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MÉMOIRES
DE
TALLEMANT DES RÉAUX.
PARIS, IMPRIMERIE DE DECOURCHANT,
Rue d'Erfurth, no 1, près de l'Abbaye.
LES HISTORIETTES
DE
TALLEMANT DES RÉAUX.
MÉMOIRES
POUR SERVIR A L'HISTOIRE DU XVIIe SIÈCLE,
PUBLIÉS
SUR LE MANUSCRIT INÉDIT ET AUTOGRAPHE;
AVEC DES ÉCLAIRCISSEMENTS ET DES NOTES,
PAR MESSIEURS
MONMERQUE,
Membre de l'Institut,
DE CHATEAUGIRON ET TASCHEREAU.
TOME SECOND.
PARIS,
ALPHONSE LEVAVASSEUR, LIBRAIRE,
PLACE VENDÔME, 16.
1834
MÉMOIRES
DE
TALLEMANT.
LE MARÉCHAL DE MARILLAC[1].
Le maréchal de Marillac étoit fils d'un avocat. En ce temps-là
véritablement les avocats étoient plus considérés qu'à cette heure, à
cause que la paulette[2] n'étoit pas encore établie, et qu'on prenoit
de leur corps les présidents et les gardes-des-sceaux. On disoit que
Marillac étoit gentilhomme, mais c'étoit un gentilhomme _dubiæ
nobilitatis_. Cet homme, dans le dessein de se pousser à la cour, prit
l'épée. Il étoit grand et bien fait, robuste et adroit à toutes sortes
d'exercices. Il se mêle parmi les grands seigneurs; et comme il avoit
de l'esprit et du sens, il s'avisa de demander en mariage une fille de
la Reine-mère, qui étoit Médicis, mais d'une branche si éloignée, que
la Reine ne la reconnoissoit en aucune façon pour sa parente. Ce nom
de Médicis ne fut pas inutile à Marillac. Il le fit valoir comme il
avoit prétendu. C'étoit lui qui étoit toujours dépêché pour les
affaires de la Reine-mère; et, comme il s'acquittoit bien de toutes
ses commissions, insensiblement il se rendit considérable. M. de
Luçon[3] crut que cet homme ne lui seroit pas inutile; les voilà unis.
Dans les guerres d'Italie, Marillac demande de l'emploi; il en a, et,
hors de payer de sa personne, il faisoit tout admirablement bien. On
croit qu'il eût pu devenir grand capitaine, car il y en a eu qui ont
fait bien du bruit sans aller aux coups. Il est vrai qu'en France cela
est plus difficile qu'en Espagne et qu'en Italie. On disoit qu'à
Rouen, ayant pris querelle à la paume avec un nommé Caboche, et ayant
été séparés, il le rencontra après, et le tua avant que l'autre ait eu
le loisir de mettre l'épée à la main. C'étoit devant qu'il eût de
l'emploi. Il prétendit être maréchal de France et le fut, et son frère
aîné, qui étoit de robe, garde-des-sceaux. Depuis, ils cabalèrent pour
débusquer le cardinal, et Vaultier craignoit qu'ils eussent toute
l'autorité chez la Reine. Le cardinal, qui dans son _Journal_ appelle
toujours ce maréchal _Marillac l'Epée_, le fit arrêter, et le fit
condamner fort légèrement. Ce fut à Ruel, dans la propre maison du
cardinal, que le maréchal de Marillac étoit gardé. Comme ce maréchal
n'étoit pas un sot, il déclina, et ne voulut pas reconnoître des
commissaires. Enfin on l'enjôla, et ses propres parents y servirent
innocemment. On lui fit accroire qu'il ne pouvoit courir risque de la
vie; mais que s'il ne reconnoissoit ses juges, il seroit prisonnier
pour le reste de ses jours. Il les reconnut, et eut le cou coupé. Il
faut dire, à la louange d'un M. Frotté, son secrétaire, que le
cardinal fit tout ce qu'il put au monde pour le gagner, mais il n'en
put venir à bout. M. de Châteauneuf présidoit au jugement. Il n'étoit
pas trop bien avec le cardinal; il s'y remit bien par ce bel arrêt. Il
ne laissa lire qu'une fois les avis, au lieu de trois fois, et puis
dit: _Il y a arrêt_. Chastellet vouloit revenir. On assure que le
cardinal dit, comme si cela l'eût lavé en quelque sorte: «Je ne
croyois pas qu'il y eût de quoi faire mourir M. de Marillac; mais Dieu
donne des connoissances aux juges qu'il ne donne pas aux autres
hommes. Il faut croire qu'il étoit coupable, puisque ces messieurs
l'ont condamné[4].» On ne lui fit son procès que sur des ordres de
tirer tant et tant de certains villages du Verdunois, pour les
exempter des gens de guerre, et lui, disoit qu'il avoit employé cet
argent à bâtir la citadelle de Verdun; mais il n'en avoit point
d'ordre. Châteauneuf en a été bien payé. Depuis, Bretagne, conseiller
à Dijon, fut pour cela premier président de Metz[5].
[1] Louis de Marillac, né en Auvergne en juillet 1572, décapité à
Paris, le 10 mai 1632. La _Gazette_ du 17 mai 1632 dit que
l'empressement pour assister à son exécution fut si considérable,
que _telle fenêtre fut louée huit pistoles_.
[2] On appeloit ainsi le droit que payoient tous les ans au Roi
la plupart des officiers de justice et de finance, pour pouvoir
disposer librement de leurs charges.
[3] Richelieu, qui n'étoit encore, à cette époque, qu'évêque de
Luçon.
[4] Ce propos a été attribué également au cardinal de Richelieu
par l'abbé de Marolles, dans son _Abrégé de l'Histoire de
France_. Bayle dit à cette occasion, article _Louis_ XIII: «Si
j'avois ouï dire cela à ce cardinal, je croirois qu'il tint ce
discours.»
[5] On le trouva brûlé; car un jour, étant demeuré seul, il étoit
tombé dans le feu, et, comme il étoit foible, il ne s'en put
tirer. (T.)
MADAME DU FARGIS.
Madame du Fargis étoit fille d'un M. de La Rochepot, qui étoit venu de
ce M. de Silly qui avoit épousé l'héritière de La Roche-Guyon. Elle
avoit une soeur aînée qui fut mariée au général des galères,
aujourd'hui le Père de Gondy[6]. Pour elle, son père s'étant remarié
avec la marquise de Boissy, mère du marquis de Boissy, père du duc de
Rouanez[7], elle fit bien des galanteries avec ce jeune homme qui
étoit dans le même logis qu'elle. Cela fit bien du bruit, et on fut
contraint de la mettre chez madame de Saint-Paul (de la maison de
Caumont), où elle ne fut pas plus sage. En ce temps-là, il lui vint
une fantaisie d'être aimée du comte de Cramail; et elle disoit à ceux
qui la vouloient cajoler: «Attendez à une autre fois; à cette heure je
n'ai que le comte de Cramail en tête.» M. de Créquy ne laissa pas que
de lui en conter. Il eut un rendez-vous d'elle à Amiens, lorsque la
cour y étoit. Il y alla déguisé. M. de Chaudebonne étoit avec lui.
