Voici ce que j'ai appris des deux soeurs de la maréchale. L'aînée,

toute princesse romaine qu'elle étoit, et prétendant le tabouret chez

la Reine, devint amoureuse d'un gros homme qui n'étoit plus jeune, et

qui étoit de fort basse naissance, et, de plus, réfugié, de peur de

ses créanciers. C'étoit un nommé Sabattier, à qui le cardinal de

Richelieu, le croyant fort riche, fit épouser l'aînée de La

Roche-Posay, qui étoit un peu sa parente. Mais elle mourut bientôt.

Sans cela, le cardinal eût soutenu cet homme, qui, faute de conduite

et d'appui, donna du nez en terre et fit banqueroute. Il avoit

connoissance avec le maréchal de La Meilleraye. Cela fut cause qu'il

se retira en Bretagne chez M. le duc de Brissac, et il se mit aux

bonnes grâces du duc et de la duchesse. Ce fut là que mademoiselle de

Brissac, qui jusqu'alors s'étoit piquée d'une grande pruderie, trouva

cet homme à son goût, et l'aima si éperdument, qu'on a dit qu'elle lui

tiroit ses bottes. Elle l'épousa en cachette[70]. Le bruit en courut

quelque temps, mais il s'apaisa jusqu'à la mort de Sabattier, qu'elle

prit le deuil. Le maréchal de La Meilleraye dit qu'il ne le

souffriroit pas. Elle lui répondit que si on recherchoit de qui il

venoit, on ne trouveroit pas que sa soeur eût épousé un homme de

meilleure maison que M. Sabattier.

Depuis, un parent du maréchal de La Meilleraye, La Porte Vezins,

gentilhomme de huit mille livres de rentes, l'a épousée. Il faut qu'il

ait bien su qu'il y avoit quelque _si_, puisqu'on lui donnoit une

fille de cette qualité, ou il se prend bien pour un autre. Elle n'en

est pas moins fière. A Angers, plusieurs dames de qualité ayant des

fauteuils au bal, elle s'assit sur le dos du sien pour être plus haut

que les autres, et le lendemain elle y fit apporter un tapis et un

carreau, comme auroit pu faire la Reine.

La troisième soeur a épousé M. de Biron. Celle-ci est bien faite; elle

s'est divertie avant que d'être mariée. Un jour Rumigny, comme le

capitaine des gardes du maréchal, nommé Piaillère, se plaignoit à lui

de l'humeur de son maître: «Eh! lui dit-il, que ne quittez-vous un

homme fougueux et ingrat?--Mon Dieu, dit Piaillère, je n'y demeure que

pour tâcher de mettre sa femme à mal, car pour sa belle-soeur elle est

dépêchée.» On a dit même que ce M. le capitaine des gardes n'étoit pas

le seul. Cet homme, comme on lui demandoit ce que c'étoit que le

grand-maître d'aujourd'hui: «C'est, dit-il, bourse fermée et bouche

ouverte.» Il a toujours la bouche ouverte, et est de fort mauvaise

grâce.

[61] Charles de La Porte, duc de La Meilleraye, mort le 8 février

1664, âgé de soixante-deux ans. Son fils unique épousa Hortense

Mancini, nièce du cardinal Mazarin.

[62] On lit des détails fort curieux sur l'avocat La Porte,

grand-père maternel du cardinal de Richelieu, et père du

grand-prieur, dans les Mémoires de Montglas. (Collection des

_Mémoires relatifs à l'histoire de France_, deuxième série, t.

49, p. 21.)

[63] Ce grand-prieur de La Porte étoit un homme de bien et un

homme d'honneur. Quand le grand-prieur de Vendôme fut mort, le

cardinal de Richelieu le voulut faire grand-prieur, encore qu'il

y eût un commandeur plus ancien que lui, et il avoit assez de

pouvoir pour cela; mais il ne le voulut jamais, et dit que

c'étoit une injustice. Il laissa passer l'autre devant, mais il

n'attendit guère, car cet homme mourut bientôt après. J'ai vu ce

grand-prieur fort aimé à La Rochelle, dont il étoit gouverneur

avec le pays d'Aulnis, Brouage et les îles. Depuis sa mort la

religion de Malte a démembré le grand Prieuré à cause qu'il

n'étoit plus que pour des princes et des gens de la faveur. (T.)

