madame de La Bazinière, y vint après avoir été chassée de chez la
Reine. Il y avoit encore une mademoiselle de La Vacherie, et une autre
belle fille. Chemerault avoit un grand avantage, car elle avoit le bel
air. Mais M. de Châteauneuf (il étoit alors éloigné de la cour) se
déclara pour La Vacherie, et Villemontée, intendant de la province,
pour Honorée[57]. Toute la ville se partagea, et toute la noblesse
qui y passe l'hiver. On se demandoit: «Qui vive?» Villemontée
s'amusoit fort avec cette fille, et y faisoit assez de dépense. Cela
fit crier les Poitevins et les receveurs généraux. On disoit que
c'étoit elle qui faisoit l'intendance. Il fallut qu'il s'en séparât au
bout de deux ans. Il dit qu'elle n'est point intéressée, et que si
elle eût voulu, elle eût gagné cinquante mille écus avec lui. La
pauvre fille n'en a rien tiré que du mauvais bruit. Son plus grand
malheur, à ce qu'elle dit, c'est la mort de Villandry, qui fut tué par
Miossens, comme ils servoient tous deux le chevalier de Rivière et
Vassé, qui ne se firent point de mal. Ils étoient amis, et se
battirent pour autrui. Villandry l'alloit épouser, et déjà les bans se
publioient en Poitou. Si cela est, il a quasi aussi bien fait de se
faire tuer, car la demoiselle étoit un peu bien décriée. Elle étoit à
Paris en ce temps-là. Jamais on n'a vu un tel abord de gens. Sa mère
est encore en vie. Ç'a toujours été une évaporée, et, présentement, en
Poitou, c'est elle qui met tout en train, quoiqu'elle soit fort âgée.
Valliconte vouloit l'épouser; il étoit parent de M. Cornuel. Il s'est
ruiné depuis, mais alors il avoit du bien. Elle s'alla éprendre de La
Moussaye, et elle avoit quelque espérance qu'il l'épouseroit.
Lorsqu'il mourut, elle reçut les compliments, comme si c'eût été son
accordé qui fût mort. Depuis la mort de La Moussaye, elle quitta sa
mère, et se retira avec la femme de La Mothe Le Vayer qui est sa
tante; mais elle n'étoit plus belle. Elle a soin aujourd'hui du
ménage de son oncle, car sa tante est morte. Elle s'est remise un peu
en réputation. On a cru que sa mère avoit tout le tort, et qu'il étoit
aisé à une fille de faire des imprudences quand elle n'est pas bien
conduite. Il y peut avoir un an et demi qu'elle se blessa fort à la
tête. Elle en fut en danger. Il y avoit plus de six mois qu'elle étoit
guérie, quand elle se creva de cochon de lait, à dîner chez une de ses
amies. Ce cochon lui fit du mal. Après elle fut voir Maulevrier qui
étoit mort d'un mal dans la tête. Son cochon la travailloit; elle
oublie que c'étoit cela, et se va mettre dans l'esprit que c'étoit sa
plaie. Elle envoie quérir médecins et chirurgiens, et, pour la
satisfaire, il lui fallut mettre un emplâtre. Je l'ai vue se
confesser, parce qu'il étoit mort un cocher subitement dans son
voisinage. Elle a l'esprit agréable, mais est d'un caractère inégal et
soupçonneux, et se fâche de rien. Elle dit très-bien les choses, sait
vivre et est bonne amie; mais elle se pique un peu de bonne maison, et
veut se mêler de prendre le dessus sur les femmes de la ville qui ne
sont pas les principales.
