'elle n'étoit déjà pas trop bonne ménagère, ne prit pas autrement
garde à ses affaires, tellement que quand il fallut rendre compte à
ses deux gendres, elle se trouva bien en reste. Eux, voyant cela, en
usèrent assez bien, et firent ce qu'ils purent pour lui persuader de
leur donner seulement l'assurance de ne point aliéner le fonds, et
qu'elle ne se tourmentât point de rendre compte. Elle n'y voulut pas
entendre. Enfin, ayant découvert qu'elle faisoit le plus d'argent
qu'elle pouvoit pour s'en aller, ils la firent interdire. Elle ne
laisse pas de partir, et s'en va chez madame de Fenestreaux[302], son
amie, entre les Sables-d'Olonne et Nantes. Là il lui vint en pensée
que cette dame, qui donne un peu dans le bel esprit, pourroit bien
aussi être amoureuse de Voiture, parce qu'elle louoit trop ses vers.
Elle la quitte sans dire _gare_, et s'en va en charrette jusqu'à
Nantes, d'où elle remonte la rivière de Loire jusqu'à Orléans. De là,
sans s'arrêter à Paris, elle va en Flandre, à Bruxelles. Elle se met
chez une faiseuse de collets pour apprendre à en faire, afin de se
mettre en condition chez madame de Guise, parce que leurs aventures
étoient presque semblables. Madame de Guise ne la voulut pas prendre:
la voilà donc de retour à Paris. Dès qu'elle voyoit deux personnes
ensemble, elle s'en approchoit et leur disoit: «N'est-il pas vrai que
c'est un ingrat?» car elle croyoit qu'on ne parloit que de Voiture et
d'elle.
En ce temps-là Voiture, que la reine de Pologne connoissoit de longue
main, eut, à sa prière, charge de la servir, tandis qu'elle seroit en
France. Madame Saintot craignit que son déloyal n'allât jusqu'à
Hambourg, ou plus loin. Elle se met à le suivre; à Saint-Denis les
hôtelleries étoient si pleines, et elle en si pitoyable équipage,
qu'on la prit pour une gourgandine, et elle fut contrainte de coucher
dans son carrosse de louage avec sa suivante. Cela ne la rebuta
point; elle fut jusqu'à Péronne, et elle n'alla pas plus loin, parce
que Voiture ne passa pas outre. Dans tout ce voyage elle ne put
obtenir de ce cruel un quart-d'heure d'audience. Une de ses amies, qui
tâchoit de la guérir, la fut voir une fois dans une chambre au
troisième étage, en un fort sale lit, elle qui avoit été la plus
propre femme de Paris. Cette pauvre folle lui dit: «Je vis hier une
femme qui est presque aussi malheureuse que moi; c'est une femme
de quelque âge qui s'est remariée à un jeune homme qui la
maltraite.--Voilà une chose bien étrange! lui dit cette amie; cette
femme est punie de la folie qu'elle a faite.--C'est pour cela, reprit
l'amante éplorée, que son mari l'en devroit mieux aimer, car ceux pour
qui nous faisons des folies ne nous en sauroient avoir trop
d'obligation.» Et elle se mit à soutenir cette extravagante opinion,
tout le temps de la visite.
Nous dirons le reste à la fin de cette historiette, car nous avons dit
la suite de cette amourette par avance.
Voiture en conta aussi à madame Des Loges, à la marquise de Sablé et à
d'autres. Madame Des Loges l'aimoit: ce fut elle qui commença ces
rimes en _ture_ qu'on a depuis appelées _le portrait du pitoyable
Voiture_, car il étoit toujours enrhumé; il se plaignoit sans cesse,
et il plaignoit tout le monde. M. de Rambouillet y ajouta quelque
chose, et en 1633 ou 1634, quelqu'un y joignit des rimes
offensantes[303], dont Voiture se plaint dans une lettre à
Costar[304]. Pour moi, j'aurois quelque opinion que c'est feu
Malleville qui les a ajoutées, car, outre que cela est assez de son
air, la première personne qui m'en a parlé est une femme[305] avec
laquelle il étoit fort bien. Elle me les dit par coeur, car elle
apprenoit tout ce qu'il faisoit: or, il y a dans cette pièce que
Voiture
Est un Alexandre en peinture,
Et un Démosthène en sculpture.
