soeur, fit tout vendre jusqu'à ses chevaux, en qualité de créancière,
et aussi de peur que d'autres ne le fissent. Trois jours avant sa
mort, comme il vit qu'on lui apportoit un bouillon dans une écuelle de
faïence, il demanda un plat. On lui apporta un plat de faïence. «Quoi!
dit-il, toujours faïence!» Il se douta bien que sa soeur avoit pris sa
vaisselle d'argent. «Apportez-moi, dit-il, un bassin.» On lui en
apporte un de faïence. Il y met dedans toute sa tripaille de
trique-billes. «Tenez, ma soeur, dit-il à madame de Puisieux, il ne me
reste plus que cela; faites-en votre profit si vous pouvez.»
On disoit qu'il étoit mort en tenant un chapelet de marrons pour tout
chapelet, et que comme son confesseur lui représentoit qu'il faudroit
rendre compte à Dieu, il l'écouta long-temps, et puis il lui dit tout
bas à l'oreille: «Le diable emporte celui de nous deux qui croit rien
de tout ce que vous venez de dire.» Comme on devoit encore les frais
du service que l'assemblée du clergé lui fit faire, M. de Grasse
(Godeau) disoit: «Pourquoi s'étonner de cela? Tout ce qui se fait pour
M. de Reims n'a pas accoutumé d'être payé.»
[202] Évêque de Chartres en 1620, archevêque de Reims en 1641,
mort le 8 avril 1651, âgé de soixante-trois ans.
[203] Le plus remarquable de ses écrits est un poème latin en
l'honneur de la sainte Vierge; Paris, 1605, in-8º.
[204] _Des parties assez grosses_, un mémoire assez élevé.
[205] Il avoit l'esprit vif; l'archevêque de Bordeaux dînant avec
lui, lui disoit: «Avec votre bonne chère et votre prestance (il
étoit gros et gras), je vous nommerois volontiers mon
_papelard_.--Et moi, dit-il, je vous appellerois mon _papegay_
(_mon perroquet_).» (T.)
[206] _Bini_, terme de cloître, qui se dit d'un moine que le
supérieur donne à celui qui veut sortir pour l'accompagner.
(_Dictionnaire de Trévoux._)
[207] On lit le compte suivant de cette représentation et du rôle
officieux qu'y joua le prélat, dans les _Mémoires de Marolles_:
«M. de Valençay, alors évêque de Chartres, et qui fut bientôt
après archevêque de Reims, aidant à faire les honneurs de la
maison, parut en habit court sur la fin de l'action, et descendit
de dessus le théâtre pour présenter la collation à la Reine,
ayant à sa suite plusieurs officiers qui portoient vingt bassins
de vermeil doré, chargés de citrons doux et de confitures........
Je ne sais s'il m'échappa de dire quelque chose de l'emploi de M.
de Chartres, mais, quelque temps après, lorsqu'au même lieu l'on
dansa le ballet de _la Prospérité des armes de la
France_........., comme ce prélat, qui étoit capable de tout ce
qu'il vouloit, se donnoit la peine, avec M. d'Auxerre, de faire
les honneurs de la salle, m'eut dit que cette journée-là il ne
présenteroit pas la collation, je lui répondis qu'il feroit
toujours bien toutes choses, et me fit civilités.» (_Mémoires de
Marolles_; Paris, 1656, in-folio, p. 126.)
[208] Sa famille.
[209] Dans quelques ordonnances de nos rois il est défendu de
porter soie sur soie. (T.)
[210] En 1651, vers Pâques. (T.)
LE CARDINAL DE VALENÇAY.