Cramail eut aussi un rendez-vous de même; et cela fit un si grand
éclat que madame de Saint-Paul ne la voulut plus souffrir, et le
général des galères fut contraint de la retirer. On croira peut-être
que c'étoit une fort belle personne? non: elle étoit marquée de petite
vérole; mais elle étoit fort agréable, vive, pleine d'esprit, et la
plus galante personne du monde. Elle s'ennuya bientôt chez sa soeur
qui étoit une dévote, et, comme ils étoient à Montmirail en Champagne,
un beau jour elle s'en alla au Charme: c'est un prieuré de dames,
dépendant de Fontevrault. Elle dit qu'elle vouloit être religieuse.
Elle n'y fut pas long-temps qu'elle demanda à aller aux Carmélites du
faubourg Saint-Jacques, parce que les Carmélites sont à Paris. Le
cardinal a mis dans son _Journal_ que ce fut par désespoir du grand
scandale arrivé à Amiens qu'elle s'étoit jetée dans les Carmélites[8].
Ce fut là qu'elle fit connoissance avec le cardinal Bérulle, qui étoit
directeur des Carmélites. Toutes les religieuses lui en dirent des
merveilles; car comme elle avoit l'esprit fort adroit, et que ces
filles, à tout prendre, qui sont les plus habiles et les plus
éclairées de toutes les religieuses, peuvent mieux voir les dons qu'a
une personne, elle passa là dedans pour tout ce qu'elle voulut: on la
croyoit une sainte. Madame de Rambouillet y fut attrapée comme les
autres. Elle dit qu'un jour que la Reine-mère y étoit allée, quand la
Reine sortit, tous les seigneurs de la cour se présentèrent à la
porte. Madame de Rambouillet eut peur que la vue du comte de Cramail,
qui y étoit, ne détournât cette fille du bon chemin, et elle dit: «Ah!
mon Dieu, qu'il fait froid!» et en disant cela elle baissa le voile de
mademoiselle de La Rochepot.
Il y avoit trois ans qu'elle étoit Carmélite, quand son père vint à
mourir. Elle étoit seule héritière avec la générale des galères; cela
lui fit quitter le couvent. Elle n'avoit point fait les voeux, disant
toujours qu'elle ne se trouvoit pas assez en bon état. Elle sort sous
prétexte de n'avoir pas assez de santé pour observer la règle. M. Du
Fargis d'Angennes, cousin-germain du marquis de Rambouillet, homme de
coeur, d'esprit et de savoir, mais d'une légèreté étrange, l'épouse.
Il va en ambassade en Espagne. Elle l'y suit. M. de Rambouillet y alla
un peu après ambassadeur extraordinaire. Au retour, le cardinal de
Bérulle et les Marillac en parlent au cardinal qui, sur sa bonne
réputation, la fait dame d'atour de la Reine. Madame d'Aiguillon lui
servit extrêmement à gagner des procès qu'elle avoit. Elle recommence
ses galanteries avec le comte de Cramail; elle se mêle de toutes
sortes d'intrigues. Il y a dans le _Journal_, que le président Le
Bailleul la trouva une fois sur un lit qui étoit contre terre, n'ayant
qu'un drap sur elle, et Béringhen, aujourd'hui M. le Premier[9],
enfermé avec elle[10]. Il étoit de la cabale de Vaultier et elle
aussi. Son plus grand crime fut que le cardinal crut qu'elle l'avoit
mal servi auprès de la Reine en son amourette; et quand il la chassa,
il publia des lettres, qui sont imprimées, d'elle au comte de Cramail.
Il y a plus d'intrigue que d'amour dans ces lettres, mais il y en a
pourtant honnêtement, comme: _Aimez qui vous adore_, et elles étoient
datées, au moins l'une, du jour de la Pentecôte. Madame de Rambouillet
a vu les originaux.
Le cardinal fit faire par Chastellet, le maître des requêtes, une
prose rimée latine contre elle et le garde-des-sceaux Marillac. Il y
avoit en un endroit:
Fargia, dic mihi, sodes,
Quantas commisisti sordes
Inter Primas atque Laudes;
Quando senex, vultu gravi,
Caudà mulcebat suavi.
Car il y avoit toujours une ombre de dévotion.
J'ai ouï dire une plaisante vision de ce garde-des-sceaux Marillac.
Pour mortifier des religieuses, il leur fit faire des contre-feux de
cheminée où il y avoit de gros K entrelacés, afin que le feu les ayant
rougis, cela leur donnât des pensées lubriques, et qu'elles eussent
plus de mérite à y résister. Le marchand qui les fit faire l'a dit à
un de mes amis. Enfin, quand madame couper le cou en effigie. M. Du
Fargis étoit à Monsieur, et le suivit. Madame de Rambouillet dit que
madame Du Fargis devoit être la mère du coadjuteur.
[6] Philippe-Emmanuel de Gondy, général des galères, puis prêtre
de l'Oratoire, né à Limoges en 1581, mort à Joigny le 29 juin
1662.
[7] Le duc de Rouanez suivit la Reine-mère. Son fils est celui
qui s'est retiré et a marié sa soeur à La Feuillade. (T.)
[8] «Mademoiselle Du Tillet dit qu'elle ne s'étonna pas quand on
ôta La Fargis de chez la Reine, mais bien quand on lui avoit
permis, vu la vie qu'elle avoit toujours faite; qu'elle s'étoit
jetée dans les Carmélites par désespoir du scandale qui étoit
arrivé à Amiens, lorsqu'elle étoit avec Madame, où Créquy devoit
entrer par la fenêtre et le comte de Cramail, qui l'étoient venus
trouver déguisés.» _Journal de M. le cardinal duc de Richelieu_,
première partie; Amsterdam, Wolfgank, 1664, in-12, p. 49-50.
[9] Premier écuyer de la petite écurie sous Louis XIV.
[10] _Journal de Richelieu_, première partie, p. 48.
LE MARÉCHAL D'EFFIAT[11].
Voici un maréchal de France _dubiæ nobilitatis_[12]: il s'appeloit
Coiffier en son nom. On a dit, pour le déprimer encore davantage, que
la Coiffier, traiteuse, étoit sa parente. C'étoit un fort bel homme et
fort adroit. Quand le duc de Savoie, le bossu, vint à Paris, Henri IV
fit faire une grande course de bague. Il garda d'Effiat pour la fin:
il mit dix dedans tout de suite. Il ne donna qu'une atteinte à la
onzième; mais pour réparer cela, il jeta sa lance en avant, la reprit,
et finit en mettant dedans. Tout le monde l'admira.
Beaulieu-Ruzé[13], un secrétaire d'Etat, qui portoit l'épée, le fit
son héritier, à condition qu'il prendroit son nom et ses armes.
