paroissoit pas. Il avoit des équipages complets en plusieurs maisons;
il donnoit à ses gens le moins qu'il pouvoit; mais il payoit tous les
premiers de l'an, et à Pâques il leur donnoit de quoi aller à
confesse. Jamais il n'y a eu une maison mieux réglée: ce n'eût pas été
un mauvais roi. Véritablement il n'eût pas été si redouté qu'Henri IV.
On perdit furieusement à sa mort, car il n'eût pas souffert les
barricades, ni le blocus de Paris.
Parlons à cette heure de sa politique. On a cru qu'il s'étoit engagé,
à Rome, à tourmenter les Huguenots; d'autres disoient que, de peur
qu'on ne crût qu'il vouloit se brouiller avec eux comme son grand-père
et son père, il témoignoit plus de haine pour eux qu'il n'en avoit. Il
écrivit je ne sais quoi contre les Jansénistes, et fit étudier ses
deux fils aux Jésuites.
Il savoit si peu qui étoient les beaux esprits, qu'un jour ayant
trouvé madame de Longueville, sa fille, à table (M. Chapelain dînoit
avec elle), elle se leva, parce qu'il lui vouloit dire quelque chose;
après il lui demanda: «Qui est ce petit noireau?--C'est M. Chapelain,
dit-elle.--Qui est-il?--C'est lui qui fait la Pucelle.--Ah! dit-il,
c'est donc un statuaire?»
Au retour d'Italie, de peur de donner de l'ombrage à M. de Luynes, il
s'alla confiner à Bourges. Ce fut là qu'il connut Perrault qui y étoit
écolier, et qui devint enfin son maître, car il juroit plus haut que
lui. Sous le cardinal de Richelieu, il n'a pas soufflé. Il disoit un
jour à son fils: «C'est bon pour vous, qui êtes vaillant.» Il ne
croyoit pas que son fils, s'exposant comme il faisoit, lui dût
survivre, et quand il sut l'affaire de Fribourg: «Ah! dit-il, il n'y
en à plus que pour une campagne.»
Quand il sut que M. d'Enghien n'avoit point été voir M. le cardinal
de Lyon, il envoya quérir Dalier, homme d'affaires, son grand factotum
en fait de finances, après Perrault, et lui dit en une colère
horrible: «Vous avez fait donner dix mille écus à mon fils à Lyon,
vous êtes cause de sa perte: s'il n'eût point eu tant d'argent, il fût
allé voir le cardinal de Lyon, oncle de sa femme; il n'eût pas passé
sans lui rendre visite.» Dalier dit qu'il n'avoit fait compter à M.
d'Enghien que cent pistoles par-delà la somme ordonnée par M. le
Prince. Or, le cardinal de Richelieu prit cela au point d'honneur;
c'étoit par fierté que M. d'Enghien n'avoit point été voir le cardinal
de Lyon, sous prétexte que les princes du sang ne vouloient céder
qu'au seul cardinal de Richelieu, et non aux autres. Ils lui cédoient,
disoient-ils, comme premier ministre, comme les princes autrefois
cédoient à l'abbé Suger. Mais il étoit régent. Le cardinal, qui
vouloit plaire à Rome, disoit que c'étoit à la pourpre éminentissime
qu'il falloit rendre cet honneur. Il rapportoit l'exemple des
souverains d'Italie. Le cardinal de Richelieu, effectivement, vouloit
qu'ils cédassent au cardinal Mazarin. Au retour de Perpignan, par
dépit, le père et le fils s'en allèrent en Bourgogne, et ils y étoient
quand le cardinal mourut. On a cru que le cardinal avoit alors dessein
de les perdre quand il mourut; mais c'étoit seulement qu'il les
vouloit désunir pour être maître du duc d'Enghien, et l'obliger
d'avoir recours à lui.
Le Roi avoit laissé ici feu M. le Prince pour commander durant le
voyage de Perpignan. Au _Te Deum_ il se mit à la tête du parlement,
comme le Roi. Le parlement vouloit se retirer, le premier président
Molé leur remontra que cela déplairoit au Roi, mais il signifia à M.
le Prince que c'étoit entreprendre sur le parlement, et qu'on s'en
plaindroit au Roi; en effet, M. le Prince eut une réprimande.
