L'abbaye d'Yères, à quatre lieues de Paris, ayant vaqué, madame de

Rambouillet la demanda pour sa seconde fille. Le cardinal de Richelieu

en avoit déjà disposé en faveur d'une parente de M. Des Noyers;

cependant on s'y obstina à cause de la proximité de Paris; et, par la

faveur de madame d'Aiguillon, on en vint à bout. S'ils eussent su le

peu de satisfaction qu'ils en devoient avoir, ils n'y eussent pas pris

tant de peine. Dès que l'abbesse fut installée, elle déclara qu'elle

ne vouloit point pour directeur celui que sa famille lui avoit

destiné; elle en prit un autre. Elle traita mal deux de ses soeurs

qu'on mit avec elle, ne fit rien de ce qu'il falloit faire pour mettre

son abbaye en réputation; en un mot, elle n'a reçu en vingt-quatre ans

que quatre religieuses; et il y avoit trois ans qu'elle étoit, avec

des novices, en chambre garnie à Paris; et il n'y avoit plus en tout

que six religieuses quand on obtint un bref du pape, car l'abbaye va

directement au saint Siége, par lequel il nommoit pour directeur un

prêtre de grande réputation, nommé M. de Blancpignon, qui l'est déjà

des Carmélites et de deux ou trois autres ordres de filles dans Paris.

Il va à Yères; elle s'y trouve, déclare qu'il est son ennemi;

cependant elle ne le connoissoit pas, et elle obtient un nouveau bref

du pape qui nomme M. l'archevêque de Sens. Elle l'avoit demandé, à

cause que l'hôtel d'Yères[282] touche l'hôtel de Sens, et que

l'archevêque avoit voulu en avoir quelques chambres pour sa commodité.

Durant l'intervalle de ces deux brefs, M. de Blancpignon avoit dit

qu'à moins de faire venir d'anciennes religieuses à Yères, on n'y

sauroit remettre l'ordre; on en fit venir de Montmartre. L'abbesse

d'Yères les pensa faire mourir de faim; madame de Montmartre fut

contrainte de leur envoyer de quoi vivre. Ce second bref arrivé, on

instruit le pape de la surprise qu'on lui avoit faite, et que ce

qu'elle avoit exposé contre M. de Blancpignon étoit faux. Le pape le

nomme derechef, et transfère l'abbesse aux filles de la Miséricorde.

La supérieure de la maison la flatta pour faire faire madame sa nièce

coadjutrice; cependant un beau jour elles se brouillèrent et se

séparèrent. Voilà madame d'Yères logée chez un loueur de carrosses.

Elle plaide et fait imprimer un factum, ou plutôt un libelle

diffamatoire contre sa famille, et dit là-dedans que tout ce qu'elle

souffre ne vient que de ce qu'elle n'a pas voulu faire sa soeur de

Pisani coadjutrice, et elle envoie cela dans tous les couvens. Il n'y

a rien de plus faux; on ne l'en a jamais pressée, et madame de Pisani

la seroit de Saint-Étienne, si elle avoit voulu; mais c'est une bonne

fille sans ambition, qui veut vivre dans une maison plus austère; et

puis aujourd'hui (1663) madame de Montausier est trop bien à la cour

pour manquer une bonne place pour sa soeur, si elle s'en mettoit bien

en peine. Le Parlement ordonna que madame d'Yères seroit mise dans

quelque maison religieuse, et on l'obligea à aller loger dans une

maison où il y a une espèce de communauté de filles, dans la rue

Saint-Antoine. Elle dit qu'on lui avoit démis deux côtes, en la

pressant de sortir de chez elle; puis elles étoient rompues; enfin

elle n'en ose plus parler. Le premier président a empêché que cela ne

fût plaidé; il en a fait un procès par écrit[283].

