elle s'aperçut que le feu lui échauffoit étrangement le sang, et lui
causoit des faiblesses. Elle qui aimoit fort à se chauffer ne s'en
abstint pas pour cela absolument; au contraire, dès que le froid fut
revenu, elle voulut voir si son incommodité continueroit; elle trouva
que c'étoit encore pis. Elle essaya encore l'hiver suivant, mais elle
ne pouvoit plus s'approcher du feu. Quelques années après, le soleil
lui causa la même incommodité: elle ne se vouloit pourtant point
rendre, car personne n'a jamais tant aimé à se promener et à
considérer les beaux endroits du paysage de Paris. Cependant il fallut
y renoncer, au moins pendant le soleil, car une fois qu'elle voulut
aller à Saint-Cloud, elle n'étoit pas encore à l'entrée du Cours
qu'elle s'évanouit, et on lui voyoit visiblement bouillir le sang dans
les veines, car elle a la peau fort délicate. Avec l'âge son
incommodité s'augmenta; je lui ai vu un érysipèle pour une poêle de
feu qu'on avoit oubliée par mégarde sous son lit. La voilà donc
réduite à demeurer presque toujours chez elle, et à ne se chauffer
jamais. La nécessité lui fit emprunter des Espagnols l'invention des
_alcôves_, qui sont aujourd'hui si fort en vogue à Paris. La compagnie
se va chauffer dans l'antichambre. Quand il gèle, elle se tient sur
son lit, les jambes dans un sac de peau d'ours, et elle dit
plaisamment, à cause de la grande quantité de coiffes qu'elle met
l'hiver, qu'elle devient sourde à la Saint-Martin, et qu'elle recouvre
l'ouïe à Pâques. Pendant les grands et longs froids de l'hiver passé,
elle se hasarda de faire un peu de feu dans une petite cheminée qu'on
a pratiquée dans sa petite chambre à alcôve. On mettoit un grand écran
du côté du lit qui, étant plus éloigné qu'autrefois, n'en recevoit
qu'une chaleur fort tempérée. Cependant cela ne dura pas long-temps,
car elle en reçut à la fin de l'incommodité; et cet été qu'il a fait
un furieux chaud, elle en a pensé mourir, quoique sa maison fût fort
fraîche.
Au dernier voyage qu'elle fit à Rambouillet, avant les barricades,
elle y fit des prières pour son usage particulier, qui sont fort bien
écrites. Ce fut à M. Conrart qu'elle les donna pour les faire copier
par Jarry, cet homme qui imite l'impression, et qui a le plus beau
caractère du monde[245]. Il les fit copier sur du vélin, et après les
avoir fait relier le plus galamment qu'il put, il en fit un présent à
celle qui en étoit _l'auteur_, s'il est permis d'user du masculin
quand on parle d'une dame. Ce Jarry disoit naïvement: «Monsieur,
laissez-moi quelques-unes de ces prières-là, car dans les Heures qu'on
me fait copier quelquefois il y en a de si sottes que j'ai honte de
les transcrire.»
Dans ce voyage de Rambouillet, elle fit dans le parc une belle chose;
mais elle se garda de le dire à ceux qui la furent voir. J'y fus
attrapé comme les autres. Chavaroche, intendant de la maison,
autrefois gouverneur du marquis de Pisani, eut charge de me faire tout
voir. Il me fit faire mille tours; enfin il me mena en un endroit où
j'entendis un grand bruit, comme d'une grande chute d'eau. Moi qui
avois toujours ouï dire qu'il n'y avoit que des eaux basses à
Rambouillet, imaginez-vous à quel point je fus surpris, quand je vis
une cascade, un jet et une nappe d'eau dans le bassin où la cascade
tomboit, un autre bassin ensuite avec un gros bouillon d'eau, et au
bout de tout cela un grand carré, où il y a un jet d'eau d'une hauteur
et d'une grosseur extraordinaires, avec une nappe d'eau encore qui
conduit toute cette eau dans la prairie où elle se perd. Ajoutez que
tout ce que je viens de vous représenter est ombragé des plus beaux
arbres du monde. Toute cette eau venoit d'un grand étang qui est dans
le parc en un endroit plus élevé que le reste. Elle l'avoit fait
conduire par un tuyau hors de terre, si à propos, que la cascade
sortoit d'entre les branches d'un chêne, et on avoit si bien entrelacé
les arbres qui étoient derrière celui-là, qu'il étoit impossible de
découvrir ce tuyau. La marquise, pour surprendre M. de Montausier, qui
y devoit aller, fit travailler avec toute la diligence imaginable. La
veille de son arrivée, on fut obligé, la nuit étant survenue, de
mettre plusieurs lanternes sur les arbres et d'éclairer les ouvriers
avec des flambeaux; mais sans compter pour rien le plaisir que lui
donna le bel effet que faisoient toutes ces lumières entre les
feuilles des arbres et dans l'eau des bassins et du grand carré, elle
eut une joie étrange de l'étonnement où se trouva le lendemain le
marquis, quand on lui montra tant de belles choses.
