qu'un sot, et qu'il a perdu celui dont il espéroit avoir du
contentement. Ce petit garçon étoit page de la Reine, et étoit fort
bien avec M. d'Anjou[157]. Il disoit un jour à son père: «Je voudrois
bien qu'on payât à Monsieur six cents écus de ses menus plaisirs qu'on
lui doit, j'en aurois une bonne part.» Cet enfant s'étoit adonné à
porter la robe de Mademoiselle. Au commencement ses pages en
grondèrent; elle leur dit que toutes les fois qu'un page de la Reine
lui voudroit faire cet honneur, elle lui en seroit obligée. Il
continua donc; eux, enragés de cela, le firent appeler en duel par le
plus petit d'entre eux. Ils eurent tous deux le fouet en diable et
demi, car ils se vouloient aller battre. Ce petit garçon fut délégué
par ses camarades pour demander à la Reine qu'on leur donnât deux
petites oies[158] au lieu d'une, car l'argentier leur en retranchoit
une de deux qu'ils devoient avoir. «Oui, dit la Reine; mais, étant
fils de M. de Racan, vous ne l'aurez point que vous ne me la demandiez
en vers.» Tout le monde veut que ses enfants soient poètes, et il ne
sauroit faire qu'on les appelle autrement que Racan tout court. Le
père fit pour son fils ce madrigal, mais il ne le fit pas de toute sa
force:
MADRIGAL.
Reine, si les destins, mes voeux et mon bonheur
Vous donnent les premiers des ans de ma jeunesse,
Vous dois-je pas offrir cette première fleur
Que ma muse a cueillie aux rives du Permesse?
Si mon père, en naissant, m'avoit pu faire don
De son esprit poétique, ainsi que de son nom,
Qui l'a rendu vainqueur du temps et de l'envie,
Je pourrois dans mes vers donner l'éternité
A Votre Majesté
Qui me donne la vie.
Etant à Paris pour un procès, il s'ennuyoit quelquefois et ne perdoit
pas un jour d'Académie; même il lui prit une telle amitié pour elle,
qu'il disoit qu'il n'avoit d'amis que messieurs de l'Académie. Il prit
pour son procureur le beau-frère de M. Chapelain, parce qu'il lui
sembloit que cet homme étoit beau-frère de l'Académie. Un jour,
sortant de l'Académie où sa femme l'étoit venu prendre, pensant parler
à Patru, il parla à Chapelain et lui offrit de le remener comme il
l'avoit amené. Chapelain le remercie; il descend. Et quand ils furent
loin, sa femme lui dit: «Où est donc M. Patru?--Ah! dit-il; vous
verrez que j'ai cru parler à lui et j'ai parlé à un autre.» Il
retourna, mais Patru n'y étoit plus.
Ce bon homme est devenu avare. Au dernier voyage qu'il a fait ici, il
n'a point été voir Patru, lui qui le voyoit tous les jours auparavant,
parce que les écritures que Patru a pu faire pour lui pourroient
monter à quelque chose. Il ne connoît guère bien Patru; il n'auroit
garde de prendre de son argent.
[148] Honorat de Bueil, marquis de Racan, né en 1589, mort en
février 1670.
[149] _OEuvres de Racan_, Paris, Coustelier, 1724, t. 2, p. 198.
[150] Stance contre un vieillard jaloux. (_Ibid._, t. 2, p. 182.)
[151] Elle ne l'appeloit jamais autrement que _le singe de
Malherbe_. Elle en donna même un exemplaire à Malherbe,
quoiqu'elle le haït à mort. (T.)
[152] Mademoiselle de Gournay étoit née en 1666. Elle publia en
1626 le volume qui a pour titre: _L'Ombre de la demoiselle de
Gournay_. Ce livre venoit de paroître, ainsi elle devoit avoir
environ soixante ans. (_Voyez_ plus bas l'article de mademoiselle
de Gournay.)
[153] Amadis Jamyn, poète françois du seizième siècle, fut en
effet reçu par Ronsard dans sa propre maison, et traité par lui
comme s'il eût été son fils. Les ouvrages d'Amadis Jamyn sont
rares et recherchés. Né vers 1540, il est mort vers 1585.
