quelqu'un, pensant que Loynes ne l'entendoit pas: «Il faut chasser ce
b.....-là. Un tel dira ceci, un tel cela; moi je dirai telle chose.»
Car c'est ainsi qu'on en usoit chez le cardinal. On ne manqua pas dès
qu'il fut absent; et pour le faire enrager, on lui donnoit pour
compagnon tantôt le comte d'Harcourt, tantôt le marquis de Brézé.
Ennuyé de traverses, il crut se faire rechercher s'il demandoit son
congé. Voici comme il s'y prit: il envoya un nommé Courtin, et lui
donna un mémoire de bien des choses qu'il falloit demander à Son
Eminence. Parmi toutes ces choses, il y avoit: «Vous proposerez à son
Eminence de me permettre de me retirer.» Depuis, l'archevêque changea
d'avis, et un jour Courtin l'étant allé retrouver, et lui ayant dit
que cette proposition avoit été reçue, il en eut du déplaisir, et
quelque temps après il dit à ce Courtin, qu'il avoit jusque là fait
passer pour son ami intime, qu'il seroit bien aise de voir ce mémoire.
Courtin lui dit qu'il étoit tout barré, et qu'à mesure qu'un article
avoit été exécuté, il y avoit fait une barre, et qu'il ne savoit même
s'il l'avoit gardé. Comme il l'alloit chercher, on lui dit que
l'archevêque vouloit ravoir ce papier, pour pouvoir nier après d'avoir
demandé son congé. Courtin fait semblant de l'avoir perdu: «Mais, lui
dit l'archevêque, de quoi vous êtes-vous avisé de demander mon
congé?--Ah! répondit l'autre, je vous y attrape, vous êtes un perfide;
voilà votre mémoire, mais vous ne l'aurez pas.» En disant cela il le
quitta, et ne l'a jamais voulu voir depuis. Voilà l'archevêque bien
embarrassé. Il ne savoit où il en étoit. Enfin il résolut de venir
trouver le cardinal, et étoit déjà à Lyon quand le cardinal lui envoya
Bézançon pour l'empêcher d'avancer. Bézançon, au retour, lui en dit le
diable, et que l'archevêque croyoit être le seul habile homme qu'il y
eût en France. Le cardinal le relégua à Carpentras, et en allant à
Perpignan, il le confina dans une bicoque de la montagne. Il n'en
revint qu'après la mort du cardinal, mais il ne lui survécut guère. Il
fut assez long-temps malade, et de chagrin qu'il avoit de mourir, il
fit fouetter un grand page le jour de Pentecôte. Ce page étoit de
garde, et, voyant l'archevêque endormi, s'en étoit allé à vêpres.
Voyez si c'étoit là un crime qu'un archevêque devoit punir? Il se
réconcilia avec son frère, le marquis de Sourdis, avec lequel il étoit
brouillé, lui donna tout ce qu'il pouvoit lui donner, et ne récompensa
pas un domestique. Il avoit appris un peu de théologie dans son exil.
[140] Henri d'Escoubleau de Sourdis, mort à Auteuil le 18 juin
1645.
[141] Le cardinal de Sourdis étoit l'aîné de tous. Il fut
d'église à cause qu'il étoit menacé d'épilepsie. Il le portoit
haut, mais il régloit fort bien son diocèse, et étoit homme de
bien. L'archevêque de Bordeaux fut son coadjuteur. (T.)
[142] _Vie du duc d'Épernon_, par Girard, son secrétaire; Paris,
1655, in-folio. On trouvera aussi un long récit de cette querelle
et des réparations auxquelles le duc fut condamné dans la
_Biographie universelle_, article SOURDIS, t. 43, p. 193.
[143] _Donner un tour de pilier._ Cette expression paroît
empruntée des termes de manége, où on change de volte quand on
approche des piliers. Il semble que l'on doit entendre que
l'archevêque prit un détour pour ne pas se rendre à l'invitation
du cardinal.