Cette femme, qui faisoit le bel esprit, disoit:
«C'est un _démistaine_ en peinture.»
Voiture étoit petit, mais bien fait; il s'habilloit bien. Il avoit la
mine naïve, pour ne pas dire niaise, et vous eussiez dit qu'il se
moquoit des gens en leur parlant. Je ne l'ai pas trouvé trop civil, et
il m'a semblé prendre son avantage en toute chose. C'étoit le plus
coquet des humains. Ses passions dominantes étoient l'amour et le jeu,
mais le jeu plus que l'amour. Il jouoit avec tant d'ardeur qu'il
falloit qu'il changeât de chemise toutes les fois qu'il sortoit du
jeu. Quand il n'étoit pas avec ses gens, il ne parloit presque point.
D'Ablancourt ayant demandé à madame Saintot, du temps qu'elle
n'extravaguoit pas, ce qu'elle trouvoit de si charmant à cet homme qui
ne disoit rien: «Ah! répondit-elle, qu'il est agréable parmi les
femmes, quand il veut!» Même avec ceux à qui il vouloit plaire, il
avoit de grandes inégalités, et souvent il lui prenoit des rêveries
comme ailleurs. Quand il étoit chagrin, il ne laissoit pas d'aller
voir le monde, mais il étoit fort mal divertissant, et même on pouvoit
dire qu'il étoit à charge. Il étoit quelquefois si familier qu'on l'a
vu quitter ses galoches en présence de madame la Princesse, pour se
chauffer les pieds. C'étoit déjà assez de familiarité que d'avoir des
galoches; mais, ma foi, c'est le vrai moyen de se faire estimer des
grands seigneurs que de les traiter ainsi. Nous verrons ensuite qu'il
leur parloit assez librement. Madame de Rambouillet dit qu'il n'étoit
point intéressé, et que ses négligences lui avoient fait perdre une
infinité d'amis; que pour elle, elle s'en étoit admirablement bien
divertie; que quand elle l'avoit trouvé en humeur de causer, elle
l'avoit laissé causer; qu'aussi, quand il avoit été en humeur de
rêver, elle avoit fait tout ce qu'elle avoit eu à faire, comme s'il
n'y eût point été.
Il avoit soin de divertir la société de l'hôtel de Rambouillet. Il
avoit toujours vu des choses que les autres n'avoient point vues;
aussi, dès qu'il y arrivoit, tout le monde s'assembloit pour
l'écouter. Il affectoit de composer sur-le-champ. Cela lui est
peut-être arrivé bien des fois, mais bien des fois aussi il a apporté
les choses toutes faites de chez lui. Néanmoins c'étoit un fort bel
esprit, et on lui a l'obligation d'avoir montré aux autres à dire les
choses galamment. C'est le père de l'ingénieuse badinerie; mais il n'y
faut chercher que cela, car son sérieux ne vaut pas grand'chose, et
ses lettres, hors les endroits qui sont si naturels, sont pour
l'ordinaire mal écrites. On a eu grand tort de n'en pas ôter au moins
les grosses ordures. Il sembloit qu'il craignît cela, car il disoit à
madame de Rambouillet, six mois avant que de mourir: «Vous verrez
qu'il y aura quelque jour d'assez sottes gens pour aller chercher çà
et là ce que j'ai fait, et après le faire imprimer; cela me fait venir
quelque envie de le corriger.» Il faut avouer aussi qu'il est le
premier qui ait amené le libertinage[306] dans la poésie; avant lui
personne n'avoit fait des stances inégales, soit de vers, soit de
mesure. Corneille est aussi celui qui a gâté le théâtre par ses
dernières pièces, car il a introduit la déclamation.
