cardinal y étoit plus délicat que le Roi, et ne vouloit que des fils
de comte et de marquis. Un président de Dijon y vouloit mettre son
fils. Il en fait parler par Bois-Robert, et le cardinal le rebute.
Bois-Robert ne laisse pas d'écrire qu'on envoyât ce garçon le plus
brave qu'on pourroit. Il vient. Bois-Robert dit au cardinal:
«Monseigneur, le page que vous m'avez promis de prendre est
arrivé.--Moi!--Oui, monseigneur.--Je n'y ai pas songé.--Hé!
monseigneur, parlez bas; il est là; s'il vous entendoit, vous le
désespéreriez.--Moi! je vous l'ai promis?--Oui, monseigneur; ne vous
souvient-il pas que ce fut un tel jour qu'un tel vint vous faire la
révérence.» Enfin il fut contraint, par l'effronterie de Bois-Robert,
de le prendre.
En revanche, s'il a servi bien des gens, il a bien nui aussi à
quelques-uns. Desmarets se plaint fort de lui, car il dit qu'en lisant
au cardinal les remarques de Costar sur les odes de Godeau et de
Chapelain, en un endroit où l'auteur comparoit avec les stances de ces
messieurs dix ou douze vers d'une pièce au cardinal, qu'il louoit
fort, Son Eminence ayant demandé de qui elle étoit, il dit de
Marbeuf[175]; et elle étoit de Desmarets. Il craignoit Desmarets, que
Bautru introduisoit chez le cardinal, et qui, ayant un esprit
universel et plein d'instruction, étoit assez bien ce qu'il lui
falloit. Mais il n'étoit pas propre pour faire rire, et Bois-Robert
eût toujours eu son véritable emploi tout entier. Il fit bien pis une
autre fois, car, par une malice de vieux courtisan, il s'avisa de dire
au cardinal que ses gardes ne se contentoient pas d'entrer à la
comédie sans payer, mais qu'ils y menoient encore des gens. «Oui! dit
le cardinal, qui vouloit se faire aimer de ses gardes; on se plaint
donc de mes gardes?» Bois-Robert se retire, et en passant par la salle
des gardes, il leur dit que Desmarets avoit dit telle et telle chose
contre eux. Depuis cela, les gardes poussoient le valet de Desmarets
aux ballets et aux comédies mêmes qu'il avoit faites, et lui disoient
que c'étoit à cause qu'il étoit à M. Desmarets. Desmarets s'en
plaignit à Manse, lieutenant des gardes, qui leur en demanda la
raison. On sut que c'étoit une calomnie de Bois-Robert.
Pour divertir le cardinal et contenter en même temps l'envie qu'il
avoit contre _le Cid_, il le fit jouer devant lui en ridicule par les
laquais et les marmitons. Entre autres choses, en cet endroit où don
Diègue dit à son fils:
Rodrigue, as-tu du coeur?
Rodrigue répondoit:
Je n'ai que du carreau.
On ne sauroit faire un conte plus plaisamment qu'il le fait; il n'y a
pas un meilleur comédien au monde. Il est bien fait de sa personne. Il
dit qu'une fois, par plaisir, le cardinal en particulier leur ordonna
à lui et à Mondory[176] de pousser une passion, et que le cardinal
trouva qu'il avoit mieux fait que le plus célèbre comédien qui ait
peut-être été depuis Roscius.