Il fit une fois un vilain tour à M. d'Enghien à Fribourg. M. d'Enghien
avoit grivelé sur les gens de guerre trente mille écus qu'il envoya en
or à Paris. M. le Prince en fut averti. Il va avec un commissaire,
lui-même, car Perrault n'y voulut jamais aller, faire ouvrir la malle
où étoit cet or, et en paya ce que son fils devoit à M. de Longueville
et à d'autres, et quand il revint, il lui donna des quittances au lieu
de ses louis d'or, en lui disant: «Il faut toujours commencer par
payer ses dettes.»
[198] Mort le 26 décembre 1646. Père du grand Condé.
[199] _Voyez_ l'article de la princesse de Condé, sa femme.
[200] Il disoit: «Il est vrai, je suis poltron; mais ce b..... de
Vendôme l'est encore plus que moi.» (T.)
[201] Perrault acheta par la suite une charge de président à la
chambre des comptes, et par son testament il fonda un service
annuel pour le repos de l'âme de Henri de Bourbon, prince de
Condé. Ce service fut célébré pour la première fois le 10
décembre 1683 dans l'église des Jésuites de la rue Saint-Antoine.
Ce fut Bourdaloue qui prononça l'oraison funèbre. (_Lettre de
Madame de Sévigné à Bussy Rabutin_, du 16 décembre 1683.)
L'ARCHEVÊQUE DE REIMS
(ÉLÉONOR D'ÉTAMPES DE VALENÇAY)[202].
Éléonor d'Étampes avoit fort bien étudié, et avoit la mémoire
heureuse. Il a écrit quelque chose[203]. Il avoit l'esprit agréable,
étoit bien fait de sa personne: mais il n'y a jamais eu un homme si né
à la bonne chère et à l'escroquerie; bon courtisan, c'est-à-dire
lâche et flatteur. Il eut l'abbaye de Bourgueil en Anjou dès son
enfance; après il fut évêque de Chartres, et enfin archevêque de
Reims, quand on fit le procès à M. de Guise.
Il faut commencer par Bourgueil. On m'a assuré, en ce pays-là, que,
par une jalousie d'amourette, il avoit fait tuer à coups de marteau,
dans une cave, un des moines, avant que la réforme y eût été
introduite. Pour des escroqueries, il y en a comme ailleurs, et à tel
point que les habitants n'osoient faire paroître leur bien. L'abbaye
de Bourgueil doit au Roi, toutes les fois qu'il va en personne à la
guerre, un roussin de service, évalué quatre-vingts livres. Quand le
feu Roi fut au siége de La Rochelle, M. de Chartres fit sonner cela
bien haut aux habitants, et fit si bien valoir le _committimus_, qu'il
en tira plus de quatre mille livres.
Pour paver les avenues de Bourgueil, il obtint de la cour une
ordonnance de douze mille livres. Il fut averti que madame
Bouthillier, qui en ce temps-là faisoit bâtir Chavigny, près de
Chinon, le devoit venir voir. Il fait porter quelques charretées de
pavés par où elle avoit à passer. En causant avec elle, il lui dit
qu'il se trouvoit trop chargé de Reims et de Bourgueil; qu'il avoit
peur de n'y pas faire son salut; qu'il falloit qu'il se déchargeât de
Bourgueil sur quelqu'un, et insensiblement il vint à parler de M. de
Tours, frère de M. Bouthillier, le surintendant. Ensuite ils en
parlèrent si bien, que la dame, croyant l'affaire faite, prit
l'ordonnance de douze mille livres et la lui fit payer. Mais quand ce
fut au faire et au prendre, il apporta une plainte des habitants de
Bourgueil, qui le supplioient de ne les point abandonner, et sur
cela, il s'excusa, et dit que le coeur lui saignoit.