[154] Le Jeune Heinsius a dit d'elle: «_Ausa virgo concurrere
viris, scandit supra viros._» (T.)
[155] Tallemant nous a prévenus plus haut que Racan ne pouvoit
prononcer les lettres _r_ et _c_.
[156] Couleur de vert-clair très-tendre; elle avoit emprunté son
nom au héros du roman, de l'_Astrée_, qui étoit loin d'avoir
perdu alors tous ses adorateurs.
[157] Premier titre du duc d'Orléans, frère de Louis XIV. Il le
porta jusqu'à la mort de Gaston, époque à laquelle le Roi lui
conféra le titre de duc d'Orléans.
[158] Petite oie, se disoit figurément des rubans et garnitures
qui rendoient un habillement complet; elle consistoit dans les
rubans pour garnir l'habit, le chapeau, le noeud d'épée, les bas,
les gants. (_Dict. de Trévoux._)
M. DE BRANCAS[159].
M. de Brancas, fils du duc de Villars, est aussi un grand rêveur. A
l'hôtel de Rambouillet, un jour qu'il y avoit dîné, son laquais le
vint demander; il revint: «C'est, dit-il, qu'il m'apportoit mon
manteau.--Votre manteau! lui dit-on; hé! étiez-vous ici sans
manteau?--Non, dit-il, mais j'avois pris hier celui de Moret pour le
mien.» Or celui de Moret étoit de velours et l'autre de camelot.
En priant Dieu il lui dit: «Seigneur, je suis à vous autant que qui
que ce soit, je suis votre serviteur très-humble plus qu'à personne.»
Il lui fait des compliments en rêvant. Une fois qu'il se retiroit à
cheval, des voleurs l'arrêtèrent par la bride. Il leur disoit:
«Laquais, de quoi vous avisez-vous? Laissez donc aller ce cheval,» et
ne s'en aperçut que quand il eut le pistolet à là gorge.
A Rouen il étoit chez M. d'Héquetot, fils de M. de Beuvron; son
carrosse se rompit. Héquetot lui dit: «Prenez le mien, vous enverrez
quérir le vôtre, quand il sera raccommodé.--Bien, dit-il,» et s'en va
de ce pas se mettre dans celui dont on avoit ôté les chevaux, tire les
rideaux et dit: «Au logis.» Il y fut une bonne heure. Enfin il se
réveille et se met à crier: «Hé! cocher, quel tour me fais-tu faire?
n'arriverons-nous d'aujourd'hui?» A sa voix, son cocher vint à lui:
«Hé! monsieur, j'ai mis les chevaux à l'autre carrosse, je vous
attends il y a long-temps.»
On dit qu'il se mit au lit une fois à quatre heures, parce qu'il
trouva sa toilette mise.
Au sortir des Tuileries, un soir il se jeta dans le premier carrosse;
le cocher touche, il le mène dans une maison. Il monte jusque dans la
chambre sans se reconnoître. Les laquais du maître du carrosse
l'avoient pris pour leur maître qui lui ressembloit assez de taille.
Ils le laissent là et courent aux Tuileries; mais par hasard ils
rencontrèrent ses gens et leur dirent où il étoit.
Une fois à l'armée on donna une fausse alarme exprès, et on lui fit
prendre une vache sellée pour son cheval. On l'a fait aller un jour en
compagnie avec son bonnet de nuit.
On lui veut faire accroire que le jour de ses noces il alla dire en
passant aux baigneurs qu'ils lui tinssent un lit prêt, qu'il
coucheroit chez eux. «Vous! lui dirent-ils, vous n'y songez pas!--Si,
j'y viendrai assurément.--Je pense que vous rêvez, reprirent ces
gens-là, vous vous êtes marié ce matin.--Hé! ma foi, dit-il, je n'y
songeois pas.» Sa femme étoit veuve du comte d'Isigny, parent de feu
madame la princesse (_de Condé_) Marguerite de Montmorency.
[159] La clef des _Caractères_ de La Bruyère nous indique que
c'est lui qui est peint sous le nom du distrait Ménalque, chapit.
11. En effet, plusieurs des _Rêveries_ rapportées ici par
Tallemant ont servi au portrait tracé par La Bruyère.
LA FONTAINE[160].