MADEMOISELLE DE GOURNAY[144].
Mademoiselle de Gournay étoit une vieille fille de Picardie et bien
demoiselle. Je ne sais où elle avoit été chercher Montagne, mais elle
se vantoit d'être sa fille d'alliance. Elle savoit et elle faisoit des
vers, mais méchants. Malherbe s'étant moqué de quelques-uns de ses
ouvrages, elle, pour se venger, alla regratter la traduction qu'il
avoit faite d'un livre de Tite-Live qu'on trouva en ce temps-là, où il
avoit traduit: «_Fecêre ver sacrum_, par _ils firent l'exécution du
printemps sacré_. Elle avoit fait imprimer un livre intitulé:
_l'Ombre, ou les Présents de la damoiselle de Gournay_[145]. Dans ce
livre il y avoit un chapitre des diminutifs, comme _chauderon_,
_chauderonnet_, _chauderonnellet_. Boisrobert lui demanda un jour la
raison du titre de ce livre. Elle ne la lui sut dire. «Il faut
chercher, répondit-elle, dans mon cabinet d'Allemagne.» Mais, après
avoir bien fouillé dans tous les tiroirs, elle ne la trouva point.
M. le comte de Moret, le chevalier de Bueil et Yvrande lui ont fait
autrefois bien des malices. Une fois, pour se moquer de quelques-uns
où elle avoit mis _Tit_ pour _Titus_, ils lui envoyèrent ceux-ci:
Tit[146], fils de Vesp.[147], roi du Rom. héritage,
Des peuples inchrétiens qui cassèrent Carthage,
Prodiguoit rarement son amoureux empoix;
Mais il aimoit si fort les filles de science,
Que la Gournay eût eu son auguste semence,
Il l'eût même Titée au plus fort de ses mois.
On dit que c'est Desmarets qui les fit.
Ils en firent encore pour elle. Il y avoit en un endroit le mot de
_foutaison_: «Jamin, dit-elle en ronflant selon sa coutume, merdieu!
ce mot-là n'est pas en usage, je le passerois pourtant: il est vrai
qu'il est un peu vilain.»
Ces pestes lui supposèrent une lettre du roi Jacques d'Angleterre, par
laquelle il lui demandoit sa Vie et son portrait. Elle fut six
semaines à faire sa Vie. Après, elle se fit barbouiller, et envoya
tout cela en Angleterre, où l'on ne savoit ce que cela vouloit dire.
On lui a voulu faire accroire qu'elle disoit que fornication n'étoit
point péché; et un jour qu'on lui demanda si la pédérastie n'étoit pas
un crime: «A Dieu ne plaise! répondit-elle, que je condamne ce que
Socrate a pratiqué.» A son sens, la pédérastie est louable. Mais cela
est assez gaillard pour une pucelle.
Saint-Amant l'a furieusement maltraitée; car c'est d'elle et de
Maillet qu'il veut parler dans _le Poète crotté_. Boisrobert la mena
au cardinal de Richelieu, qui lui fit un compliment tout de vieux mots
qu'il avoit pris dans son _Ombre_. Elle vit bien que le cardinal
vouloit rire. «Vous riez de la pauvre vieille, lui dit-elle. Mais
riez, grand génie, riez; il faut que tout le monde contribue à votre
divertissement.» Le cardinal, surpris de la présence d'esprit de cette
vieille fille, lui en demanda pardon, et dit à Boisrobert: «Il faut
faire quelque chose pour mademoiselle de Gournay. Je lui donne deux
cents écus de pension.--Mais elle a des domestiques, dit
Boisrobert.--Et quels? reprit le cardinal,--Mademoiselle Jamin,
répliqua Boisrobert, bâtarde d'Amadis Jamin, page de Ronsard.--Je lui
donne cinquante livres par an, dit le cardinal.--Il y a encore madame
Piaillon, ajouta Boisrobert; c'est sa chatte.--Je lui donne vingt
livres de pension, répondit l'Eminentissime, à condition qu'elle aura
des nippes.--Mais monseigneur, elle a chatonné,» dit Boisrobert. Le
cardinal ajoute encore une pistole pour les chatons.