D'Effiat étoit adroit courtisan; il plut au cardinal de Richelieu. Il
fut envoyé pour le mariage de la reine d'Angleterre[14]. On le blâma
d'avoir mis pavillon bas, sur le commandement que lui en firent des
vaisseaux anglais. Cela n'empêcha pas qu'il ne parvînt à être
grand-maître de l'artillerie et surintendant des finances[15], où il
apprit à voler à ceux qui l'ont suivi. Ce n'étoit pas un sot; mais il
avoit été si mal élevé, qu'il écrivoit ainsi octobre, _auquetaubraj_.
Il eut l'ambition, quoiqu'il ne sût nullement la guerre, de vouloir
commander une armée en Allemagne. Il y mourut. On disoit qu'il
prétendoit être connétable. Le cardinal l'eût perdu.
[11] Antoine Coiffier, marquis d'Effiat, né en 1581, mort le 27
juillet 1632.
[12] Il étoit pourtant gentilhomme. Son aïeul[12a] ou son bisaïeul,
général des finances, fut fait noble pour avoir demandé une pique
à la bataille de Cérisolles, et y avoir bien fait. J'ai trouvé
dans l'_Histoire_ de Mézeray, ces mots, parlant de Gilbert
Coiffier d'Effiat, à cause de la faveur de Henri III qui lui
avoit donné charge d'agir en Auvergne: «Il avoit pris rang parmi
les gentilshommes, quoiqu'il ne fût pas de race noble.» (T.)
[12a] C'est son aïeul, Gilbert II.
[13] Son grand-oncle maternel.
[14] Henriette de France, fille d'Henri IV, avec Charles Ier en
1624.
[15] En 1626.
LE PÈRE JOSEPH[16],
LES RELIGIEUSES DE LOUDUN.
Le Père Joseph, Capucin, se nommoit Leclerc en son nom, et étoit frère
de M. Du Tremblay, qu'il fit gouverneur de la Bastille. Le cardinal
fit connoissance avec lui en Poitou, comme il y fut envoyé par ses
supérieurs[17]. Jamais il n'y eut un homme plus intrigant ni d'un
esprit plus de feu. Il a toujours eu de grands desseins en tête. Un
temps il ne faisoit que prêcher la guerre sainte. M. de Mantoue, M. de
Brèves, madame de Rohan et lui, prenoient fort souvent tout l'Etat du
Turc[18]. Depuis, il prit la maison d'Autriche pour but, et il
travailla fort avec M. de Charnacé à faire entrer le roi de Suède en
Allemagne. Il se vantoit d'être né pour abattre la maison d'Autriche.
Effectivement ce n'étoit pas un sot; il soulageoit fort le cardinal,
et le cardinal ne faisoit pas un pas sans lui. Au commencement il
alloit à cheval. Le Père Ange Soubini avoit un jour un cheval entier,
et lui une jument. Ce cheval grimpe la jument, et les capuchons des
deux moines faisoient la plus plaisante figure du monde[19]. Pour
éviter ce scandale, on lui donna un carrosse. Depuis, il eut litière
et toute chose; et il alloit être cardinal s'il ne fût pas mort.
En une petite ville de quelque province de France, un homme de la cour
alla voir un Capucin. Les principaux le vinrent entretenir. Ils lui
demandèrent des nouvelles du Roi, puis du cardinal de Richelieu. «Et
après, dit le gardien, ne nous apprendrez-vous rien de notre bon Père
Joseph?--Il se porte fort bien, il est exempt de toutes sortes
d'austérités.--Le pauvre homme! disoit le gardien.--Il a du crédit;
les plus grands de la cour le visitent avec soin.--Le pauvre
homme!--Il a une bonne litière quand on voyage.--Le pauvre homme!--Un
mulet pour son lit.--Le pauvre homme!--Lorsqu'il y a quelque chose de
bon à la table de M. le cardinal, il lui en envoie.--Le pauvre homme!»
Ainsi à chaque article le bon gardien disoit: «Le pauvre homme!» comme
si ce pauvre homme eût été bien à plaindre. C'est de ce conte-là que
Molière a pris ce qu'il a mis dans son _Tartufe_, où le mari, coiffé
du bigot, répète plusieurs fois _le pauvre homme_[20]!
On a cru que la diablerie de Loudun ne fût point arrivée sans lui, car
Grandier, curé, et les Capucins de Loudun, disputoient à qui auroit la
direction des religieuses qui furent ou qui firent les possédées. Il
y avoit de l'amour sur le jeu, et il y eut un Capucin tué. Les
Capucins, se voyant appuyés du Père Joseph, poussèrent Grandier; et
comme ces religieuses étoient pauvres, ils leur persuadèrent que
bientôt elles deviendroient toutes d'or. On les instruisit donc à
faire les endiablées. Pour du latin, elles n'en savoient guère, et on
disoit que les diables de Loudun n'avoient étudié que jusqu'en
troisième. Le Couldray Montpensier y avoit deux filles qu'il retira
chez lui, les fit bien traiter et bien fouetter, le diable s'en alla
tout aussitôt. Il pouvoit y en avoir qui ne savoient pas le secret, et
qui, par mélancolie, ou parce qu'on le leur disoit, croyoient être
possédées. On leur apprit, au moins à la plupart, quelques mots de
latin et bien des ordures. Madame d'Aiguillon y fut, et madame de
Rambouillet, depuis madame de Montausier. Elles virent faire des tours
de sauteurs, qu'elles firent faire après à leurs laquais. La ville, et
surtout les hôteliers, s'y enrichirent. On y couroit de toutes parts.
Duneau, médecin huguenot, et principal du collége de Saumur, y fut
appelé. Il s'en moqua. C'est lui qui disoit qu'un médecin étoit
_animal incombustibile propter religionem_. Quillet y fut aussi
appelé, et des religieuses de Chinon ayant voulu imiter celles de
Loudun, il en fit une satire en vers latins, pour laquelle Bautru lui
conseilla de s'éloigner[21], et le donna au maréchal d'Estrées, avec
lequel il fut à Rome en son ambassade extraordinaire.
Le ministre de Loudun, comme on le défioit de mettre ses doigts dans
la bouche des religieuses de même que les prêtres y mettoient ceux
dont ils tiennent l'hostie, répondit «qu'il n'avoit nulle familiarité
avec le diable, et qu'il ne se vouloit point jouer à lui.» Un diable
s'étoit vanté d'enlever le ministre dans sa chaire sur la tour de
Loudun. Il n'en fit rien cependant.
Cette badinerie, ou plutôt ce désir de vengeance des Capucins, fut
cause que Grandier fut brûlé tout vif, car Laubardemont[22], qui étoit
bon courtisan, le sacrifia au crédit du Père Joseph. Ce Grandier avoit
été galant, et s'étoit fait quelques ennemis dans la ville qui lui
nuisirent. Le diable dit une fois: «M. de Laubardemont est cocu.» Et
Laubardemont, à son ordinaire, mit le soir: _Ce que j'atteste être
vrai_, et signa. Enfin insensiblement cela se dissipa à mesure que le
monde se désabusoit.