Un garçon de belles-lettres et qui fait des vers, nommé La Fontaine,
est encore un grand rêveur. Son père, qui est maître des eaux et
forêts de Château-Thierry en Champagne, étant à Paris pour un procès,
lui dit: «Tiens, va vite faire telle chose, cela presse.» La Fontaine
sort, et n'est pas plus tôt hors du logis qu'il oublie ce que son père
lui avoit dit. Il rencontre de ses camarades qui lui ayant demandé
s'il n'avoit point d'affaires, «Non,» leur dit-il, et alla à la
comédie avec eux. Une autre fois, venant de Paris, il attacha à
l'arçon de sa selle un gros sac de papiers importans. Le sac étoit mal
attaché et tomba. L'ordinaire[161] passe, ramasse le sac, et ayant
trouvé La Fontaine, il lui demande s'il n'avoit rien perdu. Ce garçon
regarde de tous les côtés: «Non, ce dit-il; je n'ai rien perdu.--Voilà
un sac que j'ai trouvé, lui dit l'autre.--Ah! c'est mon sac! s'écrie
La Fontaine; il y va de tout mon bien.» Il le porta entre ses bras
jusqu'au gîte.
Ce garçon alla une fois, durant une forte gelée, à une grande lieue de
Château-Thierry, la nuit, en bottes blanches, et une lanterne sourde à
la main. Une autre fois il se saisit d'une petite chienne, qui étoit
chez la lieutenante générale de Château-Thierry, parce que cette
chienne étoit de trop bonne garde, et le mari étant absent, il se
cache sous une table de la chambre, qui étoit couverte d'un tapis à
housse. Cette femme avoit retenu à coucher une de ses amies. Quand il
vit que cette amie ronfloit, il s'approche du lit, prend la main à la
lieutenante qui ne dormoit pas. Par bonheur, elle ne cria point, et il
lui dit son nom en même temps. Elle prit cela pour une si grande
marque d'amour, que, je crois, quoiqu'il ait dit qu'il n'en eut que la
petite oie, qu'elle lui accorda toute chose. Il sortit avant que
l'amie fût éveillée; et comme dans ces petites villes on est toujours
les uns chez les autres, on ne trouva point étrange de le voir sortir
de bonne heure d'une maison qui étoit comme une maison publique.
Depuis, son père l'a marié, et lui l'a fait par complaisance. Sa femme
dit qu'il rêve tellement, qu'il est quelquefois trois semaines sans
croire être marié. C'est une coquette qui s'est assez mal gouvernée
depuis quelque temps. Il ne s'en tourmente point. On lui dit: «Mais un
tel cajole votre femme.--Ma foi, répond-il, qu'il fasse ce qu'il
pourra; je ne m'en soucie point. Il s'en lassera comme j'ai fait.»
Cette indifférence a fait enrager cette femme; elle sèche de chagrin:
lui est amoureux où il peut. Une abbesse s'étant retirée dans la
ville, il la logea, et sa femme un jour les surprit. Il ne fit que
rengaîner, lui faire la révérence et s'en aller.
[160] Quand Tallemant écrivit cet article, La Fontaine n'avoit
encore publié que sa traduction de l'_Eunuque_ de Térence. Il
étoit fort peu connu. Tallemant, plus tard, lui rendit justice:
on lui doit la conservation de plusieurs opuscules du fabuliste,
et particulièrement d'un petit ballet, intitulé: _Les Rieurs du
Beau Richard_. (_Voyez_ les _OEuvres de La Fontaine_, édition de
M. Walckenaer; Paris, gr. in-8º, t. 4, pag. 127.)
[161] On appeloit alors ainsi les courriers qui alloient porter
les lettres d'une ville à une autre.
BOIS-ROBERT[162].
