Vrillière. Dans ce même moment M. de La Vrillière entra. Il lui dit
brusquement: «A ce que je vois, La Vrillière, vous aimez fort les
biscuits.» En revanche, il parut bien libéral, quand, en lisant: Un
pot de gelée pour un tel, qui étoit malade, il dit: «Je voudrois qu'il
m'en eût coûté six, et qu'il ne fût pas mort.» Il retrancha trois
paires de mules de sa garde-robe; et M. le marquis de Rambouillet, qui
en étoit grand-maître, lui ayant demandé ce qu'il vouloit qu'on fît de
vingt pistoles qui étoient restées de ce qu'on avoit donné pour
acheter des chevaux pour le chariot du lit, il lui dit: «Donnez-les à
un tel, mousquetaire, à qui je les dois. Il faut commencer par payer
ses dettes.» Il rabattit aux fauconniers du cabinet les bouts carrés
qu'ils achetoient pour peu de chose des écuyers de cuisine, et les
leur fit donner pour leurs oiseaux, sans récompenser les écuyers de
cuisine.
Il n'étoit pas humain. En Picardie, il vit des avoines toutes
fauchées, quoiqu'elles fussent encore toutes vertes, et plusieurs
paysans assemblés autour de ce dégât, mais qui, au lieu de se plaindre
de ses chevau-légers qui venoient de faire ce bel exploit, se
prosternoient devant lui et le bénissoient. «Je suis bien fâché, leur
dit-il, du dommage qu'on vous a fait là.--Cela n'est rien, Sire, lui
dirent-ils, tout est à vous; pourvu que vous vous portiez bien, c'est
assez.--Voilà un bon peuple,» dit-il à ceux qui l'accompagnoient. Mais
il ne leur fit rien donner, ni ne songea à les faire soulager des
tailles.
Je pense qu'une des plus grandes humanités qu'il ait eues en sa vie,
ce fut en Lorraine. Le paysan chez qui il dînoit, dans un village où
ils étoient bien à leur aise avant cette dernière guerre, fut
tellement charmé d'un potage de perdrix aux choux, qu'il le suivit
jusque sur la table du Roi. Le Roi dit: «Voilà un beau potage.--C'est
bien l'avis de vôtre hôte, Sire, dit le maître-d'hôtel, il n'a pas ôté
les yeux de dessus.--Vraiment, dit le Roi, je veux qu'il le mange.» Il
le fit recouvrir, et ordonna qu'on le lui servît.
Le cardinal ayant chassé Hautefort, et La Fayette s'étant faite
religieuse, le Roi dit qu'il vouloir aller au bois de Vincennes, et,
en passant, fut cinq heures aux Filles de Sainte-Marie, où étoit La
Fayette. En sortant, Nogent lui dit: «Sire, vous venez de voir la
pauvre prisonnière?--Je suis plus prisonnier qu'elle,» répondit le
Roi. Le cardinal eut du soupçon de cette longue conversation, et y
envoya M. de Noyers, à qui M. de Tresmes n'osa refuser la porte; cela
rompit les chiens.
L'Eminentissime voyant bien qu'il falloit quelque amusement au Roi,
jeta les yeux, comme j'ai déjà dit, sur Cinq-Mars, qui déjà étoit
assez agréable au Roi. Il avoit ce dessein de longue main, car le
marquis de La Force fut trois ans sans se pouvoir défaire de sa charge
de grand-maître de la garde-robe (je pense qu'on lui avoit donné
celle-ci au lieu de celle de capitaine des gardes-du-corps). Le
cardinal ne vouloit pas qu'autre que Cinq-Mars l'eût. En effet, M.
d'Aumont, frère aîné de Villequier, aujourd'hui maréchal d'Aumont, ne
put y être reçu, quoiqu'il eût de bonnes paroles du Roi.
Au commencement, M. de Cinq-Mars faisoit faire débauche au Roi. On
dansoit, on buvoit des santés. Mais comme c'étoit un jeune homme
fougueux et qui aimoit ses plaisirs, il s'ennuya bientôt d'une vie
qu'il n'avoit prise qu'à contre-coeur. D'ailleurs La Chesnaye, premier
valet-de-chambre, qui étoit son espion, le mit mal avec le cardinal,
car il lui disoit cent bagatelles du Roi que l'autre ne lui disoit
point, et que le cardinal vouloit qu'on lui dît. Cinq-Mars, devenu
grand-écuyer[91] et comte de Dampmartin, fit chasser La Chesnaye, mais
aussi la guerre fut déclarée par ce moyen entre le cardinal et lui.