J'oubliois que la Dervois, pour faire voir aux dames d'Anjou jusqu'où
alloit son pouvoir, rompit une partie que le maréchal avoit faite avec
des dames de qualité, sans lui en dire autre raison, sinon qu'elle ne
vouloit pas, et il n'osa souffler. Après cela il prit fantaisie au
maréchal d'en conter à cette madame Bigot, et elle, qui ne vouloit pas
perdre Servien, ni avoir affaire à cet extravagant, évitoit toujours
de se trouver avec lui. Un jour qu'à son goût elle avoit trop témoigné
de le fuir, il s'en alla un peu fâché. Servien le sait; le voilà en
alarme; et, sous prétexte de je ne sais quelle partie de jeu, il
envoya Lyonne chercher le maréchal par toute la ville. Il faisoit un
chaud enragé; Lyonne trotta partout, et ne trouva le maréchal qu'après
avoir sué tout son soûl, car il étoit au parloir de je ne sais quelles
religieuses. Il ne voulut pas venir. Il s'apaisa pourtant après, et
disoit à cette madame Bigot: «Votre mari n'a qu'à continuer dans son
emploi, je ferai noyer quiconque voudra prendre sa place.» A Paris, où
elle étoit retournée, quand le duc de Brézé fut tué, elle alla voir le
maréchal qui lui fit le meilleur accueil du monde, et la fit mettre
sur son lit, parce que madame la Princesse tenoit le fauteuil. Il
obligea même M. de Césy à recommencer une histoire du sérail qu'il
avoit presque à moitié dite. Il y en avoit trop là pour ne pas mettre
martel en tête à mademoiselle Dervois. Elle fit toutes les médisances
imaginables. Cependant le bon homme, soit qu'il commençât à secouer le
joug, ou qu'il l'eût apaisée, alloit faire société avec la dame et
quelques autres femmes ses voisines, lorsque la goutte le prit et
qu'il se fit porter en Anjou, où il mourut. Je n'ai que faire de dire
que ce n'étoit ni un bon soldat, ni un bon capitaine: l'histoire le
dira assez.
[52] Urbain de Maillé, marquis de Brézé, né vers 1597, mort en
février 1650 au château de Milly, près de Saumur.
[53] Une chanson de ce temps-là:
Avec la fille à la grande A, A, A, A, A, Anne. (T.)
[54] Claire-Clémence de Maillé-Brézé épousa le grand Condé le 11
février 1641. Elle est morte à Châteauroux le 16 avril 1694. Elle
y avoit été reléguée à la suite d'une aventure avec un Rabutin,
cousin du comte Bussy Rabutin. (_Voyez_ la Lettre de madame de
Sévigné du 23 janvier 1671.)
[55] Molière lui lisoit toutes ses pièces, et quand l'_Avare_
sembla être tombé: «Cela me surprend, dit-il, car une demoiselle
de très-bon goût et qui ne se trompe guère, m'avoit répondu du
succès.» En effet, la pièce revint et plut. (T.)
[56] L'un des enchantements du roman d'Amadis de Gaule.
[57] Ceci se passoit en 1638. La Porte parle dans ses Mémoires à
cette époque de tous les exilés qui sont ici nommés. (_Mémoires
relatifs à l'histoire de France_, deuxième série, t. 59, p. 391
et suiv.)
LE DUC DE BRÉZÉ[58].
Le duc de Brézé fut élevé par les soins du cardinal de Richelieu. Il
n'avoit pas un grand esprit; il étoit timide et embarrassé. Il ne
laissoit pas pourtant d'être glorieux, et il se tenoit découvert tout
le matin afin qu'on ne se couvrît pas. Le cardinal de Richelieu, en le
voyant, haussoit les épaules, et disoit à madame d'Aiguillon: «Ma
nièce, quel successeur!» Il étoit brave cependant et libéral; il
donnoit beaucoup à sa soeur. Benserade avoit trois mille livres de
pension de lui.
Avant que d'aller à Orbitello, où il fut tué en sa charge d'amiral, il
voulut voir de quoi on paieroit ses créanciers s'il mouroit, et
s'étant satisfait sur cela, il partit content. On trouva après sa mort
qu'il donnoit près de cinquante mille livres tous les ans. Son
précepteur, l'abbé d'Aubignac[59], en a eu pour récompense quatre
mille livres de pension viagère. M. le Prince les lui a disputées, et
le pauvre abbé n'en jouit que depuis que ce héros est hors de France;
il s'est accommodé avec les économes.