Il fut pourtant disgracié une fois pour long-temps, et il ne profita
guère de son rétablissement. Voici comme j'en ouïs conter l'histoire:
à une répétition, dans la petite salle, de la grande comédie que le
cardinal fit jouer, Bois-Robert, à qui il avoit donné charge de ne
convier que des comédiens, des comédiennes et des auteurs pour en
juger, fit entrer la petite Saint-Amour, Frérolot, une mignonne, qui
avoit été un temps de la troupe de Mondory. Comme on alloit commencer,
voilà M. D'Orléans qui entre. On n'avoit osé lui refuser la porte; le
cardinal enrageoit. Cette petite gourgandine ne se put tenir; elle
lève sa coiffe, et fait tant que M. d'Orléans la voit. Quelques jours
après, on joue la grande comédie. Bois-Robert et le chevalier
Desroches avoient ordre de convier les dames; plusieurs femmes non
conviées, et entre elles bien des _je ne sais qui_, entrèrent sous le
nom de madame la marquise _celle-ci_, et madame la comtesse
_celle-là_. Deux gentilshommes qui les recevoient à la porte, voyant
que leur nom étoit sur le mémoire, et qu'elles étoient bien
accompagnées, les livroient à deux autres qui les menoient au
président Vigné et à M. de Chartres (Valençay, depuis archevêque de
Reims, que Bois-Robert appeloit _le Maréchal-de-camp comique_), et ils
avoient le soin de les placer[177]. Le Roi, qui étoit ravi de pincer
le cardinal, ayant eu vent de cela, lui dit, en présence de M.
d'Orléans: «Il y avoit bien du gibier l'autre jour à votre
comédie.--Hé! Comment n'y en auroit-il point eu, dit M. d'Orléans,
puisque, dans la petite salle où j'eus tant de peine à entrer
moi-même, la petite Saint-Amour, qui est une des plus grandes
gourgandines de Paris, y étoit.» Voilà le cardinal interdit; il
enrageoit, et ne dit rien, sinon: «Voilà comme je suis-bien servi!» Au
sortir de là: «Cavoye, dit-il à son capitaine des gardes, la petite
Saint-Amour étoit l'autre jour à la répétition.--Monseigneur, elle
n'est point entrée par la porte que je gardois.» Palevoisin,
gentilhomme de Touraine, parent de l'évêque de Nantes, Beauveau,
ennemi de Bois-Robert, dit sur l'heure au cardinal: «Monseigneur,
elle est entrée par la porte où j'étois; mais c'est M. de Bois-Robert
qui l'a fait entrer.» Bois-Robert, qui ne savoit rien de cela, trouva
M. le chancelier qui dit: «M. le cardinal est fort en colère contre
vous, ne vous présentez pas devant lui.» Au même temps le cardinal le
fait appeler. Il n'y avoit que madame d'Aiguillon qui ne l'aimoit pas,
et M. de Chavigny qui l'aimoit assez. Le cardinal lui dit d'un air
renfrogné: «Bois-Robert (point _le Bois_), de quoi vous êtes-vous
avisé de faire entrer une petite garce à la répétition l'autre
jour?--Monseigneur, je ne la connois que pour comédienne, je ne l'ai
jamais vue que sur le théâtre, où Votre Éminence l'avoit fait monter.»
(Cependant il avoue que le matin elle l'avoit été prier de la faire
entrer.) «Je ne sais pas d'ailleurs ce qu'elle est: fait-on
information de vie et de moeurs pour être comédienne? je les
tiens toutes garces, et ne crois pas qu'il y en ait jamais eu
d'autres.--S'il n'y a que cela, dit le cardinal à sa nièce, je ne vois
pas qu'il y ait de crime.» Bois-Robert pleura, fit toutes les
protestations imaginables; mais le cardinal, à qui ce que le Roi avoit
dit tenoit furieusement au coeur, lui dit: «Vous avez scandalisé le
Roi, retirez-vous.» Voilà Bois-Robert au lit; toute la cour et tous
les parents du cardinal le visitèrent. Le maréchal de Gramont y alla
plusieurs fois, et à la dernière il lui dit: «Si vous pouviez vous
taire, je vous dirois un secret; mais n'en parlez point: dimanche vous
serez rétabli. M. le cardinal doit voir le Roi samedi, il vous
justifiera.» Le dimanche venu, voilà l'abbé de Beaumont qui le vient
trouver. Bois-Robert dit, dès qu'il le vit: «Me voilà rétabli.» Il ne
fit pourtant semblant de rien. L'abbé s'approche en sanglotant, fait
la grimace tout du long, car il ne l'aimoit pas: lui, Grave et
Palevoisin étoient jaloux de Bois-Robert, peut-être aussi les avoit-il
joués, et enfin il lui dit que le Roi n'avoit pas voulu écouter Son
Éminence, et lui avoit dit: «Bois-Robert déshonore votre maison.»