[16] François Leclerc Du Tremblay, né à Paris le 4 novembre 1577,
mort à Paris le 18 décembre 1638. On a l'_Histoire de la vie du
R. P. Joseph_ LECLERC DU TREMBLAY, _capucin, instituteur des
filles du Calvaire_, 1702, 2 volumes in-12. Ce panégyrique est de
l'abbé Richard, auquel on attribue un ouvrage satirique anonyme
contre le même P. Joseph, ouvrage auquel l'abbé fit une
_Réponse_; mais, assure-t-on, seulement dans le but de se mieux
cacher.
[17] Comme abbé des Roches, abbaye voisine de celle de
Fontevrault.
[18] On lit en effet dans les ouvrages publiés sur le P. Joseph,
qu'il avoit composé un poème latin, intitulé: _La Turciade_, pour
animer les princes chrétiens contre les Musulmans.
[19] Le Père Joseph dit: «_Voilà un Impudent animal_.» Depuis on
appela ce cheval _l'Impudent_. (T.)
[20] D'Olivet a raconté, et Bret a imprimé d'après lui, une
anecdote qui assigneroit une toute autre origine à l'exclamation
d'un si vrai comique du pauvre Orgon: «Louis XIV, disoit
d'Olivet, marchoit vers la Lorraine vers la fin de l'été de 1662.
Accoutumé dans ses premières campagnes à ne faire qu'un repas le
jour, il alloit se mettre à table la veille de Saint-Laurent,
lorsqu'il conseilla à M. de Rhodez (_Péréfixe_), qui avoit été
son précepteur, d'aller en faire autant. Le prélat, avant de se
retirer, lui fit observer, peut-être avec trop d'affectation,
qu'il n'avoit qu'une collation légère à faire un jour de vigile
et de jeûne. Cette réponse ayant excité de la part de quelqu'un
un rire qui, quoique retenu, n'avoit point échappé à Louis XIV,
il voulut en savoir le motif. Le rieur répondit à Sa Majesté
qu'elle pouvoit se tranquilliser sur le compte de M. de Rhodez,
et lui fit un détail exact de son dîner dont il avoit été témoin.
A chaque metz exquis et recherché que le conteur faisoit passer
sur la table de M. de Rhodez, Louis XIV s'écrioit: _Le pauvre
homme!_ et chaque fois il assaisonnoit ce mot d'un ton de voix
différent qui le rendoit extrêmement plaisant. Molière, en
qualité de valet-de-chambre, avoit fait ce voyage: il fut témoin
de cette scène, et comme il travailloit alors à son _Imposteur_,
il en fit l'heureux usage que nous voyons.» Il est fort probable,
à lire le récit de Tallemant, bien antérieur à celui de d'Olivet,
que si Louis XIV a joué la scène qu'on lui fait jouer, ce n'étoit
de sa part qu'un souvenir du conte sans doute bien connu du P.
Joseph; et que c'est aussi le gardien et son exclamation de bonne
foi que Molière eut en vue dans son Orgon, et non pas Louis XIV
dont l'exclamation n'étoit qu'épigrammatique.
[21] Les biographes assignent une autre cause à la nécessité où
Quillet se trouva de s'éloigner dans cette circonstance: «Dans
l'une des séances ridicules où l'on faisoit parler les diables,
Satan menaça par la bouche de l'une de ces religieuses d'enlever
jusqu'à la voûte de l'église celui qui douteroit de leur
possession. Quillet eut l'imprudence de défier le diable, qui, ne
s'attendant pas à une semblable provocation, en fut pour sa
courte honte. C'étoit défier le cardinal. Quillet le sentit assez
tôt pour en prévoir et en prévenir les suites. En effet, peu de
jours après Laubardemont lança contre lui un décret de prise de
corps.» (_Histoire de Touraine_, par Chalmel, t. 4, Biographie,
p. 404.)
[22] Maître des requêtes. (T.)--Laubardemont se trouvoit à Loudun
pour veiller à la démolition du château-fort de cette ville,
quand commença la comédie de la possession. Il en rendit compte
su Roi et au cardinal, et fut nommé par eux pour informer contre
Grandier. La manière dont il s'acquitta de cette mission a donné
à son nom une affreuse célébrité.
M. DE NOYERS et L'ÉVÊQUE DE MENDE.
M. de Noyers[23] s'appeloit Sublet. Il étoit parent de messieurs de La
Motte-Houdancourt; le second de ces messieurs-là étoit évêque de
Mende, et fort bien auprès du cardinal de Richelieu. Ce fut lui qui
lui donna M. de Noyers. Je dirai ce que j'ai appris de ce M. de Mende.
C'étoit un homme actif et fier, et qui vouloit qu'on lui tînt ce qu'on
lui avoit promis. Une fois M. Bouthillier, qui étoit jaloux de lui,
lui refusa l'entrée dans la chambre du cardinal, disant, comme il
étoit vrai, qu'il avoit ordre de ne laisser entrer personne, et qu'il
s'en alloit dire à Son Eminence que M. de Mende étoit là. La porte
étoit entr'ouverte, M. de Mende la pousse; M. Bouthillier tombe;
l'évêque passe brusquement à la ruelle; le cardinal étoit au lit:
«Monsieur, lui dit-il, je trouve fort étrange que M. Bouthillier me
vienne fermer la porte au nez: je suis bien assuré que vous ne lui
avez pas ordonné de me traiter ainsi.» Le cardinal ne dit rien. M. de
Mende s'en va chez lui en Picardie, et ne voulut pas s'en tourmenter
davantage. «S'ils me laissent ici, disoit-il, ils me feront plaisir;
j'étudierai; j'ai du bien plus qu'il ne m'en faut.» Le cardinal ne
s'en put passer. Il le renvoya quérir. Ce fut lui qui disposa tout
pour le siége de La Rochelle; et, en mourant, car il mourut durant le
siége, il ordonna qu'on l'enterrât dans la ville lorsqu'elle seroit
prise. Ce fut lui qui fit résoudre Barradas à donner sa démission de
la charge de premier écuyer de la petite écurie pour cent mille écus.
Le Roi avoit impatience de l'avoir pour Saint-Simon. Le cardinal
vouloit différer à payer cette somme, et faire que cela n'allât à rien
avec le temps. L'évêque lui dit: «Monsieur, c'est sur ma parole que M.
de Barradas a traité; je vendrai plutôt mes bénéfices que de ne tenir
pas ce que j'ai promis.» Le cardinal ne put résister, et Barradas fut
payé.
M. de Noyers avoit une vraie âme de valet. Montreuil, secrétaire des
commandemens de madame d'Orléans, l'étoit de feue Madame, qui, étant
grosse, étoit regardée comme la Reine, et faisoit un parti dans la
cour. Madame témoignoit assez de bonne volonté à Montreuil qui avoit
été précepteur de M. de Guise d'aujourd'hui. Un jour de Noyers, qui
étoit allié de Montreuil, se promenoit avec lui: «Ne craignez-vous
point, lui dit Montreuil en riant, que cela ne vous nuise de vous voir
promener avec moi?» De Noyers le quitte aussitôt, et depuis ne lui
parla point que Madame ne fût morte. Il est vrai que quand il fut en
faveur, il se ressouvint un peu de lui.