Le malheur du duc de Brézé fut d'avoir trouvé Du Dognon[60], qui
l'empauma de telle sorte qu'on pouvoit dire qu'il ne faisoit que ce
que l'autre vouloit. A la mort du duc, Du Dognon, qui étoit
vice-amiral, quitta tout et s'alla saisir de Brouage et de La
Rochelle. Les Mémoires de la Régence diront le reste.
Ç'a été un grand tyran. Il fit faire un balustre dans le choeur de
l'église de Brouage, où il entendoit seul la messe. Pas une femme n'y
eût osé entrer. On fermoit les portes de la ville quand il dînoit. Il
avoit cent gardes montés comme des saint George, et rançonnoit
fermiers et marchands. Grande maison, grand équipage, tout cela bien
réglé, et point de désordre, pourvu qu'on fît tout ce qu'il vouloit.
[58] Armand de Maillé Brézé, duc de Fronsac, amiral de France, né
en 1619, tué au siége d'Orbitello, le 14 juin 1646.
[59] Auteur de _la Pratique du théâtre_.
[60] Second fils de Saint-Germain Beaupré. (T.)
LE MARÉCHAL DE LA MEILLERAYE[61],
ET LES SOEURS DE LA MARÉCHALE.
Le maréchal de La Meilleraye est cousin-germain du cardinal de
Richelieu; car la mère du cardinal, le grand-prieur et le père du
maréchal étoient tous trois enfans d'un avocat au parlement de Paris,
nommé La Porte, qui se disoit d'une bonne maison du Poitou, appelée La
Porte-Vezins; et voici, dit-on, comme cela arriva[62]. Une madame de
Vezins avoit La Porte pour avocat; il se disoit son parent; elle en
rioit: «Il ne l'est pas, disoit-elle; mais il me fait service, il lui
faut donner cette petite satisfaction.» Cet homme avoit tous les
titres de cette maison entre les mains, et en fit comme il voulut.
C'est peut-être sur ces titres-là que Me Charles Dumoulin lui a donné
la qualité de _nobilissimus_, et c'est sur ces mêmes titres-là que le
grand-prieur avoit été reçu chevalier de Malte[63].
Il y avoit une madame de Chausseraye en Poitou, fille de ce petit de
Vezins qui fut trouvé à Genève (c'étoit un héritier qu'on avoit fait
enlever; La Noue, Bras-de-Fer, son parent, le reconnut à Genève; cet
enfant étoit chez un cordonnier); cette dame, dis-je, soutenoit que le
maréchal de La Meilleraye venoit d'un notaire d'Ervaux, qui est une
abbaye en Poitou, et un gentilhomme de mes alliés m'a dit avoir vu une
cession d'un abbé d'Ervaux, où il y a: «J'ai quitté à mon compère Jean
de La Porte, notaire, la rente du blé qu'il me devoit, mais non celle
des chapons.» Et le fils de ce notaire fut avocat à Paris.
Le maréchal de La Meilleraye étoit huguenot, et a étudié au collége
de Saumur; mais il changea bientôt de religion. Il fut d'abord écuyer
du cardinal, lorsqu'il étoit évêque de Luçon; car le cardinal de
Richelieu, en quelque fortune qu'il ait été, a toujours eu un équipage
raisonnable. Après il fut enseigne des gardes de la feue Reine-mère,
et après la _drôlerie_ du Pont-de-Cé, il fut capitaine de ses gardes.
La maréchal de La Meilleraye conte que le feu Roi ne le pouvoit
souffrir, et que le cardinal de Richelieu lui ayant dit cela, il s'en
alla dans l'antichambre, et, de rage, il mangea toute une chandelle.
