[217] J'ai ouï conter une chose de son grand-père qui est assez

plaisante. C'étoit un homme grave. Un jour il dit à sa femme:

«Madame, prenez-moi par la barbe.» On portoit la barbe longuette

en ce temps-là, et les cheveux courts. Elle l'y prend: «Tirez,

lui dit-il.--Je vous ferois mal.--Non, non, tirez de toute votre

force.» Elle fut contrainte de faire ce qu'il vouloit. «Vous ne

m'avez point fait de mal,» lui dit-il. Après, il lui tire

quelques-uns de ses cheveux; elle crie: «Vous voyez, madame, lui

dit-il d'un ton sérieux, que je suis plus fort que vous. Je vous

en prie, ne nous battons pas.» Du temps des paraboles, cette

_barbonnerie_ auroit été admirable. (T.)

[218] Le marquis de Rambouillet mourut à Paris le 26 février

1652, âgé de soixante-quinze ans.

[219] Charles d'Angennes, cardinal de Rambouillet, fils de

Jacques, né le 31 octobre 1530, cardinal en 1570, mort à Corneto

le 21 mars 1587.

[220] Tallemant n'avoit pas passé une revue bien exacte de cette

famille, car il y auroit trouvé Claude d'Angennes, frère du

cardinal, et après lui évêque de Mans, né en 1538, mort en 1601;

plus anciennement, Jacques d'Angennes, capitaine des

gardes-du-corps sous les règnes de François Ier, de Henri II, de

François II et de Charles IX, lieutenant-général et gouverneur de

Metz, mort en 1562; et en remontant plus loin encore, Renaut

d'Angennes, gouverneur du Dauphin, fils de Charles VI, et

chambellan de ce roi, tué à la bataille de Verneuil en 1424.

[221] Gagnée par Henri III sur les Huguenots, le 13 mars 1569.

[222] Voyez _les Amours du grand Alcandre_, à la suite du

_Journal de Henri III_; Cologne, P. Marteau, 1663, p. 255. M. de

Rambouillet y est désigné par le nom de Lucile. Nous ne croyons

pas que l'on puisse trouver ailleurs que dans Tallemant une

meilleure explication du passage.

[223] Elle lui dit encore: «Sire, chacun est maître chez soi;

vous l'êtes chez vous; moi, je serai la maîtresse céans, s'il

vous plaît.» (T.)

[224] Il y avoit eu aussi de l'amourette avec la mère. (T.)

[225] C'est apparemment d'employer le pluriel, en parlant en

latin. Ou bien est-ce pour, _Vos Excellences_?

Mme LA MARQUISE DE RAMBOUILLET[226].

Madame de Rambouillet est fille, comme j'ai déjà dit, de feu M. le

marquis de Pisani, et d'une Savelli, veuve d'un Ursin. Sa mère étoit

une habile femme; elle eut soin de l'entretenir dans la langue

italienne, afin qu'elle sût également cette langue et la françoise. On

fit toujours cas de cette dame-là à la cour; et Henri IV l'envoya avec

madame de Guise, surintendante de la maison de la Reine, recevoir la

Reine-mère à Marseille. Elle maria sa fille devant douze ans[227] avec

M. le vidame du Mans. Madame de Rambouillet dit qu'elle regarda

d'abord son mari, qui avoit alors une fois autant d'âge qu'elle, comme

un homme fait, et qu'elle se regarda comme un enfant, et que cela lui

est toujours demeuré dans l'esprit, et l'a portée à le respecter

davantage. Hors les procès, jamais il n'y a eu un homme plus

complaisant pour sa femme. Elle m'a avoué qu'il a toujours été

amoureux d'elle, et ne croyoit pas qu'on pût avoir plus d'esprit

qu'elle en avoit. A la vérité, il n'avoit pas grand'peine à être

complaisant, car elle n'a jamais rien voulu que de raisonnable.