Madame de Rambouillet a toujours un peu trop affecté de deviner
certaines choses. Elle m'en a conté plusieurs qu'elle avoit devinées
ou prédites. Le feu Roi étant à l'extrémité, on disoit: «Le Roi mourra
aujourd'hui;» puis: «Il mourra demain.--Non, dit-elle, il ne mourra
que le jour de l'Ascension, comme j'ai dit il y a un mois.» Le matin
de ce jour-là on dit qu'il se portoit mieux: elle soutint qu'il
mourroit dans le jour; en effet, il mourut le soir[246]. Elle ne
pouvoit souffrir le Roi. Il lui déplaisoit étrangement: tout ce qu'il
faisoit lui sembloit contre la bienséance. Mademoiselle de Rambouillet
disoit: «J'ai peur que l'aversion que ma mère a pour le Roi ne la
fasse damner.»
Elle devina, en regardant par la fenêtre à la campagne, qu'un homme
qui venoit à cheval étoit un apothicaire. Elle le lui envoya demander,
et cela se trouva vrai. Une fois mademoiselle de Bourbon[247] et
mademoiselle de Rambouillet se divertissoient à deviner le nom des
passans. Elles appelèrent un paysan: «Compère, ne vous appelez-vous
pas Jean? Oui, mesdemoiselles, je m'appelle _Jean f....._ à votre
service.»
Madame de Rambouillet est un peu trop complimenteuse pour certaines
gens qui n'en valent pas trop la peine; mais c'est un défaut que peu
de personnes ont aujourd'hui, car il n'y a plus guère de civilité.
Elle est un peu trop délicate, et le mot de _teigneux_ dans une
satire, ou dans une épigramme, lui donne, dit-elle, une vilaine idée.
On n'oseroit devant elle prononcer le mot de _cul_. Cela va dans
l'excès, surtout quand on est en liberté. Son mari et elle vivoient un
peu trop en cérémonie.
Hors qu'elle branle un peu la tête, et cela lui vient d'avoir trop
mangé d'ambre autrefois, elle ne choque point encore, quoiqu'elle ait
près de soixante-dix ans[248]. Elle a le teint beau, et les sottes
gens ont dit que c'étoit pour cela qu'elle ne vouloit point voir le
feu, comme s'il n'y avoit point d'écrans au monde. Elle dit que ce
qu'elle souhaiteroit le plus pour sa personne, ce seroit de se pouvoir
chauffer tout son saoul. Elle alla à la campagne l'automne passé,
qu'il ne faisoit ni froid ni chaud; mais cela lui arrive rarement, et
ce n'étoit qu'à une demi-lieue de Paris. Une maladie lui rendit les
lèvres d'une vilaine couleur; depuis elle y a toujours mis du rouge.
J'aimerois mieux qu'elle n'y mît rien. Au reste, elle a l'esprit aussi
net, et la mémoire aussi présente que si elle n'avoit que trente ans.
C'est d'elle que je tiens la plus grande et la meilleure partie de ce
que j'ai écrit et de ce que j'écrirai dans ce livre. Elle lit toute
une journée sans la moindre incommodité, et c'est ce qui la divertit
le plus. Je la trouve un peu trop persuadée, pour ne rien dire de pis,
que la maison des Savelli est la meilleure maison du monde.
[226] Catherine de Vivonne, marquise de Rambouillet, étoit fille
de Jean de Vivonne, marquis de Pisani, et de Julie Savelli, dame
romaine. Elle mourut le 27 décembre 1665, âgée de
soixante-dix-huit ans.
[227] Elle a eu dix mille écus de rente de sa maison. (T.).--Le
mariage eut lieu le 26 janvier 1600.
[228] A l'entrée qu'on devoit faire à la Reine-mère quand Henri
IV la fit couronner, madame de Rambouillet étoit une des belles
qui devoient être de la cérémonie. (T.)