[64] On lui avoit refusé madame de Courcelles d'aujourd'hui,

autrefois mademoiselle de Villeroy, du temps qu'il étoit

capitaine des gardes de la Reine-mère, et qu'on l'appeloit Petit

Meilleraye. (T.)

[65] Elle mourut d'une fausse couche. (T.)

[66] On lit _Cerisay_ dans le manuscrit, mais ne seroit-ce pas

plutôt Habert de Cerisy, de l'Académie française, qui mourut en

1655?

[67] Ce riche partisan dont Tallemant a donné l'_Historiette_

tom. I, qui maria sa fille au duc de Cossé.

[68] On a raconté la même chose de Henri IV et du duc de

Bellegarde, à l'occasion de Gabrielle d'Estrées.

[69] Bois-Yvon, comme on lui parla de Dieu, dit: «Dieu est si

grand seigneur et moi si petit compagnon! Nous n'avons jamais eu

de communication ensemble.» Ce Bois-Yvon étoit un homme persuadé

de la mortalité de l'âme, et quand on lui voulut parler de se

confesser, il s'en moqua, et dit qu'il lui restoit trente sous

qu'on donneroit à des porteurs, qui, dans leur chaise, le

porteroient à la voirie. Il mourut ainsi, et on n'en put obtenir

autre chose. Étant malade, je ne sais quel jeune moine lui

parloit de Dieu: «Frère jeune, lui dit-il, ne me parlez point

tant de Dieu, vous m'en dégoûtez.» Desbarreaux lui amena un

confesseur: «Il n'est pas de ma croyance,» dit-il; il lui dit

aussi: «Faire ce que vous dites n'est pas de la vie que j'ai

faite, et ce que vous faites n'est pas de la vie que vous menez.»

(T.)

[70] Il y a un couplet du chevalier de Rivière. (T.)

LOUIS XIII[71].

Louis XIII fut marié encore enfant[72].

Le Roi commença par son cocher Saint-Amour à témoigner de l'affection

à quelqu'un. Ensuite il eut de la bonne volonté pour Haran, valet de

chiens. Il voulut envoyer quelqu'un qui lui pût bien rapporter comment

la princesse d'Espagne étoit faite. Il se servit pour cela du père de

son cocher, comme si c'eût été pour aller voir des chevaux.

Le grand-prieur de Vendôme, le commandeur de Souvré et

Montpouillan-la-Force[73], garçon d'esprit et de coeur, mais laid et

rousseau, furent éloignés l'un après l'autre par la Reine-mère. Enfin

M. de Luynes vint; nous en avons parlé ailleurs, et de Desplan aussi.

Nogent-Bautru, capitaine de la porte, n'a jamais été favori, à

proprement parler; mais il étoit bien dans l'esprit du Roi avant que

le cardinal de Richelieu fût son ministre. Il y a beaucoup gagné[74].

Nous parlerons des autres à mesure qu'ils viendront.

Le feu Roi ne manquoit pas d'esprit; mais, comme j'ai remarqué

ailleurs[75], son esprit tournoit du côté de la médisance; il avoit de

la difficulté à parler[76], et, étant timide, cela faisoit qu'il

agissoit encore moins par lui-même. Il étoit bien fait, dansoit assez

bien en ballet, mais il ne faisoit jamais que des personnages

ridicules. Il étoit bien à cheval, eût enduré la fatigue en un besoin,

et mettoit bien une armée en bataille.

Le cardinal de Richelieu, qui craignoit qu'on ne l'appelât Louis le

Bègue, fut ravi de ce que l'occasion s'étoit présentée de le surnommer

Louis-le-Juste. Cela arriva lorsque madame de Guemadeux, femme du

gouverneur de Fougères, se jeta à ses pieds, pleura et lamenta, et

qu'il n'en fut point ému, encore qu'elle fût fort belle. Depuis, Le

Pont-de-Courlay épousa la fille de cette femme. C'est la mère du duc

de Richelieu, aujourd'hui madame Daubroy. Guemadeux eut la tête

coupée; il se révolta le plus sottement du monde. A La Rochelle, ce

nom lui fut confirmé à cause du traitement qu'on fit aux Rochellois.

