la conscience d'un Bautru que de deux cardinaux de Bérulle. Il
l'envoya en Espagne, en qualité d'envoyé seulement; et le comte-duc
lui montrant son _gallinero_, il lui dit que le Roi, son maître, lui
envoyoit _dellos gallos_. L'autre se plaignit qu'on lui envoyoit des
bouffons.
Ce fut par le conseil de Bautru que le cardinal ne fit point imprimer
cette harangue qu'il prononça au Parlement, et qui avoit fait tant de
bruit. Pour l'en détourner, il lui dit ce passage d'Horace, _de Arte
poeticâ_:
_Segniùs irritant animos demissa per aures
Quàm quæ sunt oculis subjecta fidelibus......_
Depuis, cette pièce a été imprimée durant la Fronde, et a fait voir
que Bautru avoit eu bon nez.
Ce fut lui aussi qui mit bien le comte de Charost avec le cardinal. Ce
ministre étoit allé se promener à l'abbaye de Royaumont. Bautru l'y
fut trouver: «Avec qui êtes-vous venu? lui dit le cardinal.--Avec
Charost.--Eh! de quoi vous êtes-vous avisé d'amener ce fastidieux
personnage?--Ah! monseigneur, si vous saviez combien il a de zèle et
de tendresse pour Votre Eminence, vous n'en parleriez pas ainsi. On
n'a jamais tant aimé une maîtresse qu'il vous aime.» Depuis cela, le
cardinal eut de l'estime pour Charost.
Comme il passoit un enterrement où on portoit un crucifix, il ôta son
chapeau: «Ah! lui dit-on, voilà qui est de bon exemple.--Nous nous
saluons, répondit-il, mais nous ne nous parlons pas.»
Il disoit d'un certain Minime qu'on vouloit faire passer pour béat,
que le seul miracle qu'il avoit fait, c'étoit que, ne mangeant que du
poisson, il sentoit l'épaule de mouton en diable.
Il disoit que Rome étoit une chimère apostolique; et à une promotion
de cardinaux que fit le pape Urbain, où il n'y avoit guère de gens de
qualité (je pense qu'ils étoient dix en tout), Bautru, en lisant leurs
noms, disoit: «N'en voilà que neuf.--Eh! vous oubliez _Fachinetti_,
dit quelqu'un.--Excusez, répondit-il, je pensois que ce fût le titre.»
Une fois qu'il y avoit ici des députés du Mirebalais qui vouloient
parler au cardinal de Richelieu, Bautru, qui cherchoit à le divertir,
demanda à celui qui portoit la parole: «Monsieur, sans vous
interrompre, combien valoient les ânes en votre pays quand vous
partîtes?» Ce député lui répondit: «Ceux de votre taille et de votre
poil valoient dix écus.» Bautru demeura déferré des quatre pieds. Il
rencontra mieux sur ses chevaux. Il vouloit renvoyer quelqu'un en
carrosse, qui, par cérémonie, lui disoit que ses chevaux auroient trop
de peine. «Si Dieu, répondit-il, eût fait mes chevaux pour se reposer,
il les auroit faits chanoines de la Sainte-Chapelle.»
Quelquefois il racontoit assez froidement, et cela arrive à tous ceux
qui font métier de dire de bons mots. La première fois que Boisrobert
fit un acte de ces pièces de Cinq-Auteurs que le cardinal de Richelieu
faisoit faire, Bautru dit: «Boisrobert est un bon homme, mais il a
pourtant fait un méchant acte.»
Il montra un crucifix à Lopès à la messe, et lui dit: «Voilà de vos
oeuvres.--Eh! répondit Lopès, c'est bon à ces messieurs à s'en
plaindre; mais pour vous, de quoi vous avisez-vous?»
Il fait et a fait autrefois des vers, mais il y a plus d'esprit que de
génie, et l'élocution n'est nullement châtiée. Plusieurs fois il a
donné à dîner à Saumaise, à Desmarets, à Quillet, et à d'autres gens
de lettres. La meilleure chose qu'il ait faite c'est un impromptu pour
réponse à un que lui avoit envoyé M. Le Clerc, intendant des finances,
qui étoit de Montreuil-Bellay. Or l'on dit en proverbe: _Les clercs
de Montreuil-Bellay qui boivent mieux qu'ils ne savent écrire_. Voici
ce que c'est:
Une autre fois prenez plus de délai;
Votre impromptu n'a pas le mot pour rire.