Nous avons dit comme le Roi l'aimoit éperduement. Fontrailles
racontoit qu'étant entré une fois à Saint-Germain fort brusquement
dans la chambre de M. le Grand, il le surprit comme il se faisoit
frotter depuis les pieds jusqu'à la tête d'huile de jasmin, et, se
mettant au lit, il lui dit d'une voix peu assurée: «Cela est plus
propre.» Un moment après on heurte, c'est le Roi. Il y a apparence,
comme le dit le fils de feu L'Huillier, à qui on contoit cela, qu'il
s'huiloit pour le combat. On m'a dit aussi qu'en je ne sais quel
voyage le Roi se mit au lit dès sept heures. Il étoit fort négligé; à
peine avoit-il une coiffe à son bonnet. Deux grands chiens sautent
aussitôt sur le lit, le gâtent tout, et se mettent à baiser Sa
Majesté. Il envoya déshabiller M. le Grand, qui revint paré comme une
épousée: «Couche-toi, couche-toi,» lui dit-il d'impatience. Il se
contenta de chasser les chiens sans faire refaire le lit, et ce mignon
n'étoit pas encore dedans, qu'il lui baisoit déjà les mains. Dans
cette grande ardeur, comme il ne trouvoit pas que M. le Grand y
correspondît trop, car il avoit le coeur ailleurs, il lui disoit:
«Mais, mon cher ami, qu'as-tu? que veux-tu? tu es tout triste. De
Niert[92], demande-lui ce qui le fâche; dis-moi, as-tu jamais vu une
telle faveur?» Il le faisoit épier pour savoir s'il alloit en cachette
quelque part.
M. le Grand avoit été amoureux de Marion de Lorme plus qu'il ne
l'étoit alors. Une fois, comme il alloit la trouver en Brie, il fut
pris pour un voleur par des gens qui effectivement couroient après des
voleurs. Ils l'attachèrent à un arbre, et, sans quelqu'un qui le
reconnut, ils l'eussent mené en prison. Madame d'Effiat eut peur qu'il
n'épousât cette fille, et eut des défenses du Parlement. Il a fait
enrager sa mère quelque temps, car elle étoit avare, et lui, par
dépit, changeoit d'habit quatre fois le jour, et l'alloit voir autant
de fois. Elle étoit pourtant revenue de cette aversion depuis qu'il
étoit en faveur. Elle pouvoit bien l'aimer, car il n'y avoit que lui
qui valût quelque chose. Il avoit du coeur. Il s'étoit battu, et fort
bien, contre Du Dognon, aujourd'hui le maréchal Foucault. Il avoit de
l'esprit, et étoit fort bien fait de sa personne. Son aîné est mort
fou; cet aîné faisoit des semelles de souliers des plus belles
tapisseries de Chilly, et l'abbé est fort peu de chose, quoiqu'il ait
assez d'esprit.
La plus grande amour de M. le Grand en ce temps-là, c'étoit
Chemerault, aujourd'hui madame de La Bazinière. Elle étoit alors en
religion à Paris. Elle avoit été chassée à cause de lui[93], et enfin
on l'envoya en Poitou. Un soir à Saint-Germain il rencontra Rumigny,
et lui dit: «Suivez-moi, il faut que je sorte pour aller parler à
Chemerault. Il y a un endroit des fossés par où je prétends passer: on
m'y attend avec deux chevaux.» Ils sortent; mais le palefrenier
s'étoit endormi à terre, et on lui avoit pris ses deux chevaux. Voici
M. le Grand au désespoir. Ils vont dans le bourg pour tâcher d'avoir
d'autres chevaux, et ils aperçoivent un homme qui les suivoit de loin.
C'étoit un chevau-léger de la garde, le plus grand espion qu'eût le
Roi pour M. le Grand. M. le Grand l'ayant reconnu, l'appelle et lui
parle. Cet homme leur vouloit faire accroire qu'ils s'alloient battre.