En riant, quelques-uns ont ajouté _arquebusier_, et disoient: _Louis,

le juste arquebusier_. Un jour, mais long-temps après, Nogent, en

jouant de la paume ou au gros volant avec le Roi, cria: «A vous,

Sire.» Le Roi manqua: «Ah! vraiment, dit Nogent, voilà un beau Louis

le Juste.» Il ne s'en fâcha point.

Il étoit un peu cruel, comme sont la plupart des sournois et des gens

qui n'ont guère de coeur, car le bon sire n'était pas vaillant,

quoiqu'il voulût passer pour tel. Au siége de Montauban, il vit sans

pitié plusieurs huguenots, de ceux que Beaufort avoit voulu jeter dans

la ville, la plupart avec de grandes blessures, dans les fossés du

château où il étoit logé. Ces fossés étoient secs; on les mit là comme

dans un lieu sûr, et on ne daigna jamais leur faire donner de l'eau.

Les mouches mangeoient ces pauvres gens. Il s'est diverti long-temps à

contrefaire les grimaces des mourants. Le comte de La Rocheguyon

(c'étoit un homme qui disoit les choses plaisamment) étant à

l'extrémité, le Roi lui envoya un gentilhomme pour savoir comment il

se portoit: «Dites au Roi, dit le comte, que dans peu il en aura le

divertissement. Vous n'avez guère à attendre, je commencerai bientôt

mes grimaces. Je lui ai aidé bien des fois à contrefaire les autres,

j'aurai mon tour à cette heure.»

Quand M. le Grand (Cinq-Mars) fut condamné, il dit: «Je voudrois bien

voir la grimace qu'il fait à cette heure sur cet échafaud.»

Quelquefois il a raisonné passablement dans un conseil, et même il

sembloit qu'il avoit l'avantage sur le cardinal. Peut-être l'autre

avoit-il l'adresse de lui donner cette petite satisfaction. La

fainéantise l'a perdu. Pisieux gouverna un temps, puis La Vieuville,

surintendant des finances, fut comme une espèce de ministre, avant la

grande puissance du cardinal de Richelieu, et pensa faire enrager tout

le monde. Il vouloit faire danser des courantes aux dames qui lui

alloient parler. Quand on lui demandoit de l'argent, il se mettoit à

faire des bras comme s'il eut nagé, et disoit: «Je nage, je nage, il

n'y a plus de fonds.» Scapin lui alla une fois demander je ne sais

quoi. Voilà La Vieuville, dès que cet homme paroît, qui se met à faire

le zani[77]. Scapin le regarde, et puis lui dit: «Monsou, vous avez

fait mon métier; faites à cette houre le vôtre.» Le Roi, après lui

avoir fait manger du foin confit pour le traiter de cheval, le

lendemain lui donne la surintendance des finances... Lequel, à votre

avis, méritoit le mieux de manger de l'herbe? Enfin, M. le maréchal

d'Ornane s'étant mis dans la Bastille volontairement pour se justifier

des choses dont il disoit qu'on l'accusoit, le bruit courut que

c'étoit La Vieuville qui en étoit cause. Les gens de Monsieur

irritèrent leur maître, qui gronda tant qu'il fit donner congé à La

Vieuville: ce fut à Saint-Germain, et ce jour-là comme il partoit, on

lui fit faire un charivari épouvantable par tous les marmitons, pour

lui jouer, disoit-on, un branle de sortie.

Louis XIII, rebuté des débauches de Moulinier et de Justine, deux des

musiciens de la chapelle, qui ne le servoient pas trop bien, leur fit

retrancher la moitié de leurs appointements. Marais, le bouffon du

Roi, leur donna une invention pour les faire rétablir. Ils allèrent

avec lui au petit coucher danser une mascarade demi-habillés. Qui

avoit un pourpoint n'avoit point de haut-de-chausses. «Que veut dire

cela? dit le Roi.--C'est, Sire, répondirent-ils, que gens qui n'ont

que la moitié de leurs appointements ne s'habillent aussi qu'à

moitié...» Le Roi en rit et les reprit en grâce.