Les habitants de Bourgueil en recevoient grande protection; mais, d'un
autre côté, il les pinçoit quand il pouvoit. Pour le lieu, il l'a
embelli en toutes choses; car il a presque partout fait de la dépense
à ses bénéfices. Bourgueil, sans doute, est une fort agréable demeure,
et ce qu'il y a fait est fort beau. En revanche il a quasi coupé et
vendu toute la forêt. Son intendant, Fontelaye (_intendant_, c'est
pour parler honorablement), étoit un ecclésiastique qui avoit soin de
ses affaires à Bourgueil, mais qui étoit fort aimé dans le pays. Il
recevoit à ses dépens les compagnies quand son maître n'y étoit pas.
Fontelaye donc, qui sentoit aussi un peu l'escroc, car tel le maître,
tel le valet, lui proposa de couper une route dans la forêt pour voir
passer du château les bateaux sur la Loire: il vouloit l'attraper, car
la levée, qui est bordée d'arbres, empêche qu'on ne voie même les
voiles. «Il se trouvera des gens, ajouta-t-il, qui prendront le bois
pour la façon.» M. de Chartres le lui permit, et l'autre, qui avoit
remarqué que c'étoit l'endroit où il y avoit les plus beaux arbres,
les vendit fort bien, et ne fit point aplanir la route.
L'infirmier de Bourgueil, un des anciens religieux qui n'avoit point
voulu prendre la réforme, voulut aussi l'attraper. Il lui propose de
couper le bois du labyrinthe du parc qui étoit sur le retour, et cela
aux mêmes conditions, afin d'y en pouvoir replanter un autre comme on
a fait. Mais on n'attrape pas deux fois un renard. Quand le moine eut
fait tous les frais, et qu'il n'y avoit plus qu'à faire charroyer le
bois, le bon prélat lui dit: «Ah! mon Dieu! mon pauvre monsieur
l'infirmier, je veux passer l'hiver ici, et je n'ai pas de bois coupé.
Je prendrai du vôtre, vous n'aurez qu'à marquer ce que j'en aurai
pris.» Il le lui brûla tout, et l'autre n'en eut jamais rien.
Quand on lui apportoit quelque chose, on avoit aussitôt audience,
autrement on attendoit six heures. Une fois il vouloit que Bourneau,
premier président des élus à Saumur, qui avoit été son domestique,
s'obligeât pour lui, et qu'il lui en feroit son billet. «Je l'aimerois
autant de son suisse,» dit l'autre en se retirant. Il l'entendit, et
sortant de son cabinet: «Il vaut pourtant mieux de moi! il vaut
pourtant mieux de moi, Bourneau! lui dit-il.--Ah! monsieur, dit cet
homme, pensez-vous que je ne susse pas bien que vous pouviez
m'entendre? Si fait, vraiment, et je ne l'ai dit que pour vous faire
rire; mais, en conscience, je n'ai point d'argent.»
M. de Reims (il vaut mieux l'appeler toujours ainsi) dépensoit
furieusement; car, outre qu'il a toujours tenu une table fort délicate
et fort bien servie, il a toujours eu grand train. Il étoit soigneux
de faire apprendre tous les exercices à ses pages, et d'en avoir
toujours de beaux. Quelques-uns en médirent: cela fut cause qu'il en
prit de moins beaux ensuite.
A Chartres, un marchand lui ayant apporté des parties assez
grosses[204], il lui demanda en causant s'il avoit quelque fils qui
fût grandet. «Monseigneur, dit le marchand, j'en ai un de treize
ans.--Allez, je vous promets un canonicat pour lui. Nous verrons vos
parties une autre fois.» Le marchand lui fit mille remercîments et se
retira. Attraper un marchand, ce n'est pas une grande merveille. Voici
bien un autre exploit:
Lopès[205] ayant acheté une grande maison dans la rue des
Petits-Champs, il pria M. le cardinal de Richelieu de lui faire avoir
composition des lods et ventes des chanoines de Saint-Honoré. M. de
Chartres y étoit qui lui dit: «Je les connois tous, je ferai votre
affaire; donnez-moi ce que vous voulez qu'il vous en coûte.» Lopès lui
rend grâces, et lui porta six mille livres. Il fut long-temps sans
rendre réponse, et disoit à Lopès qu'on ne gouvernoit pas comme cela
tout un chapitre. Enfin, Lopès menace de le dire au cardinal: «Oh
bien! lui répondit-il, je ne me mêlerai jamais de vos affaires.