Vous êtes clerc, et de Montreuil-Bellay,
Qui buvez mieux que ne savez écrire.
Il disoit du feu roi d'Angleterre, Charles Ier: «C'est un veau qu'on
mène de marché en marché; enfin on le mènera à la boucherie.»
Quand nos plénipotentiaires à Munster eurent pris la qualité de
comtes: «Ah! dit-il, je me doutois bien que cette assemblée-là nous
feroit des comtes borgnes;» à cause de M. Servien qui n'avoit qu'un
oeil.
On joue fort chez lui. Il disoit d'un grand joueur nommé Miton, que
c'étoit dommage qu'il ne s'appelât pas Marc; qu'on diroit Mar-Miton.
Ménage, dans ses _Origines_, sur le mot de _bougre_, a mis ainsi:
_Bougre, je suis de l'avis_, etc. «Ah! lui dit Bautru, vous en êtes
donc aussi, et vous l'imprimez! tenez, il y a bien moulé: _Bougre je
suis_[128].» Cela me fait souvenir que Rumigny, l'hiver passé, trouva
le pauvre Bautru, qui est tout perdu de goutte, dans sa chaise, auprès
d'un si grand feu qu'il se brûloit et avoit beau crier, ses gens,
après avoir mis force cotrets, s'en étoient en allés, et ne
l'entendoient point en aucune sorte. Le petit b..... étoit là puni
d'un supplice condigne[129].
Bautru dit que les porteurs de Saint-Pavin sont des porte-diable.
C'est qu'on dit des porte-Dieu, pour dire les prêtres qui portent
l'hostie.
Il disoit que Nogent, son frère, étoit le Plutarque des laquais: les
laquais admiroient ses sentences.
On a remarqué que toute la race des Bautru est naturellement
bouffonne. Nogent, son frère, en a fait profession[130]. Cherelles, La
Rouillerie et le prieur de Matras[131], trois frères Bautru,
cousins-germains de celui dont nous venons de parler, ont été tous
trois fort plaisants en leur espèce. Le premier étoit d'épée; il avoit
de l'esprit et faisoit des vers. C'étoit un vaillant homme. Il disoit
qu'il perdoit toujours quand il jouoit, et gagnoit toujours quand il
f...... La Rouillerie étoit à l'artillerie et commandoit un vaisseau.
Il fit tout ce qu'on pouvoit faire aux îles de Sainte-Marguerite. Il
prenoit du tabac sur un affût de canon tout à découvert. Il ne
s'accommodoit point bien de l'archevêque de Bordeaux, et lui disoit:
«Sur ma foi, je ne vous veux plus suivre qu'à la procession.» Pour le
prieur de Matras, une fois qu'il suoit la v..... dans un grenier, un
de ses amis le cherchant, cria: «_Adam_ (c'étoit son nom), _Adam, ubi
es?_--_Domine_, répondit-il, _mulier quam mihi dedisti fefellit me_.»
Il étoit un ivrogne fieffé, et quelquefois un assez méchant plaisant.
Un jour que son valet, sous son manteau, portoit un grand broc de vin,
il le suivoit en pleurant. Quelqu'un lui dit: «Qu'avez-vous?--C'est le
meilleur de mes amis qu'on porte en terre.» C'est que le broc étoit de
grès.
Un jour Bautru répondit assez plaisamment à Cuprif, l'archidiacre
d'Angers, qui lui vouloit faire des réprimandes dans le chapitre, car
il étoit chanoine: «Il est vrai, lui dit-il, que vous êtes d'une
famille où il y a de beaux exemples à imiter, car vous avez un
confesseur à La Haye, une vierge dans la Cité, et un crochet en
Grève.» Un Cuprif s'étoit fait ministre en Hollande, une fille avoit
été débauchée, et un capitaine, pour avoir volé sur les grands
chemins, avoit été roué à Paris.