Le cardinal le vit faire, sans rien dire, et ne pouvoit s'empêcher
d'en rire. La Meilleraye s'en va, vend tout ce qu'il avoit; sa terre
de La Meilleraye étoit alors de deux mille livres de rente. Il vient
trouver le cardinal, et lui déclare qu'il s'en alloit trouver le roi
de Suède. Le cardinal lui dit: «Puisque vous avez ce courage-là,
attendez; je tenterai tout pour vous.» Il fit rompre le contrat de
vente et le poussa.
En ce temps-là, le cardinal mit aussi mademoiselle de La Meilleraye
auprès de la Reine-mère. C'est elle qui est encore aujourd'hui abbesse
de Chelles. Cette abbaye jusqu'alors n'avoit été tenue que par des
princesses. Le cardinal fit M. de La Meilleraye chevalier de l'Ordre,
et après[64] lui fit épouser la fille du maréchal d'Effiat, qu'on
désaccorda exprès d'avec un gentilhomme d'Auvergne, nommé M. de
Beauvais. Ils avoient été épousés; mais, à cause de la jeunesse de la
fille, M. d'Effiat emmena le comte de Beauvais en Angleterre. Elle
soutint que le mariage avoit été consommé, car Beauvais étoit bien
fait, elle étoit belle, et traita toujours La Meilleraye du haut et
bas. C'étoit une extravagante. Elle mourut jeune[65], après avoir eu
un fils, qui est aujourd'hui grand-maître de l'artillerie. M. de La
Meilleraye eut cette charge.
Après la mort de son beau-père, par son second mariage avec
mademoiselle de Brissac, il eut la lieutenance de roi de Bretagne et
le Port-Louis. Il est gouverneur de Nantes, où il a vécu encore plus
tyranniquement qu'ailleurs.
C'est un grand assiégeur de villes, mais il n'entend rien à la guerre
de campagne. A la campagne de Charlemont, où tout alla si mal, pour
être parti avant qu'il y eût du fourrage et que les chemins fussent
beaux, Rumigny le trouva qui crioit dans sa chambre comme un
désespéré: «N'ai-je point un ami au monde qui me donne un coup de
pistolet dans la tête?» Rumigny fit fermer la porte de crainte qu'on
ne vît le général en cet état, et lui remontra que le cardinal
entendroit ses raisons, qu'il avoit voulu qu'on mît trop tôt en
campagne, que le pays étoit gras et que le canon ne pouvoit marcher.
Le maréchal envoya à la cour, et les ennemis n'ayant point encore mis
en campagne, il ne reçut point d'échec. Si on l'eût attaqué, il étoit
perdu, car il avoit été obligé de séparer ses troupes.
Il est brave, mais fanfaron, violent à un point étrange. Je pense que
la meilleure action qu'il ait faite de sa vie fut au blocus de La
Rochelle qu'on fit avant le dernier siége. Il envoya, par bravoure,
un trompette dans la ville pour savoir s'il n'y avoit personne qui
voulût faire le coup de pistolet. Ce trompette, au plus avancé
corps-de-garde, trouva un gentilhomme nommé La Constancière qui
accepta le pari. Il se rend à l'assignation. M. de La Meilleraye,
mieux monté que lui, après avoir tiré ses deux pistolets sans le
blesser, lui gagne facilement la croupe; mais La Constancière, qui
avoit encore un pistolet à tirer, le tire par-dessus l'épaule, et fut
si heureux que de donner dans la tête du cheval de son ennemi, et
ainsi eut l'avantage. M. de La Meilleraye, bien loin de haïr ce
gentilhomme, lui fit donner une compagnie dans son régiment, et lui a
toujours témoigné de l'affection. A l'armée, il leva la canne sur le
colonel Gassion, depuis maréchal de France; mais il avoit trouvé
chaussure à son pied, car l'autre mit le pistolet à la main; et pour
cela il n'en fut point mal avec le cardinal de Richelieu.