C'étoit le frère de l'archevêque de Reims. A l'âge de treize ans,
croyant que le maréchal de La Châtre l'eût mal conseillé au jeu contre
le feu comte de Saint-Aignan, il prit un bâton pour le battre. On le
voulut fouetter, il se sauva, et s'enfuit à Malte. Il y devint
chevalier de Malte[211]. Il servit en France, et parvint à être l'un
des douze capitaines des chevau-légers entretenus. C'étoit un
original, comme vous le verrez par la suite; d'ailleurs, il étoit
aussi fier que brave. En ce temps-là, il alla voir un matin M. le
comte d'Alais, qui depuis a été M. d'Angoulême. Ce comte, faisant le
prince, ne lui fit donner qu'un siége pliant, et lui en s'habillant,
étoit assis dans un fauteuil. «Je romprois ce siége, dit le chevalier,
je suis trop gros[212];» et prend une chaise à bras. On lui présenta
ensuite la chemise pour la donner au comte. «J'en ai pris une blanche
ce matin, dit-il en la rejetant, je n'en ai que faire.»
Il alla un jour appeler Bouteville en duel, pour le marquis de Pons,
oncle de M. de Montmorency; il y avoit jalousie entre eux à qui seroit
le mieux auprès de ce duc. Cavoye, depuis capitaine des gardes du
cardinal de Richelieu, servoit Bouteville. Cavoye blessa le chevalier
de deux petits coups, car il étoit fort adroit, et lui disoit:
«Monsieur le chevalier, en avez-vous assez?» Le chevalier lui
répondit: «Un peu de patience, ne voltigez point tant,» et lui donna
un si grand coup, qu'il en pensa mourir. M. de Montmorency arriva
là-dessus, qui dit au chevalier qu'il lui apprendroit bien à faire des
appels à ceux de sa maison. «Hé! de quelle maison êtes-vous, fichu
race de Ganelon? reprit-il; pardieu! je me soucie bien de vous et de
votre maison!» Feu M. d'Angoulême, le père, y survint qui apaisa tout,
et depuis, le chevalier fut fort bien avec M. de Montmorency même.
Nous l'appellerons désormais le bailli de Valençay, car il fut bailli
d'assez bonne heure. Le marquis d'Etiaux étoit son cadet; c'est ce
brave qui fut tué depuis à Maestricht, après avoir repoussé le
Pappenheim. Ce marquis d'Etiaux avoit tué un Huguenot, appelé le
marquis de Courtomer, en duel; ils servoient tous deux les Hollandois.
Le page de Courtomer, ayant quitté la livrée, fit appeler d'Etiaux,
qui se battit contre lui. Un cadet de Courtomer en vouloit faire
autant, quand le bailli, pour faire cesser tout cela, s'avisa
d'envoyer appeler un vieux seigneur, député de ceux de la religion.
L'autre, bien surpris, s'en plaint. Les maréchaux de France demandent
au bailli quelle mouche l'avoit piqué: «Je voyois, répondit-il, que
tant de Huguenots appeloient mon frère en duel, que j'ai cru que
c'étoit une querelle de religion.» Sur cela, le Roi défendit à ceux de
Courtomer de faire aucun appel au marquis, et à lui d'en recevoir
aucun. On ordonna seulement pour les satisfaire, à cause qu'il y avoit
eu un homme de tué de ce côté, que quand ceux de Valençay les
rencontreroient, qu'ils leur cédassent, par exemple, la meilleure
chambre en une hôtellerie, qu'ils leur donnassent la main[213], et
autres choses semblables.
A La Rochelle, il rendit de grands services. Il fit dire au cardinal
qu'il se faisoit fort d'empêcher l'armée angloise de passer. On croit
que quelque homme plus entendu au fait de la marine que lui avoit
donné cet avis. Le cardinal le fait venir. Il lui dit hardiment: «Je
ne vous dirai point mon secret, après que vous m'avez pris pour dupe
au secours de l'île de Rhé; ce fut moi qui vous donnai l'invention des
chaloupes, et vous en donnâtes le commandement à Schomberg et à
Marillac. Mais promettez-moi que vous vous servirez de moi, et je vous
le dirai.» On fit ce qu'il demandoit: aussitôt il congédie tous les
grands vaisseaux; par ce moyen, il s'ôtoit de dessus les bras les
Manty, les Rasilly et tous les autres qui ne lui eussent pas obéi
volontiers. Il ne prit que vingt petits vaisseaux, des galiotes, des
brûlots, des barques et des chaloupes armées; sa raison, la voici: aux
deux côtés du fort de Coureille et du fort Louis qui étoient à la tête
du canal opposés l'un à l'autre, il y a des basses. «J'irai affronter,
disoit-il, l'armée angloise; elle foudroiera mes petits vaisseaux;
mais elle ne tuera pas tout; on coupera nos câbles; nous nous
laisserons aller, le flot nous portera sur les basses où le canon des
forts ruinera toutes leurs ramberges[214]; j'ai des galiotes et autres
petits vaisseaux de rames pour détourner les brûlots.».