Cependant elle jure que si on l'eût laissée jusqu'à vingt ans, et

qu'on ne l'eût point obligée après de se marier, elle fût demeurée

fille. Je la croirois bien capable de cette résolution, quand je

considère que dès vingt ans elle ne voulut plus aller aux assemblées

du Louvre: chose assez étrange pour une belle et jeune personne, et

qui est de qualité[228]. Elle disoit qu'elle n'y trouvoit rien de

plaisant que de voir comme on se pressoit pour y entrer, et que

quelquefois il lui est arrivé de se mettre en une chambre pour se

divertir du méchant ordre qu'il y a pour ces choses-là en France. Ce

n'est pas qu'elle n'aimât le divertissement, mais c'étoit en

particulier.

Elle a toujours aimé les belles choses, et elle alloit apprendre le

latin, seulement pour lire Virgile, quand une maladie l'en empêcha.

Depuis, elle n'y a pas songé, et s'est contentée de l'espagnol. C'est

une personne habile en toutes choses. Elle fut elle-même l'architecte

de l'hôtel de Rambouillet, qui étoit la maison de son père[229]. Mal

satisfaite de tous les dessins qu'on lui faisoit (c'étoit du temps du

maréchal d'Ancre, car alors on ne savoit que faire une salle à un

côté, une chambre à l'autre, et un escalier au milieu: d'ailleurs, la

place étoit irrégulière et d'une assez petite étendue), un soir,

après y avoir bien rêvé, elle se mit à crier: «Vite, du papier; j'ai

trouvé le moyen de faire ce que je voulois.» Sur l'heure elle en fit

le dessin, car naturellement elle sait dessiner; et, dès qu'elle a vu

une maison, elle en tire le plan fort aisément. De là vient qu'elle

faisoit tant la guerre à Voiture de ce qu'il ne retenoit jamais rien

des beaux bâtimens qu'il voyoit, et c'est ce qui a donné lieu à cette

ingénieuse badinerie qu'il lui écrivit sur le Valentin[230]. On suivit

le dessin de madame de Rambouillet de point en point. C'est d'elle

qu'on a appris à mettre les escaliers à côté pour avoir une grande

suite de chambres, à exhausser les planchers et à faire des portes et

des fenêtres hautes et larges et vis-à-vis les unes des autres; et

cela est si vrai que la Reine-mère, quand elle fit bâtir le

Luxembourg, ordonna aux architectes d'aller voir l'hôtel de

Rambouillet, et ce soin ne leur fut pas inutile. C'est la première qui

s'est avisée de faire peindre une chambre d'autre couleur que de rouge

ou de tanné[231]; et c'est ce qui a donné à sa grand'chambre le nom de

la _chambre bleue_[232].