Hors la tranchée, qu'il entendoit assez bien, il n'entendoit rien à la
guerre. Entre autres occasions, il y parut bien à Aire. Les ennemis
furent si fous que de passer, sur six ponts qu'ils avoient faits, une
petite rivière, en plein jour, en présence de notre armée. Rantzau,
depuis maréchal de France, qui se trouva en cet endroit-là, dit à
Rumigny qui commandoit le régiment de cavalerie du maréchal: «Ils ont
perdu le sens, il les faut laisser passer à demi, et puis les charger;
envoyons avertir le maréchal.» On y envoie, il vient et ne voulut
jamais donner. Il n'y avoit pas un goujat qui ne criât qu'il falloit
donner. Cela fut cause de la perte d'Aire qu'il venoit de prendre, car
les ennemis se mirent dans nos lignes. Depuis il reconnut sa faute et
envoya Rumigny prendre les devants auprès du cardinal. Rumigny lui fit
entendre que la place étoit bien munie, que M. le grand-maître pouvoit
ravager le pays ennemi, et attaquer une autre place dès qu'on l'auroit
fortifié des troupes revenues de Sedan. Le cardinal le remit au
lendemain, et lui fit quelques propositions qu'il n'avoit garde de ne
pas approuver. «Voilà pour vous montrer, disoit-il, monsieur de
Rumigny, que le cardinal de Richelieu, quoiqu'il n'aille pas à la
guerre, ne laisse pas d'être grand capitaine.»
Sa femme (mademoiselle de Brissac) est jolie et chante bien. Le
cardinal de Richelieu s'en éprit; il avoit toujours affaire à
l'Arsenal: c'étoit sa _bonne cousine_. Voilà le grand-maître dans une
mélancolie épouvantable. Il avoit un peu de goutte; il feint d'en
avoir bien davantage. Il ne savoit où il en étoit. Le cardinal étoit
dangereux; il n'y avoit point de quartier avec lui. La maréchale
pouvoit, si elle eût voulu, faire enrager son mari impunément. Elle
qui ne manque pas d'esprit, s'aperçut de cela; et un beau jour, par
une résolution assez rare en l'âge où elle étoit alors, elle va
trouver le grand-maître, et lui dit que l'air de Paris ne lui étoit
pas bon, et qu'elle seroit bien aise s'il l'approuvoit d'aller chez sa
mère en Bretagne. «Ah! madame, lui dit le grand-maître, vous me donnez
la vie; je n'oublierai jamais la grâce que vous me faites.» Le
cardinal, par bonheur, n'y songea plus; mais sans doute il s'alloit
enflammer d'une étrange sorte. Tournons la médaille.
En même temps madame de La Meilleraye se va mettre dans la tête que
MM. de Cossé viennent de l'empereur Cocceius Nerva, qui n'eut point
d'enfants. Buchanan avoit bien plus de raison d'appeler Timoléon de
Cossé le sang de Cossus, un dictateur romain; cela est permis à un
poète. Sa folie alla jusqu'au point de faire passer ses soeurs devant
elle, disant qu'elle a dégénéré en épousant un autre qu'un prince; et
dans le cabinet de l'Arsenal, où tous les grands-maîtres de
l'artillerie sont peints, elle a fait mettre le titre de prince à M.
de Brissac, son grand-père. Depuis, je ne sais si elle l'a fait
effacer, car elle est revenue de cette grotesque.
MM. de Brissac, ses frères, ne furent guère plus sages. Cerizay[66]
fit une chanson contre eux sans se nommer; la voici. Ce fut pour
complaire à M. de La Rochefoucauld.
Petit Brissac, chacun baise les mains
A vos aïeux, les empereurs Romains;
On voit assez comme la chose va;
Et n'est auteur,
Qui ne soit serviteur
De Cocceius Nerva.
Votre cadet, le prince de Cossé,
Tranche le mot et franchit le fossé.
De cette histoire on sait tout le détail,
Et comme on va
De Cocceius Nerva
Jusqu'à Rocher-Portail[67].
