On a fait bien des médisances d'elle et de madame Du Vigean. Elles

s'écrivoient des lettres les plus amoureuses du monde. Madame Du

Vigean se jeta à corps perdu dans les bras de madame d'Aiguillon.

C'eût été une tigresse si elle l'eût rejetée. Elle a été son

intendante, sa secrétaire, sa garde-malade, et a quitté son ménage

pour se donner entièrement à elle. Il y a eu des chansons terribles

contre madame Du Vigean, jusqu'à dire de son mari:

Dans l'abondance de ses cornes

On ne sauroit trouver de bornes.

Cependant on ne m'a su nommer un seul galant de cette femme. A la

vérité, on avoit un grand mépris pour le mari; et le duc de Lorraine

voyant que cet homme avoit levé un régiment: «Hélas! se dit-il, il

faut que je sois bien haï en France, puisque, jusqu'au petit Vigean,

tout y prend les armes contre moi.»

Feu madame la Princesse avoit recherché l'amitié de madame d'Aiguillon

pour avoir la protection du cardinal, car elle craignoit que son mari

ne la confinât à Bourges. Elle appeloit le cardinal de La Valette mon

époux, et lui l'appeloit mon épouse. Mademoiselle de Rambouillet,

depuis madame de Montausier, étoit admirablement bien avec elle, et y

est encore, mais non pas avec tant de chaleur. Nous en parlerons

ailleurs.

Il est temps de parler de son avarice et de sa dévotion. Elle ne

daigna pas écouter ceux qui lui conseilloient de donner cinq cent

mille livres à feu M. le Prince pour avoir sa protection. Il lui en

coûta plus d'un million d'or à elle et à ses neveux. Elle a eu trois

cents procès, et pas un en demandant. Sans parler de toutes les

grivelées qu'elle a faites, je dirai simplement ses vilainies. Voyant

Cornuel à l'extrémité, elle envoya emprunter six chevaux blancs qu'il

avoit; et quand il fut mort, et qu'on les lui revint demander, elle

dit que les morts n'avoient que faire de chevaux. Le frère aîné de M.

de Noailles disoit que, pour épargner son carrosse, toutes les fois

qu'elle alloit à Ruel, elle prenoit un beau carrosse que le bon homme

M. de Noailles avoit eu à Rome en son ambassade, et le renvoyoit

toujours tout crotté. On a dit qu'elle avoit emprunté des jupes, et

qu'au bord crotté on avoit reconnu qu'elle les avoit portées. Si cela

lui fût arrivé un de ces jours qu'elle a rencontré le _corpus Domini_,

cela eût été plaisant, car, quelque part qu'elle le trouve, elle le

suit dans les crottes jusqu'au premier lieu où il se doit arrêter.

Cela se fait en Espagne, et le Roi même le suit. Un Espagnol disoit

cela à un François: «Je crois bien, dit l'autre, en France il est

parmi ses anciens amis, il n'a que faire qu'on l'accompagne; mais

parmi des marranes[45], il en a besoin.»

Elle donne aux églises, et ne paie pas ses dettes. Dans sa vision de

cagoterie, elle dit à toute chose: «En vérité, cela fait dévotion,» et

le dira quelquefois d'une chose qui n'y aura aucun rapport. C'est

simplement pour dire: «Cela me touche.»

Elle a passé quelquefois des nuits entières, le ventre à terre, dans

l'église de Saint-Sulpice.

Les deux mariages de ses neveux l'ont si brouillée avec la cour, que

je le mettrai dans les Mémoires de la Régence.

[38] Marie-Madeleine de Vignerot, mariée en 1620 à Antoine Du

Roure de Combalet. Le cardinal, son oncle, acheta pour elle en

1638 le duché d'Aiguillon. Elle mourut en 1675, et son Oraison

funèbre fut prononcée par Fléchier.