Il lui protesta que non. Enfin cet homme se retira. Rumigny conseilla
à M. le Grand de s'en retourner, de peur d'irriter le Roi, de se
coucher, et, à deux heures de là, d'envoyer prier quelques officiers
de la garde-robe de le venir entretenir, parce qu'il ne pouvoit
dormir; qu'ainsi il ôteroit pour un temps la créance à ses espions,
car on ne manqueroit pas le lendemain de dire au Roi qu'il étoit
sorti. M. le Grand crut ce conseil. Le lendemain, le Roi lui dit: «Ah!
vous avez été à Paris?» Lui, produit ses témoins. L'espion fut
confondu, et il eut le loisir de faire trois voyages nocturnes à
Paris.
Pour dire le vrai, la vie que le Roi lui faisoit faire étoit une
triste vie. Le Roi vraisemblablement fuyoit le monde et surtout Paris,
parce qu'il avoit honte de la calamité du peuple. On ne crioit presque
point _vive le Roi_ quand il passoit; mais il n'étoit pas capable de
mettre ordre à rien. Il ne s'étoit réservé que le soin de pourvoir aux
compagnies du régiment des gardes et des vieux corps, et étoit jaloux
de cela plus que de toute autre chose. On a remarqué que le Roi aimoit
tout ce que M. le Grand haïssoit, et que M. le Grand haïssoit tout ce
que le Roi aimoit. Ils ne s'accordèrent qu'en une chose, c'est à haïr
le cardinal. J'ai déjà dit ailleurs toute cette histoire[94].
N.[95] dit à Esprit, au retour de Savoie à Lyon, que M. le cardinal ne
vivroit pas long-temps, à cause qu'il avoit fait fermer son charbon.
Par propreté, il fit cette extravagance-là. Le voilà à Ruel, où la
Reine l'alla voir. Il n'osoit aller à Saint-Germain, et le Roi n'osoit
aller à Ruel. Il entreprit de gagner Guitaud, car, outre Tréville,
Guitaud, Tilladet, Des Essarts, Castelnau, et La Salle, capitaines aux
gardes, étoient des gens qu'il n'avoit pu gagner; ceux-là
s'attachoient au Roi. Il fit donc prier Guitaud de le venir voir, le
reçut le plus civilement du monde, ordonna qu'on le menât dîner, et
qu'on lui fît bonne chère. Après dîner, il le fit venir seul, et lui
demande s'il ne vouloit pas être de ses amis. «Monseigneur, j'ai
toujours été attaché au Roi.--Eh! dit le cardinal en levant le bras
par trois fois par mépris, monsieur de Guitaud, vous vous moquez;
allez, allez, monsieur de Guitaud.» L'affaire de Tréville le troubla
fort: cela aida à le faire mourir.
Après la mort du cardinal de Richelieu, le Roi témoignoit de la joie
de recevoir les paquets lui-même. Il disoit qu'il n'auroit jamais de
favori à garder. Il affectionnoit, ce sembloit, M. de Noyers plus que
pas un autre; et quand on parloit de travailler, si M. de Noyers n'y
étoit pas: «Non, non, disoit-il, attendons le petit bon homme.»
L'autre venoit avec sa bougie _en catimini_. Il étoit bon pour servir
sous un autre. Il étoit, disoient les gens, Jésuite galloche[96], car
il l'étoit sans porter l'habit et sans demeurer avec eux. Ce fut lui
pourtant qui fit chasser le Père Sirmond[97], mais c'étoit pour en
mettre un autre qui fût plus Jésuite, s'il faut ainsi dire, car ce bon
Père est un peu trop franc, et il ne fait que de petits livres; eux
veulent qu'on fasse de gros volumes. Le petit bon homme, se fiant à
l'affection du Roi, se trouva attrapé, car le cardinal Mazarin et
Chavigny donnoient à ceux qui approchoient le Roi; et quoiqu'il fût
toujours à Saint-Germain et eux presque toujours à Paris, ils le
débusquèrent pourtant. Il mourut peu après à Dangu, une maison à lui
auprès de Pontoise. On grattoit déjà à sa porte comme à celle du
cardinal[98].