Son neveu, alors chevalier de Valençay (c'est aujourd'hui le bailli de
Valençay, ou le grand prieur de Champagne), revenant d'esclavage,
arriva au camp comme le bailli faisoit cette proposition. M. de
Montmorency en rioit et lui disoit: «Votre oncle rêve.--Il ne rêve
point, dit le chevalier, et assurément voici ses raisons.» Il les
devina.
Voilà donc le bailli sur _la Renommée_, le plus grand vaisseau des
vingt, quoiqu'il ne fût que de trois cents tonneaux. Il y faisoit
grande chère. Tous les braves s'y rendoient dès la moindre alarme. Il
y mangea vingt mille écus en deux mois. Les Anglois comprirent bien
son dessein et n'attaquèrent jamais. Le Roi voulut aller sur son
vaisseau; on l'en avertit, et que Sa Majesté y vouloit faire
collation; le bailli, qui n'étoit pas sot, dit: «Si je fais une belle
collation, on se moquera de moi de dépenser ainsi mon argent; si
vilaine, ce sera encore pis.» Le Roi y va, et puis demande la
collation. «Apportez,» dit le bailli. On apporte un bassin de biscuits
moisis, et un de merluches, avec un méchant potage aux pois. Le Roi se
mit à rire: «Sire, lui dit-il, quand on nous paiera mieux, nous vous
ferons meilleure chère.»
La ville prise, on le fit maréchal-de-camp; en ce temps-là, c'étoit
quasi autant que maréchal de France à cette heure. On lui dit qu'il
pouvoit présenter au Roi cinquante chevaliers de Malte qui avoient
servi en cette rencontre, et qu'il portât la parole pour eux. Or, il
faut savoir que le Roi, qui étoit médisant lui-même, avoit baptisé le
bailli, _le médisant éternel_. Il s'avance et dit: «Sire, Votre
Majesté m'ayant donné le titre de _médisant éternel_, je n'ai garde de
rien faire qui me le fasse perdre. Si je parlois de ces messieurs, il
faudroit que j'en dise du bien, c'est pourquoi Votre Majesté me
permettra de n'en rien dire.» Le Roi sourit et dit: «Nous croyions
l'embarrasser, mais il s'en est bien tiré.»
Le voilà en état de faire quelque grande fortune. Mais outre qu'à
Lyon, durant la maladie du Roi, il donna les plus violents conseils
contre le cardinal de Richelieu, il le piqua encore vilainement.
Un jour que l'Eminence le railloit en présence du Roi sur sa nièce, la
comtesse d'Alais, fille de la maréchale de La Châtre, sa soeur, il
lui répondit: «Pardieu, il ne faut pas croire tout ce qu'on dit, ou
bien il faudroit croire que vous couchez avec votre nièce.» Le Roi fut
ravi de cela, et le cardinal en pensa enrager. Ensuite la feue
Reine-mère s'étant brouillée avec le cardinal, il prit son parti, et
fut capitaine de ses gardes. Mais quand il vit que Fabroni et sa
femme, avec le Père Chanteloupe, avoient empaumé la Reine, il se
retira et fut fort mal payé de ses pensions et de ses appointements.