Ce petit homme vouloit tout faire et étoit jaloux de tout le monde. Il
a nui en tout ce qu'il a pu à Desmarets, qui s'entend à tout, et qui a
beaucoup d'inclination pour l'architecture, de peur que cet homme ne
lui ôtât quelque chose; car il s'est assez tourmenté de faire sa
charge de surintendant des bâtimens, et il avoit bonne envie d'achever
le Louvre, et de faire dorer la galerie tout du long, comme il y en a
un bout: ce fut lui qui le fit faire. Sa cagoterie parut en ce qu'il
brûla quelques nudités de grand prix qui étoient à Fontainebleau. En
récompense, il entretenoit assez bien les maisons du Roi. Il étoit
concierge de Fontainebleau[24].
Une fois que le cardinal vouloit faire venir un notaire: «Il n'est pas
besoin, monseigneur, lui dit-il; je suis secrétaire du Roi, je ferai
bien ce qu'il faut.» Le cardinal rompit un jour par hasard une petite
canne fort jolie qu'il aimoit assez. Le petit bon homme la prend, la
rajuste et la rapporte à Son Eminence. On disoit qu'il ne voloit pas,
mais il laissoit voler sous lui. Il avoit fait les voeux de Jésuite
depuis son veuvage, mais il étoit exempt de porter l'habit et de vivre
autrement qu'un séculier. Il fit tout le pis qu'il put à l'Université.
Il a laissé un pauvre benêt de fils[25]. Ce fut lui qui découvrit au
feu Roi que le cardinal avoit cinq cent mille écus chez Mauroy. Sa
disgrâce est dans les Mémoires de la Régence.
Ce fut lui qui fut cause de la mort de Saint-Prueil, et
Saint-Prueil[26] le dit bien: «C'est un cagot; il ne me pardonnera
jamais.» Saint-Preuil avoit donné sur les oreilles à un petit
d'Aubray qu'il avoit mis à Arras pour les finances.
Le maréchal de Brézé, pour faire enrager de Noyers, mettoit toujours
des ordures dans les lettres qu'il lui écrivoit, comme: «Allez vous
faire f.... avec vos f..... ordres.» Le moyen, disoit le petit homme,
que les affaires du Roi prospèrent après ces abominations-là! Il avoit
le département de la guerre.
Ce n'est pas que Saint-Prueil ne fût un homme violent et un tyran,
mais galant homme du reste, et qui dépensoit tout. Il y a dans son
procès imprimé une lettre du feu Roi, qui est une ridicule lettre. La
voici: «Brave et généreux Saint-Prueil, vivez de concussion, plumez la
poule sans crier; faites comme font tels et tels; faites ce que font
beaucoup d'autres dans leurs gouvernements; tout est bien fait pour
vous; vous avez tout pouvoir dans votre empire; tranchez, coupez; tout
vous est permis!»
[23] François Sublet de Noyers, né en 1578, mort à Dangu, le 20
octobre 1645.
[24] Ce fut lui qui fonda l'Imprimerie royale, d'abord établie
dans les galeries du Louvre.
[25] Le fils de M. de Noyers, appelé La Boissière, ne manque
nullement d'esprit; c'est une espèce de visionnaire et
d'avaricieux qui mène une vie retirée, et qui ne s'occupe guère à
rien. On a retiré sur lui la terre de Dangu que son père avoit
achetée sans prendre bien garde à sa sûreté. Il l'a perdue; il
vit encore en l'an 1672. (T.)
[26] François de Jussac, seigneur de Saint-Prueil,
maréchal-de-camp, gouverneur d'Arras, décapité pour satisfaire la
haine du cardinal de Richelieu.
M. DE BULLION[27].
M. de Bullion étoit conseiller au parlement. Son père étoit maître des
requêtes[28]. Il rapporta je ne sais quelle affaire pour la comtesse
de Sault, mère de M. de Créqui; elle l'avoit eu du premier lit; puis
le comte de Sault, fils du second lit, l'ayant faite héritière, M. de
Créqui eut ce bien-là: c'est pays de droit écrit que le Dauphiné. La
comtesse de Sault eut de l'affection pour ce petit M. de Bullion, à
cause, dit-on, que le proverbe de _petit chien belle queue_ étoit fort
véritable en lui[29]. Elle le poussa, lui donna du bien, et lui fit
avoir de l'emploi. Il fut président aux enquêtes. On dit qu'un jour
elle disoit à la Reine-mère: «Ah! madame! si vous connoissiez M. de
Bullion comme moi!--_Diou_ m'en garde, madame la comtesse,» dit la
Reine; car elle n'a jamais su prononcer le françois, et elle disoit:
_Fa cho_ pour dire: Il fait chaud. Celle-ci[30] le prononce comme si
elle étoit née à Paris.
Cette madame de Sault fit avoir à Bullion l'intendance de l'armée de
M. le connétable de Lesdiguières contre les Génois, et il n'y fit pas
mal ses affaires. Le connétable et lui s'entendoient fort bien. Le
cardinal de Richelieu le fit après surintendant des finances[31] avec
M. Bouthillier, père de M. de Chavigny; mais Bullion faisoit quasi
tout. C'étoit un habile homme, et qui avoit plus d'ordre que tous ceux
qui sont venus depuis. Il disoit: «Fermez-moi deux bouches, la maison
de Son Eminence et l'artillerie, après je répondrai bien du reste.»
Cependant on m'a assuré que quand les premiers louis d'or furent
faits, il dit à ses bons amis: «Prenez-en tant que vous en pourrez
porter dans vos poches.» Bautru fut celui qui en porta le plus. Il en
mit trois mille six cents. Le bon homme Senecterre en étoit. Je doute
de cela[32].
Le cardinal lui fit avoir le cordon bleu en disant au Roi: «Sire, ce
seroit une plaisante chose que cette figure avec le cordon.»
Cornuel faisoit presque tout sous lui, mais de sorte qu'il sembloit
qu'il ne fît rien sans en parler au surintendant, car le bon homme se
divertissoit. Il alloit souvent chez La Brosse, son médecin, qu'il
avoit établi au Jardin des Plantes du faubourg Saint-Victor[33]. Là,
il avoit des mignonnes et crapuloit tout à son aise. Il se faisoit
donner des lavements pour manger après tout de nouveau. Il avoit des
raffinements pour le vin tout extraordinaires. Il ne vouloit pas qu'on
bût immédiatement après avoir mangé du lapin, parce, disoit-il, que
cette viande avoit je ne sais quoi qui empêchoit de le bien goûter.
Je vous laisse à penser s'il en avoit du meilleur: tous les gens
d'affaires se tuoient à lui en chercher. Il avoit des cerneaux tout le
long de l'année, et toujours de la poudre de champignons dans sa
poche. Il n'avoit que peu de gens à crapuler avec lui; Senecterre en
étoit toujours, et, quand ils sortoient de Paris, le bon homme de
Montbazon, exprès pour avoir des gardes; car, comme gouverneur de
Paris, il avoit toujours quelqu'un. Ce n'étoit pas comme à cette heure
qu'on en a donné cinquante au maréchal de L'Hôpital.