Bois-Robert eut donc ordre de se retirer à son abbaye (elle s'appelle
Châtillon) ou à Rouen, où il étoit chanoine; il aima mieux aller à
Rouen. Or ce désordre venoit de plus loin. M. le Grand, voulant perdre
La Chesnaye, qui, comme je l'ai déjà dit, étoit l'espion du cardinal,
s'adressa à Bois-Robert, et seul à seul, à Saint-Germain, lui dit
qu'il avoit toujours fait cas de lui, et que M. le maréchal d'Effiat
l'avoit toujours aimé; que jusqu'ici M. de Bois-Robert n'avoit volé
que pour alouettes et pour moineaux, et qu'il le vouloit faire voler
pour perdrix et pour faisans; qu'il lui falloit faire attraper quelque
grosse pièce; qu'il étoit temps qu'il pensât à sa fortune, et qu'il le
prioit de le servir. «La Chesnaye, ajouta-t-il, me trahit; il a eu une
longue conférence avec M. le cardinal, dans le jardin, au sortir de
laquelle Son Eminence m'a traité comme un écolier. Vous pouvez
aisément me dire qui a introduit La Chesnaye auprès du cardinal, et
qui sont ses amis dans la maison, je les veux tous perdre.» Ensuite il
s'emporta un peu, et dit que le cardinal le maltraitoit, mais que par
la mordieu..... et il s'arrêta sans rien dire davantage. Bois-Robert,
voyant cela, eût bien voulu n'avoir point eu de conférence avec M. le
Grand, et après lui avoir promis de savoir qui étoient les amis de La
Chesnaye, s'en va chez madame de Lansac, gouvernante de M. le
Dauphin, et lui demande conseil. Madame de Lansac est d'avis d'en
avertir le cardinal; Bois-Robert dit qu'il ne le veut point, que ce
n'est qu'une boutade de jeune homme, qu'il ne sauroit se résoudre à
lui nuire. Depuis, M. le Grand cherchoit Bois-Robert partout, et
Bois-Robert l'évitoit. Il se met dans l'esprit que Bois-Robert lui
avoit fait un méchant tour. Il parle mal de lui au Roi, et se sert de
tout ce qu'on avoit dit contre Bois-Robert. C'est à cause de cela que
le Roi disoit que Bois-Robert déshonoroit la maison de son maître.
Voilà principalement sur quoi le Roi se fondoit. Bois-Robert
ayant découvert au cardinal que Saint-Georges, gouverneur du
Pont-de-l'Arche, prenoit tant sur chaque bateau qui remontoit, et
qu'on appeloit ces bateaux des _cardinaux_, Saint-Georges fut chassé,
et pour se venger, il dit que Bois-Robert avoit vitupéré son fils, qui
étoit page du cardinal. Palevoisin avoit fait pis, car il avoit dit la
même chose devant quatorze personnes dans l'antichambre. Bois-Robert
le sut, il prend le maréchal de Gramont. «Monsieur, lui dit-il,
faisons venir le page.--Il est couché, dit-on.--Faisons-le lever.» Le
page, qui ne savoit pas que son père eût fait cette calomnie, dit
qu'il feroit démentir ou mourir tous ceux qui l'avoient dit; le
maréchal de Gramont fit tant, que Bois-Robert se contenta que
Palevoisin dît en pleine garde-robe que tous ceux qui disoient qu'il
avoit dit telle et telle chose de M. de Bois-Robert, en avoient menti.
Voilà d'où venoit la haine de Palevoisin contre lui.
Bois-Robert étant à Rouen, le maréchal de Guiche, y allant comme
lieutenant de roi de Normandie, demanda au cardinal s'il ne
trouveroit point mauvais qu'il le vît. «Vous me ferez plaisir,» dit le
cardinal. Bois-Robert traita magnifiquement le maréchal, et perdit
après-dîner six-vingts pistoles contre lui, car il ne peut se tenir de
jouer, et joue comme un enfant.
Le cardinal fit ensuite le voyage de Perpignan, et comme il étoit
malade à Narbonne, Citois lui dit: «Je ne sais plus que vous donner,
si ce n'est trois dragmes de Bois-Robert après le repas.--Il n'est pas
encore temps, monsieur Citois,» dit le cardinal.