[229] C'étoit l'hôtel Pisani. M. de Rambouillet vendit, en 1606,
l'ancien hôtel de sa famille, à Pierre Forget Du Fresne,
moyennant trente-quatre mille cinq cents livres tournois; et, en
1624, le cardinal de Richelieu l'acheta au prix de trente mille
écus pour le détruire; et il construisit à sa place le
Palais-Cardinal, devenu le _Palais-Royal_. (_Sauval_, _Antiquités
de Paris_, t. 2, p. 200.)
[230] Ce passage nous donne la clef de la lettre de Voiture sur
le château, du Valentin, situé près de Turin. (_Voyez_ la lettre
quatre-vingt-quinzième de Voiture.)
[231] Couleur du tan, qui tire sur celle de la châtaigne.
[232] «La chambre bleue, si célèbre dans les _OEuvres de
Voiture_, étoit parée....... d'un ameublement de velours bleu,
rehaussé d'or et d'argent....: c'étoit le lieu où Arthénice
recevoit ses visites. Les fenêtres sans appui, qui règnent de
haut en bas, depuis son plafond jusqu'à son parterre, la rendent
très-gaie, et laissent jouir sans obstacle de l'air, de la vue et
du plaisir du jardin.» (Sauval, _Antiquités de Paris_, t. 2, pag.
201.)
[233] Philippe de Cospéan, évêque de Lisieux, mourut en 1646.
Tallemant lui a consacré un article qu'on verra plus bas.
[234] Il est souvent parlé de M. de Chaudebonne dans les lettres
de Voiture. Tallemant lui a consacré plus loin un petit article.
[235] _Émier_, pour _émietter_, a vieilli. (_Voyez_ les
_Dictionnaires_ de _Nicod_, de _Trévoux_, et même celui de
l'_Académie_.)
[236] Voyez la lettre de condoléance que Voiture écrivit dans
cette occasion à mademoiselle de Rambouillet, qui fut depuis
madame de Montausier. (_Lettres de Voiture_, lettre 13.) Cet
enfant mourut en 1631.
[237] Angélique Clarice d'Angennes, demoiselle de Rambouillet,
première femme du comte de Grignan. Tallemant en a parlé plus bas
dans l'article consacré aux filles de la marquise de Rambouillet.
[238] Tallemant semble être en contradiction avec lui-même, quand
il dit dans l'article de Philippe de Cospéan, évêque de Lisieux,
que M. et madame de Rambouillet passèrent un carême entier à
Rambouillet; mais il faut entendre le passage ci-dessus dans ce
sens qu'il y avoit alors vingt-huit ans qu'ils n'avoient séjourné
dans cette belle terre.
[239] Gagnée par le duc d'Enghien, le 3 août 1645.
[240] Ou Croates.
[241] M. de Montausier avoit épousé mademoiselle de Rambouillet,
en 1645.
[242] _Voyez_ l'article sur Voiture.
[243] C'est plutôt un clos par-delà le jardin. Elle a si bien
fait qu'on lui a permis de planter une allée de sycomores sous
ses fenêtres, et de semer du foin dessous. Elle se vante d'être
la seule dans Paris qui voie de la fenêtre de son cabinet faucher
un pré. (T.)
[244] Godefroy de Bouillon. (T.)
[245] Les ouvrages de cet habile calligraphe sont portés, dans
les ventes, à des prix fort élevés. On en voit des exemples
curieux dans le _Manuel du libraire_ de Brunet, au mot _Jarry_.
[246] Elle dit aussi à madame la Princesse qu'elle accoucheroit
le jour de Notre-Dame. (T.)
[247] Depuis duchesse de Longueville.
[248] Elle a vécu soixante-dix-huit ans, et n'avoit rien de
dégoûtant. (T.)--La marquise de Rambouillet mourut le 27 décembre
1665; ainsi Tallemant a écrit en 1657 cette partie de ses
Mémoires.
MADAME DE MONTAUSIER[249].
Madame de Montausier s'appelle Julie-Lucine d'Angennes. Lucine est le
nom d'une sainte de la maison des Savelles. Sa mère et sa grand'mère
l'ont porté toutes deux; et, pour l'ordinaire, dans cette maison, on
ajoutoit toujours ce nom à celui qu'on donnoit aux filles en les
baptisant.