Madame de Saint-Etienne, Louise-Isabelle d'Angennes, étoit religieuse

à Yères avec madame de Pisani, sa soeur; mais il fallut les en tirer

toutes deux, parce que madame d'Yères est une fort déraisonnable

personne. M. de Montausier les alla quérir. Elles ont été, à

plusieurs reprises, à l'hôtel de Rambouillet, à cause des troubles qui

les empêchoient de demeurer à La Villette, où on les avoit mises en

attendant.

Voici comment madame de Saint-Etienne eut cette abbaye. La pénultième

abbesse de Saint-Etienne, croyant que Dieu en seroit mieux servi,

remit l'élection dans cette maison, et, avec le consentement du Roi,

obtint en cour de Rome tout ce qui étoit nécessaire pour ce nouvel

établissement, avec cette exception toutefois que celle qui a été la

dernière abbesse lui succéderoit. Cette dernière a vécu fort

long-temps, et plus de dix ans avant sa mort, ses religieuses

commencèrent à faire des brigues. Cela mit un tel désordre dans le

couvent que cette pauvre abbesse, ayant quelque crédit auprès de

madame La Palatine[284], qui avoit été quelque temps sa pensionnaire,

la supplia très-humblement de faire en sorte que le roi nommât une

coadjutrice, et qu'on remît les choses en leur premier état. Madame la

Palatine en parle à madame la marquise de Rambouillet, qui obtient le

brevet pour madame de Rambouillet, la religieuse. Aussitôt les

cabaleuses de Saint-Etienne font les enragées jusqu'à enfermer leur

abbesse, la traiter de radoteuse, et lui envoyer des poupées, comme si

elle eût été en enfance. Elles se pourvoient contre la nomination du

Roi. Enfin, après bien de la peine, tant par le support de

l'archevêque, que par le crédit de la famille, l'affaire fut jugée au

conseil d'en haut à l'avantage de madame de Rambouillet, et le sacre

du Roi s'étant fait incontinent après, la Reine elle-même, car il ne

falloit pas moins que cela, la mit en possession. Les rebelles furent

assez insolentes pour déclarer à la Reine qu'elles ne reconnoîtroient

jamais une coadjutrice; elles firent des protestations contre tout ce

qui s'étoit fait, et les plus envenimées se retirèrent chez leurs

parents. Celles qui étoient demeurées ne se plaignoient que d'une

chose, c'est que leur coadjutrice ne faisoit rien qui leur donnât lieu

de mordre sur elle; et peu après elles commencèrent à se radoucir.

L'année suivante, M. et madame de Montausier et mademoiselle de

Rambouillet y firent un voyage. La douceur et l'adresse de ces deux

soeurs remirent quasi toutes les religieuses dans le devoir, mais

l'_humanité_ de M. de Montausier acheva de les réduire[285]. C'est

ainsi qu'elles en parloient, et cela fit assez rire madame la marquise

de Rambouillet. Il pensa bientôt après se repentir de son humanité,

car ces bonnes filles l'assassinèrent de leurs lettres. Peu de temps

après l'abbesse mourut, et la coadjutrice fut universellement reconnue

de toutes les religieuses, excepté de la fille de M. Bodeau, dont nous

parlerons ensuite[286]; mais elle revint après. En retournant de

Reims, madame de Montausier et sa compagnie passèrent à Liancourt. On

alla dire à madame de Liancourt que c'étoit madame la marquise de

Rambouillet; elle en eut la plus grande joie du monde, car elle ne

souhaite rien tant que de lui faire voir toutes les merveilles qu'elle

a faites en ce beau lieu[287], mais quand elle vit que madame de

Rambouillet n'y étoit pas, elle en eut un dépit étrange, et leur dit

qu'elle avoit quelque envie de les renvoyer sans leur montrer sa

maison.

Madame de Saint-Etienne a plus d'air de madame de Montausier que pas

une de ses soeurs. Elle est gaie, caressante, bonne et spirituelle,

mais non pas tant que madame de Montausier ni que mademoiselle de

Rambouillet. Elle s'est gouvernée de sorte que toutes les religieuses

et la ville même de Reims l'aiment extrêmement. Comme elle partoit

pour venir ici cette année pour un procès, elle alla à Saint-Remi de

Reims voir la sainte Ampoule; il y avoit une presse étrange. «Jésus!

dit-elle, quelle foule! Ne l'avez-vous jamais vue?--Ce n'est pas pour

la sainte Ampoule, dirent-ils, que nous venons, c'est pour voir madame

de Saint-Etienne.»