[39] On a fait autrefois un vaudeville où je ne vois pas grand

fondement, car je ne crois pas qu'on ait jamais parlé de la

marier avec M. de Mantoue, auparavant M. de Nevers:

On dit que monsieur de Mantoue

S'apprête à danser un ballet,

Où madame de Combalet

Ne verra rien qu'elle n'avoue

Que les vieux savent les bons tours.

Messieurs, voilà _le mot qui court_.

On appeloit ainsi ces vaudevilles. A l'_Historiette_ de Senecterre

j'ai parlé de M. le comte, et le _Journal_ du cardinal en parle

aussi. (T.)

[40] On trouvera plus loin l'_Historiette_ de ce poète ridicule

sur lequel les Biographies ne donnent aucun détail, et qui

n'étoit connu jusqu'ici que pour avoir servi à Sarrazin de sujet

pour un poème assez ingénieux.

[41] Guy-Patin dit: «Le cardinal, deux ans avant que de mourir,

avoit encore trois maîtresses qu'il entretenoit, dont la première

étoit sa nièce...; la seconde étoit la Picarde, savoir, la femme

de M. le maréchal de Chaulnes...; la troisième étoit une certaine

belle fille Parisienne, nommée Marion de Lorme.... Tant y a que

ces messieurs _les bonnets rouges_ sont de bonnes bêtes: _Verò

cardinales isti sunt carnales_.» (Lettres choisies de feu M.

Guy-Patin; Rotterdam, 1725, tom. 1, p. 5; lettre du 3 novembre

1649.)

[42] Cela est faux; au moins feu M. de La Gallissonnière, qui

étoit présent, comme parent et tuteur, à l'ouverture du

testament, dit que le maréchal de Brézé ne s'emporta pas, et ne

dit rien de ce qu'on lui a fait dire. (T.)

[43] Pour les deux filles, il n'en disoit rien. (T.)

[44] Ce Pont-de-Courlay étoit un bossu bien ridicule, une bête.

Elle s'appelle Guémadeux d'une bonne maison de Bretagne: cette

femme est un peu folle. (T.)

[45] Expression injurieuse. «Dans le temps que nous autres

François étions ennemis des Espagnols, nous les traitions de

_marranes_, comme ils nous traitoient de _gavaches_.» (_Glossaire

des anciens termes, qui se trouvent dans les OEuvres de Clément

Marot_, édit. de Lenglet-Dufresnoy; la Haye, 1731, in-12, t. 6,

p. 316.) Cette injure renferme le reproche d'être de la race des

Arabes et des Mahométans. (_Dict. de Trévoux._)

LE CARDINAL DE LYON[46].

Alphonse-Louis Du Plessis étoit l'aîné du cardinal de Richelieu. Il

fut destiné à être chevalier de Malte; en ce dessein on lui voulut

apprendre à nager, mais il ne put jamais en venir à bout. Ses parents

lui en faisoient des reproches et lui disoient qu'il ne vouloit être

bon à rien. Enfin, las de leurs crieries, un jour que par hasard il

n'y avoit personne avec lui qui sût nager, il se jeta dans l'eau si

follement que, sans un pêcheur qui y accourut avec sa nacelle, il

étoit noyé. Il le falloit donc faire d'église. Il fut, comme j'ai dit,

nommé évêque de Luçon, et abandonna cet évêché à son frère pour se

faire Chartreux.