Voiture avoit une plaisante erreur: il croyoit qu'ayant réussi en
galanterie, il feroit de même en toute autre chose, et qu'à un homme
de bon sens, quand il étoit nécessaire, toutes les connoissances
venoient sans étudier. Aussi il n'étudioit quasi jamais. Il étoit fort
divertissant, quand il n'étoit pas tout-à-fait amoureux, et qu'il ne
faisoit que dire des galanteries; mais quand il étoit bien épris,
c'étoit un stupide. Il étoit si sujet à en conter, que j'ai ouï dire à
mademoiselle de Chalais[307] que, comme elle étoit auprès de
mademoiselle de Kerneva, et qu'il la venoit voir, il en vouloit conter
à mademoiselle de Kerneva qui n'avoit que douze ans. Elle l'en
empêcha, mais elle l'en laissa dire tout son soûl à la cadette qui
n'en avoit que sept. Après elle lui dit: «Il y a encore une fille
là-bas, dites-lui un mot en passant.»
On sait quelles obligations il avoit au cardinal de La Valette et
qu'il étoit son confident: cependant, comme le cardinal vouloit
souvent faire l'enjoué, quoiqu'il n'y réussît pas, Voiture lui disoit
tout bonnement ce qu'il lui en sembloit, et quelquefois devant des
témoins. Le maréchal d'Albret, qu'on appeloit alors Miossens, a été
long-temps qu'il ne savoit ce qu'il disoit: c'étoit un véritable
galimatias; on n'entendoit pas ce qu'il vouloit dire, encore qu'il eût
de l'esprit. Il ne s'en est guère corrigé. Un jour qu'il y avoit un
grand rond[308] à l'hôtel de Rambouillet, Miossens parla un
quart-d'heure de son style ordinaire: Voiture lui va rompre en
visière. «Je me donne au diable, lui dit-il, si j'ai entendu un mot de
tout ce que vous venez de dire. Parlerez-vous toujours comme cela?»
Miossens ne s'en fâcha pas, et lui dit seulement: «Hé, monsieur,
monsieur de Voiture, épargnez un peu vos amis.--Ma foi, reprit
Voiture, il y a si long-temps que je vous épargne, que je commence à
m'en ennuyer.»
Il en usoit à peu près de même avec feu M. de Schomberg, qui,
quoiqu'il eût bien de l'esprit et qu'il écrivît bien, avoit pourtant
une conversation assez pesante. Il l'en railloit toutes les fois que
cela venoit à propos, et l'autre n'en faisoit que rire.
On voit dans les vers à la Reine, _Je pensois_, etc., qu'il ne
l'épargnoit pas elle-même, car il lui dit tout franc qu'elle avoit été
amoureuse de Buckingam. On voit aussi comme il parle à M. le Prince
dans cette réponse pour madame de Montausier.
Dans les parties qu'on faisoit à l'hôtel de Rambouillet et à l'hôtel
de Condé, Voiture divertissoit toujours les gens tantôt par des
vaudevilles, tantôt par quelque folie qui lui venoit dans l'esprit.
Une fois, en revenant de Saint-Cloud, ils versèrent. Il y avoit huit
personnes dans le carrosse. Comme c'étoit lui qui étoit du côté que le
carrosse avoit versé et que personne ne se plaignoit, il se mit à
crier qu'il avoit la jambe rompue; mademoiselle Paulet, qui étoit de
la partie, lui dit: «Vous vous trompez, c'est le bras, car il se peut
bien rompre un bras en tombant comme vous êtes tombé, mais non pas une
jambe.--Mademoiselle, répondit-il froidement, chacun sent son mal; je
sais bien que c'est la jambe.» Elle vouloit lui prouver que non,
quand, voyant qu'on envoyoit quérir un chirurgien, car ce n'étoit pas
loin du village, il se mit à rire de toute sa force, et leur dit qu'il
ne s'étoit rompu ni bras ni jambe.
Ayant trouvé deux meneurs d'ours dans la rue Saint-Thomas[309] avec
leurs bêtes emmuselées, il les fait entrer tout doucement dans une
chambre où madame de Rambouillet lisoit le dos tourné aux paravents.