Après la mort de M. le Grand, tout le monde parla pour Bois-Robert. Le
cardinal Mazarin lui écrivit: «Vous pouvez aller à Paris, si vous y
avez des affaires.» Bois-Robert y vient, et en attendant Son Eminence
il perd vingt-deux mille écus qu'il avoit en argent comptant. Le
cardinal arrivé, le cardinal Mazarin écrit à Bois-Robert: «Venez me
demander un tel jour, et fussé-je dans la chambre de Son Eminence,
venez me trouver.» Bois-Robert y va. Le cardinal l'embrasse en
sanglotant, car il aimoit ceux dont il croyoit être aimé[178].
Bois-Robert, qui voyoit pleurer son maître, ne put cette fois, contre
sa coutume, trouver une larme. Il s'avise de faire le saisi, et le
cardinal Mazarin, qui le vouloit servir, dit: «Voyez ce pauvre homme,
il étouffe; il en est si saisi qu'il ne sauroit pleurer; quelquefois
on est suffoqué pour moins que cela; un chirurgien, vite.» On saigne
Bois-Robert, qui se portoit le mieux du monde; on lui a tiré trois
grandes palettes de sang. Tous ses envieux le vinrent embrasser, mais
le cardinal mourut dix-neuf jours après. Bois-Robert dit que c'est le
seul bien que le cardinal Mazarin lui ait fait que de lui faire tirer
ces trois palettes de sang.
Après la mort du cardinal de Richelieu, Bois-Robert dit à madame
d'Aiguillon qu'il n'auroit pas moins de zèle pour elle qu'il n'en
avoit eu pour son oncle. Elle le remercia, et lui promit qu'il ne
seroit pas long-temps sans recevoir des marques de l'affection qu'elle
avoit pour lui, puisque son neveu avoit des abbayes dont dépendoient
de bons prieurés. Bois-Robert eut plusieurs avis, mais les prieurés
qu'il demandoit avoient toujours été donnés la veille. Il se douta
qu'il y avoit de la fourberie, et, pour en être éclairci, il la fut
trouver un jour avec une lettre par laquelle on lui donnoit avis que
le prieuré de _Kermassonnet_ étoit vacant, et qu'il y étoit à la
collation de l'abbé de Marmoustier. «Hé! mon pauvre monsieur de
Bois-Robert, s'écria-t-elle, que je suis malheureuse! si vous fussiez
venu deux heures plus tôt, vous l'auriez eu.--Je n'en serois pas
mieux, madame, car vous pouvez disposer de ce prieuré-là comme de la
lune.--Et pourquoi?--C'est qu'il n'y en a jamais eu de ce nom-là; je
vous rends grâces de votre bonne volonté, me voilà convaincu plus que
jamais de votre sincérité et de votre bonne foi.»
Bois-Robert, quelques années après, eut un grand démêlé avec M. de La
Vrillière, secrétaire d'Etat. Il avoit ôté de dessus l'état des
pensions un frère de Bois-Robert nommé d'Ouville[179], qui y étoit
comme ingénieur. Bois-Robert le fit prier par tout le monde de l'y
remettre; ses amis lui dirent: «Nous l'avons un peu ébranlé,
voyez-le.» Bois-Robert y va: La Vrillière le reçoit par un _mortdieu_.
«Mortdieu! monsieur, vous vous passeriez bien de me faire accabler par
tout le monde pour votre frère, pour un homme de nul mérite[180].»
Bois-Robert, en contant cela, disoit: «Je le savois bien, il n'avoit
que faire de me le dire, je n'allois pas là pour l'apprendre.» Ce qui
fâchoit le plus Bois-Robert, c'est que cet homme lui avoit fait la
cour autrefois: «Ah! monsieur, lui dit-il, je ne croyois pas que les
ministres d'Etat jurassent comme vous faites. _Mortdieu_, il siéroit
bien autant à un charretier qu'à vous. Allez, monsieur, mon frère sera
mis sur l'état malgré vous et vos dents.» De ce pas il alla trouver le
cardinal Mazarin, à qui il fit sa déclaration de ne prétendre rien de
lui que cela, mais qu'il y alloit de son honneur. Le cardinal le lui
promit. Cependant, dans son ressentiment, Bois-Robert fit une satire
plaisante contre La Vrillière qu'il appelle Tirsis. Il y a en un
endroit:
Le Saint-Esprit, honteux d'être sur ses épaules,
Pour trois sots comme lui s'envoleroit des Gaules.