Mademoiselle de Rambouillet ne voulut pas être religieuse. On la tira

d'Yères, quand sa soeur fut mariée: elle s'appelle Angélique-Clarisse

d'Angennes. Mademoiselle Paulet lui donna son nom, et je pense qu'elle

lui donna aussi ses cheveux, car il n'y a qu'elle de rousse dans la

famille. En se coiffant de faux cheveux, cela peut passer; mais la

petite vérole l'a bien gâtée, en sorte qu'elle n'est nullement belle

et n'a que la taille, mais avec une grande maigreur. Elle a de

l'esprit, et dit quelquefois de fort plaisantes choses; mais elle est

maligne, et n'a garde d'être civile comme sa soeur. On dit pourtant

qu'elle est bonne amie. Nous parlerons d'elle dans l'historiette de

Voiture et dans celle des Précieuses[288].

[281] Claire-Diane d'Angennes de Rambouillet, abbesse d'Yères,

mourut le 19 mars 1669. Sa soeur Catherine-Charlotte d'Angennes,

qu'on appeloit _madame de Pisani_, lui succéda. (_Gallia

christiana_, tome 7, page 612.)

[282] C'étoit une maison acquise en 1182, par Eve, troisième

abbesse d'Yères; suivant d'anciens titres, elle étoit située près

de la porte de Paris. La rue _des Nonaindières_ en a pris son

nom, de l'hôtel que les _nonains d'Yères_ y possédoient.

[283] Claire-Diane d'Angennes de Rambouillet, abbesse d'Yères,

mourut le 19 mars 1699; sa soeur Catherine Charlotte d'Angennes,

qu'on appelle _madame de Pisieux_, lui succéda. (_Gallia

christiana_, t. 7, p. 612.)

[284] Anne de Gonsague, princesse Palatine.

[285] Effectivement il a grande humanité pour ses valets; ils le

fait bien traiter s'ils sont malades et les récompense. On est

fort propre et fort réglé chez lui. (T.)

[286] _Voyez_ l'article de mademoiselle Paulet, t. I, p. 196.

[287] Jeanne de Schomberg, duchesse de La Rocheguyon, morte le 14

juin 1674, a fait de Liancourt un des plus beaux lieux de France.

On a de cette dame un petit livre qu'on ne peut assez estimer. Il

est intitulé: _Réglement donné par une dame de haute qualité à

M***, sa petite-fille_. Cet ouvrage, publié en 1698 par l'abbé

Boileau, et réimprimé en 1779, fut composé par elle pour la

duchesse de La Rochefoucauld, sa petite-fille. Elle s'y montre

profonde moraliste.

[288] Mademoiselle de Rambouillet épousa, le 27 avril 1658,

François Adhémar de Monteil, comte de Grignan, dont elle a été la

première femme. Elle est morte le 22 décembre 1664.

CROISILLES ET SES SOEURS.

Croisilles[289] étoit de Béziers. A son arrivée à Paris, il fit

connoissance avec un autre Croisilles, aussi Languedocien, qui se

disoit son parent. Cet homme étoit gouverneur du comte de Guiche,

aujourd'hui maréchal de Gramont, et du comte de Louvigny, son frère,

qui étoient alors à l'Académie. Il eut aussi entrée à l'hôtel de

Rambouillet, chez madame de Combalet[290] et chez madame la Princesse,

par le moyen de mademoiselle Paulet, qui, du côté de son père, étoit

sa parente.