Le feu Roi mourut bientôt après[99]. Il avoit toujours craint le
diable, car il n'aimoit point Dieu, mais il avoit grande peur de
l'enfer. Il fit baptiser M. le Dauphin; le cardinal Mazarin le tint
pour le pape. Il lui prit une vision, il y a vingt ans, de mettre son
royaume sous la protection de la Vierge, et, dans la déclaration qu'il
en fit, il y avoit: «Afin que tous nos bons sujets aillent en paradis,
car tel est notre plaisir.» C'est ainsi que finissoit cette belle
pièce[100]. Dans sa dernière maladie, il étoit étrangement
superstitieux. Un jour qu'on lui parloit de je ne sais quel béat qui
avoit un don tout particulier pour découvrir les corps saints, et qui,
en marchant, disoit: «Fouillez là, il y a un corps saint,» sans y
manquer une seule fois, Nogent[101] dit, à sa manière de mauvais
bouffon, comme dit le _Journal_ du cardinal: «Si je le tenois, je le
mènerois avec moi en Bourgogne, il me trouveroit bien des truffes.» Le
Roi se mit en colère, et lui cria: «Maraud, sortez d'ici.» Il mourut
assez constamment, et disoit en regardant le clocher de Saint-Denis,
qu'on voit du château neuf de Saint-Germain, où il étoit malade:
«Voilà où je serai bientôt[102].» Il dit à M. le Prince: «Mon cousin,
j'ai songé que mon cousin, votre fils, étoit aux mains avec les
ennemis, et qu'il avoit l'avantage.» C'est la bataille de Rocroy. Il
envoya quérir le Parlement, pour leur faire promettre qu'ils
observeroient la déclaration qu'il avoit faite. C'étoit sur celle du
cardinal de Richelieu, dont il n'avoit fait que changer quelque chose.
Par cette déclaration, la Reine avoit un conseil nécessaire, et
n'avoit que sa voix, non plus qu'un autre. Il leur dit qu'elle
gâteroit tout, s'ils la faisoient régente comme la feue Reine-mère.
Elle se jeta à ses genoux. Il la fit bientôt relever; il la
connoissoit bien, et la méprisoit.
On disoit quand M. le Prince mourut, et qu'il eut aussi témoigné de la
fermeté, qu'il n'y avoit plus d'honneur à bien mourir, puisque ces
deux hommes-là étoient si bien morts. On alla à l'enterrement du Roi
comme aux noces, et au-devant de la Reine comme à un carrousel. On
avoit pitié d'elle, et on ne savoit pas ce que c'étoit.
[71] Fils de Henri IV et de Marie de Médicis, né à Fontainebleau
le 27 septembre 1601, mort le 14 mai 1643.
[72] En 1615.
[73] Il mourut depuis aux guerres des Huguenots. (T.)
[74] Le comte de Nogent, capitaine des archers de la porte, frère
de Bautru, dans l'_Historiette_ duquel Tallemant aura occasion de
reparler de Nogent. Ménage confirme à son sujet ce qu'avance ici
Tallemant; car il dit «qu'il arriva à Paris n'ayant que huit cent
livres de rente, et qu'il en avoit cent quatre-vingt mille
lorsqu'il mourut. Le premier jour qu'il parut à la cour, il porta
le Roi sur ses épaules pour le passer par un endroit où il y
avoit de l'eau. C'étoit aux Tuileries.» (_Ménagiana_, édit. de
1762, t. I, p. 41.)
[75] Précédemment dans l'_Historiette_ du cardinal de Richelieu.
[76] M. d'Estambon est fort bègue. Le Roi, la première fois qu'il
le vit, lui demanda quelque chose en bégayant. Comme vous pouvez
penser, l'autre lui répondit de même. Cela surprit le Roi, comme
si cet homme eût voulu se moquer de lui. Voyez quelle apparence
il y avoit à cela, et si on n'eût assuré le roi que ce
gentilhomme étoit bègue, il l'eût peut-être fait maltraiter. (T.)
[77] Espèce de bouffon en vogue en Italie.
[78] La famille d'Ecquevilly, descendue du président Hennequin.
Tallemant est entré plus bas dans quelques détails sur
d'Ecquevilly.
[79] Tréville, ou Troisville, commandoit les mousquetaires.
[80] Voici le passage: «Madame Bellier a dit au sieur cardinal en
grandissime secret, comme la Reine avoit été grosse dernièrement,
qu'elle s'étoit blessée; que la cause de cet accident étoit un
emplâtre qu'on lui avoit donné pensant faire bien. Depuis
Patrocle m'en a dit autant et le médecin ensuite.» (_Journal du
cardinal de Richelieu_, 1648, petit in-12, première partie, p.