Ces animaux grimpent sur ces paravents; elle entend du bruit, se
retourne et voit deux museaux d'ours sur sa tête: n'étoit-ce pas pour
guérir de la fièvre, si elle l'avoit eue? Il fit bien pis au comte de
Guiche par le conseil de madame de Rambouillet, car, sous ombre que le
comte lui avoit dit un jour que le bruit couroit qu'il étoit marié et
lui demanda s'il étoit vrai, il alla une fois le réveiller à deux
heures après minuit, disant que c'étoit pour une affaire pressée: «Eh
bien! qu'y a-t-il? dit le comte en se frottant les yeux.--Monsieur,
répond très-sérieusement Voiture, vous me fîtes l'honneur de me
demander, il y a quelque temps, si j'étois marié, je vous viens dire
que je le suis.--Ah! peste! s'écrie le comte, quelle méchanceté de
m'empêcher ainsi de dormir.--Monsieur, reprit Voiture, je ne pouvois
pas, à moins que d'être un ingrat, être plus long-temps marié sans
vous le venir dire, après la bonté que vous aviez eue de vous informer
de mes petites affaires.»
Madame de Rambouillet l'attrapa bien lui-même. Il avoit fait un sonnet
dont il étoit assez content; il le donna à madame de Rambouillet, qui
le fit imprimer avec toutes les précautions de chiffres et d'autres
choses, et puis le fit coudre adroitement dans un recueil de vers
imprimés il y avoit assez long-temps. Voiture trouve ce livre que l'on
avoit laissé exprès ouvert à cet endroit-là; il lut plusieurs fois ce
sonnet; il dit le sien tout bas, pour voir s'il n'y avoit pas quelque
différence; enfin cela le brouilla tellement qu'il crut avoir lu ce
sonnet autrefois, et qu'au lieu de le produire, il n'avoit fait que
s'en ressouvenir; on le désabusa enfin quand on en eut assez ri.
Le marquis de Pisani[310] et lui étoient toujours ensemble, ils
s'aimoient fort; ils avoient les mêmes inclinations; et quand ils
vouloient dire: Nous ne faisons point cela, nous autres; ils disoient:
_Cela n'est point de notre corps_. Ils faisoient tous les jours
quelques malices à quelqu'un; c'étoit un tintamare perpétuel à
l'hôtel de Rambouillet: ils s'avisoient souvent de quelques bagatelles
pour faire rire. Une après-dînée, Voiture, attaqué d'une colique à
laquelle il étoit sujet, monte dans la chambre de la vieille
demoiselle de madame la marquise[311]. Il fut long-temps dans cette
chambre que sa colique ne se passoit point: cette demoiselle, pour le
renvoyer chez lui (c'étoit vis-à-vis), lui donne une robe de chambre
fourrée qu'elle avoit. Il passoit par le bout de la salle, qui est
fort grande, quand par hasard madame de Rambouillet y vint. Elle ne
pouvoit deviner de loin ce que c'étoit: un homme avec une robe de
femme, environné de toutes les femelles de la maison, tout farci de
serviettes, pâle, mais qui rioit pourtant de l'étonnement de la
marquise. Mademoiselle de Rambouillet y arriva aussi qui croyoit que
Voiture avoit fait toute cette mascarade pour faire rire, se mit à lui
crier: «Hé! Voiture, de quoi vous avisez-vous? et cela n'est nullement
plaisant, cela ne fait point rire, vraiment vous me faites pitié.»
Pour revenir au marquis de Pisani et à Voiture, on m'a dit, mais je ne
voudrois pas l'assurer, qu'un jour, comme ils s'amusoient au Cours,
avec M. Arnauld, à deviner à la mine la profession des gens, il passa
un carrosse où il y avoit un Turc vêtu de taffetas noir avec des bas
verts. Voiture dit que c'étoit un conseiller de la cour des aides, et
qu'il gageroit. On gage contre lui, mais à condition qu'il l'iroit
demander à cet homme. Voiture descend, l'aborde; et, pour excuse, lui
dit que c'étoit par gageure[312]. «Gagez toujours, lui dit l'autre
froidement, que vous êtes un sot, et vous ne perdrez jamais.»