Cet homme avoit naturellement quelque pente à la folie; la solitude

l'achevoit. Pour cela les Chartreux de la grande Chartreuse, où il

étoit, le firent leur procureur dans une contestation avec un

gentilhomme fort brutal. Il eut des coups de bâton. Il porta cet

outrage patiemment, et ne voulut jamais s'en venger quand il se vit

cardinal. On dit qu'un astrologue lui prédit, avant qu'il fût

procureur, qu'il seroit en grand danger d'une grande blessure faite à

la tête avec du fer. Mais, étant devenu procureur, comme il entroit à

Avignon, une chaîne du pont-levis lui tomba sur la tête, et il en

pensa mourir. Le cardinal de Richelieu le fit sortir de la Chartreuse,

et le fit archevêque d'Aix, puis archevêque de Lyon, cardinal, et

grand-aumônier de France, et lui donna de grands bénéfices[47]. A Aix,

aussi bien qu'à Lyon, il a fait la fonction d'un bon évêque. Le

cardinal l'envoya à Rome pour autoriser d'autant plus la poursuite de

la dissolution du mariage de M. d'Orléans. Là il acquit la réputation

d'un homme fort charitable. A Lyon, durant la peste, il alla partout

comme s'il n'eût pas eu sujet d'aimer la vie. On ne lui peut reprocher

qu'une action qui fut, ce me semble, bien inhumaine, mais il faut

croire que ce jour-là il avoit quelqu'un de ses accès de folie. Etant

à Marseille, où il avoit l'abbaye de Saint-Victor, il alla voir les

galères. Or le cardinal de Richelieu y avoit fait mettre le baron de

Roman, qui avoit voulu lever quelques troupes pour la Reine-mère,

traitement bien indigne d'un gentilhomme. Mais comme on avoit eu pitié

de ce cavalier, il étoit à son ordinaire, hors qu'il portoit un petit

fer à la jambe. Le cardinal de Lyon le fait prendre, le fait raser, et

le fait attacher à la rame. Ce pauvre gentilhomme se coucha sur le

banc et s'y laissa mourir de regret.

On dit que, entre autres visions, il croyoit quelquefois être Dieu le

Père. Un jour qu'il couchoit dans une maison, où on lui donna un lit

dans la broderie duquel il y avoit quelques têtes d'anges ou

chérubins: «Vraiment, dirent ses gens, c'est bien à cette fois que

notre maître croira être Dieu le Père.»

Il étoit familier et aimoit la conversation des dames. Berthod le

châtré[48], de la musique du Roi, m'a juré qu'il l'avoit vu auprès de

Lyon en un lieu où il y avoit bonne compagnie. On badinoit, on se

déguisoit. Il se déguisa un jour en berger comme les autres, et fit

déguiser toutes les dames en bergères. Il a été amoureux plusieurs

fois, mais cela ne passa pas de petits présens. Il ne laissoit pas

d'avoir de l'esprit, mais il paroissoit presque toujours hébété.

Un homme de qualité du diocèse de Lyon avoit un fils fort contrefait,

et le vouloit faire d'église. Le cardinal de Lyon ne voulut jamais le

tonsurer, disant qu'on se moquoit d'offrir à Dieu le rebut du monde.

L'abbé de Caderousse, du Comtat, l'étant venu voir, lui dit en

entrant: «Monseigneur, je suis l'abbé d'un tel lieu...--Que

voulez-vous que j'y fasse? répondit-il en l'interrompant.--Qui suis

venu pour faire la révérence...--Faites-la donc,» ajouta-t-il.

Le cardinal de Richelieu, qui le connoissoit bien, ne voulut pas qu'il

le fût trouver à Narbonne; aussi l'autre ne le voulut point aller

trouver à Lyon, quand on y coupa le cou à M. le Grand. Le cardinal

Mazarin, qui ne fit pas pour la charité ce qu'il devoit dans le procès

que le cardinal de Lyon eut contre Deslandes-Payen, relativement à un

prieuré qu'à ce qu'on dit le cardinal de Richelieu lui avoit ôté par

violence, envoya offrir au cardinal de Lyon l'abbaye de Mauzac, dont

il étoit titulaire, pour le dédommager de ce prieuré; mais il ne la

voulut point prendre. Cette ingratitude le fâcha, car le cardinal

Mazarin souffrit que Lyonne, dont la femme est parente de

Deslandes-Payen, sollicitât contre lui, et c'étoit, ce semble, se

déclarer, Lyonne étant ce qu'il étoit auprès de lui. Mais les mariages

de ses petits-neveux de Richelieu le fâchèrent bien davantage. Celui

qui a écrit sa Vie en latin[49] le veut faire passer pour un grand

homme, et dit que l'emprisonnement du cardinal de Retz, à cause du

mauvais exemple, l'affligea sensiblement. Il mourut environ vers ce

temps-là.