Au voyage de Lyon, en une petite ville nommée Tournus, entre Châlons

et Mâcon, un gardien des Cordeliers voulut faire accroire à la

Reine-mère que le Roi en passant y avoit fait parler une muette en la

touchant, comme si elle eût eu les écrouelles. On lui montra la fille.

Ce bon Père disoit l'avoir vu, et après lui, toute la ville le disoit

aussi. Le Père Souffran fit faire une procession et chanter. La Reine

prend ce bon religieux, et, ayant joint le Roi, elle lui dit qu'il

devoit bien prier Dieu de la grâce qu'il lui avoit faite d'opérer par

lui un si grand miracle. Le Roi dit qu'il ne savoit ce qu'on lui

vouloit dire, et le Cordelier disoit: «Voyez la modestie de ce bon

prince!» Enfin le Roi déclara que c'étoit une fourberie et vouloit

envoyer des gens de guerre pour punir ces imposteurs.

Dès-lors il aimoit déjà madame d'Hautefort, qui n'étoit encore que

fille de la Reine. Les autres lui disoient: «Ma compagne, tu ne peux

rien; le Roi est saint.» Ses amours étoient d'étranges amours. Il

n'avoit rien d'un amoureux que la jalousie. Il entretenoit madame

d'Hautefort de chevaux, de chiens, d'oiseaux et d'autres choses

semblables. Il la fit dame d'atours en survivance; elle eut quelques

dons. Mais il étoit jaloux d'Esgvilly-Vassé[78]; et il fallut qu'on

lui fît accroire qu'il étoit parent de la belle. Le Roi le voulut

savoir de d'Hozier. D'Hozier avoit le mot, et dit tout ce qu'on

voulut.

Madame de La Flotte, veuve d'un des MM. Du Bellay, chargé d'affaires

et d'enfants, s'offrit, quoique ce fût un emploi au-dessous d'elle,

d'être gouvernante des filles de la Reine-mère, et elle l'obtint par

importunité. Elle donna la fille de sa fille, dès l'âge de douze ans,

à la Reine-mère: c'est madame d'Hautefort. Elle étoit belle. Le Roi en

devint amoureux et la Reine jalouse, ce dont le Roi ne se soucioit pas

autrement. Cette fille, songeant à se marier, ou voulant donner

quelque inquiétude au Roi, souffrit quelques cajoleries. Huit jours il

étoit bien avec elle; huit autres jours il la haïssoit quasi. Quand la

Reine-mère fut arrêtée à Compiègne, on fit madame de La Flotte dame

d'atours en la place de madame Du Fargis, et sa petite-fille est reçue

en survivance.

En je ne sais quel voyage, le Roi alla à un bal dans une petite ville;

une fille, nommée Catin Gau, à la fin du bal, monta sur un siége pour

prendre, non un bout de bougie, mais un bout de chandelle de suif

dans un chandelier de bois. Le Roi dit qu'elle fit cela de si bonne

grâce, qu'il en devint amoureux. En partant, il lui fit donner dix

mille écus pour sa vertu.

Le Roi s'éprit après de La Fayette. La Reine et Hautefort se liguèrent

contre elle, et depuis cela furent bien ensemble. Le Roi retourna à

Hautefort. Le cardinal la fit chasser; cela ne la désunit point d'avec

la Reine. Un jour, madame d'Hautefort tenoit un billet. Il le voulut

voir; elle ne le voulut pas. Enfin, il fit effort pour l'avoir; elle

qui le connoissoit bien, se le mit dans le sein et lui dit: «Si vous

le voulez, vous le prendrez donc là?» Savez-vous bien ce qu'il fit: il

prit les pincettes de la cheminée, de peur de toucher à la gorge de

cette belle fille.