Elle aimoit Boisrobert et l'appeloit toujours _bon abbé_, et elle le
craignoit aussi à cause des contes qu'il faisoit. Il disoit qu'elle
avoit un râtelier de dents de loup marin. Elle l'ôtoit en mangeant,
mais elle le remettoit pour parler plus facilement, et cela assez
adroitement; à table, quand les autres parloient, elle ôtoit son
râtelier et se dépêchoit de doubler les morceaux, et après elle
remettoit son râtelier pour dire sa râtelée.
C'étoit une personne bien née; elle avoit vu le beau monde. Elle avoit
quelque générosité et quelque force d'âme. Pour peu qu'on l'eût
obligée, elle ne l'oublioit jamais. En mourant, elle laissa par
testament son Ronsard à L'Etoile, comme si elle l'eût jugé seul digne
de le lire, et à Gombauld une carte de la vieille Grèce de Sophian,
qui vaut bien cinq sous.
[144] Marie Le Jars de Gournay, née vers la fin de 1566, morte le
13 juillet 1645.
[145] La première édit. (Paris, 1626, in-8º) a pour titre:
_l'Ombre de la demoiselle de Gournay_; la seconde, plus ample:
_Les Avis et les Présents de la demoiselle de Gournay_. (Paris,
1635 ou 1641, in-4.)
[146] Tite. (T.)
[147] Vespasien. (T.)
RACAN ET AUTRES RÊVEURS[148].
Racan est de la maison de Bueil. Son père étoit chevalier de l'ordre
et maréchal de camp. Il portoit le nom de Racan, à cause que son père
acheta un moulin, qui est un fief, le propre jour que ce fils lui
naquit, et il voulut que ce petit garçon en portât le nom. J'ai dit,
dans l'_Historiette_ de Malherbe, comme Racan commandoit les gendarmes
de M. le maréchal d'Effiat. Cela le faisoit subsister, car son père ne
lui laissa que du bien fort embrouillé. Il a été quelquefois bien à
l'étroit. Boisrobert le trouva une fois à Tours; la cour y étoit
alors. Il étoit après à faire une chanson pour je ne sais quel petit
commis qui lui avoit promis de lui prêter deux cents livres.
Boisrobert les lui prêta. Il a logé long-temps dans un cabaret borgne,
d'où M. Conrart le voulant faire déloger: «Je suis bien, je suis bien,
lui dit-il; je dîne pour tant, et le soir on me trempe pour rien un
potage.» Il avoit toujours quelque chose de madame de Bellegarde, dont
à la fin il hérita de vingt mille livres de rente en fonds de terre,
de quarante qu'elle avoit. Elle étoit de la maison de Bueil. Racan
étoit marié quand cette succession lui vint.
J'ai dit aussi comme il s'attacha à Malherbe. Il profita si bien sous
un si bon maître, qu'il lui donna de la jalousie. En effet, on a
accusé Malherbe d'en avoir eu un peu pour cette belle stance de la
_Consolation_ à M. de Bellegarde sur la mort de M. de Termes, son
frère. La voici:
Il voit ce que l'Olympe a de plus merveilleux;
Il y voit à ces pieds ces flambeaux orgueilleux
Qui tournent à leur gré la fortune et sa roue,
Et voit comme fourmis marcher nos légions
Dans ce petit amas de poussière et de boue,
Dont notre vanité fait tant de régions[149].