J'ai dit ailleurs que madame la Princesse et le cardinal de La Valette

étoient fort de ses amis. L'hôtel de Rambouillet étoit, pour ainsi

dire, le théâtre de tous les divertissemens, et c'étoit le rendez-vous

de ce qu'il y avoit de plus galant à la cour, et de plus poli parmi

les beaux-esprits du siècle. Or, quoique le cardinal de Richelieu eût

au cardinal de La Valette la plus grande obligation qu'on puisse

avoir, il vouloit pourtant savoir toutes ses pensées aussi bien que

d'un autre; et, un jour, comme M. de Rambouillet étoit en Espagne, il

envoya chez madame de Rambouillet le père Joseph, qui, sans faire

semblant de rien, la mit sur le discours de cette ambassade, et après

lui dit que monsieur son mari étant employé à une négociation

importante, M. le cardinal de Richelieu pouvoit prendre son temps pour

faire quelque chose de considérable pour lui, mais qu'il falloit

qu'elle y contribuât de son côté, et qu'elle donnât à Son Éminence une

petite satisfaction qu'il désiroit d'elle; qu'un premier ministre ne

pouvoit prendre trop de précautions; en un mot, que M. le cardinal

souhaitoit de savoir par son moyen les intrigues de madame la

Princesse et de M. le cardinal de La Valette. «Mon Père, lui dit-elle,

je ne crois point que madame la Princesse et M. le cardinal de la

Valette aient aucunes intrigues; mais, quand ils en auroient, je ne

serois pas trop propre à faire le métier d'espion.» Il s'adressoit

mal; il n'y a pas au monde de personne moins intéressée. Elle dit

qu'elle ne conçoit pas de plus grand plaisir au monde que d'envoyer de

l'argent aux gens, sans qu'ils puissent savoir d'où il vient. Elle

passe bien plus avant que ceux qui disent que donner est un plaisir de

roi, car elle dit que c'est un plaisir de Dieu. En me contant cette

petite histoire du père Joseph, elle me disoit, car il n'y a pas au

monde un esprit plus droit, «qu'elle souffriroit encore moins qu'on

eût des gens d'église pour galans, que d'autres.--C'est une des

choses, ajoutoit-elle, pourquoi je suis bien aise de n'être point

demeurée à Rome; car, quoique je fusse bien assurée de ne point faire

de mal, je n'étois pas pourtant assurée qu'on n'en dît point de moi,

et apparemment, si on en eût dit, la médisance m'auroit mise avec

quelque cardinal.»

Jamais il n'y a eu une meilleure amie. M. d'Andilly, qui faisoit le

professeur en amitié, lui dit un jour qu'il la vouloit instruire

amplement en cette belle science; il lui faisoit des leçons prolixes;

elle, pour trancher tout d'un coup, lui dit: «Bien loin de ne pas

faire toutes choses au monde pour mes amis, si je savois qu'il y eût

un fort honnête homme aux Indes, sans le connoître autrement je

tâcherois de faire pour lui tout ce qui seroit à son avantagé.--Quoi!

s'écria M. d'Andilly, vous en savez jusque là! Je n'ai plus rien à

vous montrer.»

Madame de Rambouillet est encore présentement d'humeur à se divertir

de tout. Un de ses plus grands plaisirs étoit de surprendre les gens.

Une fois elle fit une galanterie à M. de Lisieux[233] à laquelle il ne

s'attendoit pas. Il l'alla voir à Rambouillet. Il y a au pied du

château une fort grande prairie, au milieu de laquelle, par une

bizarrerie de la nature, se trouve comme un cercle de grosses roches,

entre lesquelles s'élèvent de grands arbres qui font un ombrage

très-agréable. C'est le lieu où Rabelais se divertissoit, à ce qu'on

disoit dans le pays; car le cardinal du Bellay, à qui il étoit, et

messieurs de Rambouillet, comme proches parens, alloient fort souvent

passer le temps à cette maison; et encore aujourd'hui on appelle une

certaine roche creuse et enfumée, _la Marmite de Rabelais_. La

marquise proposa donc à M. de Lisieux d'aller se promener dans la

prairie. Quand il fut assez près de ces roches pour entrevoir à

travers les feuilles des arbres, il aperçut en divers endroits je ne

sais quoi de brillant. Étant plus proche, il lui sembla qu'il

discernoit des femmes, et qu'elles étoient vêtues en nymphes. La

marquise, au commencement, ne faisoit pas semblant de rien voir de ce

qu'il voyoit. Enfin, étant parvenus jusqu'aux roches, ils trouvèrent

mademoiselle de Rambouillet et toutes les demoiselles de la maison,

vêtues effectivement en nymphes, qui, assises sur ces roches,

faisoient le plus agréable spectacle du monde. Le bonhomme en fut si

charmé, que depuis il ne voyoit jamais la marquise sans lui parler des

roches de Rambouillet.