Le feu Roi commençoit à cajoler une fille en lui disant: «Point de

mauvaises pensées.» Pour une femme mariée, il n'avoit garde. Une fois

il avoit fait un air qui lui plaisoit fort, il envoya quérir

Boisrobert pour lui faire faire des paroles. Boisrobert en fit sur

l'amour que le Roi avoit pour Hautefort. Le Roi lui dit: «Ils vont

bien, mais il faudroit ôter le mot de _désirs_, car je ne désire

rien.» Le cardinal lui dit: «Le Bois, vous êtes en faveur, le Roi vous

a envoyé quérir.» Boisrobert lui conte la chose. Or, devinez ce qu'il

fait faire; ayant la liste des mousquetaires, il y avoit des noms

béarnois, du pays de Tréville[79], qui étoient des noms à tuer chien;

Boisrobert en fit une chanson; le Roi la trouva admirable. M.

d'Esgvilly étoit un fort galant homme. Il fit long-temps l'amour

à la Reine avec des révérences; et c'est assez dire à une Reine. On

l'appeloit le beau d'Esgvilly. Le cardinal l'éloigna parce que c'étoit

un garçon qui ne craignoit rien. Il avoit nargué le grand-maître en

cajolant madame de Chalais, sous sa moustache. C'étoit un homme froid.

Il avoit une galère, et, après avoir fait des merveilles au combat qui

se donna auprès de Gênes, à la naissance de M. le dauphin, où il fit

des protestations contre Le Pont de Courlay qui ne vouloit pas donner,

il reçut un coup de mousquet dans le visage qui le défiguroit tout. Il

ne voulut plus vivre, et ne souffrit pas qu'on le pansât.

La Reine, à ce que dit le _Journal_ du cardinal, s'étoit blessée pour

avoir mis un emplâtre, avant que d'être grosse de Louis XIV[80]. Le

Roi couchoit fort rarement avec elle. On appeloit cela mettre le

chevet, car la Reine n'en mettoit point pour l'ordinaire. Il dit,

quand on lui vint annoncer que la Reine étoit grosse: «Il faut donc

que ce soit d'un tel temps.» Pour une pauvre fois, il prenoit quelque

rafraîchissement et on le saignoit souvent. Cela ne servoit pas à sa

santé. J'oubliois que son premier médecin, Hérouard, à fait plusieurs

volumes qui commencent depuis l'heure de la naissance du Roi jusqu'au

siége de La Rochelle, où vous ne voyez rien sinon à quelle heure il se

réveilla, déjeûna, cracha, pissa, etc.[81].

Au commencement, le roi étoit assez gai, et se divertissoit assez avec

M. de Bassompierre. Il a dit quelquefois de plaisantes choses[82]. Le

fils de Sébastien Zamet, qui mourut maréchal de camp à Montauban

(c'étoit beaucoup en ce temps-là), avoit avec lui La Vergue, depuis

gouverneur du duc de Brézé, qui étoit curieux d'architecture et s'y

entendoit un peu. Or, ce Zamet étoit un homme fort grave et qui

faisoit des révérences bien compassées. Le Roi disoit qu'il lui

sembloit, quand Zamet faisoit ses révérences, que La Vergue étoit

derrière pour les mesurer avec sa toise. Ce fut lui qui fit la

chanson:

Semez graine de coquette

Et vous aurez des cocus.

Il aima Barradas violemment. On l'accusoit de faire cent ordures avec

lui. Il étoit bien fait. Les Italiens disoient: _La bugera ha passato

i monti, passera ancora il concilio_. J'ai ouï dire à Barradas, qui

est un assez pauvre homme, que le cardinal de Richelieu et la feue

Reine-mère avoient bien brouillé l'esprit au feu Roi. Ils faisoient

venir des gens supposés qui apportoient des lettres contre les plus

grands de la cour. La Reine-mère écrivoit au Roi: «Votre femme fait

galanterie avec M. de Montmorency, avec Buckingham, avec celui-ci,

avec celui-là.» Les confesseurs, ganés, ne lui disoient que ce qu'on

leur faisoit dire. Ce Barradas n'étoit qu'un brutal; il donna bientôt

prise sur lui. Le Roi ne vouloit pas qu'il se mariât, et lui, amoureux

de la belle Cressias, fille de la Reine, voulut l'épouser à toute

force[83]. Le cardinal se servit de l'indignation du Roi pour s'en

défaire[84]. Le voilà relégué chez lui. Saint-Simon prend sa

place[85]. Il étoit page de la chambre aussi bien que Barradas; mais

c'étoit, et c'est encore, un homme qui n'a rien de recommandable, et

qui est mal fait. Celui-ci dura plus long-temps que l'autre, et alla à

deux ou trois ans près de M. le Grand. Il y a fait fortune, et est duc

et pair reçu au parlement. Le cardinal se servit encore de quelque

dégoût du Roi; car il ne vouloit pas que ces petits favoris le

tracassassent trop.