Et on dit que, par malice, il n'avertit pas Racan que dans une autre
stance il faisoit _Amour_, divinité et passion tout ensemble. Racan
faisoit des vers, étant page. Cette pièce, qui commence:
Vieux corps tout épuisé de sang et de moelle, etc.[150],
est de ce temps-là. Il dit que les comédies de Hardy qu'il voyoit
représenter à l'Hôtel de Bourgogne, où il entroit sans payer,
l'excitoient fort. Il dit aussi qu'il avoit de qui tenir, car son père
et sa mère faisoient tous deux des vers; il est vrai qu'ils n'étoient
guère bons, mais ceux du père valoient encore moins. Il en avoit un
gros volume. Il n'a jamais su le latin; et cette imitation de l'ode
d'Horace, _Beatus ille_, etc., est faite sur la traduction en prose
que lui en fit le chevalier de Bueil, son parent, qui s'étoit chargé
de la mettre en vers françois.
Jamais la force du génie ne parut si clairement en un auteur qu'en
celui-ci; car, hors ses vers, il semble qu'il n'ait pas le sens
commun. Il a la mine d'un fermier; il bégaie, et n'a jamais pu
prononcer son nom, car, par malheur, l'_r_ et le _c_ sont les deux
lettres qu'il prononce le plus mal. Plusieurs fois il a été contraint
d'écrire son nom pour le faire entendre. Bon homme du reste et sans
finesse, étant fait comme je vous le viens de dire.
Le chevalier de Bueil et Yvrande, sachant qu'il devoit aller sur les
trois heures remercier mademoiselle Gournay, qui lui avoit donné son
livre[151], s'avisèrent de lui faire une malice, et à la pauvre
pucelle aussi. Le chevalier y va à une heure. Il heurte; Jamyn va dire
à mademoiselle qu'un gentilhomme la demandoit. Elle faisoit des vers;
et en se levant, elle dit: «Cette pensée étoit belle, mais elle pourra
revenir, et ce cavalier peut-être ne reviendroit pas.» Il dit qu'il
étoit Racan; elle, qui ne le connoissoit que de réputation, le crut.
Elle lui fit mille civilités à sa mode, et le remercia surtout de ce
qu'étant jeune et bien fait, il ne dédaignoit pas de venir visiter la
pauvre vieille[152]. Le chevalier, qui avoit de l'esprit, lui fit bien
des contes. Elle étoit ravie de le voir d'aussi belle humeur, et
disoit à Jamyn, voyant que sa chatte miauloit: «Faites taire ma mie
Piaillon, pour écouter M. de Racan.» Dès que celui-là fut parti,
Yvrande arrive, qui, trouvant la porte entr'ouverte, dit en se
glissant: «J'entre bien librement, mademoiselle, mais l'illustre
mademoiselle de Gournay ne doit pas être traitée comme le commun.--Ce
compliment me plaît, s'écria la pucelle. Jamyn, mes tablettes, que je
le marque.--Je viens vous remercier, mademoiselle, de l'honneur
que vous m'avez fait de me donner votre livre.--Moi, monsieur,
reprit-elle, je ne vous l'ai pas donné, mais je devrois l'avoir fait.
Jamyn, une _Ombre_ pour ce gentilhomme.--J'en ai une, mademoiselle; et
pour vous prouver cela, il y a telle et telle chose en tel chapitre.»
Après, il lui dit qu'en revanche il lui apportoit des vers de sa
façon; elle les prend et les lit. «Voilà qui est gentil, Jamyn,
disoit-elle; Jamyn en peut être, monsieur, elle est fille naturelle
d'Amadis Jamyn[153], page de Ronsard. Cela est gentil; ici
vous _Malherbisez_, ici vous _Colombisez_; cela est gentil. Mais
ne saurai-je point votre nom?--Mademoiselle, je m'appelle
Racan.--Monsieur, vous vous moquez de moi.--Moi, mademoiselle, me
moquer de cette héroïne, de la fille d'alliance du grand Montagne, de
cette illustre fille de qui Lipse a dit: _Videamus quid sit paritura
ista virgo_[154].--Bien, bien, dit-elle, celui qui vient de sortir a
donc voulu se moquer de moi, ou peut-être vous-même, vous en
voulez-vous moquer; mais n'importe, la jeunesse peut rire de la
vieillesse. Je suis toujours bien aise d'avoir reçu deux gentilshommes
si bien faits et si spirituels.» Et là-dessus ils se séparèrent. Un
moment après, voilà le vrai Racan qui entre tout essoufflé. Il étoit
un peu asthmatique, et la demoiselle étoit logée au troisième étage.