Envoyez quérir votre argent.» Il y avoit une promesse de quatre mille
huit cents livres et douze cents livres en deniers. Lopès n'a jamais
rien pu tirer de la promesse.
Durant qu'il étoit évêque de Chartres, il devint amoureux d'une
abbesse du diocèse qui aimoit mieux un certain jeune capucin que lui.
Il fut averti que son rival en recevoit des lettres, et qu'il les
portoit toujours sur lui. Un jour donc que ce drôle de moine l'étoit
allé voir, il fit semblant d'avoir quelque chose de secret à lui dire,
et l'obligea de faire retirer son bini[206]. Il lui dit donc ce qu'il
avoit appris. Le Père le nie. Il le menace de le livrer à quatre
valets-de-chambre ou palefreniers qu'il lui fit voir. Le moine eut
peur et donna ses lettres; mais il ne les eut pas plus tôt lâchées,
que le repentir le saisit. Il reproche à ce beau prélat qu'il a abusé
de son autorité; que ce qu'il en faisoit n'étoit que par jalousie,
etc. Il en dit tant que ce saint père en Dieu l'abandonna à ses
valets, qui lui donnèrent les étrivières en forme de discipline.
Mais on ne peut pas affronter toujours les autres; on est quelquefois
affronté à son tour. M. de Chartres avoit gagné une tapisserie de prix
au maréchal d'Estrées; et, étant obligé de partir, il donna ordre à
son homme d'affaires de la demander. Cet homme y fut. Le maréchal dit:
«Oui, oui-dà; mais ma femme couche dans cette chambre-là; bientôt elle
changera de meuble; alors je livrerai la tapisserie, car je ne veux
pas qu'elle le sache.» Une autre fois il lui dit: «Monsieur un tel est
logé céans. Cette tapisserie, par malheur, n'a pu être détendue; car
il a fallu en hâte lui laisser cet appartement. Je vous prie,
donnez-vous un peu de patience.» Toutes les fois que cet homme y
alloit, le maréchal trouvoit de nouvelles échappatoires. Enfin, las
d'y aller, cet homme d'affaires écrivit à son maître: «Je crois que
nous n'aurons point la tapisserie. Mais nous y gagnerons avec le
temps, car j'ai appris un millier d'échappatoires que je ne savois pas
encore, et dont vous ne vous seriez jamais avisé.»
Le cardinal de Richelieu lui fit une fois un plaisant tour: _Il signor
Julio Mazarini_, qui n'étoit rien alors, lui avoit fait présent de
deux pièces de tabis de Gênes violoit, le plus beau du monde. Il en
donna une en secret à M. de Chartres, et lui dit: «Ne manquez pas de
me venir voir un jour habillé de cet habit; je serai aussi habillé de
même.» M. de Chartres le remercie de ce double honneur, et emporte la
pièce de tabis sous son manteau. Le soir, le cardinal demande ces deux
pièces d'étoffe: on n'avoit garde d'en trouver plus d'une. Il fait un
bruit étrange, accuse ses valets-de-chambre de friponnerie, et dit
qu'il vouloit absolument qu'on la trouvât. Deux jours après, voilà M.
de Chartres qui vient avec son beau tabis. Tous les valets-de-chambre
reconnoissent l'étoffe; et puis la bonne réputation du prélat ne
servoit pas beaucoup à détruire cette vérité. Ils grondent, l'accusent
tous d'avoir joué à les perdre, et lui font un bruit de diable. Le
cardinal se crevoit de rire de le voir en cette peine, et quand il
s'en fut bien diverti, il découvrit tout le mystère. Cela montre assez
quel cas en faisoit le cardinal.