Je crois qu'il se retira à Malte; au moins y étoit-il quand le pape
Urbain le fit venir pour s'en servir contre le duc de Parme. Voici
comment cela arriva. Son neveu, le commandeur de Valençay, étoit
ambassadeur de Malte auprès du Pape, les bonnes grâces duquel il
sutsi bien gagner, que le Saint-Père lui disoit des choses qu'il
nedisoit pas à ses propres neveux. Le Pape voyant la guerre
de Parme prête à éclater, lui dit un jour: «Donnez-moi un
capitaine.--Saint-Père, répondit-il, je ne puis vous donner que mon
oncle, le bailli de Valençay, qui est à Malte.--Quoi, celui, reprit le
Pape, qui commandoit les vaisseaux à La Rochelle?--Celui-là
même.--Faites-le venir.» Le commandeur le mande; il vient, mais il ne
savoit pourquoi on le faisoit venir. Le commandeur, sans lui rien
dire, le loge, lui donne un bel appartement bien meublé, un carrosse,
trois estafiers, et de l'argent pour jouer. Le Pape fournissoit à tout
cela. Le bailli, étonné de ces régales, disoit: «J'ai un fou de neveu
qui n'est qu'un gueux aussi bien que moi, et il ne me laisse manquer
de rien. Hé, lui disoit-il, où prends-tu tout cela?--Ne vous en
tourmentez pas, répondoit le neveu, réjouissez-vous seulement.» Au
bout de six mois, on le renvoya à Malte, et à trois mois de là, la
guerre étant déclarée, on le fit revenir. Il fut en tout deux ans à
Rome chez son neveu. Le marquis Mathei prit cependant Castre[215]: ce
fut par trahison. Le traître a eu le cou coupé depuis.
Il faut dire un mot de la valeur des Romains. Un cavalier, s'étant
approché trop près, avoit été d'un coup de fauconneau. Ils disoient:
_Sto pazzo s'è fatto amazzare a la francese_. Après cela, le duc de
Parme, ayant passé avec ses dragons et de l'infanterie, à cheval
jusques à Aquapendente, la frayeur fut si grande à Rome qu'on y
faisoit des barricades. Alors le Pape déclara qu'il alloit faire venir
le bailli de Valençay pour s'en servir, et le fit _maestro di campo
generale_, c'est-à-dire maréchal de camp, sous le cardinal Antoine qui
avoit la qualité de général, sans congédier pourtant Mathei et
quelques autres qui commandoient séparément. Il n'y avoit encore que
des milices; on levoit quelques troupes. Il fait tant qu'il donne le
courage au cardinal Antoine d'aller jusques à Ronciglione, et de là à
Orviette, qui se vouloit rendre sans être attaqué, quoique le cardinal
Spada fût dedans, et que la place, qui est sur un roc, soit presque
imprenable. Là il donna quatre cents chevaux de troupes réglées au
commandeur son neveu, et l'envoya devant à Montefiascone. Tout le
reste suit. Comme ils y sont tous arrivés, un gros de cavalerie des
leurs, qui avoit pris le plus long, vint à paroître; voilà l'alarme
bien forte. Le cardinal étoit très-fâché de s'être tant avancé. Le
commandeur prend dix cavaliers, et va pour reconnoître ce gros. Le
cardinal et les Romains croyoient qu'il étoit fou. Il trouva que
c'étoit de leurs gens. Il revint; tout le monde le félicitoit comme
d'un grand exploit. On s'avance vers Aquapendente; on surprend les
ennemis au fourrage; on y fait quatre prisonniers; vous eussiez dit
qu'on avoit tout défait. Les cardinaux allèrent dire _il bon prò_[216]
au Pape de ce que _s'era visto il nemico in facia_, et le cardinal
Antoine en étoit si ravi, qu'il embrassoit le bailli à tout bout de
champ, et lui disoit: _Mi avete fatto veder il nemico_. Insensiblement
on fit des troupes, et le bailli avoit un régiment de deux mille
François, plus beau que le régiment des gardes. Il prit une bicoque
auprès d'Aquapendente. Le duc de Parme déloge; voilà le bailli sur le
pinacle. Cependant voyez quelle étoit la légèreté du personnage: ayant
eu avis qu'on lui permettoit de retourner à la cour de France, il
quitte l'armée, et part pour aller prendre congé du Pape. Son neveu
étoit à Pérouse, avec l'artillerie, dont il étoit général. Le cardinal
Antoine le va trouver et lui dit que cela feroit mourir le Pape. Le
commandeur va vite à Foligno, où il met ordre qu'on ne donne des
chevaux de poste à personne. Le bailli arrive; son neveu essuie toutes
ses fougues, et le fait résoudre à attendre encore quinze jours.