Madelenet[34] s'avisa, quoique Bullion n'aimât pas les vers, de lui
faire une ode latine. Il y avoit une comparaison au commencement qui
me fit bien rire. Il le comparoit à un petit baril bien plein, et il
disoit qu'un baril bien plein ne porte point envie à l'abondance de la
mer, et que Bullion, se contentant de ce qu'il avoit, ne portoit point
envie aux trésors des rois. Voyez la grande modération de cet homme!
il se contentoit de huit millions, et d'être président au mortier. Il
est vrai que sa charge étoit une charge nouvelle, et il ne la faisoit
point. Une autre chose fut encore assez plaisante. Il acheta une
chapelle à Saint-Eustache. Le peintre qui la peignit et la dora vint
un jour lui parler. «Allez, mon ami, allez (car il commençoit toujours
ainsi): que voulez-vous?--Monsieur, c'est pour votre chapelle.--Eh
bien, mon ami, ma chapelle?--Monsieur, c'est qu'on a accoutumé de les
dédier à quelque saint.--Eh bien, mon ami, à quel saint?--Monsieur, à
saint Paul, à saint André, à saint François, à saint Antoine?--Eh
bien, mon ami, auquel tu voudras.--Monsieur, c'est à vous à dire.--Eh
bien, mets-y saint Antoine, mon ami.» Sur cela on disoit qu'il avoit
eu raison, et que c'étoit aussi bien déjà la chapelle du petit cochon.
Il craignoit terriblement les bonnes odeurs. M. le chancelier avoit
toujours des gants d'Espagne au conseil. Cela incommodoit fort
Bullion. Il s'en plaignit comme si l'autre l'eût fait exprès. Le
cardinal dit au chancelier: «Puisque j'ôte mes gants de senteur pour
l'amour de M. de Bullion, vous pouvez bien ôter les vôtres.» Il
traitoit le chancelier d'écolier, et le chancelier, qui vouloit être
payé, ne disoit mot, et avaloit cela doux comme de l'eau. Il appeloit
sa femme _la grosse amie_. C'est une bonne femme, mais un peu
hypocondriaque. On dit qu'elle donne aux pauvres.
Je trouverois assez à propos de faire une comparaison de Bullion avec
les surintendants d'aujourd'hui. Ceux-ci, à leur table, à leurs bonnes
fortunes, à leurs maisons, dépenseront plus par exemple en six ans que
Bullion n'a laissé. La table de Fouquet coûte deux cent mille livres;
je veux dire la dépense du maître-d'hôtel est de cinq cents livres par
jour. A Vaux, il y a six cents personnes nourries: jugez du reste.
Bullion, une fois qu'il a eu un million, a pu épargner, car il ne
tenoit point table, et n'avoit qu'un équipage fort médiocre. Bien loin
de bâtir, il jetoit à bas le bâtiment des terres qu'il achetoit au
loin, pour avoir moins d'entretien. A Paris, il n'a point fait de
palais. On m'a assuré que son inventaire montoit à sept cent mille
livres de rente. On disoit en 1622 qu'il avoit déjà soixante mille
écus de pension; il ne fut fait surintendant que dix ans après.
Richer, notaire, comme on fit l'inventaire, dit à madame de Bullion:
«Voyez, madame, si vous avez encore quelque chose à dire. Est-ce-là
tout? Il ne faut rien cacher.» Cette bonne grosse dame crut qu'il la
soupçonnoit, et changea de couleur. «Si vous ne savez rien de plus,
ajouta-t-il, j'ai à vous dire, moi, que je sais où feu M. votre mari
avoit déposé cent vingt mille écus d'or en espèces; c'est chez moi. Il
n'en avoit tiré aucune reconnoissance, et je vois bien qu'il n'y en a
point de registre.» Il les restitua, et on lui donna dix mille écus
pour cela et pour le reste.
Le cardinal de Richelieu souhaita que Bonelles, fils aîné de Bullion,
épousât mademoiselle de Toussy, qui étoit un peu proche parente de Son
Eminence. Bonelles n'en avoit point d'envie. Il étoit amoureux de
mademoiselle de Montbazon; mais le père le lui fit faire en dépit de
lui. Il a été malheureux en enfants, ce bon homme, il n'y en a pas un
qui ait réussi. L'abbé de Saint-Faron, qui avoit soixante mille livres
de rente, sans ce qu'il attendoit de sa mère, a assez fait le niais
avec la vieille Martel; et après, en une maladie, la peur du diable le
saisit tellement, qu'il se mit dans l'Oratoire. La Taulade le fils, un
gentilhomme béarnois, un peu maquereau, s'étant attaché à lui, a fait
aussi le dévot par nécessité, et l'a suivi à Saint-Magloire. Il arriva
une fois au Père de La Taulade une plaisante chose. C'est un fort gros
homme. Un jour le fond de sa chaise s'enfonça; le voilà les pieds à
terre; les porteurs, par malice ou autrement, ne faisoient pas
semblant d'entendre. Il alla dans les crottes tout le long du
Pont-Neuf, comme s'il eût été sous un dais. Nous parlerons ailleurs de
Bonelles, de sa femme et du reste.
J'ai ouï dire que quand M. de Bullion maria sa fille avec feu M. le
président de Bellièvre, alors maître des requêtes[35], il y avoit cent
mille écus dans le contrat; mais comme le notaire vint à lire cent
mille écus, Bullion dit: «Ajoutez d'or, monsieur le notaire.» C'étoit
alors, je pense, cinquante mille écus au moins plus qu'il n'avoit
promis.
Le bon homme mourut de crapule en moins de rien[36]. On m'a dit, mais
je ne voudrois pas l'assurer, qu'il mourut de déplaisir pour avoir
reçu un coup de pied du cardinal de Richelieu. Le feu Roi vouloit
avoir cent mille livres pour quelque chose; le cardinal lui dit que M.
de Bullion étoit chargé de dépenses pressées, et que cela seroit
difficile pour le présent. Bullion parla comme le cardinal vouloit. A
quelque temps de là, Coquet, confident de Bullion, avertit le Roi
qu'on avoit des fonds. Il fallut donner cet argent au Roi. Le cardinal
crut que Bullion avoit voulu faire sa cour à ses dépens, car le feu
Roi avoit dit quelque chose sur cela au cardinal qui ne lui avoit pas
plu. Il lui reprocha son alliance, le malmena et le frappa. Ce n'est
pas la première fois que cela lui est arrivé. Dans la colère, il donna
un soufflet à Cavoye pour avoir changé un ordre. Cela est de
conséquence en fait de garde; Cavoye avoit tort. A quelques jours de
là, il lui en demanda pardon[37].
[27] Claude de Bullion, seigneur de Bonelles, surintendant des
finances, ministre d'État, garde des sceaux des ordres du Roi,
mort le 22 décembre 1640.