Il l'a dite à tout le monde; les uns en retinrent un endroit, les
autres un autre; M. de La Vrillière le sut; M. de Chavigny avertit
l'abbé que M. de La Vrillière devoit aller au Palais-Royal faire ses
plaintes. Bois-Robert prend les devants avec le maréchal de Gramont;
ils vont au cardinal qui ne se pouvoit tenir de rire: «Monseigneur,
lui dit Bois-Robert, ce n'est point contre M. de La Vrillière que j'ai
fait ces vers; j'ai lu _les Caractères_ de Théophraste, et à son
imitation j'ai fait le caractère d'un ministre ridicule.--Vous voyez
l'injustice, disoit le maréchal; le pauvre Bois-Robert, l'aller
accuser de cela!» On lui fait réciter les vers tout du long; La
Vrillière vient. «Monseigneur, il m'a vitupéré, il m'a jeté une
bouteille d'encre sur le visage.--Monsieur de La Vrillière, ce n'est
pas vous, disoit le cardinal, ce sont des _Caractères de_
Théophraste.» Cependant il ne remettoit point le sieur d'Ouville sur
l'état; le cardinal enfin l'y fit remettre, car Bois-Robert
l'attendoit tous les jours dans sa garde-robe. «Monseigneur, lui
disoit-il, M. de La Vrillière dit qu'il ne le fera pas, quand la Reine
le lui commanderoit; il faut donc qu'il monte sur le trône après
cela.» Durant ce désordre, feu M. d'Emery, par malice, fit dîner
Bois-Robert chez lui vis-à-vis de La Vrillière, et guignoit, pour voir
la grimace de son gendre. Penon, commis de La Vrillière, étoit lent à
la délivrance du brevet. Bois-Robert lui montre quatre pistoles:
aussitôt le brevet vint. Dès qu'il l'eut, Bois-Robert empoche ses
quatre pistoles. «Ah! monsieur, dit-il à Penon, je pense que je suis
ivre; à vous de l'argent! je vous demande pardon, je ne songeois pas à
ce que je faisois.»--«Enfin, dit Bois-Robert au cardinal, à qui il en
faisoit le conte, mon impudence fut plus forte que la sienne.»
D'Ouville fut payé durant trois ans de ses appointemens. Après cela
La Vrillière voulut l'ôter de dessus l'état. Bois-Robert eut
l'insolence de lui mander qu'il feroit imprimer la satire. L'autre
n'osa. «Ce n'est qu'un coquin, disoit Bois-Robert, il devoit me faire
assommer de coups de bâton.» Il est vrai qu'un de mes étonnements,
c'est que l'archevêque de Bordeaux[181] ait été battu deux fois, et
Bois-Robert pas une.
Une fois que Bois-Robert alla au Petit-Luxembourg voir M. de
Richelieu, madame Sauvay, femme de l'intendant de madame d'Aiguillon,
lui dit, dès qu'elle le vit: «Ah! vraiment, monsieur de Bois-Robert,
j'ai des réprimandes à vous faire.» Bois-Robert, pour se moquer
d'elle, se mit incontinent à genoux. «Vous passez partout, lui
dit-elle, pour un impie, pour un athée.--Ah! madame, il ne faut pas
croire tout ce qu'on dit: on m'a bien dit, à moi, que vous étiez la
plus grande garce du monde.--Ah! monsieur, dit-elle en l'interrompant,
que dites-vous là!--Madame, ajouta-t-il, je vous proteste que je n'en
ai rien cru.» Toute la maison fut ravie de voir cette insolente
mortifiée.