Après Hélène, il n'y a guère eu de personnes dont la beauté ait été
plus généralement chantée. Cependant ce n'a jamais été une beauté. A
la vérité, elle a toujours la taille fort avantageuse. On dit qu'en sa
jeunesse elle n'étoit point trop maigre, et qu'elle avoit le teint
beau. Je veux croire, cela étant ainsi, que dansant admirablement,
comme elle faisoit, qu'avec l'esprit et la grâce qu'elle a toujours
eus, c'étoit une fort aimable personne. Ses portraits feront foi de ce
que je viens de dire[250].
Elle a eu des amans de plusieurs sortes. Les principaux sont Voiture
et M. de Montausier d'aujourd'hui; mais Voiture étoit plutôt un amant
de galanterie, et pour badiner, qu'autrement; aussi le faisoit-elle
bien soutenir[251]; mais, pour M. de Montausier, c'étoit un _mourant_
d'une constance qui a duré plus de treize ans. Les lettres de Voiture,
ses vers, ceux de M. Arnauld, parlent sans cesse de l'esprit
merveilleux de mademoiselle de Rambouillet. Mademoiselle de
Bourbon[252], qui étoit de beaucoup plus jeune, et qui étoit encore
enfant, la tourmentoit tous les jours pour lui faire des contes.
Mademoiselle de Rambouillet, ayant épuisé toutes les nouvelles qu'elle
avoit pu trouver, s'avisa d'en composer une. Elle fit cette petite
histoire de _Zélide et Alcidalis_ dont il est fait mention plus d'une
fois dans les lettres de Voiture. On dit qu'une nuit qu'elle ne
pouvoit dormir, elle l'inventa, et que Voiture se chargea de la mettre
par écrit. Il en a fait la plus grande partie; je n'ai pu encore la
voir, parce qu'on l'a portée par mégarde à Angoulême. Cela ne sauroit
être bien écrit, car Voiture n'étoit pas capable d'un autre style que
du style de badinerie ou de galanterie badine. On m'a assuré qu'il n'y
a rien de mieux inventé: si cela est, et que cette histoire me tombe
entre les mains, je tâcherai de la réformer ou de la refaire tout de
nouveau[253].
Vous trouvez à tout bout de champ dans Voiture des exclamations sur
les lettres qu'il reçoit de mademoiselle de Rambouillet, et que même
elle écrivoit fort bien en vieux style. On a perdu tout cela, et je
n'ai rien pu recouvrer que quelques lettres d'elle à madame la
Princesse, écrites avant le siége de La Rochelle, qui est un temps où
l'on ne s'étoit pas encore autrement avisé de bien écrire. Il y a
pourtant des choses dites avec beaucoup de délicatesse. Ces lettres
(ce qui est notable) furent trouvées chez M. le cardinal de La
Valette, après sa mort[254].
J'ai déjà dit l'amitié qui étoit entre madame d'Aiguillon et elle; or,
quand madame d'Aiguillon eut le don des coches, elle lui en donna pour
cinq ou six mille livres de rente; l'autre ne les vouloit point
prendre. «Je n'ai besoin de rien, disoit-elle; si j'étois en
nécessité, cela seroit bon.» Madame d'Aiguillon répondoit: «Ce n'est
point un don que je vous fais; c'est simplement vous faire part d'une
gratification du Roi.» Enfin mademoiselle de Rambouillet fut
condamnée. Depuis, il y a eu quasi une pareille dispute entre madame
de Rambouillet et M. de Montausier. Il avoit fait je ne sais quelle
affaire avec le Roi sur les deniers de son gouvernement; car tous
gouverneurs, mais lui moins que les autres, sont tous partisans. Il
vouloit que madame de Rambouillet en eût le bénéfice pour se
rembourser des rentes sur les aides de Xaintes dont elle n'est point
payée. Elle ne le voulut pas, et la petite de Montausier lui disoit:
«Ma grand'maman, vous dites que mon papa est opiniâtre, mais je trouve
que vous l'êtes bien plus que lui.» Montausier et sa femme en usent
fort bien avec la marquise et avec leur soeur mademoiselle de
Rambouillet.