53; Mai, 1632.)
[81] _La Ludovicotrophie_, ou _Journal de toutes les actions et
de la santé de Louis, dauphin de France, qui fut ensuite le roi
Louis XIII_, par Jean Hérouard, seigneur de Vaugrineuse, son
premier médecin, est indiquée dans le Père Lelong, comme existant
dans la Bibliothèque du Roi, au nombre des manuscrits du Fonds
Colbert. (_Bibliothèque historique de la France_, t. 2, no
21448.)
[82] Marais disoit au Roi: «Il y a deux choses à votre métier
dont je ne me pourrois accommoder.--Hé! quoi?--De manger tout
seul et de ch... en compagnie.» (T.)
[83] Ménage assigne une autre cause à la disgrâce de Barradas.
«La faveur de Barradas auprès de Louis XIII ne dura pas plus de
six mois, et c'est de là que _la fortune de Barradas_ passe en
proverbe pour une fortune de peu de durée. Le sujet de la
disgrâce de ce favori est fort plaisant. Il étoit un jour à la
chasse avec le Roi, lorsque le chapeau de ce prince étant tombé,
il alla justement sous le ventre du cheval de Barradas. Dans ce
moment-là ce cheval étant venu à passer gâta tout le chapeau du
Roi, qui se mit dans une aussi grande colère que s'il l'avoit
fait faire exprès. Cet accident, qui en auroit fait rire un
autre, fut pris en très-mauvaise part par le Roi, qui commença
dès ce temps-là à ne plus aimer Barradas. (_Ménagiana_, t. I, p.
98.)
[84] A la poursuite des financiers, la Reine-mère étoit
implacable pour Beaumarchais, à cause du maréchal de Vitry, son
gendre. On s'avisa pour le sauver d'offrir mademoiselle de La
Vieuville, fille de l'autre gendre, à Barradas avec huit cent
mille livres. Le Roi en fut fort aise: «Mais, dit-il, il faut
faire le compte rond: il faut un million.» Barradas le dit à
quelque babillard: le cardinal de Richelieu, qui ne vouloit point
que La Vieuville eût de l'appui, et qui voulut peut-être
satisfaire la Reine-mère, dit au Roi: «Sire, voilà qui est bien,
mais il m'a offert (cela étoit faux) un million de sa charge de
trésorier de l'Épargne qui en vaut encore autant.» Cela cabra
Vitry et La Vieuville. L'affaire fut rompue. Outre cela,
Beaumarchais fut pendu en effigie dans la cour du palais. Il
laissa encore des biens prodigieux. Il avoit l'île de l'Éguillon,
près de La Rochelle, et six vaisseaux qu'il envoyoit aux Indes.
Il faisoit accroire que sa richesse venoit de là. (T.).
[85] Le Roi prit amitié pour Saint-Simon, à cause, disoit-il, que
ce garçon lui rapportoit toujours des nouvelles certaines de la
chasse; qu'il ne tourmentoit point trop ses chevaux, et que,
quand il prenoit un cor, il ne bavoit point dedans: voilà d'où
vient sa fortune. (T.)
[86] Une fois qu'il dansoit je ne sais quel ballet de _la Chasse
aux Merles_, qu'il aimoit tendrement, et qu'il avoit nommée _la
Merlaison_, un M. de Bourdonné, qui connoissoit M. Godeau, depuis
évêque de Grasse, à cause qu'il est voisin de Dreux, d'où est ce
prélat, lui écrivit: «Monsieur, sachant que vous faites joliment
des vers, je vous prie de faire les vers du ballet du Roi dont
j'ai l'honneur d'être, et d'y mettre souvent le mot de
_Merlaison_, parce que Sa Majesté l'aime.» M. Godeau est encore à
faire ces vers. (T.)
[87] Montauron étoit parent de Tallemant; on lira plus loin son
_Historiette_.
[88] Depuis ceux qui ne sont pas trop âgés l'ôtent, et on n'a que
les moustaches. (T.)
[89] D'autres ont dit _mille_ pistoles (_Journal de Verdun_,
juin, 1707, p. 410). Le chiffre donné par Tallemant est plus
vraisemblable. La pistole valoit alors onze livres, ce qui
équivaut à vingt-quatre francs d'aujourd'hui.