«Mademoiselle, lui dit-il sans cérémonie, excusez si je prends un
siége.» Il fit tout cela de fort mauvaise grâce et en bégayant. «Oh!
la ridicule figure, Jamyn! dit mademoiselle de Gournay.--Mademoiselle,
dans un quart-d'heure je vous dirai pourquoi je suis venu ici, quand
j'aurai repris mon haleine. Où diable vous êtes-vous venue loger si
haut? Ah! disoit-il en soufflant, qu'il y a haut! Mademoiselle, je
vous rends grâces de votre présent, de votre _Omble_[155] que vous
m'avez donnée, je vous en suis bien obligé.» La pucelle cependant
regardoit cet homme avec un air dédaigneux. «Jamyn, dit-elle,
désabusez ce pauvre gentilhomme; je n'en ai donné qu'à tel et qu'à
tel; qu'à M. de Malherbe, qu'à M. de Racan.--Eh! mademoiselle,
c'est moi.--Voyez, Jamyn, le joli personnage! au moins les deux
autres étoient-ils plaisants. Mais celui-ci est un méchant
bouffon.--Mademoiselle, je suis le vrai Racan.--Je ne sais pas qui
vous êtes, répondit-elle, mais vous êtes le plus sot des
trois.--Mordieu! je n'entends pas qu'on me raille.» La voilà en
fureur. Racan, ne sachant que faire, aperçoit un recueil de vers.
«Mademoiselle, lui dit-il, prenez ce livre, et je vous dirai tous mes
vers par coeur.» Cela ne l'apaise point; elle crie _au voleur_! Des
gens montent, Racan se pend à la corde de la montée, et se laisse
couler en bas. Le jour même elle apprit toute l'histoire; la voilà au
désespoir; elle emprunte un carrosse, et le lendemain de bonne heure
elle va le trouver. Il étoit encore au lit; il dormoit; elle tire le
rideau; il l'aperçoit, et se sauve dans un cabinet. Pour l'en faire
sortir, il fallut capituler. Depuis, ils furent les meilleurs amis du
monde, car elle lui demanda cent fois pardon. Bois-Robert joue cela
admirablement; on appelle cette pièce _les Trois Racans_. Il les a
joués devant Racan même, qui en rioit jusqu'aux larmes, et disoit: _Il
dit vlai, il dit vlai_.
On en fait plusieurs autres contes. C'est un des plus grands rêveurs
qu'on ait jamais vus. Une fois, en rêvant, il mangea tant de pois,
qu'il n'en pouvoit plus: «Regardez, dit-il, ces _totins_ de _latais_,
ils ne m'avertissent pas, ils m'ont laissé _trever_.»
Un jour quelqu'un lui traduisit quelques épigrammes de l'Anthologie;
il les trouva plates, et il disoit, pour dire des épigrammes plates,
_des épigrammes à la grecque_. En ce temps-là il dîna chez un grand
seigneur, où il y avoit devant lui un potage qui ne sentoit que l'eau.
Se tournant vers un de ses amis qui les avoit vues avec lui: «Voilà,
dit-il, un potage à la grecque.»
Il alloit voir un jour un de ses amis à la campagne, seul, et sur un
grand cheval. Il fallut descendre pour quelque nécessité. Il ne put
trouver de montoir; insensiblement il alla à pied jusqu'à la porte de
celui qu'il alloit voir; et y ayant trouvé un montoir, il remonta sur
sa bête, et s'en revint sur ses pas sans sortir de sa rêverie.