Au bout de quatorze, il fut fait cardinal, et servit si bien contre
les Vénitiens, qu'il entra dans leur pays, y fit du dégât, et les
obligea à quitter le Boulonois. Le reste se verra dans les Mémoires de
la Régence.
[211] Achille d'Estampes Valençay, né en 1589, fut reçu chevalier
de minorité dans l'ordre de Malte dès l'âge de huit ans. Nommé
cardinal en 1643, il mourut à Rome le 16 juillet 1646.
[212] C'étoit un grand et bel homme, et hors qu'il avoit le
ventre un peu gros, il avoit fort bonne mine. (T.)
[213] _Donner la main_, c'est céder la droite.
[214] _Ramberge_, grand vaisseau que l'on ne connoissoit que dans
la marine angloise.
[215] Castro.
[216] Les cardinaux allèrent féliciter le pape.
LE MARQUIS DE RAMBOUILLET[217].
Feu M. le marquis de Rambouillet[218] étoit de la maison d'Angennes,
maison ancienne, mais où je ne vois pas qu'il y ait eu de grandes
dignités; car, hors le cardinal de Rambouillet[219], je ne trouve que
le père de M. de Rambouillet qui ait eu quelque grand emploi[220]. Il
fut vice-roi de Pologne, en attendant que Henri III y allât; et, quand
le Roi y arriva, il lui dit: «Sire, j'ai une somme considérable à vous
remettre entre les mains.» C'étoient cent mille écus et davantage.
«Vous vous moquez, monsieur de Rambouillet, dit le Roi, c'est votre
épargne.--Sire, il faut que vous la preniez, vous en aurez bon
besoin.»
A la bataille de Jarnac[221], il avoit fait merveilles avec ses
gendarmes. Henri III, alors duc d'Anjou, écrivit à Charles IX qu'on
devoit le gain de la bataille à M. de Rambouillet, et on garde dans la
maison une lettre du Roi par laquelle il en remercie M. de
Rambouillet. Cependant Henri III ne fit point faire fortune à un homme
qu'il estimoit tant. On dit qu'il reconnoissoit qu'il avoit tort, et
que s'il n'eût point été tué, il lui eût fait beaucoup de bien.
On voit dans les _Amours du grand Alcandre_ comme feu M. le marquis de
Rambouillet, alors vidame du Mans, fut blessé chez M. Zamet[222].
Voici comment la chose arriva. M. de Chevreuse, qu'on appeloit en ce
temps-là le prince de Joinville, étoit amoureux de madame la marquise
de Verneuil. Lorsque Henri IV obtint du Pape et de la reine Marguerite
le consentement nécessaire pour la dissolution de son mariage, la
marquise, enragée de voir échapper sa proie, s'en prit à M. de
Bellegarde; et, quoiqu'il eût été un de ses adorateurs, elle le
soupçonna d'avoir donné ce conseil au Roi. Pour s'en venger, elle sut
si bien se prévaloir de la passion que M. le prince de Joinville
avoit pour elle, qu'elle lui persuada d'entreprendre sur la vie de M.
de Bellegarde. En effet, un soir que le Roi soupoit chez M. Zamet, M.