J'ai déjà dit qu'il étoit le maréchal de-camp-comique. Il plaçoit à la
comédie. Il fit pis une fois (à la représentation de _Mirame_), car il
y parut le bâton à la main, en habit court, comme auroit fait un
maître-d'hôtel, à la tête de ceux qui portoient la collation à la
Reine. L'abbé de Villeloin dit à quelqu'un que c'étoit ce qu'il avoit
vu de plus beau à la comédie. Le prélat le sut, et se repentit de
l'avoir fait[207]. Mais il falloit un homme comme cela au cardinal
pour trahir le clergé, aux assemblées duquel il a présidé plus d'une
fois. A une ouverture d'une de ces assemblées, il dit: «_Desideravi
magno desiderio manducare vobiscum hoc pascha._» Or, il mangeoit bien
de toutes façons. On disoit qu'il mangeoit quatre fois son dîner avant
que de le manger: dès le soir en l'ordonnant, la nuit y rêvant, le
matin y changeant quelque chose, et puis allant faire un tour à la
cuisine avant qu'on servît. Après sa mort on trouva dans ses papiers
une tactique de plats. Une fois qu'on lui avoit fait bien des présents
de volaille et de gibier, il fit arranger tout cela en rond, comme on
feroit pour le peindre, et puis se mit au milieu. Je voudrois qu'on
eût fait son portrait en cet état. Un jour qu'il avoit dîné chez le
Coadjuteur de Paris, il fit venir tous ses officiers, et leur dit:
«J'ai dîné aujourd'hui chez M. le Coadjuteur de Paris; il y avoit ceci
et cela, tel et tel défaut. Je vous le dis afin que vous preniez garde
de n'y pas tomber, car s'il vous arrivoit de me traiter comme cela,
autant vous vaudroit être mort.» A dîner, sur la fin, il faisoit
venir maître Nicolas, son célèbre cuisinier, et lui disoit: «Maître
Nicolas, que souperons-nous?» Et à souper: «Maître Nicolas, que
dînerons-nous?»
Un jour qu'il traitoit des évêques, la veuve de son rôtisseur, mort
depuis peu, vint avec quatre ou cinq petits enfants pour lui demander
de l'argent. Il les aperçut, il va vite au-devant, et fit tant qu'elle
promit d'attendre jusqu'au lendemain. Les conviés, qui le
connoissoient, avoient vu toute l'affaire; car cette femme, avec sa
mesgnie[208], étoit entrée dans le lieu où l'on étoit à table. «Voyez,
ce dit-il, quand il fut de retour, si cette femme ne prend pas bien
son temps, elle vient pour faire confirmer ses enfants.» Il ne sortoit
jamais que la nuit, de peur de ses créanciers. M. Arnauld disoit à M.
de Grasse (Godeau), que M. de Reims avoit sacré: «Vous avez été sacré
de la patte du loup.»
Ne trouvant point de caution pour donner à M. de La Bistrade,
conseiller au Grand Conseil, duquel il louoit une maison: «Monsieur,
dit-il, ma bibliothèque suffira.» Elle étoit belle. Quand le bail fut
près d'expirer, il emprunte tous les chariots de ses amis, et une
belle nuit il fait enlever meubles et livres: le conseiller crie. On
lui dit: «Ne vous fâchez pas; voilà la clef de la bibliothèque: vous
n'avez demandé que cela.» Il y va, et n'y trouve plus rien.
Il avoit pour marchand de poisson, en Anjou, un nommé L'Anguille. Cet
homme, un jour que madame de Pisieux étoit à Bourgueil, alla pour
demander de l'argent à l'archevêque: «Ma soeur, dit-il à la dame,
voilà le plus honnête homme qu'on puisse trouver. Je vous prie,
baisez-le pour l'amour de moi.» Elle le caressa tant qu'il n'osa
demander un sou.
Comme on lui disoit: «A faire comme cela, vous ne trouverez plus
d'argent.--J'en trouverai bien, disoit-il, mais je ne trouverai pas de
caution; c'est une maudite invention que ces cautions.»