Il lui est arrivé plusieurs fois de se heurter par la rue. Un jour que
Malherbe, Yvrande et lui avoient couché en une même chambre, il se
leva le premier, et prit les chausses d'Yvrande pour son caleçon.
Quand Yvrande voulut s'habiller, il ne trouva point ses chausses. On
les chercha partout. Enfin il regarda Racan, et il lui sembla plus
gros qu'à l'ordinaire par le bas. «Sur ma foi, lui dit-il, ou votre
cul est plus gros qu'hier, ou vous avez mis mes chausses sous les
vôtres.» En effet, il y regarda, et les trouva.
Une après-dînée, il fut extrêmement mouillé. Il arrive chez M. de
Bellegarde, et entre dans la chambre de madame de Bellegarde, pensant
entrer dans la sienne; il ne vit point madame de Bellegarde et madame
Des Loges, qui étoient chacune au coin du feu. Elles ne dirent rien,
pour voir ce que ce maître rêveur feroit. Il se fait débotter, et dit
à son laquais: «Va nettoyer mes bottes; je ferai sécher ici mes bas.»
Il s'approche du feu, et met ses bas à bottes bien proprement sur la
tête de madame de Bellegarde et de madame Des Loges, qu'il prenoit
pour des chenets; après, il se met à se chauffer. Elles se mordoient
les lèvres de peur de rire; enfin elles éclatèrent.
Un jour qu'il vouloit mener un prieur de ses amis à la chasse aux
perdreaux, le prieur lui dit: «Il faut que je dise vêpres, et je n'ai
personne pour m'aider.--Je vous aiderai, dit Racan.» En disant cela,
Racan oublie qu'il avoit son fusil sur l'épaule, et, sans le quitter,
il dit _Magnificat_ tout du long.
Il a plusieurs fois donné l'aumône à de ses amis, les prenant pour des
gueux. On dit qu'il boita tout un jour parce qu'il fut toujours à se
promener avec un gentilhomme boiteux. Un matin étant à jeun, il
demanda un doigt de vin chez un de ses amis. L'autre lui dit: «Tenez,
il y a là-dessus un verre d'hypocras et un verre de médecine que je
vais prendre. Ne vous trompez pas.» Racan ne manque pas de prendre la
médecine, et cet homme ayant eu soin de la faire faire la moins
désagréable qu'il avoit pu, Racan crut que c'étoit de médiocre
hypocras, ou de l'hypocras éventé. Il va à la messe, où peu de temps
après il sentit bien du désordre dans son ventre, et il eut bien de la
peine à se sauver dans un logis de connoissance. Le malade qui avoit
pris l'autre verre ne sentoit que de la chaleur, et n'avoit aucune
envie d'aller. Il envoie chez Racan, qui lui manda que pour ce jour il
seroit purgé sans payer l'apothicaire.
Racan, tout rêveur, qu'il étoit, faisoit des contes de la rêverie de
feu M. de Guise. A Tours, M. de Guise lui dit: «Allons à la chasse.»
Il y fut, et toujours auprès de lui; et le lendemain M. de Guise lui
dit: «Vous avez bien fait de n'y point venir, nos chiens n'ont rien
fait qui vaille.» Racan voyant cela, se crotta une autre fois tout
exprès, et fit semblant d'avoir été à la chasse avec lui: «Ah! vous
avez bien fait, lui dit-il, nous avons eu aujourd'hui bien du
plaisir.»
Racan dit qu'ayant promis une pistole à une maquerelle pour une
demoiselle qu'elle lui devoit faire voir, au lieu de cela elle lui fit
voir une guenippe, et qui n'avoit rien de demoiselle. Racan ne lui
donna qu'une pièce de quatorze sous et demi, le quart d'une pièce de
cinquante-huit sous; elles n'étoient pas communes alors. «Qu'est-ce
là? dit-elle.--C'est, lui dit-il, une pistole déguisée en pièce de
quatorze sous, comme vous m'avez donné une demoiselle déguisée en
femme-de-chambre.»