[90] _Polyeucte_, représenté en 1640, ne fut publié qu'en 1643.
[91] On avoit obligé M. de Bellegarde à prendre quelque petite
récompense de cette charge, et pour cela il eut permission de
revenir à la cour. (T.)
[92] Premier valet-de-chambre. (T.)--Il étoit premier valet de
garde-robe.
[93] De chez la Reine, comme on l'a vu précédemment dans
l'_Historiette_ du maréchal de Brézé.
[94] Voyez l'_Historiette_ du cardinal de Richelieu pour la
conspiration de Cinq-Mars et le récit de sa mort.
[95] Ce nom est illisible dans le manuscrit; l'initiale paroît
être un J, mais encore elle est douteuse.
[96] On appelle les filles de la Reine de dehors _galloches_, car
on laisse les _galloches_ à la porte. (T.)
[97] Jacques Sirmond, Jésuite, né à Riom le 12 octobre 1559, mort
à Paris le 7 octobre 1651.
[98] On grattoit à la porte du Roi, et par flatterie à celle des
puissants d'alors, pour se les faire ouvrir. Dans _le Baron de la
Crasse_, comédie de R. Poisson, ce personnage raconte qu'étant
allé au Louvre, et ayant frappé à la porte du Roi, l'huissier lui
dit:
Apprenez, monsieur de Pézenas,
Qu'on gratte à cette porte, et qu'on n'y heurte pas.
Les courtisans se servoient du peigne pour cet usage. Molière dit
dans son _Remercîment au Roi_ de 1663:
Grattez du peigne à la porte
De la chambre du Roi.
[99] Comme les prisonniers de la Bastille ne sortoient point, on
disoit qu'il n'y avoit que la Reine qui fût sortie de prison.
(T.)
[100] _Déclaration du Roi par laquelle il prend la sainte Vierge
pour protectrice spéciale de son royaume, le 10 février 1638_;
Paris, 1638, in-8º.
La citation de Tallemant n'est pas textuelle; mais quant à la
bizarrerie de la chute à laquelle le protocole donne lieu, elle
est exacte: «Nous admonestons le sieur archevêque de Paris, et
néanmoins lui enjoignons, etc., afin que sous une si puissante
patrone, notre royaume soit à couvert de toutes les entreprises de
ses ennemis; qu'il jouisse longuement d'une bonne paix, que Dieu y
soit servi et révéré si saintement, que nous et nos sujets
puissions arriver heureusement à la dernière fin pour laquelle
nous sommes créés: _car tel est notre bon plaisir_.»
[101] Un jour que Nogent entra dans la chambre du Roi, il lui dit
«Ah! que je suis aise de vous voir, Nogent; je croyois que vous
fussiez exilé.» (T.)
[102] On lit les plus grands détails sur la mort du Roi dans le
_Mémoire fidèle des choses qui se sont passées à la mort de Louis
XIII_, par Dubois, l'un de ses valets-de-chambre. (_Curiosités
historiques_; Amsterdam, 1759, tom. 2, p. 44.) Cette pièce
devroit faire partie de la Collection des Mémoires relatifs à
l'histoire de France.
M. D'ORLÉANS (GASTON)[103].
M. d'Orléans étoit fort joli en son enfance, et on lui faisoit dire,
il y a sept ou huit ans, en voyant le Roi et M. d'Anjou: «Ne vous
étonnez de rien; j'étois aussi joli que cela.» Il fit pourtant une
chose fort ridicule à Fontainebleau, où il fit jeter dans le canal un
gentilhomme qui, à son avis, ne lui avoit pas assez porté de respect.
Il y eut du bruit pour cela; il ne vouloit point demander pardon à ce
gentilhomme, quoiqu'on lui rapportât l'exemple de Charles IX qui,
étant roi, et ayant su qu'un homme, auquel, dans l'ardeur de la
chasse, il avoit donné un coup de houssine (l'autre s'étant mis mal à
propos dans son chemin), étoit gentilhomme, dit: «Je ne suis que
cela,» et lui en fit satisfaction. L'autre pourtant ne voulut jamais
paroître à la cour. La Reine-mère vouloit qu'il eût le fouet, et cela
l'y fit résoudre. M. d'Orléans s'est plaint plusieurs fois qu'on ne
lui avoit donné pour gouverneur qu'un Turc et qu'un Corse: M. de
Brèves, qui avoit été si long-temps à Constantinople qu'il en étoit
devenu tout mahométan, et le maréchal d'Ornane, fils d'Alphonse de
Corse. Ce maréchal avoit un plaisant scrupule: il n'osoit toucher à
aucune femme qui eut nom Marie, tant il avoit de dévotion pour la
Vierge; amoureux de madame de Gravelle, il la fit peindre avec des
rayons qui lui sortoient des yeux, et il y avoit au bas:
Et de ses yeux sortoient de grands rayons.