Une fois mademoiselle Melson, fille d'esprit, le déferra. Il lui
contoit qu'il avoit peur qu'un de ses laquais ne fût pendu. «Voire,
lui dit-elle, les laquais de Bois-Robert ne sont pas faits pour la
potence; ils n'ont que le feu à craindre[182].»
Pour montrer combien il se cachoit peu de ses petites complexions, il
disoit que Ninon lui écrivoit parlant du bon traitement que lui
faisoient Les Madelonnettes où les dévots la firent mettre: «Je pense
qu'à votre imitation je commencerai à aimer mon sexe.»
Il appeloit Ninon _sa divine_. Une fois il vint la voir tout hors de
lui. «_Ma divine_, lui dit-il, je vais me mettre au noviciat des
Jésuites; je ne sais plus que ce moyen-là de faire taire la calomnie.
J'y veux demeurer trois semaines, au bout desquelles je sortirai sans
qu'on le sache, et on m'y croira encore. Tout ce qui me fâche, c'est
que ces b...... là me donneront de la viande lardée de lard rance, et
pour tous petits pieds quelques lapins de grenier. Je ne m'y saurois
résoudre.» Il revint le lendemain. «J'y ai pensé, c'est assez de trois
jours, cela fera le même effet.» Le voilà encore le lendemain. «_Ma
divine_, j'ai trouvé plus à propos d'aller aux Jésuites, je les ai
assemblés, je leur ai fait mon apologie, nous sommes le mieux du monde
ensemble; je leur plais fort, et en sortant un petit frère m'a tiré
par ma robe et m'a dit: «Monsieur, venez-nous voir quelquefois, il n'y
a personne qui réjouisse tant les Pères que vous.»
A une représentation d'une de ses pièces de théâtre, les comédiens
dirent un méchant mot qui n'y étoit pas: «Ah! s'écria-t-il de la loge
où il étoit, les marauds me feront chasser de l'Académie.»
Bois-Robert, toujours bon courtisan, s'avisa de faire des vers contre
les Frondeurs; il n'y eut jamais un homme plus lâche. Le
coadjuteur[183] le sut, et la première fois qu'il vint dîner chez lui:
«Monsieur de Bois-Robert, lui dit-il, vous me les direz bien.»
Bois-Robert crache, il se mouche, et sans faire semblant de rien, il
s'approche de la fenêtre, et ayant regardé en bas, il dit au
coadjuteur: «Ma foi, monsieur, je n'en ferai rien, votre fenêtre est
trop haute.»
L'abbé de La Victoire dit que la prêtrise en la personne de
Bois-Robert est comme la farine aux bouffons, que cela sert à le faire
trouver plus plaisant.
Bois-Robert, en ce temps-là, s'abandonna de telle sorte à faire des
contes comme celui des trois Racans[184], qu'on disoit, comme des
marionnettes: Je vous _donnerai_ Bois-Robert. De quelques-uns de ces
contes-là, il voulut faire une comédie qu'il appeloit _le Père
avaricieux_. En quelques endroits, c'étoit le feu président de Bercy
et son fils, qui a été autrefois débauché, et qui maintenant est plus
avare que son père. Il feignoit qu'une femme, qui avoit une
belle-fille, sous prétexte de plaider, attrapoit la jeunesse; là
entroit la rencontre du président de Bercy chez un notaire, avec son
fils qui cherchoit de l'argent à gros intérêts. Le père lui cria: «Ah!
débauché, c'est-toi?--Ah! vieux usurier, c'est vous,» dit le fils.
Il y avoit mis aussi la conversation de Ninon et de madame Paget à un
sermon, où cette dame, qui ne la connoissoit pas, se plaignit à elle
que Bois-Robert vouloir quitter son quartier pour aller au faubourg
Saint-Germain, pour une je ne sais qui de Ninon, et Ninon lui
répondit: «Il ne faut pas croire tout ce qu'on dit, madame, on en
pourroit dire autant de vous et de moi[185].» Bois-Robert, étourdi à
son ordinaire, alla dire en plusieurs lieux que c'étoit le président
de Bercy dont il avoit voulu parler. Bercy, qui est un brutal, alla
prendre cela de travers, au lieu d'en rire. Madame Paget fit aussi la
sotte à son exemple. Bois-Robert disoit: «Je ferai signifier à cet
homme que j'ai un neveu qui tue les gens[186], car, pour l'autre, il
est renégat, et sera grand-visir un de ces matins.» Le Roi vouloit que
la pièce se jouât, et Bois-Robert le vouloit prier de le lui commander
en présence du président. Cependant il n'osa la faire jouer. Je pense
que M. de Matignon, beau-frère de Bercy, l'en pria; on lui fit sentir
que ce dernier ne le trouveroit nullement bon. Le Roi voulut savoir
pourquoi la pièce ne se jouoit point; Bois-Robert dit que le président
de Bercy, qui avoit livré tant de combats contre la Fronde, s'en
trouveroit offensé, et ainsi il lui fit faire sa cour en son absence.