Bois-Robert se nomme Metel. Il est fils d'un procureur[163] de Rouen
qui étoit Huguenot. Il l'a été lui-même aussi. Il se mit au barreau à
Rouen. Un jour étant prêt à plaider, une maquerelle le vint avertir
qu'une fille l'accusoit de lui avoir fait deux enfants. Il ne laissa
pas de plaider, et après il va pour se défendre. Mais ayant eu avis
que le juge d'une petite justice par-devant lequel il avoit été
assigné, le vouloit faire arrêter, il se sauve, vient à Paris, et
s'attache au cardinal Du Perron[164], puis au cardinal de Richelieu
qui ne le goûtoit point, et plusieurs fois il gronda ses gens de ne le
pas défaire de cet homme. «Hé! monsieur, lui dit Bois-Robert, qui a
toujours été lâche, vous laissez bien manger aux chiens les miettes
qui tombent de votre table. Ne vaux-je pas bien un chien?»
Pour subsister à la cour, Bois-Robert s'avisa d'une subtile invention;
il demanda à tous les grands seigneurs de quoi faire une
bibliothèque[165]. Il menoit avec lui un libraire qui recevoit ce
qu'on donnoit, et il le lui vendoit moyennant tant de paraguante. Il a
confessé depuis qu'il avoit escroqué cinq ou six mille francs comme
cela. On n'a osé mettre le conte ouvertement dans _Francion_[166],
mais on l'a mis comme si c'eût été un musicien qui eût demandé pour
faire un cabinet de toutes sortes d'instruments de musique.
Il devint chanoine de Saint-Ouen de Rouen. Il fut assez imprudent pour
faire quelque raillerie du Chapitre, mais le Chapitre lui en fit faire
une espèce d'amende honorable en présence de tous les chanoines.
Mademoiselle de Toucy, aujourd'hui madame la maréchale de La
Mothe[167], tomba malade dans l'abbaye de Saint-Amand de Rouen, dont
sa soeur étoit abbesse. Bois-Robert promit à la malade que l'on ne
sonneroit point les cloches de l'église cathédrale le jour de la
Vierge; il ne put l'obtenir du Chapitre[168]. Le lendemain il envoya
sur cela des vers à mademoiselle de Toucy, où il lui disoit que
mademoiselle de Beuvron, qui est aujourd'hui madame d'Arpajon, sa
rivale en beauté, avoit par son crédit, comme fille du gouverneur du
vieux Palais, empêché que le Chapitre fît cette galanterie, dans
l'espoir que ses appas en diminueroient. Les chanoines furent assez
sots pour se mettre en colère contre Bois-Robert. Il fut interdit; il
en appela comme d'abus; enfin on fit entendre au Chapitre qu'il se
tournoit en ridicule, et l'interdiction fut levée.
Il raconte que de ce temps-là on s'avisa de jouer dans un quartier de
Rouen une tragédie de _la Mort d'Abel_. Une femme vint prier que son
fils en fût, et qu'elle fourniroit ce qu'on voudroit. Tous les
personnages étoient donnés, cependant les offres étoient grandes; on
s'avisa de lui donner le personnage du _sang d'Abel_. On le mit dans
un porte-manteau de satin rouge cramoisi, on le rouloit de derrière le
théâtre, et il crioit: _Vengeance, vengeance_.
Il conte encore qu'ayant fait un voyage à Rome, et ayant salué jusqu'à
se prosterner un certain cardinal Scaglia, qui ne lui rendit point son
salut, il crut qu'il y alloit de l'honneur de la nation, surtout ayant
deux estafiers après lui. La première fois donc qu'il rencontra le
cardinal, il enfonça son chapeau et le regarda effrontément entre les
deux yeux sans le saluer. Le cardinal en colère fait courir après lui:
il se sauve dans une église. Le cardinal s'excusoit sur sa mauvaise
vue pour la première fois, et disoit qu'à la deuxième _quel coglion
l'havea vituperato_. Il fallut capituler, et il en fut quitte pour
saluer à l'avenir le cardinal fort humblement.
Il y avoit alors un gentilhomme breton à Rome, à qui il prit une telle
haine pour les prêtres, et surtout pour les cardinaux, que quand il
prenoit un cocher, c'étoit à condition de n'arrêter point devant eux;
tous le lui promettoient, cependant ils lui manquoient tous de parole;
mais lui se mettoit à pisser quand ils arrêtoient. Les cardinaux ne
faisoient qu'en rire, et chacun le montroit au doigt. Non content de
cela, il fit venir le curé de son village, par belles promesses, et
quand il fut à Rome, il l'intimida tant qu'il l'obligea à se faire
doyen de ses estafiers, avec une soutanelle qui ne lui alloit qu'au
genou. On s'en plaignit à l'ambassadeur de France qui envoya quérir ce
maître fou. «Monsieur, lui répondit notre homme, c'est que j'ai cru
que je ne pouvois mieux humilier les prêtres qu'en faisant un prêtre
estafier, et puisqu'ils le prennent là, je le ferai le dernier de tous
les miens. Il m'a coûté deux cents écus à le faire venir, je n'ai
garde d'avoir employé cet argent pour rien.» Enfin on fut contraint de
faire évader ce prêtre.