Depuis, M. de Chavigny, que Barradas n'avoit point salué, en je ne

sais quel lieu, à cause que l'autre lui avoit fait une incivilité en

une rencontre, entreprend de le faire reléguer. On lui envoie un ordre

d'aller en une province éloignée. Le Roi dit: «Je le connois, il

n'obéira pas.» L'exempt, qui fut chez Barradas, voyant qu'il vouloit

aller faire sa réponse lui-même au Roi, aima mieux la recevoir par

écrit, et le cardinal dit que l'exempt avoit fait sagement; mais il

gronda M. de Chavigny et lui dit: «Vous l'avez voulu, monsieur de

Chavigny, vous l'avez voulu, achevez donc.» Cela n'eut pas de suite,

et durant le siége de Corbie, où Barradas eut permission de voir le

Roi, il proposa à M. le comte d'arrêter le cardinal. Il demandoit pour

cela cinq cents chevaux, et, suivi de ses amis et de ses parens, avec

un cordon bleu et un bâton de capitaine des gardes, il faisoit état

d'attendre le cardinal à un défilé; qu'il y avoit apparence que le

cardinal, surpris de voir un homme que le Roi aimoit encore, et

n'ayant pas le don de ne se pas étonner, perdroit la tramontane, et

qu'on le mèneroit où l'on voudroit; que pour le Roi, il étoit en

colère de l'insulte des Espagnols et du manque de toutes choses, et on

étoit assuré qu'il haïssoit déjà le cardinal. «J'en parlerai à

Monsieur, dit M. le comte.--Monsieur, reprit Barradas, je ne veux

point avoir affaire à Monsieur.» Cela se sut. Barradas eut ordre de se

retirer à Avignon, et y obéit.

Le soin qu'on avoit eu d'amuser le Roi à la chasse[86] servit fort à

le rendre sauvage. Mais cela ne l'occupa pas si fort qu'il n'eût tout

le loisir de s'ennuyer. Il prenoit quelquefois quelqu'un, et lui

disoit: «Mettons-nous à cette fenêtre, puis ennuyons-nous,

ennuyons-nous;» et il se mettoit à rêver. On ne sauroit quasi compter

tous les beaux métiers qu'il apprit, outre tous ceux qui concernent la

chasse; car il savoit faire des canons de cuir, des lacets, des

filets, des arquebuses, de la monnoie, et M. d'Angoulême lui disoit

plaisamment: «Sire, vous portez votre abolition avec vous.» Il étoit

bon confiturier, bon jardinier; il fit venir des pois verts, qu'il

envoya vendre au marché. On dit que Montauron[87] les acheta bien

cher, car c'étoient les premiers venus. Montauron acheta aussi, pour

faire sa cour, tout le vin de Ruel du cardinal de Richelieu, qui étoit

ravi de dire: «J'ai vendu mon vin cent livres le muid.»

Le Roi se mit à apprendre à larder. On voyoit venir l'écuyer Georges

avec de belles lardoires et de grandes longes de veau. Et une fois, je

ne sais qui vint dire que _Sa Majesté lardoit_. Voyez comme cela

s'accorde bien, _majesté_ et _larder_!

J'ai peur d'oublier quelqu'un de ses métiers. Il rasoit bien; et un

jour il coupa la barbe à tous ses officiers, et ne leur laissa qu'un

petit toupet au menton[88]. On en fit une chanson:

Hélas! ma pauvre barbe,

Qu'est-ce qui t'a faite ainsi?

C'est le grand roi Louis

Treizième de ce nom

Qui toute a ébarbé sa maison.

Ça, monsieur de La Force,

Que je vous la fasse aussi:

Hélas, Sire, nenni;

Ne me la faites pas,

Plus ne me connoîtroient vos soldats.

Laissons la barbe en pointe

Au cousin de Richelieu,

Car, par la vertudieu,

Qui seroit assez osé

Pour prétendre la lui raser?