[122] Guillaume de Bautru, comte de Servant, conseiller d'État,
membre de l'Académie françoise, chancelier de Gaston, duc
d'Orléans, né à Paris en 1588, mort le 7 mai 1665.
[123] Tallemant nous fait connoître le traitement cruel que
Bautru fit subir à son valet. Toutefois Ménage, qui étoit lié
avec Bautru, tout en se taisant sur la nature de la peine
infligée, dit que le valet n'en mourut pas. Non content de cette
cruauté, le mari offensé «fit prendre son valet, et le fit
condamner à être pendu par son premier jugement. Le valet en
appela, et fut condamné aux galères seulement, parce qu'il exposa
que M. de Bautru s'étoit fait justice lui-même, et l'avoit
cruellement maltraité. Sa femme voulut toujours être appelée
madame de Nogent, nonobstant son mariage, disant qu'elle ne
vouloit pas être appelée madame _Bautrou_ par la reine Marie de
Médicis, qui avoit alors de la peine à bien prononcer le
françois.» (_Ménagiana_, édition de 1762, t. I, p. 103-4.)
[124] C'étoit Chastelet. (T.)
[125] C'est-à-dire que le duc d'Épernon, gouverneur de Metz,
avoit quitté cette ville sans dire mot, craignant les suites des
vexations qu'il avoit fait souffrir au peuple. Le proverbe _faire
Gille_ est interprété dans ce sens dans le Dictionnaire
étymologique de Ménage, édition de 1750.
[126] Le manuscrit offre ici cette variante qui, à la vérité, a
été raturée: «Bautru un jour se promenoit avec un bâton;
quelqu'un demanda à Saint-Pavin: «D'où vient qu'il porte un
bâton?--C'est, répondit-il, la marque de son martyre.»
[127] _L'Onosandre_, ou _la Croyance du grossier_, satire en
vers, par Bautru. Cette pièce parut d'abord isolément, sans date,
en sept pages in-8º. Elle fut reproduite dans le second volume du
_Cabinet satirique_. La première édition offre cette singularité
que le duc de Montbason y est désigné par ses initiales. Nous
citerons ce passage de cette pièce rare:
Hé! quelle anrageson
De voir dans un conseil un asne sans raison?
M. D. M.
Qui croid que le grand Cayre est un homme, et les Plines
Des païs éloignez comme les Filippines;
Que l'Évangile fut écrit dedans le ciel,
Voire d'un des tuyaux de l'aile Saint-Michel;
Qui tient que Mahomet, et les Turcs et les Gotz,
Confraires de Calvin, étoient grands Huguenots;
Que Christofle portant le grand Sauveur du monde,
En plaine mer n'estoit jusques au cul dans l'onde, etc.
[128] Il est probable que la plaisanterie rapportée par Tallemant
fut effectivement faite à Ménage; car ce commencement d'article
qu'on lit dans la première édition de son livre: _Les Origines de
la langue françoise_, Paris, 1650, in-4º, a été changé par
l'auteur dans les éditions suivantes, où on lit: «Nos anciens
François, au lieu de _Bulgarie_ et _Bulgare_, disoient _Bougrie_
et _Bougre_.»
[129] Vieux style de quelques-uns de nos anciens poètes. (T.)
[130] Il paroît toutefois qu'il n'aimoit pas à avouer ces sortes
de fonctions: «Un jour, dit Ménage, au dîner du Roi, l'Angely dit
à M. le comte de Nogent: _Couvrons-nous, cela est sans
conséquence pour nous_. M. le comte de Nogent en eut un tel
chagrin, que cela ne contribua pas peu à le faire mourir.»
(_Ménagiana_, édition de 1762, t. I, p. 345.)
L'Angely sembloit du reste en vouloir aux deux frères comme à des
rivaux. «Un jour qu'il étoit dans une compagnie où il y avoit déjà
quelque temps qu'il faisoit le fou, M. de Bautru vint à entrer.