[28] Sa mère étoit une Lamoignon.
[29] On montra à Pompeo Frangipani, M. de Montmorency, M. de
Bassompierre et ce petit bout d'homme; et on lui dit: «Devinez
lequel des trois a fait fortune par les femmes? Il se mit à rire,
et dit: «Serait-ce ce petit vilain?--Oui; les autres, tout beaux
qu'ils sont, y ont dépensé cinq cent mille écus chacun.» (T.)
[30] Marie-Thérèse, femme de Louis XIV.
[31] En 1632.
[32] On m'a dit depuis que cela étoit vrai, et qu'il le fit pour
gagner Senecterre. (T.)--On lit dans les _Pièces intéressantes et
peu connues_, publiées par La Place:
«Le surintendant ayant donné à dîner au premier maréchal de
Grammont, au maréchal de Villeroy, au marquis de Souvré, et au
comte d'Hautefeuille, fit servir au dessert trois bassins remplis
de louis, dont il les engagea à prendre ce qu'ils en voudroient.
Ils ne se firent pas trop prier, et s'en retournèrent les poches
si pleines, qu'ils avoient peine à marcher; ce qui faisoit
beaucoup rire Bullion. Le Roi, qui faisoit les frais de cette
plaisanterie, ne devoit pas la trouver tout-à-fait si bonne.»
[33] La Brosse disoit que le vin qui croissoit sur cette petite
butte, qui est dans l'enclos de ce jardin, étoit assez bon, mais
que si on le gardoit plus de deux ans, il sentoit la gadoue.
C'est qu'autrefois on la jetoit en cet endroit-là, et que cette
butte en a été composée, sinon en tout, au moins en partie.
(T.)--C'est sur cette butte qu'a été tracé le labyrinthe entouré
d'arbres verts que nous y voyons aujourd'hui.
[34] Gabriel Madelenet, poète latin du XVIIe siècle, mourut en
1661. Le comte de Brienne a recueilli ses vers, et les a publiés
en 1662.
[35] Pompone de Bellièvre, né en 1606, mort en 1657.
[36] Cornuel ne mourut pas si commodément. Il eut le loisir
d'avoir bien peur du diable, et comme il se tourmentoit comme un
procureur qui se meurt, Bullion lui disoit: «Ne vous inquiétez
point, tout est au Roi, et le Roi vous l'a donné.» (T.)
[37] Louis XIV se repentit de s'être ainsi livré au premier
mouvement de sa violence, car on le vit jeter sa canne par la
fenêtre, de peur d'en frapper Lauzun.
MADAME D'AIGUILLON[38].
J'ai déjà dit qui elle étoit et comment elle fut mariée, à Combalet,
qui étoit mal bâti et couperosé, et qui n'avoit rien que la jeunesse.
Elle conçut une telle aversion pour lui, qu'elle ne le pouvoit
souffrir et étoit dans une mélancolie effroyable. Quand il fut tué aux
guerres des Huguenots, de peur que, par quelque raison d'Etat, on ne
la sacrifiât encore, elle fit voeu un peu brusquement de ne se marier
jamais et de se faire Carmélite. Ce fut aux Carmélites mêmes qu'elle
fit ce voeu; elle s'habilla aussi modestement qu'une dévote de
cinquante ans. Elle n'avoit pas un cheveu abattu. Elle portoit une
robe d'étamine, et ne levoit jamais les yeux. Avec ce harnois-là elle
étoit dame d'atour de la Reine-mère et ne bougeoit de la cour. C'étoit
alors la grande fleur de sa beauté. Cette manière de faire dura assez
long-temps. Enfin, son oncle devenant plus puissant, elle commença à
mettre des languettes, après elle fit une boucle ou mit un petit
ruban noir à ses cheveux; elle prit des habits de soie, et peu à peu
elle alla si avant que c'est elle qui est cause que les veuves portent
toutes sortes de couleurs, hors du vert. Le cardinal de Richelieu
ayant été déclaré premier ministre, le comte de Béthune fut le premier
qui se présenta pour épouser madame de Combalet. Le comte de Sault,
aujourd'hui M. de Lesdiguières (ce devoit être un des plus riches
gentilshommes de France), fut le second qui se fit refuser. Il est
vrai que le cardinal ne la pressa pas trop pour celui-ci, non plus que
pour l'autre[39].
Madame de Combalet renouveloit tous les ans son voeu de Carmélite;
elle l'a renouvelé jusqu'à sept fois. Le cardinal fit consulter s'il
étoit obligatoire; on lui répondit que non. Cependant, pour se
décharger entièrement, elle fonda une place de Carmélite qui doit être
reçue pour rien. Je crois pourtant qu'elle se fût résolue à épouser M.
le comte de Soissons, s'il l'eût voulu, et comme j'ai déjà remarqué,
il l'eût épousée si elle eût été veuve d'un homme plus qualifié. On
fit courir le bruit en ce temps-là que le mariage n'avoit point été
consommé avec Combalet. Cependant il passoit pour l'homme le mieux
fourni de la cour, et qui étoit le plus grand abatteur de bois. J'ai
ouï dire même que dans l'action, transporté de joie ou autrement, il
avoit appelé un valet de chambre qui avoit été témoin de ce qui
s'étoit passé. J'ai ouï dire encore que son mari n'avoit pas trop bien
vécu avec elle, et qu'il disoit qu'elle avoit quelque chose sous le
linge qui dégoûtoit fort. Je donne cela pour tel qu'on me l'a donné.
Dulot[40], ce fou de poète royal et archiépiscopal, dont nous
parlerons ailleurs, fit l'anagramme que voici sur cette prétendue
virginité:
Marie de Vignerot,
Vierge de ton mari.
Madame de Rambouillet m'a pourtant assuré que jamais elle n'avoit
reconnu que madame d'Aiguillon voulût passer pour fille. Cependant
elle a pris des armes à lozange, il est vrai qu'il y a une cordelière;
ainsi elle est fille et femme tout ensemble, car il n'y a point
d'armes de son mari.
On a fort médit de son oncle et d'elle. Il aimoit les femmes et
craignoit le scandale. Sa nièce étoit belle, et on ne pouvoit trouver
étrange qu'il vécût familièrement avec elle. Effectivement elle en
usoit peu modestement; car, à cause qu'il aimoit les bouquets, elle en
avoit toujours et l'alloit voir la gorge découverte[41]. Un soir
qu'il sortoit assez tard de chez madame de Chevreuse: «Ne laissons
pas, dit-il, d'aller chez ma nièce; car que diroit-elle si je n'y
allois?» La Reine-mère envoya des gens pour l'enlever comme elle
devoit aller à Saint-Cloud, afin de mettre le cardinal à la raison,
quand elle auroit ce qu'il aimoit tant; mais Besançon découvrit toute
l'entreprise.