Un jour que Bois-Robert étoit avec le cardinal, alors évêque de Luçon,
on apporta des chapeaux de castor. L'évêque en choisit un: «Me sied-il
bien, Bois-Robert?--Oui, mais il vous siérait encore mieux s'il étoit
de la couleur du nez de votre aumônier.» C'étoit M. Mulot, alors
présent, qui depuis ne le pardonna jamais à Bois-Robert. Une fois ce
pauvre M. Mulot, qui aimoit le bon vin, en attendant l'heure d'un
déjeûner, alla à la messe à l'Oratoire. Par malheur c'étoit M. de
Bérulle, depuis cardinal, qui la disoit, et qui, avant que de
consacrer, s'amusa à faire je ne sais combien de méditations. Mulot
enrageoit, car il voyoit bien que tout seroit mangé. Enfin, après que
tout fut dit, il s'en va tout furieux trouver M. de Bérulle:
«Vraiment, lui dit-il, vous êtes un plaisant homme de vous endormir
comme cela sur le calice: allez, vous n'en valez pas mieux pour cela.»
Une fois que le conseil étoit au pavillon de Charenton[169], il pria
M. d'Effiat, alors premier écuyer de la grande écurie, de l'y mener
pour quelque affaire. Mulot fut d'abord expédié, car on lui refusa ce
qu'il demandoit. Chagrin du mauvais succès, il presse peu civilement
d'Effiat de s'en retourner. «Je n'ai pas fait encore.--Ah! me
voulez-vous laisser à pied?--Non, mais ayez patience.» Il grondoit.
«Ah! _mons de Mulot, mons de Mulot_, dit d'Effiat avec son accent
d'Auvergnat.--Ah! _mons Fiat, mons Fiat_, répond Mulot, quiconque
alongera mon nom, je lui raccourcirai le sien;» et, tout en colère, il
s'en alla à pied.
Un jour qu'il avoit bien la goutte, Boileau rencontra son laquais:
«Comment se porte ton maître? lui dit-il.--Monsieur, il souffre comme
un damné.--Il jure donc bien?--Monsieur, répliqua naïvement le
laquais, il n'a de consolation que celle-là dans son mal.»
Bois-Robert alla en Angleterre avec M. et madame de Chevreuse au
mariage de _Madame_[170] pour y attraper quelque chose. Il y tomba
malade, et fit une élégie où il appeloit l'Angleterre un _climat
barbare_. Etourdiment il la montra à madame de Chevreuse, qui, aussi
sage que lui, alla dire au comte de Carlisle et au comte d'Holland
qu'il avoit fait une élégie, et la lui envoya demander pour la leur
montrer. Il répondit qu'il ne l'avoit point, et que quand il l'auroit,
elle savoit bien qu'il ne devoit point l'avoir. «Ah! leur dit-elle,
vous ne savez pas pourquoi il ne la veut pas donner, c'est qu'il y
appelle l'Angleterre un _climat barbare_.» Le comte de Carlisle ne se
tourmenta pas autrement de cela; mais le comte d'Holland, qui
prétendoit en galanterie, en querella Bois-Robert, la première fois
qu'il le vit, et même en présence de madame de Chevreuse. Bois-Robert
s'excusa, et dit qu'il tenoit pour _barbares_ tous les lieux où il
étoit malade, et qu'il en auroit dit autant du paradis terrestre en
pareille occasion, «et depuis que je me porte bien, et que le Roi m'a
fait la grâce de m'envoyer trois cents jacobus, je trouve le climat
fort radouci.» Le comte de Carlisle oyant cette réponse, dit: «Cela
n'est pas mal trouvé;» mais l'autre enrageoit. Au retour, ils
accompagnèrent madame de Chevreuse, et Bois-Robert, à quelques milles
de Londres, en montant un coteau qui est sur le bord de la Tamise,