[46] Alphonse-Louis Du Plessis de Richelieu, aîné du cardinal, et

décédé le 23 mars 1653. Le _Conservateur_ de mai 1755 contient

quelques lettres de lui à son frère, et la Bibliothèque du Roi

possède un Recueil in-folio de ses lettres à Louis XIII et à des

personnages de sa cour.

On cite son épitaphe:

_Pauper natus sum, pauperiem vovi,

Pauper morior, inter pauperes sepeliri volo._

[47] On a remarqué que le cardinal de Richelieu et son successeur

le cardinal Mazarin ont eu tous deux chacun un frère moine, fou

et archevêque d'Aix. (T)

[48] Celui que madame de Longueville appeloit l'_Incommodé_.

Tallemant en parle à l'occasion de Bertault, frère de madame de

Motteville.

[49] L'abbé de Pure; Paris, 1653, in-12.

LOPÈS.

Lopès, et quelques autres comme lui, vinrent en France pour traiter

quelque chose pour les Moresques dont il étoit. On les adressa à M. le

marquis de Rambouillet, comme à un homme qui entendoit l'espagnol. Ce

Lopès avoit de l'esprit, et étoit homme de bon conseil. Il donna ici

avis à des marchands de draps d'en envoyer à Constantinople; ils y

gagnèrent cent pour cent, et, pour son droit d'avis, ils lui donnèrent

une part, à quoi il ne s'attendoit pas. Après, il acheta un gros

diamant brut, le fit tailler, et y gagna honnêtement. Cela le mit en

réputation. De toutes parts on lui envoyoit des diamants bruts. Il

avoit chez lui un homme à qui il donnoit huit mille livres par an, et

le nourrissoit lui sixième. Cet homme tailloit les diamants avec une

diligence admirable, et avoit l'adresse de les fendre d'un coup de

marteau quand il étoit nécessaire. Ensuite toutes les belles

pierreries lui passèrent par les mains. En ce temps-là, par envie ou

autrement, on l'accusa d'être espion, et de payer les pensions

d'Espagne. Un maître des requêtes, nommé Ledoux, croyoit avoir une

conviction entière par le livre de Lopès, où il y avoit:

«_Gadamasilles por il senor de Bassompierre_. Tant de milliers de

maravédis,» et autres articles semblables. Lopès pria M. de

Rambouillet de voir ce bon maître des requêtes. Le maître des requêtes

lui dit: «Monsieur, y a-t-il rien de plus clair? _Gadamasilles_, etc.»

M. de Rambouillet se mit à rire: «Hé, monsieur, lui dit-il, ce sont

des tapisseries de cuir doré qu'il a fait venir d'Espagne pour M. de

Bassompierre.» Celui-ci fait venir un Dictionnaire espagnol: Lopès fut

absous, et le maître des requêtes interdit, parce que Lopès prouva

que, sous prétexte de les acheter, il lui avoit pris pour quatre mille

livres de bagues.

Le cardinal de Richelieu, pour se divertir, un jour que Lopès revenoit

de Ruel avec toutes ses pierreries, que le cardinal avoit voulu voir

exprès, le fit attaquer par de feints voleurs, qui pourtant ne lui

firent que la peur. Il y alloit de tout son bien; aussi la peur

fut-elle si grande, qu'il fallut changer de chemise au pont de

Neuilly, tant sa chemise étoit gâtée. Le chancelier, dans le carrosse

duquel il étoit, dit qu'il se présenta assez hardiment aux voleurs. Le

cardinal eut du déplaisir de lui avoir fait ce tour-là, car il avoit

joué à faire mourir ce pauvre homme; et pour raccommoder cela, il le

fit manger à sa table. Ce n'étoit pas un petit honneur. Un jour il y

fit mettre M. Tubeuf, qui en fut si surpris, à ce que dit Boisrobert,

que, tout hors de lui, il mettoit les morceaux dans ses yeux, au lieu

de les mettre dans sa bouche.