Ce qui a le plus fait de bruit, ce fut l'aventure de madame de
Chaulnes. Voici comment une personne qui y étoit l'a contée. Sur le
chemin de Saint-Denis, six officiers du régiment de la marine, qui
étoient à cheval, voulurent casser deux bouteilles d'encre sur le
visage de madame de Chaulnes; mais elle mit la main devant, et tout
tomba sur l'appui de la portière où elle étoit. C'étoient des
bouteilles de verre. Le verre coupe, et l'encre entre dedans les
coupures et cela ne s'en va jamais. Madame de Chaulnes n'en osa faire
aucune plainte. On croit qu'ils n'avoient ordre que de lui faire peur.
Madame d'Aiguillon, soit par jalousie d'amour ou d'autorité, ne
vouloit point que personne fût si bien qu'elle avec son oncle. Le
cardinal ne faisoit pas trop grand cas de madame de Chaulnes; elle
n'étoit plus dans une grande jeunesse; sa beauté déclinoit, et le
reste n'étoit pas grand'chose. Il témoigna assez ce qu'il en pensoit
un jour qu'il étoit à Chaulnes, durant le siége d'Arras: il trouva que
madame de Chaulnes s'étoit fait peindre dans un vestibule avec tous
ses gens autour d'elle qui lui apportoient ce qu'ils avoient acheté;
car, voyant cela, il ne put s'empêcher de dire avec un souris
méprisant: «C'est bien cette fois madame notre hôtesse.» Elle avoit
pourtant quelque pouvoir sur son esprit, ou bien elle demandoit si
hardiment qu'il ne pouvoit la refuser. En effet, quoiqu'il n'eût point
d'envie, à ce qu'on dit, de lui donner une abbaye de vingt-cinq mille
livres de rente aux portes d'Amiens, il la lui donna pourtant. Par
vanité elle vouloit que tout le monde crût que le cardinal l'aimoit;
et il y a eu bien des gens qui, sachant que madame de Chaulnes avoit
une fois conté qu'un jour qu'elle étoit seule, je ne sais quel monstre
à quatre pieds lui étoit apparu dans sa chambre et avoit disparu
aussitôt; il y a eu bien des gens, dis-je, qui ont dit que c'étoit une
invention pour se faire de fête; mais je le sais de trop bon lieu pour
en douter. D'autres ont dit qu'une dame de Picardie, dont on n'a pu me
dire le nom, étoit ennemie de madame de Chaulnes et lui avoit fait
faire cette insulte. Comme le cardinal avoit été plus d'une fois à
Chaulnes, Bautru dit un jour que M. le cardinal s'y plaisoit, mais le
feu Roi, qui avoit tourné tout son esprit du côté de la malignité et
qui harpignoit toujours le cardinal, dit que Bautru avoit dit que M.
le cardinal se délassoit chez madame de Chaulnes. Bautru fit son
apologie au cardinal, qui lui dit en propres termes: «Vous mériteriez
des coups de bâton, si vous aviez dit cela.»
Le maréchal de Brézé, enragé de ce que madame d'Aiguillon ne l'a pas
voulu aimer (car quoique ce fût la nièce de sa femme, il en a été
amoureux à outrance), et peut-être aussi de dépit de ce que son fils
n'étoit pas principal héritier[42], en a fait tous les contes qui ont
couru. Il disoit toutes les circonstances de la naissance et de
l'éducation de chacun des Richelieu, et qu'ils étoient tous trois à
madame d'Aiguillon; et même qu'elle en avoit eu un quatrième. «Oh! dit
la Reine, il ne faut jamais croire que la moitié de ce que dit M. le
maréchal de Brézé[43].» Ainsi elle n'en auroit eu que deux.
Il se trouve que madame d'Aulroy, autrefois madame Du Pont-de-Courlay,
générale des galères[44], présenta, durant le procès de madame
d'Aiguillon et du duc de Richelieu, une requête qu'on supprima bien
vite, par laquelle elle exposa au prévôt de Paris qu'on lui avoit
supposé ces trois Richelieu au lieu de ses enfants. D'ailleurs madame
d'Aiguillon, quand il a été question de la majorité de son neveu le
duc de Richelieu, a dit que le baptistaire n'est qu'une feuille
volante; qu'il n'y en a eu ni du premier ni du second, qui sont
baptisés tous deux en même jour et en même lieu. L'aîné avoit cinq
ans. Quelle apparence, s'il n'y avoit du mystère, que le cardinal de
Richelieu n'eût pas fait charger le registre!
Dans le procès qu'elle eut contre feu M. le Prince pour la succession
du cardinal, on la traita de gourgandine. Gautier dit délicatement,
parlant du crédit qu'elle avoit auprès de son oncle: «Ce Samson
n'avoit plus de force quand il étoit entre les bras de cette Dalila.»
Elle, en revanche, fit reprocher à M. le Prince, par Hilaire, son
avocat, qu'il s'étoit mis à genoux devant le cardinal de Richelieu
pour avoir mademoiselle de Brézé pour M. d'Enghien. Il se leva et dit
que cela étoit faux, mais il n'y a rien de plus vrai. Il offrit même
au cardinal mademoiselle de Bourbon pour son neveu de Brézé; et le
cardinal dit en cette occasion une des plus raisonnables choses qu'il
ait dites de sa vie: «Une demoiselle peut bien épouser un prince, mais
une princesse ne doit point épouser un gentilhomme.» Feu M. le Prince
fit tant de fautes dans les emplois de guerre qu'il eut, qu'il fut
réduit à offrir ses enfants; encore le cardinal les alloit-il
malmener, s'ils ne se fussent bien réduits. Il vouloit que M.
d'Enghien, pour avoir négligé de voir M. le cardinal de Lyon, à Lyon,
au retour de Perpignan, retournât le chercher à Marseille; mais il n'y
alla pas, on trouva le moyen de l'en exempter.
Feu M. le Prince fit à madame d'Aiguillon un méchant tour pour la
duché d'Aiguillon. Par une pendarderie du lieutenant civil Moreau,
cette duché fut adjugée à quatre cent mille livres, et les créanciers
en offroient huit cent mille. Or, durant le procès, se voyant assistés
d'un prince du sang, ils offrirent encore quatre cent cinquante mille
livres, et il fallut que madame d'Aiguillon, qui n'eût plus été
duchesse sans cela (car, quand elle eût acheté un autre duché, on
n'eût pas reçu aisément une femme, et il falloit attendre pour cela la
majorité), les payât dans la journée. M. le Prince, après la mort de
son père, du maréchal et du duc de Brézé, s'empara de tout le bien de
ceux-ci, et en jouissoit par force, quoique sa femme n'eût rien à
prétendre à tout cela par le testament du cardinal. Madame d'Aiguillon
ne voulut jamais s'accommoder, de peur qu'on ne dît que ç'avoit été
aux dépens de ses neveux. Elle s'est maintenue, et a traité, dans le
commencement de la Régence, plusieurs fois la cour à Ruel. Le règne de
son oncle l'a rendue fort impérieuse; elle ne sauroit quitter sa
première fierté. Elle a de l'esprit, du sens et de la fermeté; mais
elle est brusque et têtue. Nous parlerons après de son avarice.