On avoit parlé autrefois de marier[255] madame de Montausier à feu M.
de Montausier, aîné de celui-ci. Ce fut madame Aubry qui en parla,
mais après elle s'avisa de le garder pour elle. En arrivant à la cour,
la première connoissance qu'il fit fut celle de cette dame. Un jour
qu'elle lui parloit de madame et de mademoiselle de Rambouillet: «Hé,
madame, lui dit-il, menez-m'y!--_Menez-m'y!_ répondit-elle, allez,
Xaintongeois, apprenez à parler, et puis je vous y mènerai.» En effet,
elle ne l'y voulut mener de trois mois. La guerre appela bientôt après
le marquis en Italie. Il se jeta dans Casal, et eut bonne part aux
exploits qui s'y firent. Il arrêta toute l'armée du duc de Savoie
devant Ponsdès, terre qui n'étoit point en état d'être défendue. Étant
amoureux d'une dame en Piémont, et la ville où elle étoit ayant été
assiégée, il se déguisa en capucin pour y entrer, y entra, et la
défendit. Un jour en contant cela à sa mère, et comme cette femme
l'avoit reçu, il s'emporta tellement que, sans songer à qui il
parloit, il lui dit: «Je la trouvai seule un jour, et je la ......» Il
trancha le mot; mais revenant à soi et voyant qu'il parloit à sa mère,
il se lève, fuit, tire la porte et s'en va du logis. Sa mère l'aimoit
passionnément.
M. de Rohan parle de lui comme d'un homme qui avoit beaucoup de génie
pour la guerre. Son frère est un homme à se jeter dans un feu, mais il
n'a point de génie pour la guerre.
Au retour, madame Aubry, pour avoir un prétexte, fit courir le bruit
qu'elle le vouloit marier avec sa fille, aujourd'hui madame de
Nermoutier[256], qui, étant encore trop jeune, leur servit de
couverture près de quatre ans. Or, cette madame Aubry étoit fort
agréable, avoit le teint beau, la taille jolie, et étoit fort propre,
mais elle ne pouvoit pas passer pour belle; en récompense elle ne
manquoit point d'esprit et chantoit si bien, qu'elle ne cédoit qu'à
mademoiselle Paulet. Au reste, inquiète, soupçonneuse et toute propre
à faire enrager un galant comme le marquis, qui étoit naturellement
coquet[257], elle lui donnoit tant de peine que c'est sur cela que
madame de Rambouillet, comme on voit dans les lettres de Voiture,
nomme son tourment _l'enfer d'Anastarax_, car elle eut une bizarrerie
qui pensa faire perdre patience à son pauvre galant. Un jour quelle
n'étoit pas comme les autres à l'hôtel de Rambouillet, on fit en
badinant certains vers qu'on lui envoya[258], où il y avoit en un
endroit:
Chacun n'a pas le nez si beau,
Voyez celui de Bineau[259].
Elle alla prendre cela de travers, dit que tout le monde ne pouvoit
pas être beau, et défendit au marquis, sur peine de la vie, de mettre
le pied à l'hôtel de Rambouillet. Il n'y alloit effectivement qu'en
cachette. Ce fut durant cette querelle que _le nain de Julie_ (on
appeloit alors ainsi M. Godeau) lui ôta son épée, comme il n'y
songeoit pas, et, la lui portant à la gorge, lui cria qu'il falloit
abandonner le parti de madame Aubry. Enfin elle en fit tant, que le
cavalier la planta là. Le déplaisir qu'elle en eut fut si grand,
qu'après avoir fait une confession générale, elle se mit au lit et
mourut.
Par hasard madame de Rambouillet regardant un jour dans la main du
marquis, dit: «Mon Dieu, je ne sais d'où cela me vient, mais le coeur
me dit que vous tuerez une femme.» Le marquis fit bien un plus étrange
pronostic en s'en allant à la Valteline; car il dit à mademoiselle de
Rambouillet qu'il seroit tué cette campagne-là, et que son frère, plus
heureux que lui, l'épouseroit. En effet, il reçut un coup de pierre à
la tête dont il mourut. On le vouloit trépaner: «Je ne le souffrirai
pas, dit-il, il y a assez de fous au monde sans moi.» Ce cavalier
étoit né pour la cour; il étoit bien fait et avoit l'esprit accort. Il
a été, dit-on, le premier qui ait pris la perruque. Il n'avoit pas
assez de cheveux; il se les fit couper, et prit pour valet-de-chambre
un perruquier. Il étoit si ambitieux, qu'il avouoit en riant qu'il n'y
avoit personne au monde qu'il ne laissât pendre volontiers, s'il ne
tenoit qu'à cela qu'il eût un royaume[260]. A cause de cette ambition,
madame de Rambouillet l'appela _el Rey de Georgia_, sur la nouvelle
qui vint qu'un particulier s'étoit fait roi de ce pays-là.