Si elle eût été en état de faire de grandes dépenses, elle eût bien

fait de plus chères galanteries. Je lui ai entendu dire que le plus

grand plaisir qu'elle eût pu avoir, eût été de faire bâtir une belle

maison au bout du parc de Rambouillet, si secrètement que personne de

ses amis n'en sût rien (et avec un peu de soin la chose n'étoit pas

impossible, parce que le lieu est assez écarté, et que ce parc est un

des plus grands de France, et même éloigné d'une portée de mousquet

du château, qui n'est qu'un bâtiment à l'antique); qu'elle eût voulu

ensuite mener à Rambouillet ses meilleurs amis, et le lendemain, en se

promenant dans le parc, leur proposer d'aller voir une belle maison

qu'un de ses voisins avoit fait faire depuis quelque temps; «et, après

bien des détours, je les aurois menés, dit-elle, dans ma nouvelle

maison que je leur aurois fait voir sans qu'il parût un seul de mes

gens, mais seulement des personnes qu'ils n'eussent jamais vues: et

enfin je les aurois priés de demeurer quelques jours en ce beau lieu,

dont le maître étoit assez mon ami pour le trouver bon. Je vous laisse

à penser, ajoutoit-elle, quel auroit été leur étonnement lorsqu'ils

auroient su que tout ce secret n'auroit été que pour les surprendre

agréablement.»

Elle attrapa plaisamment le comte de Guiche, aujourd'hui le maréchal

de Gramont. Il étoit encore jeune quand il commença à aller à l'hôtel

de Rambouillet. Un soir, comme il prenoit congé de madame la marquise,

M. de Chaudebonne[234], le plus intime des amis de madame de

Rambouillet, qui étoit fort familier avec lui, lui dit: «Comte, ne

t'en va point, soupe céans.--Jésus! Vous moquez-vous? s'écria la

marquise; le voulez-vous faire mourir de faim?--Elle se moque

elle-même, reprit Chaudebonne, demeure, je t'en prie.» Enfin il

demeura. Mademoiselle Paulet, car tout cela étoit concerté, arriva en

ce moment avec mademoiselle de Rambouillet; on sert, et la table

n'étoit couverte que de choses que le comte n'aimoit pas. En causant,

on lui avoit fait dire, à diverses fois, toutes ses aversions. Il y

avoit entre autres choses un grand potage au lait et un gros coq

d'Inde. Mademoiselle Paulet y joua admirablement son personnage.

«Monsieur le comte, disoit-elle, il n'y eut jamais un si bon potage au

lait; vous en plaît-il sur votre assiette?--Mon Dieu! le bon coq

d'Inde! il est aussi tendre qu'une gelinotte.--Vous ne mangez point du

blanc que je vous ai servi; il vous faut donner du rissolé, de ces

petits endroits de dessus le dos.» Elle se tuoit de lui en donner, et

lui de la remercier. Il étoit déferré; il ne savoit que penser d'un si

pauvre souper. Il émioit[235] du pain entre ses doigts. Enfin, après

que tout le monde s'en fut bien diverti, madame de Rambouillet dit au

maître-d'hôtel: «Apportez-nous donc quelqu'autre chose, M. le comte ne

trouve rien là à son goût.» Alors on servit un souper magnifique, mais

ce ne fut pas sans rire.

On lui fit encore une malice à Rambouillet. Un soir qu'il avoit mangé

force champignons, on gagna son valet-de-chambre qui donna tous les

pourpoints des habits que son maître avoit apportés. On les étrécit

promptement. Le matin, Chaudebonne le va voir comme il s'habilloit;

mais quand il voulut mettre son pourpoint, il le trouva trop étroit de

quatre grands doigts. «Ce pourpoint-là est bien étroit, dit-il à son

valet-de-chambre; donnez-moi celui de l'habit que je mis hier.» Il ne

le trouve pas plus large que l'autre. «Essayons-les tous,» dit-il.

Mais tous lui étoient également étroits. «Qu'est ceci? ajouta-t-il,

suis-je enflé? seroit-ce d'avoir trop mangé de champignons?--Cela

pourroit bien être? dit Chaudebonne, vous en mangeâtes hier au soir à

crever.» Tous ceux qui le virent lui en dirent autant, et voyez ce que

c'est que l'imagination. Il avoit, comme vous pouvez penser, le teint

aussi bon que la veille; cependant il y découvroit, ce lui sembloit,

je ne sais quoi de livide. Sur ces entrefaites la messe sonne, c'étoit

un dimanche: il fut contraint d'y aller en robe de chambre. La messe

dite, il commença à s'inquiéter de cette prétendue enflure, et il

disoit en riant du bout des dents: «Ce seroit pourtant une belle fin

que de mourir à vingt-et-un ans pour avoir mangé des champignons!»