Comme M. d'Avaux étoit à Munster, en je ne sais quelle occasion, la
marquise de Sablé fut obligée de lui écrire; elle dit à Costar:
«Faites-moi un peu une lettre.» Il lui en fit une; elle la trouva si
guindée, qu'elle en fit une autre et l'envoya. M. d'Avaux écrivit ici
qu'il avoit reçu de la marquise la plus belle lettre du monde; Costar
donne dans le panneau, croit que c'est la sienne qu'on loue, et est
assez coquin pour en montrer une copie. Voiture étoit présent; il en
parle à la marquise, qui lui dit la vérité; il tire copie de la
lettre, et en fait l'affront à Costar, quoique ce ne fût qu'en riant.
Voici encore une plaisante vision de Voiture. Il y avoit un homme dans
la rue Saint-Honoré, vers les Quinze-Vingts[313], pour le privé duquel
Voiture avoit une telle amitié qu'il se détournoit de quatre rues pour
y aller, quoiqu'il ne connût presque point cet homme, et cela
familièrement sans le demander. Cet homme s'en ennuya, et y fit mettre
un cadenas, puis un loquet qu'on n'ouvroit qu'avec une clef. Voiture
trouvoit toujours moyen d'y entrer; enfin, ils en eurent querelle, et
Voiture alla ailleurs.
A propos de querelle, la plus grande que mademoiselle Paulet ait
jamais eue contre personne a été contre Voiture. Comme il étoit en
Espagne, mademoiselle Paulet, en dessein de le divertir, lui envoyoit
sans grand discernement tout ce qu'elle pouvoit recueillir. Ces gros
paquets lui coûtoient bon: cela commença à l'ennuyer, et peut-être le
témoigna-t-il; d'ailleurs, il ne prenoit pas plaisir à voir que M.
Godeau, et que M. de Chandeville[314], grand garçon bien fou et neveu
de Malherbe, c'est-à-dire versificateur, se fussent si bien mis dans
l'esprit de mademoiselle Paulet, et peut-être de mademoiselle de
Rambouillet, en son absence. Il lui fit une insolence, le propre jour
qu'il revint de Flandre. Il lui avoit écrit qu'il arriveroit un tel
jour, et qu'il seroit ravi de la voir, le jour même, en l'hôtel de
Rambouillet. En la remerciant le soir, il ne put s'empêcher de lui
parler de Chandeville, l'appeloit _cet Adonis_, et y mêla peut-être
quelque mot de Vénus. La _lionne_ se mit en fureur; ils furent deux
ans sans se voir; enfin, il y retourna, mais elle ne lui a jamais
pardonné[315]. On dit encore, mais je ne sais si ceci arriva devant ou
après, qu'une fois qu'il étoit chez elle, il lui prit un tel chagrin
de ce qu'il étoit venu des gens qui ne lui plaisoient pas, qu'il se
mit en un coin, et ne parla plus; et quand il voulut s'en aller, en
lui disant adieu, il lui mit la main sous le menton comme pour la
caresser, ainsi qu'on fait des petites filles. Il y eut une grande
querelle pour cela. Madame de Rambouillet dit que Voiture ayant vécu
fort familièrement, mais non licencieusement avec mademoiselle Paulet,
lui dit quelque chose au retour de Flandre qu'elle prit de travers, et
cela lui arrivoit fort souvent. Depuis, étant aigrie, elle
interprétoit tout en mal, et les choses qu'elle eût trouvées bonnes
autrefois, elle les trouvoit mauvaises. Il n'y a jamais eu d'amour
entre eux, mais seulement une amitié tendre mêlée de quelque
galanterie. La bonne fille avoit bien de l'esprit et bien du coeur;
mais, pour du jugement, elle n'en avoit pas de reste[316].
Mais il est temps de parler des combats de Voiture, car les amours et
les armes s'accordent assez bien; et, à l'imitation de l'Arioste, je
chanterai _l'arme e l'amori_ de Voiture.