Une fois que l'abbé de Cerisy et Lopès faisoient des compliments à qui

passeroit le premier, Chastellet, le maître des requêtes, dit: «Le

vieux Testament va devant le nouveau;» car on le vouloit faire passer

pour Juif, lui qui étoit Mahométan. On a dit de ce fat Montmaur, le

Grec, qu'il avoit dit à Montmor,[50] le riche, pour le faire passer

devant: «_Primùm Hebræo, deindè Græeco_.» Mais je ne le crois pas, il

n'auroit osé; quelqu'un a dit cela pour lui.

Lopès vendoit un crucifix bien cher: «Hé, lui dit-on, vous avez livré

l'original à si bon marché.»

Le feu cardinal l'employa à faire faire des vaisseaux en Hollande, et

au retour il le fit conseiller d'Etat ordinaire. En Hollande, il

acheta mille curiosités des Indes, et ici il fit chez lui comme un

inventaire; on crioit avec un sergent. C'étoit un abrégé de la foire

Saint-Germain. Il y avoit toujours bien de beau monde. Il avoit six

chevaux de carrosse. Jamais carrosse ne fut tant au-devant des

ambassadeurs que celui-là. Je me crevois de rire, car mon père étoit

son voisin, de le voir manger du pourceau quasi tous les jours. On ne

l'en croyoit pas meilleur chrétien pour cela. La Reine lui devoit

vingt mille écus pour des perles; et comme il pressoit d'Esmery[51]

pour être payé, l'autre lui donna en paiement une taxe d'_aisé_ de

soixante mille livres. Il se disoit des Abencerrages de Grenade. Il

mourut après la conférence de 1649.

[50] Ces deux noms sont ainsi écrits d'une manière différente

dans le manuscrit.

[51] Le surintendant.

LE MARÉCHAL DE BRÉZÉ[52],

SON FILS ET MADEMOISELLE DE BUSSY.

Le maréchal de Brézé étoit de la maison de Maillé; mais celle de Brézé

étoit entrée dedans celle-là, et ils en devoient porter le nom. Il

épousa la soeur du cardinal de Richelieu, alors évêque de Luçon. Cette

femme étoit folle, et est morte liée, ou du moins enfermée. Elle

croyoit avoir le cul de verre, et ne vouloit point s'asseoir. Elle

s'appeloit Nicole; et le Père Cotton, en faisant son Oraison funèbre,

disoit: «La grande Nicole Du Plessis,» comme on disoit _la grande

Anne_[53]. Quand elle fut mariée, elle ne voulut point retourner à la

province. Que fit son mari? un beau jour, il fit ôter tous les

meubles, jusqu'aux rideaux du lit de madame, et la laissa là. Elle fut

enfin toute glorieuse d'aller en Anjou.

M. de Brézé fut capitaine des gardes-du-corps, puis maréchal de

France, et gouverneur de l'Anjou et de Saumur. Le cardinal dégagea

tout son bien, ou, pour mieux dire, l'acheta; mais il l'en laissoit

jouir. L'amour lui a fait faire d'étranges choses, outre qu'il

n'étoit pas trop sage naturellement, non plus que sa femme. Étant

capitaine des gardes de la Reine-mère, Marie de Médicis, il alla à des

bains dans les Pyrénées, où il trouva un prêtre de Catalogne qui avoit

avec lui deux petits garçons que les galères d'Espagne avoient pris

sur les côtes d'Afrique. Ce prêtre les lui donna. L'un fut son

laquais, et se nomma La Ramée. L'autre, qu'on appelle tantôt Le

Catalan, tantôt Dervois, ne fut point habillé de livrée. Il servit

d'abord à lui porter son fusil à la chasse. Après, il le mit en

apprentissage chez un tailleur à Angers, où il devint amoureux d'une

belle fille qui travailloit au linge dans une boutique vis-à-vis. Les

tailleurs, dans ce pays-là, ont des boutiques, et y travaillent. Elle

avoit déjà eu quelques aventures, et on disoit qu'elle avoit suivi un

homme jusqu'en Lorraine, où elle fut un peu de temps au service de

quelques dames de la duchesse. Mais elle fut obligée d'en revenir

bientôt. Dervois l'épousa, et ensuite il retourna au service de M. de

Brézé, alors maréchal de France et gouverneur d'Anjou et de Saumur.