Croisilles étoit d'assez agréable conversation, d'une lecture et d'une

mémoire prodigieuse. Il produisoit aussi; mais pour vouloir trop

raffiner, et, ce qui est de pis, pour n'avoir pas trop de jugement,

tout ce qu'il faisoit n'étoit point intelligible, ou pour mieux dire

c'étoit du franc galimatias. Dans ses épîtres héroïques, il dit que

les fleurs sont des _superficies doublées_. C'est de lui que Voiture

se moque quand il dit: _Il faudra mettre cela au chapitre des

menteries claires_; et encore: _C'étoit un de ces beaux jours dont

Apollon faisoit parade_. Le cardinal de Richelieu mit au-devant de ce

livre: _Quiconque voudra trouver du françois en cet ouvrage, ait

recours au privilége_.

M. le comte de Guiche et feu madame de Longueville, à la prière de

madame de Rambouillet, lui firent donner un prieuré de cinq à six

cents écus de rente, qui dépendoit d'une des abbayes de M. le comte

(de Soissons). Quelque temps après, un nommé M. Poitevin, qui avoit

été précepteur de ce prince, et sur la tête duquel on avoit mis tous

ses bénéfices, vint à mourir. On proposa Croisilles pour mettre en la

place de cet homme, et parce qu'en ce temps-là il écrivoit, ou avoit

dessein d'écrire contre les athées, on remontra à M. le comte qu'il

tireroit quelque avantage du livre que Croisilles mettroit au jour. Il

le fait donc son _Custodi nos_ avec mille écus de rente, outre son

prieuré, et bouche à cour. La nouvelle de cet établissement ne fut pas

plus tôt arrivée à Béziers que l'aînée des deux soeurs qu'il avoit,

qui étoit demeurée veuve d'assez bonne heure, lui écrivit qu'elle se

disposoit à le venir trouver. Lui, qui ne vouloit point en être

chargé, lui conseilla de se retirer en une religion, et lui promit de

l'assister, quand elle y seroit; que c'étoit une retraite convenable à

l'état où elle se trouvoit. Cette femme ne laissa pas de venir.

Croisilles ne la veut point voir, de sorte que ne sachant que devenir,

elle s'avisa, le bureau d'adresses venant d'être établi, de se faire

écrire sur le registre, en qualité de femme veuve de bon âge qui

cherchoit mari. Cela lui réussit par bonheur, et pour trois sous elle

fut mariée à un vieillard qui avoit quelque chose. Depuis, ce bon

homme étant mort, elle en attrapa encore un autre qui la crut une

personne de condition, parce qu'elle avoit une suivante; mais cette

suivante, c'étoit sa fille. Après elle fit venir ici sa cadette, dont

Croisilles ne se tourmenta pas plus que de l'aînée. Cette fille avoit

eu quelques aventures dans la province. Un jour qu'elle alloit à la

campagne à cheval avec un de ses amis (cela est ordinaire en

Languedoc, où l'on est plus libre qu'ici), elle passa par des landes

qui durent environ deux lieues, de sorte qu'on n'y pouvoit être

secouru, en façon quelconque. Par malheur elle fut rencontrée par

quelques chevau-légers d'une compagnie qui avoit eu son quartier

d'hiver auprès de Béziers. Ceux-ci la voulurent traiter de g...., et

d'autant plutôt qu'ils la trouvèrent assez libre, et qu'elle chanta,

quand ils l'en prièrent. Ils la voulurent emmener de force, et elle

étoit bien empêchée, quand elle aperçut un gentilhomme qui venoit à

eux. Ce cavalier avoit la mine d'une personne de qualité. Elle court

au-devant de lui, demande sa protection; mais elle s'étoit mal

adressée, car c'étoit un officier de la même compagnie qui, l'ayant

vue de loin, avoit envoyé ces gens devant pour l'arrêter, et lui

s'étoit caché tout exprès pour quelque temps. Ce gentilhomme la

pressoit plus que les autres, quand elle lui dit qu'il prît bien garde

à ce qu'il feroit, qu'elle appartenoit à des personnes de condition,

qu'elle étoit parente de madame de La Braigne: or cette dame étoit

respectée en ce pays-là, et cet officier la connoissoit fort. «Je me

soumets, lui dit-elle, à tout ce qu'il vous plaira, si elle ne m'avoue

pour sa parente; faites-en l'expérience et menez-moi à sa maison.» Il

eut peur de s'attirer une méchante affaire, et l'y mena; mais cette

fille n'eut pas plus tôt le pied dans la cour qu'elle se moqua de lui,

lui confessa qu'elle n'étoit point parente de madame de La Braigne, et

lui dit qu'il ne se savoit guère bien servir de l'occasion.