comme tout le monde étoit descendu à cause que le chemin est fort
rude: «Mon Dieu! madame, dit-il, le beau pays!--C'est pourtant un
_climat barbare_,» dit le comte d'Holland, qui avoit toujours cela sur
le coeur. Bois-Robert avoit acheté quatre haquenées. Il fit demander
par madame de Chevreuse permission au duc de Buckingham, grand amiral,
de les faire passer en France. Buckingham, dans le passeport, ne put
s'empêcher, après ces mots: _quatre chevaux_, d'ajouter: _pour le
tirer d'autant plus promptement de ce climat barbare_. Je vous laisse
à penser combien il eût mal passé son temps, sans la considération du
mariage. Comme Bois-Robert faisoit un jour reproche de cela à madame
de Chevreuse: «Vraiment, lui dit-elle, ce n'est pas la plus grande
méchanceté que je vous aie faite; je vous ai fait contrefaire le comte
d'Holland une fois que le roi d'Angleterre et lui étoient cachés
derrière une tapisserie.» Or ce comte d'Holland disoit: _fou
tistiquer_ pour _il faut distinguer_.
Bois-Robert, bien établi chez le cardinal de Richelieu, se mit à
servir tous ceux qu'il pouvoit, car il est officieux.
Il avoit présenté au cardinal le panégyrique de Gombauld. Le cardinal
le prit, le fit mettre auprès de son lit, et dit: «Je m'éveillerai
cette nuit, et je me le ferai lire.» Ce n'étoit point le compte de
Bois-Robert, et encore moins de Gombauld, qu'un garçon apothicaire,
qui couchoit dans la chambre de Son Eminence, lût cette pièce.
Bois-Robert se glisse tout doucement et la prend; le cardinal
s'éveille, ne trouve point le panégyrique; il envoie voir si
Bois-Robert étoit couché; on lui dit que non; Bois-Robert descend, lui
avoue tout, et ajoute qu'exprès il ne s'étoit point couché: il lut les
vers, qui plurent extrêmement au cardinal.
En ce temps-là, je ne sais quel provincial dédia un livre à
Bois-Robert, où il lui donnoit la qualité de _favori de campagne du
cardinal de Richelieu_. M. d'Orléans (_Gaston_) appeloit Du Boulay, un
de ses officiers, _b..... de campagne_, et feu Renaudot, le gazetier,
donnoit le titre de _femme de campagne du duc de Lorraine_ à madame de
Cantecroix.
Bois-Robert témoigna en l'affaire de Mairet que je vais conter,
non-seulement de la bonté, mais de la générosité: Mairet[171] lui
avoit rendu de mauvais offices auprès de feu M. de Montmorency[172],
et avoit bafoué ses pièces de théâtre; cependant, se voyant réduit à
la nécessité, ou de mourir de faim, ou d'avoir recours à Bois-Robert,
il va trouver M. Chapelain et M. Conrart, leur dit que M. le cardinal
avoit répondu à madame d'Aiguillon et à M. le grand-maître, que
Bois-Robert et lui feroient cela, et qu'ils n'en parlassent plus;
qu'il reconnoissoit sa faute, et que s'ils vouloient parler pour lui à
M. de Bois-Robert, il pouvoit les assurer qu'à l'avenir on auroit tout
sujet d'être satisfait de son procédé; ils parlèrent à Bois-Robert,
qui leur dit: «Je veux qu'il vous en ait l'obligation.» En effet, il
dit au cardinal: «Monseigneur, quand ce ne seroit qu'à cause de la
_Silvie_, toutes les dames vous béniront d'avoir fait du bien au
pauvre Mairet.» Le cardinal lui donna deux cents écus de pension.
Bois-Robert les porta à M. Conrart. Mairet l'en vint remercier, et se
mit à genoux devant lui.