Bercy en remercia Bois-Robert[187].
Ses neveux, dont nous venons de parler, n'étoient pas fils de
d'Ouville. Il avoit donné ce dernier au comte Du Dognon, gouverneur de
Brouage. Cet homme faisoit et écrivoit en beaux caractères une comédie
en treize jours. Bois-Robert la raccommodoit un peu, et en tiroit ce
qu'il pouvoit des comédiens, et on disoit qu'il ne donnoit pas tout à
son frère. D'Ouville savoit la géographie le plus exactement du monde,
et avoit une mémoire prodigieuse. Il s'étoit marié autrefois en
Espagne. Bois-Robert fit rompre le mariage. Tous ces beaux messieurs
faisoient dire à Bois-Robert, dans une Epître à M. le chancelier, qui
a été depuis imprimée[188]:
Melchisédech étoit un heureux homme,
Car il n'avoit ni frères ni neveux.
Il y a trois ans qu'il mena d'Ouville au Mans pour y vivre avec un de
ses frères qui est chanoine, car le maréchal Foucault, autrefois comte
Du Dognon, au lieu de le récompenser de sept ans de service, lui avoit
pris un cadran de trois cents livres, et à la foire Saint-Germain il
lui emprunta, pour acheter des bagatelles à sa fille, les derniers
deux écus blancs qu'il avoit. Ce pauvre d'Ouville est mort depuis deux
ans. Il a fait je ne sais combien de volumes de contes, intitulés:
_les Contes de d'Ouville_[189].
Il arrivoit toujours des aventures à Bois-Robert pour ses comédies.
Dans l'une, il avoit mis une comtesse _d'Ortie_, croyant qu'il n'y
avoit personne de ce nom-là. Cependant un beau matin il voit entrer
chez lui un brave qui lui dit avec un accent gascon: «Monsieur, je me
nomme d'Ortie.» Cela étonna Bois-Robert: «Vous avez mis une comtesse
d'Ortie dans votre pièce.--Monsieur, dit l'abbé, je ne l'ai pas fait
pour vous offenser.--Tant s'en faut, dit l'autre, que je vous en
veuille mal, qu'au contraire je vous en suis obligé; vous m'avez fait
faire ma cour toutes les fois qu'on a joué votre pièce; le Roi m'a
fait appeler, et il connoît bien plus mon visage qu'il faisoit.»
C'étoit un lieutenant aux gardes; il est à cette heure capitaine.
Bois-Robert a dit depuis: «Si j'eusse cru cela, j'eusse mis la
marquise _de la Ronce_.» On lui dit: «Il y a une marquise de la Ronce,
c'eût été bien pis.» Sa _Cassandre_ est la meilleure pièce de théâtre
qu'il ait faite.
Bois-Robert, malade d'une vieille maladie dont il ne guérira jamais,
malade de la lâcheté de la cour, a fait cent bassesses au cardinal, et
puis en a médit. Il va toujours chez la Reine; or la Reine a un
huissier nommé La Volière, qui est le plus capricieux animal qui soit
au monde. Il lui prit une aversion pour le pauvre abbé. Un jour qu'il
lui avoit refusé la porte: «J'y entrerai en dépit de vous,» lui
dit-il. En effet, il vint de grands seigneurs à qui Bois-Robert dit:
«Prenez-moi par la main.» Il entre, puis en sortant: «Nargue, dit-il,
monsieur de La Volière.»