Sitôt que l'Angely l'eut aperçu, il lui dit: _Vous venez bien à
propos, Monsieur, pour me seconder, je me lassois d'être seul_. On
ne peut croire le dépit que cela fit à M. de Bautru.»
(_Ménagiana_, tome 2, pag. 29.)
[131] Charles Bautru, docteur en théologie, chanoine d'Angers,
connu sous le nom de _prieur de Matras_.
MAUGARS[132].
Maugars étoit un joueur de viole le plus excellent, mais le plus fou
qui ait jamais été. Il étoit au cardinal de Richelieu. Boisrobert,
pour divertir l'Eminentissime, lui faisoit toujours quelque malice. Un
jour il lui fit donner avis que le prieuré de _Cranestroit_ vaquoit
dans l'évêché de Vannes. Maugars le demande; le cardinal, pour rire,
lui en fait expédier les provisions. Cela lui donna une haine mortelle
contre Boisrobert. Un jour qu'il alloit dans sa chambre pour jouer
devant un homme du métier, nommé M. Imbert, et pour un gentilhomme
appelé Saint-Val, le chevalier de Puygarrault et Boisrobert le
suivirent tout doucement. Dès qu'il les vit: «A une autre fois,
dit-il, monsieur Imbert, voilà des visages qui me déplaisent.» Et en
disant cela, il met sa viole contre la muraille. Puygarrault, qui
avoit un pistolet de poche qu'il avoit apporté tout exprès, prend un
petit morceau de papier, le mouille et l'applique sur le ventre de la
viole. «Hé, dit-il, je m'en vais voir si je tire si mal qu'on dit.»
Maugars se met au-devant: «Quoi! à l'instrument qui divertit le plus
grand homme du monde!» Puygarrault laisse la viole et vise au
ménétrier. Maugars se sauve derrière un lit; Puygarrault retourne à la
viole. Maugars sort. Dès qu'il paroissoit, le chevalier le miroit.
Enfin, il fut contraint de jouer. Saint-Val lui conseilla d'appeler
Puygarrault en duel: «Oui dà, dit-il, je me battrois; je me sens du
coeur, je ne me soucierois pas de mourir. Mais si quelqu'un de ces
doigts étoient coupés, ce pauvre homme (il entendoit le cardinal) ne
pourroit plus vivre. Il se faut conserver pour lui.» Cependant
Saint-Val le harangua tant, en lui promettant d'avoir l'adresse d'ôter
le plomb des pistolets du chevalier, et que c'étoit là le moyen
d'acquérir de la réputation à bon marché, qu'il s'y résolut.
Puygarrault lui lâcha sur le visage ses deux pistolets qui étoient
chargés de la plus fine.
Le cardinal de Richelieu le donna à Bautru, pour le mener avec lui en
Espagne. Bautru s'en repentit dès Linas[133]. Le Roi voulut l'entendre
par une jalousie: ce fou dit qu'il ne joueroit pas s'il ne voyoit le
Roi, et que le roi de France, qui étoit le plus grand roi du monde, ne
l'avoit point traité ainsi. Bautru conseilla au roi d'Espagne de faire
habiller quelqu'un en roi, et d'en avoir le plaisir. On fait donc
venir un faquin avec des hallebardiers, et on lui avoit ordonné de ne
dire autre chose que _muy bien_[134]. Maugars se tuoit de jouer, et
le roi de comédie disoit à tout bout de champ: _Muy bien_, avec une
gravité admirable. Boissy, un gentilhomme que Bautru avoit laissé en
Espagne, étant de retour, Boisrobert et lui s'avisèrent de faire une
méchanceté au pauvre Maugars. Ce gentilhomme dit à M. le cardinal: «Il
y a un présent pour Maugars, c'est un gros diamant (il eût bien valu
deux mille écus s'il eût été bon.)--Il faut le lui donner, dit le
cardinal.--Monseigneur, répondit Boissy, j'en dois avoir ma
part.--Non, vous ne l'aurez point, dit Son Eminence.--Hé! monseigneur,
dit alors Maugars, ne souffrez pas qu'on m'ôte le prix de mes
veilles.--Mais, reprit l'autre, j'ai donné six pistoles à celui qui me
le mit entre les mains de la part du Roi.» Il fut ordonné que Maugars
rendroit les six pistoles; il en donna trois: il n'avoit que cela sur
lui. Lopès, espérant faire quelque bonne affaire, donna les autres.