Comme on vit que cela alloit trop avant, Chaudebonne dit qu'en

attendant qu'on pût avoir du contre-poison, il étoit d'avis qu'on fît

une recette dont il se souvenoit. Il se mit aussitôt à l'écrire et la

donna au comte. Il y avoit: _Recipe de bons ciseaux et décous ton

pourpoint_. Or, quelque temps après, comme si c'eût été pour venger le

comte, mademoiselle de Rambouillet et M. de Chaudebonne mangèrent

effectivement de mauvais champignons, et on ne sait ce qui en fût

arrivé, si madame de Rambouillet n'eût trouvé de la thériaque dans un

cabinet où l'on cherchoit à tout hasard.

Madame de Rambouillet a eu six enfans: madame de Montausier, qui est

l'aînée de tous; madame d'Hyères est la seconde; M. de Pisani étoit

après. Il y avoit un garçon bien fait qui mourut de la peste à huit

ans. Sa gouvernante alla voir un pestiféré, et au sortir de là fut

assez sotte pour baiser cet enfant, et elle et lui en moururent.

Madame de Rambouillet, madame de Montausier et mademoiselle Paulet

l'assistèrent jusqu'au dernier soupir[236]. Ensuite madame de

Saint-Etienne, puis madame de Pisani. Toutes sont religieuses, hors la

première et la dernière des filles, qui est mademoiselle de

Rambouillet[237].

M. de Pisani vint beau, blanc et droit au monde, mais il eut l'épine

du dos démise en nourrice, sans qu'on le sût, et en devint si

contrefait qu'on ne lui pouvoit faire de cuirasse. Cela lui gâta

jusqu'aux traits du visage, et il demeura fort petit, ce qui sembloit

d'autant plus étrange que son père, sa mère et ses soeurs sont tous

grands. On disoit _les sapins de Rambouillet_ autrefois, parce qu'ils

étoient je ne sais combien de frères de grande taille et point gros.

En revanche, M. de Pisani avoit beaucoup d'esprit et beaucoup de

coeur. De peur qu'on ne le fît d'église, il ne voulut jamais étudier,

ni même lire en françois, et il ne commença à y prendre quelque goût

que quand on imprima la traduction de ces huit oraisons de Cicéron,

dont il y en a trois de M. d'Ablancourt et une de M. Patru. Il les

aimoit et les lisoit à toute heure. Il raisonnoit, comme s'il eût eu

toute la logique du monde dans la tête. Il avoit l'esprit adroit, et

chez les dames il étoit quelquefois mieux reçu que les mieux bâtis.

Un peu débauché et pour les femmes et pour le jeu. Un jour, pour avoir

de l'argent, il fit accroire à son père et à sa mère, qui en

vingt-huit ans n'avoient couché qu'une nuit à Rambouillet[238], qu'il

y avoit du bois mort dans le parc et qu'il le faudroit ôter; et en

ayant eu la permission, il fit couper six cents cordes du plus beau et

du meilleur. Il disoit à M. le Prince en disputant, car ils se

disputoient souvent: «Faites-moi prince du sang au lieu de vous, et

ayez toutes les raisons du monde: je gagnerai toujours contre vous.»

Il voulut le suivre en toutes ses campagnes, quoique ce fût une

terrible figure à cheval que le marquis de Pisani. On disoit que

c'étoit le chameau de bagage de M. le Prince. Il y fut tué enfin: ce

fut à la bataille de Nortlingue[239]. Il étoit à l'aile du maréchal de

Gramont, qui fut rompue. Le chevalier de Gramont lui cria: «Viens par

ici, Pisani, c'est le plus sûr.» Il ne voulut pas apparemment se

sauver en si mauvaise compagnie, car le chevalier étoit fort décrié

pour la bravoure; il alla par ailleurs, et rencontra des cravates[240]

qui le massacrèrent.