J'ai ouï dire que la maison de Cossé, quoique illustre, n'est pas
trop ancienne. Le premier maréchal de Brissac fit sa fortune par les
femmes. Madame d'Estampes l'aimoit, et François Ier venant chez elle,
il se cacha sous le lit. Le Roi ne l'ignoroit pas, et comme il
mangeoit du cotignac, il en jeta une boîte sous le lit, en disant:
«Tiens, Brissac, il faut que tout le monde vive[68].» Madame
d'Estampes lui fit donner de l'emploi.
Pour en revenir à madame de La Meilleraye, elle faisoit mettre ses
soeurs comme des princesses romaines, au-dessus d'elle, en des
fauteuils, et elle se plaçoit après sur une chaise à l'ordinaire; et à
Nantes, car c'est son empire, elle faisoit asseoir toutes les
principales femmes de la ville autour d'elle, sur de petits tabourets
hauts de demi-pied, et s'il y avoit quelqu'une qui eût la taille
gâtée, elle la faisoit tourner de tous côtés, faisant semblant
d'admirer sa taille. A une d'elles qui étoit un peu pelée sur le
front, elle se tuoit de dire qu'elle avoit la plus grande quantité de
cheveux du monde. Une fois elle se coiffe ridiculement pour leur faire
accroire que c'étoit la mode; mais il n'y en eut guère d'assez simples
pour donner dans le panneau. On n'osoit danser sans le lui faire
savoir, et quand elle avoit promis de s'y trouver, elle attendoit que
tout le monde fût assemblé, et puis elle mandoit qu'elle n'y pouvoit
aller; et alors il falloit renvoyer les violons, car c'eût été un
crime capital que d'avoir fait une assemblée quand Madame avoit
témoigné qu'elle n'en pouvoit être.
Comme on se moule aisément sur un mauvais patron, le gouverneur du
château de Nantes, nommé Chalusset, vouloit faire aussi le petit
tyranneau au bal quand le grand-maître n'y étoit pas. Il fit une
assemblée au château, et, pour se parer, il avoit mis un hausse-col,
et ne faisoit danser que ceux de la cabale de la gouvernante, sa
femme. Il y avoit une autre cabale à Nantes, qu'on appeloit
vulgairement _le fretin_, dans laquelle pourtant étoient les plus
jolies de la ville. Cette pauvre cabale ne faisoit que regarder les
autres. Enfin un gentilhomme nommé Bois-Yvon[69], qui avoit ses
inclinations dans le _fretin_, prit sa dame par la main, et, de
concert avec elle, comme M. le gouverneur alloit prendre une dame pour
danser, ils l'arrêtèrent, et, se mettant à genoux, lui chantèrent tous
deux ce couplet:
Qu'il plaise à votre hausse-cou,
Monsieur, d'avoir pitié de nous,
Landrirette,
Le _fretin_ vous crie merci,
Landriri.
Le couplet achevé, ils se mettent à danser, laissant Chalusset tout
étourdi de cette aventure. Ainsi le _fretin_ entra en danse et eut sa
revanche tout le reste de la soirée.
Or, puisque nous avons trouvé Chalusset en notre chemin, nous dirons
ce que nous en savons. Ce bon gentilhomme avoit autrefois enlevé une
fille. Il coucha avec elle, mais il ne lui put rien faire. Le
lendemain, cette pauvre fille pria ceux qui avoient assisté Chalusset
de la renvoyer à ses parents, ce qu'ils firent. Depuis elle fut mariée
à un autre. En ce temps-là, pour dire un _Jean qui ne peut_, on disoit
un Chalusset. Il a pourtant trouvé une femme, et a des enfants. Cette
femme a l'honneur de vérifier le proverbe qui dit: «Grosse tête et peu
de sens.» Boissat, _l'esprit_, la trouva une fois en visite; cette
grosse tête l'étonna; il fit ce quatrain:
Dieu, qui gouvernes tout par de secrets ressorts,
En faveur d'une dame accorde ma requête.
Donne-lui le corps de sa tête
Ou bien la tête de son corps.