Quand il faisoit l'amour à celle qu'il a épousée, et qu'il n'eut qu'à
cause que madame de Bellegarde, hors d'âge d'avoir des enfants, lui
assura du bien, il voulut l'aller voir à la campagne, avec un habit de
taffetas céladon[156]. Son valet Nicolas, qui étoit plus grand maître
que lui, lui dit: «Et s'il pleut, où sera l'habit céladon? Prenez
votre habit de bure, et au pied d'un arbre vous changerez d'habit
proche du château.--Bien, dit-il, Nicolas; je ferai ce que tu voudras,
mon enfant.» Comme il relevoit ses chausses, c'étoit en un petit bois
proche de la maison de sa maîtresse, elle et deux autres filles
parurent. «Ah! dit-il, Nicolas, je te l'avois bien dit.--Mordieu,
répond le valet, dépêchez-vous seulement.» Cette maîtresse vouloit
s'en aller; mais les autres, par malice, la firent avancer.
«Mademoiselle, lui dit ce bel amoureux, c'est Nicolas qui l'a voulu:
parle pour moi, Nicolas, je ne sais que lui dire.»
Un de ses voisins lui donna une fois un fort beau bois de cerf. Racan
dit à son valet, qui étoit à cheval avec lui, de le prendre. Il étoit
tard, Racan le pressoit; ce garçon lui dit: «Monsieur, j'ai mis tantôt
de toutes les façons ce que vous m'avez donné; je vois bien que vous
ne savez pas combien il y a de peines à porter des cornes, car vous ne
me tourmenteriez pas tant que vous faites.»
A l'Académie, quand ce fut à son tour à haranguer, il y vint avec un
chiffon de papier tout déchiré dans ses mains: «Messieurs, leur
dit-il, je vous apportois ma harangue, mais une grande levrette l'a
toute mâchonnée. La voilà: tirez-en ce que vous pourrez, car je ne la
sais point par coeur, et je n'en ai point de copie.» Il est le seul
qui ait voulu avoir ses lettres d'académicien, et quand son fils aîné
fut assez grand, il le mena à l'Académie pour lui faire saluer tous
les académiciens.
Depuis son mariage et la mort de madame de Bellegarde, il commanda une
fois un escadron de gentilshommes de l'arrière-ban. Il conte que
jamais il ne put les obliger à faire garde, ni autre chose semblable,
jour ni nuit, et enfin il fallut demander un régiment d'infanterie
pour les enfermer. Un jour, en marchant, il y eut je ne sais quelle
alarme; il les trouva tous au retour (car cependant il étoit allé
parler au général), l'épée et le pistolet à la main, aussi bien les
derniers que les premiers, quoiqu'il fallût percer neuf escadrons
avant que de venir à eux. Il y en eut un qui donna un grand coup de
pistolet dans l'épaule à celui qui étoit devant lui.
Le bonhomme Racan fut vingt ans sans faire de vers après la mort de
Malherbe. Enfin il s'y remit à la campagne, où il fit des versions de
psaumes, naïves, disoit-il, mais, en effet, les plus plates du monde.
Depuis, il fit ses Paraphrases de psaumes qu'il a imprimées, où il y a
de belles choses, mais cela ne vaut pas ce qu'il a fait autrefois.
Racan étant tuteur du petit comte de Marans, de la maison de Bueil, le
mari de la mère l'appela en duel. Racan dit: «Je suis fort vieux, et
j'ai la courte haleine.--Il se battra à cheval, lui dit-on.--J'ai des
ulcères aux jambes, répondit-il, quand je mets des bottes; puis, j'ai
vingt mille livres de rente à perdre. Je ferai porter une épée; s'il
m'attaque, je me défendrai. Nous avons un procès, nous n'avons pas une
querelle.» Les maréchaux de France gourmandèrent fort ce galant homme.