Quand on fit l'Académie, Bois-Robert y mit bien des
passe-volants[173]. On les appeloit _les enfans de la pitié de
Boisrobert_. Par ce moyen, il leur fit donner pension. Il s'appelle,
en je ne sais quelle épître imprimée, car son volume d'épîtres est ce
qu'il a fait de meilleur, _Solliciteur des Muses affligées_. Il
envoyoit souvent la pension à ces pauvres diables d'auteurs, et à
loisir il se remboursoit. Il s'est brouillé bien des fois avec le
cardinal pour avoir parlé trop hardiment pour le tiers et pour le
quart; mais souvent il disoit au cardinal tout ce qu'il vouloit,
quoique le cardinal ne le voulût pas. Il savoit son faible, et voyoit
bien que Son Éminence aimoit à rire.
M. le maréchal de Vitry, ayant été mis dans la Bastille, envoya prier
Bois-Robert à dîner, lui fit grand'chère, et lui fit promettre de dire
telle et telle chose au cardinal. Bois-Robert le soir entre dans la
chambre de Son Éminence: «Ah! voilà _le Bois_, voilà _le Bois_,» dit
le cardinal. (Il l'appeloit ainsi à cause que M. de Châteauneuf, pour
obliger Bois-Robert à le servir auprès de certaines filles de sa
connoissance, lui avoit scellé le don d'un certain droit sur le bois
qui vient de Normandie, quoique cette affaire eût été rebutée cent
fois.) «Eh bien! _le Bois_, quelles nouvelles?» car il le divertissoit
à lui conter ce qu'il avoit appris. «Monseigneur, je vous dirai
premièrement que j'ai fait aujourd'hui la plus grande chère du monde;
vous ne devineriez pas où: à la Bastille, dans la chambre de M. de
Vitry.--Oui! dit le cardinal.--Monseigneur, vous ne sauriez croire
qu'il est devenu savant. Il m'a voulu prouver par des passages des
Pères, que frapper un évêque n'étoit pas un crime.--Ah! _le Bois_,
reprit le cardinal, vous êtes donc le censeur du Roi; le Roi a blâmé
son action et veut qu'il en soit puni.» (Notez que M. de Bordeaux
étoit alors mieux avec le cardinal qu'il n'a jamais été.) «Ah!
vraiment, vous faites le petit ministre, je vous trouve bien
insolent.--Vous avez raison, monseigneur, punissez-moi, ordonnez tout
ce qu'il vous plaira contre moi, si je parle plus d'affaires d'État.»
Et après, pour le tirer de ce discours: «Monseigneur, vous m'aviez
donné une telle commission: cela a réussi comme vous souhaitiez.» Il
lui en rendoit compte exactement. «Mais, monseigneur, on m'a chargé
encore de vous dire...--Mais est-ce affaires d'État?--Non, ce n'est
point affaires d'État; que le maréchal de Vitry donnera tant à sa
fille en mariage, et que vous lui fassiez l'honneur de lui donner
qui vous voudrez pour mari.--Tout beau, _le Bois_, dit le
cardinal.--Monseigneur, disoit Bois-Robert pour rompre les chiens,
vous m'avez fait l'honneur de me donner une telle commission, j'ai
fait ceci et cela.» Il lui en disoit toutes les circonstances.
«Attendez, monseigneur, j'ai encore eu charge de vous dire que M. de
Vitry a un grand garçon bien fait, bien nourri, qu'il vous offre;
ordonnez de lui comme vous voudrez.--Ah! _le Bois_.--Monseigneur, ma
troisième commission étoit...» Il lui parloit de je ne sais quel ordre
qu'il lui avoit donné. «Ce vilain, disoit le cardinal, me dira tout,
sans que je m'en puisse fâcher.»
Citois[174], médecin du cardinal, et Bois-Robert se servoient l'un
l'autre; une fois à Rueil, Bois-Robert étoit mal avec le cardinal,
pour quelque chose dont il l'avoit trop pressé. L'Eminentissime, las
de l'entretien de quelqu'un qui l'avoit fort ennuyé, demanda à Citois:
«Qui est là dedans?--Il n'y a, dit Citois, que le pauvre Bois-Robert;
je l'ai trouvé tantôt dans le parc, qui alloit se jeter dans l'eau, si
je ne l'en eusse empêché.--Faites-le venir,» dit le cardinal.
Bois-Robert vient, et lui fait des contes. Ils furent meilleurs amis
que jamais.