Il composoit en musique, et ne s'y connoissoit pas mal. Il mit un air

au rondeau sur la mort du cardinal:

Il est passé, il a plié bagage, etc.

Miron, maître des comptes, l'avoit fait.

Il peignoit un peu. Enfin, comme dit son épitaphe:

Il eut cent vertus de valet,

Et pas une vertu de maître.

Son dernier métier fut de faire des châssis avec M. de Noyers. On lui

a trouvé pourtant une vertu de roi, si la dissimulation en est une. La

veille qu'on arrêta MM. de Vendôme, il leur fit mille caresses; et le

lendemain, comme il disoit à M. de Liancourt: «Eussiez-vous jamais cru

cela?--Non, Sire, dit M. de Liancourt, car vous avez trop bien joué

votre personnage.» Il témoigna que cette réponse ne lui avoit pas été

trop agréable; cependant il sembloit qu'il vouloit qu'on le louât

d'avoir si bien dissimulé.

Il fit une fois une chose que son frère n'eût pas faite.

Plessis-Bezançon lui alloit rendre de certains comptes; et comme c'est

un homme assez appliqué à ce qu'il fait, il étale ses registres sur la

table du cabinet du Roi, après avoir mis, sans y penser, son chapeau

sur sa tête. Le Roi ne lui dit rien. Quand il eut fait, il cherche son

chapeau partout; le Roi lui dit: «Il y a long-temps qu'il est sur

votre tête.» M. d'Orléans envoya offrir un carreau à un homme qui,

sans y penser, s'étoit assis dans une salle comme Son Altesse Royale

s'y promenoit.

Le Roi ne vouloit pas que ses premiers valets-de-chambre fussent

gentilshommes; car il disoit qu'il vouloit pouvoir les battre, et il

ne croyoit pas pouvoir battre un gentilhomme sans se faire tort. A ce

compte, il ne prenoit pas Béringhen pour un gentilhomme.

J'ai déjà dit qu'il étoit naturellement médisant. Il disoit: «Je

pense que tels et tels sont bien aises de mon édit des duels.» Il se

railloit de ceux qui ne se battoient pas au même temps qu'il faisoit

une déclaration contre ceux qui se battoient. Il avoit quelque chose

de hobereau, car il croyoit qu'il y alloit de son honneur qu'un

sergent entrât chez lui, et il en vouloit faire battre un qui étoit

venu remplir sa charge dans la cour de Fontainebleau, pour dette sans

capture. Mais un conseiller d'Etat qui se trouva là lui dit: «Mais,

Sire, il faudroit savoir au nom et en l'autorité de qui il fait cela.»

On apporte les pièces: «Eh, Sire, lui dit-on, c'est de par le Roi, et

ces gens-là sont des ministres de votre justice.» Philippe II, roi

d'Espagne, ordonna que les sergents entreroient dans toutes les

maisons des grands, et depuis cela on leur porte respect partout.

On l'a reconnu avare en toutes choses. Mézerai lui présenta un volume

de son _Histoire de France_. Le Roi trouva le visage de l'abbé Suger à

sa fantaisie; il en fit le crayon sans rien dire. Bien loin de rien

donner à l'auteur, il raya après la mort du cardinal toutes les

pensions des gens de lettres, en disant: «Nous n'avons plus affaire de

cela.»

Depuis la mort du cardinal, M. de Schomberg lui dit que Corneille

vouloit lui dédier la tragédie de _Polyeucte_. Cela lui fit peur,

parce que Montauron avoit donné deux cents pistoles à Corneille pour

_Cinna_[89]. «Il n'est pas nécessaire, dit-il.--Ah! Sire, reprit M.

de Schomberg, ce n'est point par intérêt.--Bien donc, dit-il, il me

fera plaisir.» Ce fut à la Reine qu'on la dédia, car le Roi mourut

entre deux[90].

Une fois à Saint-Germain, il voulut voir l'état de sa maison pour la

bouche. Il retrancha un potage au lait à la générale Coquet, qui en

mangeoit un tous les matins. Il est vrai qu'elle étoit assez truie

sans cela.

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome second Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 4 / 28 段