Il faut que je conte une chose de lui qui est plaisante. Madame de

Rambouillet, qui a l'esprit délicat, disoit qu'il n'y avoit rien plus

ridicule qu'un homme au lit, et qu'un bonnet de nuit est une fort

sotte coiffure. Madame de Montausier avoit un peu plus d'aversion

qu'elle pour les bonnets de nuit, mais mademoiselle d'Arquenay,

aujourd'hui abbesse de Saint-Etienne de Reims, étoit la plus déchaînée

contre ces pauvres bonnets. Son frère un jour l'envoya prier de venir

jusque dans sa chambre. Elle n'y fut pas plus tôt, qu'il ferme sa

porte au verrou; incontinent cinq ou six hommes sortent d'un cabinet

avec des bonnets de nuit, qui à la vérité avoient des coiffes bien

blanches, car des bonnets de nuit sans coiffes eussent été capables de

la faire mourir de frayeur. Elle s'écrie, et veut s'enfuir: «Jésus! ma

soeur, lui dit-il, pensez-vous que je vous aie voulu donner la peine

de venir ici pour rien? non, non, vous ferez collation, s'il vous

plaît.» Quoiqu'elle pût faire ou dire, il fallut se mettre à table et

manger de la collation que ces gens à bonnets de nuit leur servirent.

Depuis cela, le marquis de Montausier, instruit de cette petite

aversion, jusqu'à la grande blessure qu'il reçut au combat de

Montansais, en 1652, coucha toujours avec sa femme sans bonnet de

nuit, quoiqu'elle le priât d'en prendre[241]. C'est ce qui a fait dire

que les véritables précieuses ont peur des bonnets de nuit.

Voiture et lui, comme nous dirons ailleurs[242], avoient une grande

amitié l'un pour l'autre. Une fois M. de Pisani, durant une grande

gelée, dit à quelqu'un: «Tenez, je n'ai qu'une chemise.--Hé! comment

pouvez-vous faire? dit l'autre.--Comment je fais? reprit-il; je

tremble toujours de froid.»

Il y avoit un gros gueux à une porte de l'hôtel de Rambouillet. Un

jour, comme il lui demandoit, madame la marquise dit: «Il faut donner

à ce pauvre homme.--Je m'en garderai bien, dit-il, je veux qu'il me

prête de l'argent. J'ai ouï dire qu'il avoit plus de mille écus.»

Revenons au plaisir qu'avoit madame de Rambouillet à surprendre les

gens. Elle fit faire un grand cabinet avec trois grandes croisées, à

trois faces différentes, qui répondoient sur le jardin des

Quinze-Vingts, sur le jardin de l'hôtel de Chevreuse, et sur le jardin

de l'hôtel de Rambouillet. Elle le fit bâtir, peindre et meubler, sans

que personne de cette grande foule de gens qui alloient chez elle s'en

fût aperçu. Elle faisoit passer les ouvriers par-dessus la muraille

pour aller travailler de l'autre côté, car le cabinet est en saillie

sur le jardin des Quinze-Vingts. Le seul M. Arnauld eut la curiosité

de monter sur une échelle qu'il trouva appuyée à la muraille du

jardin; mais quelqu'un l'appela qu'il n'étoit encore qu'au second

échelon: depuis il n'y pensa plus. Un soir donc qu'il y avoit grande

compagnie à l'hôtel de Rambouillet, tout d'un coup on entend du bruit

derrière la tapisserie, une porte s'ouvre, et mademoiselle de

Rambouillet, aujourd'hui madame de Montausier, vêtue superbement,

paroît dans un grand cabinet tout-à-fait magnifique, et

merveilleusement bien éclairé. Je vous laisse à penser si le monde fut

surpris. Ils savoient que derrière cette tapisserie il n'y avoit que

le jardin des Quinze-Vingts[243], et sans avoir eu le moindre soupçon,

ils voyoient un cabinet si beau, si bien peint et presqu'aussi grand

qu'une chambre, qui sembloit apporté là par enchantement. M.