de Bellegarde fut blessé par M. de Chevreuse à la porte de cette
maison. Mais ses gens poursuivirent l'agresseur si vertement qu'ils
l'eussent tué sans le secours du vidame du Mans qui se trouva là par
hasard, et y fut si fort blessé par-derrière qu'il en pensa mourir. Le
Roi, indigné de cette action, vouloit faire couper le cou à M. de
Chevreuse, et ne vouloit point qu'on pansât le vidame; mais madame
Zamet, qui parloit au Roi fort librement, et qui étoit des bonnes
amies de madame de Rambouillet, mère du blessé, lui dit qu'il ne
falloit pas aller si vite; que le moins qu'on pouvoit faire, c'étoit
de savoir comment la chose s'étoit passée; que cependant elle mettroit
le blessé dans son propre lit, et en auroit tout le soin
imaginable[223]. Elle le fit comme elle l'avoit dit. Le vidame guérit,
mais avec bien de la peine, car on ne pouvoit avoir le pus d'entre les
côtes, et il seroit mort sans un valet-de-chambre chirurgien qu'il
avoit, qui eut assez d'amitié pour lui pour sucer le pus. Le Roi, qui
sut que le vidame ne s'étoit point trouvé à l'action de M. de
Chevreuse, mais que voyant plusieurs personnes contre un seul, il
s'étoit mis du parti le plus foible, ne fut plus en colère contre lui.
Madame de Guise et mademoiselle de Guise, depuis princesse de Conti,
firent la paix de M. de Chevreuse, quoiqu'elles fussent toutes deux
fort mal satisfaites de son procédé, car il avoit donné lieu de
soupçonner que c'étoit peut-être bien autant pour l'amour d'elles que
de la marquise qu'il avoit si maltraité Bellegarde[224].
M. de Rambouillet étoit bien avec le maréchal d'Ancre; et comme
c'étoit un homme fort concerté et fort secret, et qui avoit peur de
_méprendre_, comme on dit au Palais, on disoit de lui que quand on lui
demandoit quelle heure il étoit, il tiroit sa montre et faisoit voir
le cadran. Le cardinal de Richelieu l'envoya ambassadeur
extraordinaire en Espagne pour la Valteline. Il pensa faire enrager le
comte-duc (d'Olivarès), qui, parce que le cardinal se faisoit donner
de l'_éminence_, vouloit aussi avoir quelque chose par-dessus les
ambassadeurs, et ne vouloit pas donner de l'_excellence_ à M. de
Rambouillet. Alors l'_excellence_ n'étoit pas apparemment bien établie
pour les ambassadeurs, car M. du Fargis y étant déjà ambassadeur
ordinaire, en auroit eu. M. de Rambouillet disoit qu'étant ambassadeur
extraordinaire, nourri aux dépens du roi d'Espagne, il n'avoit point
hâte de conclure, et qu'il attendroit tout à son aise la bonne humeur
du comte-duc. Enfin, au bout de quinze jours, ils convinrent de se
traiter de _vos_[225]. Il mettoit le comte-duc en colère, et lui
faisoit dire tout ce qu'il avoit sur le coeur; car pour lui il ne
parloit pas plus haut quand il étoit en colère que quand il n'y étoit
pas; ceux qui le connoissoient le remarquoient seulement à un
tremblement de mains qui lui prenoit. Il avoit déjà la vue si
mauvaise, qu'il lui falloit un écuyer pour le mener; mais il feignoit
toujours quelque fluxion sur les genoux. Cette incommodité venoit en
partie de sa blessure. Les Espagnols disoient, voyant qu'il n'étoit
pas trop bien pourvu de pistoles: «_Este señor ambaxador es tan corto
de bozza come de vista._»
Le cardinal de Richelieu, quoiqu'il lui eût une grande obligation,
comme je l'ai marqué, car ce fut M. de Rambouillet qui négocia avec Le
Cogneux et Puy-Laurens à _la journée des dupes_, ne voulut point se
servir de lui, parce qu'on disoit qu'il y voyoit encore trop clair,
quoiqu'il eût une si mauvaise vue. Il fut chevalier de l'ordre et
grand-maître de la garde-robe. Il s'amusoit à servir, au lieu de
laisser faire au premier valet de garde-robe, et se tenir au beau de
sa charge.