Boissy, le soir, lui donna le diamant. Le lendemain, dès la pointe du
jour, voilà Maugars chez un orfèvre qui lui en voulut donner quatre
livres dix sous. Ce n'étoit qu'un diamant d'Alençon. Quand il revint,
tous les marmitons de la cuisine le reçurent avec un charivari, en lui
chantant:
Et tant de diamants,
Et tant de diamants[135].
Le procès ayant été fait à Saint-Germain[136], on conseilla à M. le
cardinal de donner deux petits prieurés qu'avoit cet homme à
quelques-uns des principaux de sa musique. On donna à choisir à
Maugars; il prit celui qui valoit le moins; il valoit cinquante livres
de rente de moins que l'autre. On lui en demanda la raison: «C'est,
dit-il, que ce prieuré s'appelle Saint-Julien, et on ne manqueroit
jamais de m'appeler Saint-Julien le ménétrier.» Quand il eut ce
bénéfice, il demanda à prêcher devant le domestique. Le cardinal le
lui permit. Il prêcha une heure durant contre les médecins et les
poètes, à cause de Pitois, médecin du cardinal, et de Boisrobert. Il
haïssoit encore plus l'abbé de Beaumont, aujourd'hui M. de Rodez,
alors maître-de-chambre du cardinal, et disoit: «M. de Beaumont ne
m'aime pas, parce qu'il sait bien que je ne le puis aimer, depuis
qu'il me fessa si rudement lorsqu'il étoit cuistre au collége.»
Il avoit été en Angleterre, où un nommé Sinette, fils d'un hôtelier de
Lyon, et qui étoit de la musique du Roi aussi bien que lui, le fit
battre. Maugars, qui étoit vindicatif, trouva moyen de couler dans le
couvert du Roi un billet en ces termes: «Je donne avis à Votre Majesté
qu'un nommé Sinette a attenté à sa personne sacrée; c'est un secret
révélé en confession, je n'en puis pas dire davantage.» Le pauvre
Sinette fut près de deux ans pour cela dans la Tour de Londres, et ne
l'eût point su si Maugars ne s'en fût vanté. Cela fit dire au
commandeur de Jars que Maugars étoit un fou scélérat.
Etant dans ce pays-là, il traduisit en françois je ne sais quel traité
anglois de Bâcon[137]. Un jour il tenoit une lettre dans la chambre du
cardinal, afin qu'il lui demandât ce que c'étoit. «Que tenez-vous là,
monsieur Maugars?--Monseigneur, dit-il en la serrant, ce n'est
rien.--Montrez, montrez.--Monseigneur, ma modestie ne sauroit souffrir
que je vous fasse entendre les louanges excessives que donnent à une
malheureuse traduction que j'ai faite mon cousin Ogier le Danois et
mon cousin de Richelieu.--Ah, monsieur Maugars, dit le cardinal, je ne
pensois pas avoir l'honneur de vous appartenir.--Monseigneur, c'est un
avocat au parlement, homme illustre, et qui ne déshonore point ce
nom-là.--Lisez donc.» Il se met à lire des louanges par-dessus les
maisons. Le cardinal se douta que cela n'y étoit point, puis il le
voyoit hésiter. Il fit signe à Boisrobert; Boisrobert lui ôte la
lettre, et la porte au cardinal. Il n'y avoit rien, sinon: «J'ai reçu
la traduction de votre cousin Maugars, je la lirai quand j'en aurai le
loisir.--Ah, ah, monsieur Maugars, dit le cardinal, vous jouez de ces
tours-là.--Monseigneur, s'il ne l'a dit, il le devoit dire.» Cette
fichue traduction l'avoit pourtant fait secrétaire-interprète de la
langue angloise.