Le propre syndic de ses créanciers ne se pouvoit défendre de lui.
C'étoit Ballin, bourgeois de Paris. Car pour les satisfaire, il avoit
fallu, selon l'ordonnance, leur abandonner la moitié du revenu. Or, ce
pauvre homme, par mauvais ordre, n'avoit pas rendu compte, et ne
savoit comment s'y prendre. Quand M. de Reims vouloit avoir de
l'argent de lui, il le faisoit assigner pour rendre compte, et
l'autre, pour n'en pas venir là, lui donnoit quelque somme, tirant
parole que ce seroit la dernière. Mais au bout de six mois
l'archevêque recommençoit. Quand Fontelaye mourut, il fit tout saisir,
disant qu'il ne lui avoit pas rendu compte; et enfin tout lui demeura.
Son maître-d'hôtel mort, il se saisit de six mille livres qu'avoit cet
homme. Les parents les lui voulurent redemander; il leur fit accroire
qu'ils avoient voulu assassiner son valet-de-chambre, et les fit
mettre en prison.
Il disoit un jour: «Je veux acquitter mes dettes, j'ai
quatre-vingt-quatre mille livres de rente, je dois six à sept cent
mille livres. Il me faut quarante mille livres pour ma dépense, autant
pour mes créanciers.» Voyez combien il eût fallu qu'il eût vécu pour
cela, ne payant que quarante mille livres par an.
Voici comment il trouva moyen d'avoir le trésor du chambrier de
l'abbaye de Bourgueil. M. de Reims, averti que ce religieux, qui avoit
d'autres bénéfices, avoit épargné de son revenu jusqu'à seize mille
livres qu'il avoit cachées dans les fondements de sa maison, il lui
demande de l'argent à emprunter. «Je n'en ai point, monseigneur,» dit
le moine, et en présence de témoins dignes de foi en fait des serments
horribles. L'archevêque en fait prendre acte, et, après, lui donne une
commission delà la Loire, et ordre aux bateliers de ne pas le repasser
qu'on ne le leur mandât. Cependant il fait jeter à bas la maisonnette
de ce pauvre moine, et prend tout l'argent. Le religieux s'en plaint,
dit qu'il y avoit seize mille livres chez lui. Il le fait passer pour
un méchant homme et lui confronte les témoins.
Il eut avis que le sacristain de Bourgueil avoit douze mille livres
enfouies sous sa cellule. Il lui parle de déloger; l'autre dit qu'il
étoit assez bien logé. Il fait tomber le discours sur l'épargne de cet
homme, et lui dit: «Je pense que vous avez bien amassé au moins trois
mille livres.--Moi, dit l'autre, je n'ai pas trois mille deniers.» A
quelques jours de là il donne une commission à ce moine. Pendant cela,
il jette la chaumière à bas, et trouve l'argent. Il en arriva comme de
l'autre, hors que celui-ci eut cinq cents livres pour tout potage.
Après avoir fait tant de friponneries à Bourgueil, il eut l'insolence,
y étant une fois malade au point qu'il fallut se confesser, de ne dire
que des bagatelles au Père de La Vallée, prieur des Réformés, qu'il
envoya quérir. Mais l'autre, qui savoit sa vie, eut le plaisir de la
lui conter du long, en lui disant: «Vous qui avez fait ceci, et encore
ceci, vous avez l'audace de m'entretenir de balivernes!» Depuis cela,
l'archevêque fit cas de ces religieux, quoiqu'il se repentît d'y avoir
mis la réforme.
Le cardinal de Richelieu lui faisoit toucher certaine somme du clergé
pour l'empêcher de voler; et comme Son Eminence lui reprochoit un
jour: «Mais on vous donne tant pour cela,» il lui fit le compte du
maître-d'hôtel du maréchal de Brion, à qui son maître vouloit donner
tant, et qu'il ne volât point. «Monsieur, lui répondit cet homme, je
ne puis à ce prix-là: j'y perdrois.»