Elle s'est mis en fantaisie qu'il n'y a rien de si beau que de bien
écrire; que sans cela on n'est qu'une bête. Elle a persuadé cela à
trois femmes aussi sages qu'elle. Elles s'exercent toutes quatre à
bien écrire; et on les a trouvées plusieurs fois aux quatre coins
d'une chambre avec chacune une table, s'écrivant des douceurs les unes
aux autres.
Revenons à la maréchale. Elle disoit qu'elle rendoit grâces à Dieu de
deux choses: l'une, d'être née princesse; et l'autre, d'être femme de
M. le maréchal de La Meilleraye: «Car, disoit-elle, si je ne l'avois
épousé, je ne pourrois pas m'empêcher de l'aimer d'amour.» Elle ment
comme tous les diables: c'est un petit homme mal fait et jaloux, et je
sais bien qu'un jour, à Bourbon, une de ses femmes-de-chambre lui
ayant essayé en riant le bandeau d'une veuve qui étoit là, et lui
ayant dit: «Madame, que cela vous siéroit bien!» elle se mit à rire,
et lui dit: «Que tu es folle!» Sans la peur du diable, elle l'auroit
fait mille fois cocu. Elle croit qu'il n'y a point de pardon pour
l'adultère. Elle est coquette, badine et follette naturellement, mais
cela la retient; peut-être l'humeur violente de cet homme lui
fait-elle peur aussi. On dit qu'elle seroit fort plaisante en
amourette. Nous parlerons encore bien des fois d'elle et de son mari
dans les _Mémoires de la Régence_. Je dirai seulement, pour faire voir
son humeur fière, qu'un jour (en 1648) qu'elle se trouva chez la Reine
au Palais-Royal, où madame de Longueville et mademoiselle de Guise
vinrent, on parla d'aller à la comédie. Or, il y avoit toujours assez
de presse, parce qu'il n'en coûte rien. La maréchale pria madame de
Longueville de la laisser passer devant, parce qu'après elle on
n'avoit plus de considération pour personne. Madame de Longueville la
fait passer. La maréchale entre la première, et se place bien à son
aise sur un banc qu'on avoit gardé pour madame de Longueville, qui fut
contrainte de donner la moitié de sa place à mademoiselle de Guise, et
fut si incommodée, que la plupart du temps elle aima mieux se tenir
debout. La maréchale, au lieu de se lever, disoit: «Je veux avoir
place, moi.» On vit bien que c'étoit pour cela qu'elle avoit demandé à
passer devant.
Pour le maréchal de La Meilleraye, il n'y a pas grand plaisir d'avoir
affaire à lui. Il a tyrannisé et tyrannise encore tous ceux sur qui il
a quelque pouvoir. Il a fait battre des gens, il en a fait jeter par
les fenêtres. Il a fait interdire les officiers qui n'ont pas jugé à
sa fantaisie; il a fait affront à ceux dont les femmes n'étoient pas
allées assez tôt voir la sienne. Enfin, c'est un diable d'homme. Mais
il n'est pas si méchant à ceux qui sont mal endurants. Il est
fanfaron, comme je l'ai déjà dit, et pourtant il ne le veut pas
paroître. A Gravelines, il avoit la goutte, et alloit sur un fort
petit bidet à la tranchée; le jour qu'on l'ouvrit, il y alla sans
nécessité, et se tint quelque temps à découvert sur un rideau. On lui
tira vingt volées de canon, et un boulet fut si près, que son cheval
en fut effrayé. Les officiers le prièrent de se retirer: «Quoi! vous
avez peur? leur dit-il.--Nous avons peur pour vous, monsieur, lui
répondirent-ils.--Pour moi, oh! ce n'est point à un général d'armée,
et encore moins à un maréchal de France, d'avoir peur.»
Au siége de Perpignan, il envoya à don Florès d'Avila, gouverneur de
la place, des noix confites pour lui réconforter le coeur, à cause de
la faim qu'il enduroit. L'autre lui envoya deux capes à l'espagnole,
fourrées d'hermine, pour lui signifier qu'il se morfondoit devant
cette place.