J'ai appris que, comme ami intime du cardinal de La Valette, il
s'étoit rendu fort familier à l'hôtel de Condé, et que mademoiselle de
La Coste lui avoit fort servi à se mettre bien dans l'esprit de
mademoiselle de Bourbon. Il fut sa première inclination. M. le comte
(de Soissons), qui la vouloit épouser en ce temps-là, en eut de la
jalousie. On éloigna La Coste, qui devenoit trop confidente de
Mademoiselle; on ne voulut plus qu'elle allât si souvent à l'hôtel de
Condé.
M. de Salles, son cadet, devenu l'aîné, quoiqu'il y eût quatre ans
qu'il aimoit mademoiselle de Rambouillet, dont il étoit devenu
amoureux dès qu'il la vit, ne se déclara pourtant point qu'il ne fût
maréchal-de-camp et gouverneur d'Alsace. Il y a apparence que son aîné
n'ignoroit pas sa passion, et que c'est ce qui lui fit dire que ce
frère plus heureux que lui épouseroit un jour mademoiselle de
Rambouillet. Je ne doute point que celle-ci même ne s'en aperçût, car
dès le temps du roi de Suède, il avoit commencé à travailler à _la
Guirlande de Julie_, dont nous parlerons ensuite. M. de Montausier
porta sa passion partout avec lui. Il faisoit des vers, il en parloit,
tout cela ne servoit de rien. Mademoiselle de Rambouillet disoit
qu'elle ne vouloit point se marier. Lui, plus épris, ou plus opiniâtre
que jamais, persévéra toujours.
Trois ou quatre ans avant que de l'épouser, il lui envoya _la
Guirlande de Julie_. C'est une des plus illustres galanteries qui
aient jamais été faites. Toutes les fleurs en étoient enluminées sur
du vélin, et les vers écrits aussi sur du vélin, ensuite de chaque
fleur, et le tout de cette belle écriture de Jarry dont j'ai
parlé[261]. Le frontispice du livre est une guirlande au milieu de
laquelle est le titre:
_La Guirlande de Julie, pour mademoiselle de Rambouillet, Julie-Lucine
d'Angennes_.
et à la feuille suivante, il y a un Zéphir qui épand des fleurs. Le
livre est tout couvert des chiffres de mademoiselle de Rambouillet. Il
est relié de maroquin du Levant des deux côtés, au lieu qu'aux autres
livres il y a du papier marbré seulement. Il y a une fausse couverture
de frangipane[262].
Mademoiselle de Rambouillet reçut ce présent, et même remercia tous
ceux qui avoient fait des vers pour elle. Il n'y eut pas jusqu'à M. le
marquis de Rambouillet qui n'en fît. On y voit un madrigal de sa
façon[263]. Le seul Voiture, qui n'aimoit pas la foule, ou qui
peut-être ne vouloit point être comparé, ne fit pas un pauvre
madrigal; il est vrai que les chiens de M. de Montausier et les siens
n'ont jamais trop chassé ensemble. Mais cela ne vient pas de là
seulement, car à la mort du marquis de Pisani, son grand ami, il ne
fit rien non plus, quoique tant de gens eussent fait des vers.
Notre marquis, voyant que sa religion étoit un obstacle à son dessein,
en change. Il dit qu'on se peut sauver dans l'une et dans l'autre;
mais il le fit d'une façon qui sentoit bien l'intérêt[264]. Il traite
des gouvernements de M. de Brassac[265], mari de sa tante, pour deux
cent mille livres. Il eut bien du bonheur en cette affaire, car M. de
Brassac étant tombé malade, madame d'Aiguillon, qui vouloit servir
Montausier, pour le faire épouser à son amie, fit en sorte auprès du
cardinal Mazarin, sur l'esprit duquel elle avoit alors du pouvoir,
qu'on ne scella point les provisions de Montausier, et que Brassac
étant mort de cette maladie, on supprima ces provisions, et on en
expédia de nouvelles comme d'un gouvernement vacant par mort. Ainsi
les héritiers de Brassac perdirent cent mille francs; car pour les
autres, madame de Brassac, qui avoit la moitié à tout, les lui
donnoit, en cas qu'il ne mourût point le premier sans enfants. Enfin
il eut tout le bien de sa tante quelque temps après.
Madame d'Aiguillon espéroit que madame de Montausier pourroit devenir
dame d'honneur; le prétexte étoit que madame de Brassac l'avoit été,
et je pense qu'on ne manqua pas de le lui dire pour la persuader à se
marier. Je remarque bien que c'est ce qu'elle souhaiteroit le plus au
monde, et il n'y a guère de femme qui y fût plus propre.