Revenons à Croisilles. Il ne fut pas long-temps chez M. le comte, soit

par sa faute, ou par la faute d'autrui, sans être mal avec plusieurs

des officiers de son maître, qui lui rendoient tous les jours de

mauvais offices auprès de lui. M. le comte, s'étant retiré à Sédan,

crut qu'il ne seroit pas à propos de laisser le titulaire de tous ses

bénéfices au pouvoir du cardinal de Richelieu; il le manda donc.

Croisilles fut tout aussitôt dire cette nouvelle à madame de

Rambouillet, et ajouta: «J'ai mandé mes neveux, je suis obligé de les

attendre pour les placer.» Mais il ne disoit point: «Je m'en irai

quand cela sera fait.» Madame de Rambouillet, lui représenta les

obligations qu'il avoit à M. le comte, et lui conseilla de l'aller

trouver le plus tôt qu'il lui seroit possible; mais il étoit arrêté à

Paris par d'étranges liens. Ce fou, soit qu'il crût qu'il étoit à

propos que les prêtres fussent mariés, comme ils l'étoient autrefois,

et qu'il pensât que c'étoit un trop grand péché que de coucher avec

une femme que l'on n'a pas épousée, soit qu'étant amoureux, il ne vît

pas d'autre moyen de contenter sa passion, ce fou s'étoit marié

clandestinement. Il avoit eu par quelque rencontre la connoissance de

la veuve d'un procureur au parlement, nommé Poque, qui avoit une fille

de quatorze ans ou environ, et du bien honnêtement. Il fit accroire à

cette femme, parce qu'il étoit toujours en habit long, qu'il étoit

conseiller d'état, qui avoit de grands appointemens, et que si on

ôtoit les sceaux à M. Séguier, il y avoit pour le moins aussi bonne

part qu'un autre. Il ne l'alloit voir qu'en carrosse, car il en avoit

tantôt de l'hôtel de Soissons, tantôt de l'hôtel de Rambouillet, et

tantôt du comte de Guiche. Cette innocente, persuadée que Croisilles

disoit vrai, reçoit un si bon parti à bras ouverts. Il la pria que

tout se fît secrètement, «parce que, disoit-il, j'ai un neveu qui

attend ma succession, et je ne veux pas qu'il me trouble en cette

affaire.» On passe le contrat, où il ne mena que son valet, nommé Elie

Pilot, qu'il fit passer pour un honnête homme de ses amis. Durant la

lecture du contrat, il avoit mis son mouchoir sur sa tête, feignant

d'avoir chaud, et en tenoit les glands dans sa bouche. Il s'imaginoit

par ce moyen qu'on ne remarqueroit pas les traits de son visage. On

jeta les bans, sous le nom d'Elie _Pilot_, car il se nomma toujours du

nom de son valet, et signa de même; mais son valet, comme témoin,

signa _Jean-Baptiste Croisilles_. Il eut permission de se marier à

Linas, entre Paris et Étampes. Il part à midi, y va coucher, et de

peur d'être reconnu dans une hôtellerie, il fit si bien avec de

l'argent qu'il gagna le jardinier d'un M. Du Puy, de Paris, qui a une

maison dans ce bourg, et y coucha. Il se maria le lendemain matin, et

revint coucher à Paris. Il mena sa femme dans le logis de sa

belle-mère, et leur fit trouver bon qu'il s'en revînt chez lui; mais

il laissa son valet avec elle. Il n'y coucha jamais; il y alloit

souvent, et demeuroit seul avec sa femme. Pilot y couchoit toutes les

nuits.