Le feu Roi, qui n'avoit pas pour lui toute la considération
nécessaire, lui donnoit quelquefois ses mains au lieu de ses pieds, et
on m'a dit qu'une fois il lui avoit tendu le derrière au lieu de la
tête; peut-être cela servit-il à le faire retirer, et puis il avoit
besoin d'argent. Il vendit sa charge au feu comte de Nançay-la-Châtre,
qui, après, fut colonel des Suisses. Ce comte n'en usa pas trop bien,
car il ne paya pas au terme préfixe à cause du rehaussement des
monnoies, et il fallut traiter avec lui et se contenter de la moitié
du profit.
Ce n'est pas le plus grand malheur qui lui soit arrivé. Briais, le
partisan, lui devoit une assez grande somme pour des rentes sur les
aides, acquises par le père de madame de Rambouillet; il y avoit
trente mille livres; on ne pouvoit en avoir raison. Enfin, cet homme
eut quelques remords de conscience: il vient trouver M. de
Rambouillet, fait le compte avec lui, et lui promet de l'argent pour
le lendemain. Au sortir de là, il va à Vanvres, et est assassiné par
un garçon à qui il avoit fait quelque déplaisir. Toute la dette fut
perdue.
M. de Rambouillet n'étoit point un homme capable d'aucun ordre. Jamais
il n'a eu de bienfaits de la cour, et il a toujours dépensé beaucoup.
Il vouloit faire ses écritures lui-même et abondoit furieusement en
son sens. Des choses qui ne lui eussent coûté que deux mille écus, par
son opiniâtreté lui en ont coûté trente. Il disoit qu'il s'en
rapporteroit à qui on voudroit; et quand c'étoit au fait et au
prendre, il trouvoit toujours quelque échappatoire. Madame
d'Aiguillon, du vivant du cardinal de Richelieu, voulut se mêler
d'accommoder ses procès; il n'y a point de doute qu'il eût eu une
telle composition qu'il eût voulu, ayant toute la faveur de son côté:
cela ne servit de rien; il n'y avoit que Dieu qui lui pût ôter de la
tête ce qu'il s'y étoit mis une fois. Il avoit terriblement d'esprit,
mais un peu frondeur, et qui étoit persuadé que l'Etat n'iroit jamais
bien s'il ne gouvernoit. C'étoit un des plus grands disputeurs qui
aient jamais été: à cet égard, il avoit bien trouvé chaussure à son
pied en son gendre Montausier.
Il étoit né pour la cour, mais son incommodité lui a nui. Il n'a
jamais voulu avouer qu'il ne voyoit goutte; il croyoit que cela le
rendroit méprisable: cependant cette foiblesse le rendoit ridicule,
car il affectoit de s'apercevoir des choses, et souvent il se
trompoit. Une fois entre autres, il avoit ouï dire que M. de
Montausier avoit un habit de la plus belle écarlate du monde: la
première fois qu'il alla à l'hôtel de Rambouillet, M. de Rambouillet,
sans demander quel habit il avoit, lui va dire: «Ah! monsieur, la
belle écarlate!....» et par malheur, ce jour-là M. de Montausier étoit
vêtu de noir. D'un autre côté, c'étoit un soulagement pour sa famille;
car s'il eût avoué qu'il étoit aveugle, il n'eût peut-être point fait
de visites, et il eût fallu lui tenir compagnie au lieu qu'il alloit
partout et est mort sans avoir long-temps été malade. On écrivit à M.
et à madame de Montausier que le marquis étoit en grand danger; ils
répondirent que s'il mouroit, madame de Rambouillet n'auroit qu'à
disposer de tout, et qu'ils ne prétendoient rien tandis qu'elle
vivroit, tellement qu'il n'y a point eu de scellés. Cette mort a
touché madame de Rambouillet; elle me dit qu'elle avoit trouvé
mademoiselle Paulet, qui lui étoit d'une grande consolation dans ses
peines, et elle me le dit en pleurant, elle qui ne pleure quasi
jamais.
Il étoit temps qu'il mourût: tout étoit en pitoyable état. Depuis, les
choses se sont rétablies peu à peu, et M. de Montausier, son gendre,
est logé avec madame de Rambouillet.
M. de Rambouillet étoit bien fait et de belle taille, mais le visage
un peu chafouin.