Un jour M. le cardinal lui ayant ordonné de jouer avec les voix en un
lieu où étoit le Roi, le Roi envoya dire que la viole emportoit les
voix. «Maugré bieu de l'ignorant! dit Maugars, je ne jouerai jamais
devant lui.» De Niert[138], qui le sut, en fit bien rire le Roi. Le
cardinal n'en rit et n'y prit nullement plaisir. L'abbé de Beaumont
s'en prévalut pour faire chasser Maugars. Le cardinal, en le payant,
lui dit: «Dites de moi tout ce que vous voudrez, je ne m'en soucie
point; mais si vous parlez du Roi, je vous ferai mourir sous le
cotret.»
Je l'ai vu depuis à Rome. A la naissance de M. le Dauphin, il joua
devant le pape (Urbain VIII), et disoit que Sa Sainteté s'étonnoit
qu'un homme comme lui puisse être mal avec quelqu'un. Il vint dire
sottement, en présence de la maréchale d'Estrées (ambassadrice à
Rome), qu'il avoit vu, à Notre-Dame du Puy, en Auvergne, la plus belle
relique du monde, le sacré saint prépuce de notre Seigneur. Feu
mademoiselle de Thémines, sa fille, qui y étoit, dit: «Qu'est-ce que
le saint prépuce, madame?--Taisez-vous, ma fille, répondit la mère,
vous êtes une sotte.»
Maugars ne voulut jamais jouer, à la prière du maréchal d'Estrées,
devant un seigneur Horatio, qui jouoit fort bien de la harpe, et qui
étoit à M. de Savoie[139]. Cela fâcha le maréchal; et il lui alloit
faire donner des coups de bâton, si Quillet ne lui eût représenté que
le cardinal ne trouveroit peut-être pas trop bon qu'on traitât ainsi
une personne qui avoit été à lui. Le maréchal, à cette remontrance,
devint aussi froid qu'un marbre.
Maugars revint en France, et mourut quelques années après. A l'article
de la mort, il envoya demander pardon à Boisrobert.
[132] Maugars, prieur de Saint-Pierre de Nac, interprète du Roi
en langue angloise, et célèbre joueur de viole. On a de lui un
_Discours sur la musique d'Italie et des opéra_, qui a été
imprimé dans le _Recueil des divers Traités d'histoire, de morale
et d'éloquence_; Paris, 1672, petit in-12. La _Vie_ de Malherbe
par Racan, déjà citée dans cet ouvrage, fait partie de ce
Recueil. Maugars parle dans son _Discours_ de son talent et de
son admirable viole, qui ne sortoit de chez lui, quand il étoit à
Rome, que pour aller chez des _Éminences_.
[133] Village à sept lieues de Paris, sur la route d'Orléans.
[134] Très-bien.
[135] Il y avoit un refrain de chanson qui disoit quelque chose
d'approchant. On se servit de l'air. (T.)
[136] Matthieu de Morgues, sieur de Saint-Germain, aumônier de
Marie de Médicis, mort aux Incurables en 1670. Il a publié
beaucoup de pièces pour la défense de la Reine-mère.
[137] Maugars a traduit de Bâcon les deux ouvrages suivants: _Le
Progrès et Avancement aux sciences divines et humaines_; Paris,
1624, in-12; _Considérations politiques pour entreprendre la
guerre contre l'Espagne_; Paris, 1634, in-4º.
[138] Célèbre chanteur, valet-de-chambre de Louis XIII et de
Louis XIV. La Fontaine lui adressa en 1677 l'Épître qui commence
par ces vers:
Niert, qui, pour charmer le plus juste des rois,
Inventa le bel art de conduire la voix, etc.
[139] Maugars parle en ces termes de ce seigneur Horatio, dans le
_Discours sur la musique d'Italie_ cité au commencement de cet
article: «Celui qui tient le premier lieu pour la harpe, est ce
renommé Horatio, qui s'étant rencontré dans un temps favorable à
l'harmonie, et ayant trouvé le cardinal de Montalte sensible à
ses accords, s'est tiré hors du pair, bien plus par cinq ou six
mille écus de rente que cet esprit harmonique lui a libéralement
donnés, que par son bien jouer et sa suffisance. Je ne veux pas
pourtant affoiblir la louange qu'il a méritée, puisque nous ne
pouvons pas toujours être ce que nous avons été, et que l'âge
nous assoupit peu à peu les sens, et nous dérobe insensiblement
ces gentillesses et ces mignardises, et particulièrement cette
agilité des doigts que nous ne possédons que pendant notre
jeunesse; ce qui a donné lieu aux anciens de peindre toujours
Apollon jeune et vigoureux. (Page 163 du Recueil déjà cité.)