Chapelain, quelques jours après, y fit attacher secrètement un rouleau

de vélin, où étoit cette ode où Zyrphée, reine d'Argennes, dit qu'elle

a fait cette loge pour mettre Arthénice à couvert de l'injure des ans;

car, comme nous dirons bientôt, madame de Rambouillet avoit bien des

incommodités. Auroit-on cru, après cela, qu'il se fût trouvé un

chevalier, et encore un chevalier qui descend d'un des neuf

preux[244], qui sans respecter la reine d'Argennes, ni la grande

Arthénice, ôtât ce cabinet, que depuis on appela _la loge de Zyrphée_,

une de ses plus grandes beautés? car M. de Chevreuse s'avisa de bâtir

je ne sais quelle garde-robe dont la croisée qui donnoit sur son

jardin fut bouchée. On lui en fit des reproches. «Il est vrai, dit-il,

que M. de Rambouillet est mon bon ami et mon bon voisin, et que même

je lui dois la vie; mais où vouloit-il que je misse mes habits?» Notez

qu'il avoit quarante chambres de reste.

Depuis la mort de M. de Rambouillet, madame de Montausier a fait de

l'appartement de monsieur son père un appartement magnifique et

commode tout ensemble. Quand il fut achevé, elle voulut le dédier, et

pour cela elle y donna à souper à madame sa mère. Elle, sa soeur de

Rambouillet et madame de Saint-Étienne, qui étoit alors ici

religieuse, la servirent à table, sans que pas un homme, pas même M.

de Montausier, eût le crédit d'y entrer. Madame de Rambouillet fit

aussi quelque chose à son appartement qui n'est pas moins beau, ni

moins bien pratiqué, et je me souviens qu'on disoit à la mère et à la

fille, voyant tant d'alcôves et d'oratoires, qu'elles prenoient tous

les ans quelque chose sur l'hôtel de Chevreuse pour venger l'injure

qu'on avoit faite à Zyrphée.

Un jour madame de Rambouillet, entrant dans ce cabinet, aperçut assez

loin un grand jet d'eau qu'elle n'avoit point accoutumé de voir. Ce

jet d'eau étoit dans le parterre du logement de Mademoiselle. On avoit

dessein d'y faire un bassin, depuis on n'y pensa plus. On découvre ce

parterre aisément de cette loge. Elle considéra qu'il n'y avoit pas si

loin qu'on ne pût conduire cette eau facilement dans le jardin de

l'hôtel de Rambouillet. Elle parle à madame d'Aiguillon pour en avoir

la décharge, car la fontaine de l'hôtel de Rambouillet n'a qu'un filet

d'eau. Madame d'Aiguillon fut quelque temps sans lui en rendre

réponse, et madame de Rambouillet lui envoya ce madrigal pour l'en

faire ressouvenir, car elle en a fait quelquefois de bien jolis:

MADRIGAL.

Orante, dont les soins obligent tout le monde,

Gardez que le cristal dont se forme cette onde,

Qui dans le grand parterre a son trône établi,

A la fin ne se perde au fleuve de l'oubli.

Mais il se trouva que cette eau n'avoit été conduite là qu'afin de la

conduire après au Palais-Cardinal, c'est-à-dire que, comme il la

falloit faire passer par là auprès, il fut de la bienséance d'en

donner un peu à Mademoiselle; mais la décharge étoit pour remplir le

grand rond d'eau du Palais-Cardinal.

Il est temps de parler des incommodités de madame de Rambouillet. Elle

en a une dont il faut dire l'histoire, si on peut parler ainsi. Cela a

fait croire à ceux qui ne voient les choses que de loin, qu'il y avoit

de la vision.

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome second Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 14 / 28 段