Gaston a un peu fait le fou en sa jeunesse, et la nuit il a brûlé plus
d'un auvent de savetier. Il a toujours été assez bon, et il ne manque
point d'esprit. Un jour, comme il y avoit beaucoup de courtisans avec
lui à son lever, une montre d'or sonnante qu'il aimoit fort fut volée.
Quelqu'un dit: «Il faut fermer les portes et fouiller tout le monde.»
Monsieur dit humainement: «Au contraire, messieurs, sortez tous, de
peur que la montre vienne à sonner et à découvrir celui qui s'en est
accommodé;» et il les fit tous sortir.
Il a beaucoup de mémoire; il sait tous les simples par coeur. A propos
de cela, Brunier, son premier médecin, un jour que dans le Jardin des
Simples il lui contoit je ne sais quoi qu'il avoit fait, qui n'étoit
pas trop raisonnable, lui dit naïvement: «Monsieur, les aliziers font
les alizes, et les _sottisiers_ font les sottises.»
Bezançon, qui le quitta depuis, lui chanta une fois en une débauche un
impromptu sur une chanson qui couroit à la louange du cabaret, dont la
reprise étoit:
Mais parce qu'au tac du couteau
On a tout ce que l'on demande.
Gaston qui savez mieux que nous
Tous les secrets de la taverne,
De celui-ci souvenez-vous,
Ou bien je crains qu'on ne vous berne.
Ma foi ne faites pas le veau:
Frappez si fort qu'on vous entende,
Puisqu'au seul tac tac du couteau
On a tout ce que l'on demande.
Il voyoit les personnes de qualité, et ne faisoit point comme on veut
que M. d'Anjou fasse.
La plus belle chose qu'il ait faite en sa vie, c'est d'avoir gardé la
foi à sa seconde femme[104], et n'avoir jamais voulu l'abandonner.
C'est une pauvre idiote, et qui pourtant a de l'esprit. Quand on les
remaria à Meudon, après la mort du cardinal, elle pleuroit, parce
qu'elle croyoit avoir été en péché mortel jusque là. Elle est belle,
mais elle a les dents gâtées et tient la tête entre les épaules. Il
est vrai qu'elle se redresse en dansant et danse bien. C'est tout le
contraire de sa devancière qui étoit fière comme un dragon. Le Roi se
réjouit fort quand il vit qu'elle n'avoit fait qu'une fille, et cria:
«Tout est _fendu_.»
En une débauche où chacun contoit quelque chose pour se moquer du
cardinal de Richelieu, M. de Chavigny en fit aussi un conte. M.
d'Orléans lui dit en souriant: _Et tu quoque, fili_, car on disoit
qu'il étoit fils du cardinal, qui étant jeune avoit couché avec madame
Bouthillier (elle est Bragelonne). C'est cette femme qui a fait la
fortune de la maison. Elle fit mettre son mari chez la Reine-mère, et
ensuite il devint surintendant des finances. Elle fit aussi donner la
coadjutorerie de Tours à son beau-frère.
Parlons un peu des amours de Monsieur. Étant veuf, il étoit bien jeune
encore, il disoit: «Je ne suis guère propre à la galanterie qui règne
encore de faire le malade, d'être pâle et de s'évanouir.» En effet, il
a toujours été vermeil. Je pense qu'il a eu des amourettes en Flandre,
mais je n'ai rien trouvé de mémorable. A son retour, il devint
amoureux d'une belle personne du quartier Saint-Paul, nommée madame de
Ribaudon: elle étoit Bragelonne. On en fit des vaudevilles:
La Ribaudon, quand Monsieur la regarde,
Père, frère, mari, tout le monde est en garde,
Tout doux, etc.....
AUTRE.