Avril, homme de bonne famille d'Angers, voisin du maréchal à la

campagne, et bien dans son esprit, obtint de lui de loger le mari et

la femme dans le château de Milly; et comme elle étoit propre et

jolie, qu'elle avoit du sens, elle régla cette maison, et se mit si

bien dans l'esprit du maréchal, qu'elle lui faisoit traiter la

maréchale comme il lui plaisoit. Une des choses qui servit

principalement à achever _la grande Nicole_, ce fut que le maréchal

lui ôta ses pendants, et les mit en sa présence aux oreilles de la

Dervois, à qui l'on prêtoit le dessein de se faire épouser par le

maréchal, après la mort de la maréchale et de son mari.

Ce mari devint un peu dévot, et disoit à sa femme parfois qu'il

falloit changer de vie. Il y a apparence que le maréchal s'en défit à

cause de cela, car il fut tué à l'affût, le maréchal étant de la

partie. Depuis, il croyoit voir un lièvre blanc, et souvent lui et ses

gens crioient: «Ne le voyez-vous pas? il court par la chambre.» Avril,

dont j'ai parlé ci-dessus, et son fils, sénéchal de Saumur, qui m'a

conté ce que je viens d'écrire, n'ont jamais rien vu. Il y en a qui

ont cru que le cardinal de Richelieu lui avoit fait mettre cette

vision dans l'esprit pour le tenir à la province.

La Dervois pourtant ne vint point à bout de son dessein. Peut-être

craignit-elle le cardinal de Richelieu, qui apparemment n'eût pas

trouvé bon qu'on eût ainsi contaminé sa noblesse. La Dervois faisoit

tout chez le maréchal et dans la province. Elle se levoit dès quatre

heures, étoit servante et maîtresse tout à la fois, faisoit ses

affaires et celles du maréchal en même temps, et étoit plus habile que

tout son conseil. Il lui est arrivé souvent de déchirer ce qu'on avoit

dressé, et de dicter les actes elle-même. Elle envoyoit des gens de

guerre où elle vouloit; elle en envoya même à Angers, à cause qu'elle

étoit mal satisfaite d'un des officiers du Présidial. Pour complaire

au maréchal, qui étoit le plus grand tyran du monde pour la chasse,

jusque là que les personnes de qualité n'osoient avoir un chien, ni

une arquebuse pour tirer seulement dans leur parc (car il fit une fois

rompre la porte d'un, parce qu'il y avoit ouï tirer, tuer les chiens

et casser les arquebuses), la Dervois fit attacher un prêtre au pied

d'un arbre tout un jour, avec un lièvre, qu'il avoit tué, autour du

cou.

Il avoit mis sur la porte de Milly, car il étoit honnêtement hargneux:

_Nulli nisi vocati_. Sur cela on fit un conte. On dit que quelques

avocats étant allés pour lui parler, il les gronda fort, et leur

demanda qui les avoit faits si hardis que de venir sans être mandés,

et s'ils n'avoient pas lu ce qui étoit sur la porte: «Oui,

monseigneur, dit l'un d'eux, il y a _nulli nisi vocati_, rien que des

_avocats_.» Il se mit à rire, et les écouta. Un jeune homme de Saumur

y étoit allé une fois pour jouer à la longue paume avec le marquis de

Brézé. On lui donna avis qu'il se retirât. C'est qu'outre cela le

maréchal étoit jaloux de la Dervois comme d'une belle créature; en ce

temps-là elle étoit passée.