Cela dura près d'un an, sans que personne en sût rien; mais au bout

de ce temps-là, la belle-mère découvrit la fourbe, et alla s'en

plaindre à madame d'Aiguillon, qui d'abord n'en voulut rien croire.

Pour s'en éclaircir, un jour que Croisilles, avec beaucoup d'autres

gens, étoit chez elle, elle envoya quérir cette femme, la fit cacher,

et lui fit demander si Croisilles étoit dans la compagnie. Cette femme

le montra. Madame d'Aiguillon ne voulut pas pourtant faire éclater

cette affaire; elle envoya chercher M. Vincent[291], qui fut d'avis

d'aller à Linas, y alla en effet, et amena le prêtre qui avoit marié

Croisilles, et deux marguilliers qui l'avoient assisté. Il plante ces

trois hommes en sentinelle à un coin de rue, d'où l'on voyoit au

visage tous ceux qui sortoient de l'hôtel de Soissons. Ces gens

reconnurent Croisilles entre cent autres; il étoit rousseau, et facile

à reconnoître.

Cependant M. le comte l'avoit tant pressé qu'il avoit été contraint de

partir. Il ne fut pas plus tôt à Sédan, que ce prince lui reprocha son

crime, et le fit garder dans une maison de la ville. Cela venoit de ce

qu'un joueur de luth flamand, nommé Van-Brac, qui avoit été autrefois

au grand-prieur de Vendôme, et qui étoit alors à M. le comte, lui

avoit découvert le mariage de Croisilles, et s'étoit joint à la

belle-mère pour lui faire faire son procès. C'étoit un petit fourbe

qui espéroit qu'on le trouveroit assez honnête homme pour le mettre en

la place de M. de Croisilles.

Notre prêtre marié écrit à mademoiselle Paulet, sa parente, qui n'a

jamais cru qu'il fût coupable que quand elle l'a vu condamner et qu'on

le tenoit en prison. Elle en parle au comte de Guiche, et celui-ci à

M. le cardinal, qui, étant outré contre M. le comte de ce qu'il avoit

méprisé madame de Combalet, étoit ravi de le décrier, et de faire voir

qu'il faisoit des injustices. On envoie demander Croisilles de la part

du Roi, et peu de temps après on le vit à Paris en liberté. On

consulte son affaire; on lui conseille de se retirer s'il se sent tant

soit peu coupable, sinon, de se justifier. Il ne voulut croire que sa

tête. Il intente un procès contre la mère de sa femme et contre

Van-Brac. Le procès étant en état, il fallut le mettre en prison. On

le juge: il est condamné à tenir prison perpétuelle dans un monastère.