Il étoit d'humeur à faire des malices, et il trouvoit bon qu'on lui en
fît aussi; mais il avoit toujours un air sérieux. Un jour il alla chez
le vicomte de Léry, qu'il appeloit _le petit homme_; c'est auprès de
Reims. Ce gentilhomme vint au-devant de lui, et lui dit: «Hé!
monseigneur, que vous venez mal à propos! la _petite femme_ est en mal
d'enfant.» Il appelle ainsi sa femme qui accouche au moins tous les
ans une fois. «Eh bien! dit l'archevêque, il faut lire la Vie de
sainte Marguerite.» En effet, il se mit à marmoter à l'entrée de la
chambre. Quand il eut tout dit, cette femme sort en se crevant de
rire.
Il a fait des tours de son métier en Champagne aussi bien qu'en Beauce
et qu'en Anjou. Il vouloit retirer des prés de M. de Joyeuse. Pour
cela il lui donna le moulin d'un village. Mais aussitôt il en fit
faire un autre d'une certaine tour qui y étoit, en un endroit plus
commode aux habitants. Joyeuse se plaint. «Bien, dit-il, nous en
ferons faire un colombier.» Il en fit pourtant un moulin, et on se
moqua bien de Joyeuse de s'être laissé ainsi attraper, lui qui croyoit
être l'homme le plus fin du monde.
M. de Laon ne lui parla guère plus doucement que le prieur de
Bourgueil. Il voulut être député depuis la mort du cardinal de
Richelieu. M. de Laon l'en empêcha, et, non content de cela, il lui
dit: «J'en rends grâces à Dieu, vous auriez pillé la province.--Hé!
monsieur, après avoir donné la farine de votre vie au monde et au
diable, donnez-en au moins le son à Dieu.» N'ayant pas un sou, il
envoya quérir un chanoine mal famé, nommé Bertemet, et le pressa tant
que l'autre lui prêta douze mille livres, à condition qu'il le feroit
grand-vicaire. Quelque temps après, comme Bertemet le sommoit de sa
promesse, il suppose une lettre non signée, contenant plusieurs
friponneries du chanoine. Il se la fait rendre, étant à table, en
présence de cet homme qui y étoit aussi. Il la lit, et d'une mine
refrognée la mit sous son cul. Après dîner, il la donne à lire à
Bertemet, lui disant qu'il ne croyoit rien de tout cela, mais qu'il
s'en falloit justifier; et comme cet homme sortit de la salle, les
pages et les laquais, qui avoient le mot, lui firent un pied de nez,
et en bas il courut fortune d'être berné.
L'année qu'il mourut, à la dernière assemblée du clergé dont il a été,
plusieurs prélats firent partie d'aller souper à Saint-Cloud chez la
Du Ryer, à tant par tête. Chacun lui donna son argent, et il se
chargea du festin. Il dit à la Du Ryer: «Je vous donnerai l'argent à
Paris, je n'en ai point sur moi.» Il avoit trente-cinq pistoles que
les autres lui avoient données. La pauvre Du Ryer n'en eut jamais
rien.
M. de Reims aimoit furieusement à être loué de quelque façon que ce
fût. N'avoit-il pas raison, et n'étoit-ce pas un homme bien louable?
Il avoit bien du plaisir à appeler _mon fils_ M. d'Aumale, son
coadjuteur (depuis M. de Nemours, qui est mort mari de mademoiselle de
Longueville).
Le président du présidial de Reims, en dînant chez l'archevêque, se
coupa comme il vouloit couper du veau. «Vous avez coupé dans le vif,
monsieur le président», dit M. de Reims.»
Il disoit du petit Camus (Camus Patte-Blanche), intendant de
Champagne, qui se mettoit des tranches de veau sur le visage pour
avoir le teint beau, que cela n'étoit pas permis, et que c'étoit soie
sur soie[209].
Un peu avant que de mourir, il escroqua à la marquise de Maulny, sa
nièce, une tapisserie assez belle. Elle croyoit qu'il lui donneroit
quelque chose de meilleur. «Le vieux b...., disoit-elle, il n'a pu me
laisser ma pauvre tapisserie.»