Pensez que sans le cardinal de Richelieu, il n'eût pas été autrement

en état de faire ce qu'il faisoit; cependant il ne se tourmentoit pas

trop de lui, et ne lui a jamais guère fait la cour. Je me souviens

d'un couplet qu'il disoit, sur l'air de _Daye dandaye_:

Buvons à l'illustre Brézé,

Qui s'est si bien désabusé

De cette chimère importune

De la fortune.

Cependant le cardinal lui faisoit du bien, de peur qu'on ne crût que

quelqu'un se pouvoit passer de lui.

Il lui arriva une assez plaisante chose à son entrée à Barcelonne,

quand il y fut envoyé vice-roi. Il s'étoit fait tout le plus beau

qu'il avoit pu. Quelques Catalans disoient: «_Es muy bizarro esté

marechal_.» Un bon gentilhomme de sa suite, étonné de ce mot _bizarro_

(galant), disoit à un autre: «Qui diable a déjà dit l'humeur de M. le

maréchal à ces gens-ci?»

Il écrivoit bien, et étoit galant et civil quand l'humeur lui en

prenoit. Il a écrit à Ménage un million de fois; et comme il aimoit à

lire, Ménage lui envoyoit des livres qu'il prenoit fort bien, sans

songer à lui faire le moindre présent. Ce n'étoit pas pourtant par

avarice, mais il lui demandoit souvent son mémoire, ce que l'autre

n'avoit garde de lui envoyer.

Il disoit de sa fille, comme si c'eût été la fille d'un autre: «Ils

vont faire cette petite fille princesse[54],» et ne s'en émouvoit pas

plus que cela. M. le Prince alloit voir la Dervois avant que de voir

le maréchal. Ce fut elle qui le fit résoudre à vendre le gouvernement

d'Anjou à M. le Prince.

Retournons à ses amours. Il y avoit à Saumur chez la sénéchale une

belle fille qui étoit sa nièce. Elle s'appeloit Honorée de Bussy,

fille d'une veuve bien demoiselle[55]. Le maréchal s'en éprit. Il la

mena avec cette tante voir le sacre d'Angers, et lui avoit fait faire

une espèce d'échafaud où il y avoit des degrés. Elle étoit seule tout

au haut, et il avoit fait mettre à ses pieds les plus belles filles de

la ville. C'étoit proprement _la gloire de Niquée_[56]. Il y avoit des

gardes pour faire avancer le monde à mesure qu'on avoit contemplé

cette nouvelle infante. Madame d'Aiguillon prenoit le soin d'envoyer

tous les habits qu'il falloit pour cette fille, qui se vante que le

maréchal la voulut épouser secrètement, et lui assurer vingt mille

livres de rente, mais qu'elle avoit trop de coeur pour souffrir, du

clandestin. Elle eût pourtant fort bien fait, comme vous verrez par la

suite; mais je doute qu'en l'âge où elle étoit, elle ait pu avoir tant

de courage.

Mademoiselle Dervois rompit le cou à cette amourette. Le marquis de

Boissy, père du duc de Rouannez d'aujourd'hui, en conta aussi à

Honorée. Il y eut quelques billets que la Dervois escamota, et les fit

voir au maréchal. La sénéchale avoit toujours espéré que sa nièce se

marieroit pour sa beauté. La fille m'a conté elle-même que sa tante

lui fit faire une robe neuve, à elle qui n'avoit jamais eu que de la

vieillerie, pour donner dans la vue à je ne sais quel prince allemand

qui étoit à Saumur. Cette tante proposa à madame Bigot, qui n'avoit

garde de le faire, de marier Honorée avec M. Servien, relégué à

Angers. Servien, qui déjà avoit failli de se brouiller avec le

maréchal en je ne sais quelle galanterie, n'avoit pas seulement voulu

voir cette fille, de peur d'irriter le dragon.

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome second Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 2 / 28 段