L'ARCHEVÊQUE DE BORDEAUX[140].
Madame de Sourdis, sa mère, lui dit, à l'article de la mort, qu'il
étoit fils du chancelier de Chiverny; qu'elle lui avoit fait donner
l'évêché de Maillezais et plusieurs autres bénéfices, et qu'elle le
prioit de se contenter d'un diamant, sans rien demander du bien de feu
son mari[141]. Il lui répliqua: «Ma mère, je n'avois jamais voulu
croire que vous ne valiez rien; mais je vois bien qu'il est vrai.» Il
ne laissa pas d'avoir ses cinquante mille écus de légitime comme les
autres, car il gagna son procès. C'étoit un homme qui avoit beaucoup
d'esprit, qui avoit l'air agréable, qui disoit bien les choses, qui
étoit brave, mais qui n'entendoit point trop la guerre; adroit, et qui
gagnoit le coeur des gens quand il l'avoit entrepris.
Il eut l'intendance de la maison du cardinal, où il mit après le
marquis de Sourdis à sa place. Pour s'accommoder à l'humeur avare du
cardinal, il retrancha quelques pintes de vin, trois ris de veau; et
au lieu de chandelles des six, il en faisoit donner des douze aux
gentilshommes. Il ordonna six pièces de bois (que bûches, que fagots,
que cotrets) pour la garde-robe, où il s'en brûloit plus d'une voie
par jour. On les mettoit toutes six à la fois, puis il falloit en
aller quérir d'autres.
Il vouloit débusquer M. de Noyers; à toute heure il faisoit des tours
au tiers et au quart, et il sembloit qu'il vouloit tout faire à lui
seul. Loynes, trésorier de la marine, fut envoyé avec lui à Brouage
pour faire quelques marchés de fortifications. Par prudence, cet
homme, qui le connoissoit bien, lui faisoit tout signer. Au retour,
l'archevêque de Bordeaux (car il eut l'archevêché du cardinal de
Sourdis, son frère), pour faire le bon valet, ne manqua pas de dire
que Loynes s'étoit entendu avec les entrepreneurs. Loynes, pour sa
justification, apporte tous les marchés signés de l'archevêque. Ce fut
en ce temps-là que le maréchal de Vitry, qui étoit gouverneur de
Provence, dans un démêlé, donna brutalement un coup de canne à
l'archevêque de Bordeaux, et pour cela fut mis à la Bastille, où il
demeura long-temps. Cet archevêque se pouvoit vanter d'être le prélat
du monde qui avoit été le plus battu, car M. d'Epernon l'avoit déjà
frappé à Bordeaux. Il faut voir la _Vie_ de ce duc, où cela est tout
du long[142].
Depuis, quand M. le Grand étoit déjà suspect au cardinal de Richelieu,
l'Eminentissime s'aperçut que l'archevêque regardoit ce jeune homme
comme un soleil levant. Voici comme il s'en douta. Un jour qu'il avoit
dit à l'archevêque: «Allons à la comédie,» l'archevêque avoit donné un
tour de pilier[143], et avoit dit à quelqu'un qu'il se trouvoit mal.
Le cardinal, le lendemain, envoie savoir comment il se portoit.
L'autre répondit qu'il avoit travaillé toute la nuit chez Picard avec
Loynes. Le jour même, le cardinal sut que cela étoit faux. Il crut que
l'archevêque avoit été ailleurs: «Ah! c'est un brouillon, dit-il;
allez, monsieur de Loynes, allez lui dire que je veux qu'il parte pour
l'armée navale dans trois jours.» L'archevêque voulut s'excuser, mais
il fallut partir.