On l'eût condamné à être pendu, sans les pressantes sollicitations que

mademoiselle Paulet fit faire. Croisilles en appela à Lyon devant le

primat des Gaules. Cependant, comme il étoit prisonnier à

l'officialité, le comte de Guiche, le marquis de Montausier, le

marquis de Pisani, et Arnauld (_Corbeville_) résolurent de l'enlever,

en faveur de mademoiselle Paulet; mais, comme ils étoient sur le point

de faire le coup, il vint une inspiration au comte de Guiche d'en

parler auparavant à M. le cardinal. «Vous avez bien fait de m'en

parler, répondit Son Eminence, car après cela je ne vous eusse jamais

voulu voir; j'entends que l'on fasse justice.» Je vous laisse à penser

si le comte fut camus d'entendre cela. Il a dit cent fois depuis que

quand il songeoit combien il avoit couru de fortune pour si peu de

chose, il étoit encore tout éperdu. Le cardinal voyoit bien que M. le

comte de Soissons ne manqueroit pas de se prévaloir d'une semblable

violence. Je ne sais si les parties de Croisilles eurent le vent du

dessein qu'on avoit fait; mais, à leur requête, il fut transféré à là

Conciergerie. Croisilles avoit dit que Pilot étoit le mari, et que lui

n'avoit été que témoin; la femme et Pilot avoient dit aussi la même

chose, tellement que mademoiselle Paulet, de peur que cette jeune

femme par infirmité, et ce valet par intérêt, ne se laissassent aller

à dire le contraire, les fit enlever de chez la mère un beau matin, et

les fit mettre au jardin de M. Bodeau[292], à Saint-Victor. Là, pour

achever la comédie, ils devinrent mari et femme, soit qu'ils le

crussent à force de le dire, soit que l'oisiveté et la solitude leur

en eussent fait venir l'envie. Enfin, on la trouva grosse. Leurs

parties ayant découvert où ils étoient, les firent arrêter. Pilot fut

mis au Châtelet, et la femme à la Conciergerie. Ils furent long-temps

sans se dédire; mais, ennuyés d'une si triste demeure, ils

confessèrent la vérité au bout de quatre ans, de sorte que la sentence

fut confirmée à Lyon.

Cet homme, tant il étoit sage, se mit à écrire dans la Conciergerie

contre ses propres protecteurs, et fit une apologie qui est la

meilleure chose qu'il ait faite[293]. Là, il dit que madame

d'Aiguillon l'avoit trahi pour faire avoir ses bénéfices à M. le

cardinal de Richelieu, et il n'épargne pas même mademoiselle Paulet,

qui, durant huit ans, non-seulement a sollicité pour lui d'une aussi

grande ardeur que si c'eût été pour elle (jusque là que tous les

ennuis qu'elle a eus ont peut-être abrégé sa vie), mais a dépensé dix

mille livres à l'assister.

Depuis, on fit parler à la belle-mère; car Van-Brac cessa de

poursuivre après la mort de M. le Comte, voyant qu'il n'y avoit plus

de bénéfices à tenir. Cette femme dit que pourvu qu'on la remboursât

de ses frais et qu'on lui rendît sa fille, elle étoit toute prête à se

désister; mais le clergé poursuivoit à Rome. Enfin, vers la fin de

1649, car les vieilles affaires s'en vont toujours en fumée,

Croisilles sortit à sa caution juratoire, et il fut ordonné qu'il en

seroit plus amplement informé. Je crois qu'on a trouvé à propos

d'assoupir l'affaire. Croisilles mourut un an après de maladie[294].

Mademoiselle Paulet n'étoit plus à Paris quand il sortit de prison.

Madame de Rambouillet dit qu'elle a trouvé dans l'examen des esprits,

que les gens du tempérament de Croisilles, étant prêtres, étoient

sujets à se marier. Il avoit une plaisante vision: il croyoit qu'il

mourroit si on le chatouilloit; or, un jour M. Chapelain, qui

gesticule comme un possédé, en lui contant quelque chose avec chaleur,

gesticuloit de toute sa force. Croisilles crut qu'il le vouloit

chatouiller: «Mais, Monsieur, lui dit-il en se retirant, que

voulez-vous faire?» Chapelain, qui ne savoit rien de sa vision,

répondoit: «Ce que je veux faire... je vous veux faire comprendre....»

Et il recommençoit de plus belle. L'autre répétoit: «Mais, monsieur,

vous n'y songez pas...--Je n'y songe pas? j'y songe fort bien; mais

c'est vous qui n'y songez pas, car...» Et là-dessus, il gesticuloit

tout de nouveau. «Mais je vois bien votre dessein, arrêtez-vous

enfin.» Madame de Rambouillet, après en avoir bien ri, appela M.

Chapelain, et lui dit l'affaire.

Voiture avoit fait ce Pont-breton:

J'ai vu Belesbat

Doux comme une fille,

Puis j'ai vu Croisilles

Dans son célibat,

Comme un crocodille

Qui vient du sabbat.

[289] Jean-Baptiste Croisilles. (_Voyez_ son article dans la

_Biographie universelle_.)

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome second Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 17 / 28 段