Cette aimable enfant sembloit avoir conçu toute la profondeur de

l'infortune qui accabloit son père, et la nécessité de le soustraire à ses

chagrins; elle lui racontoit tout ce qu'elle avoit pu recueillir de plus

intéressant, et les petites anecdotes de sa famille, qui pouvoient

l'arracher à sa douleur. Cette aimable petite étoit devenue un objet

d'attente et de distraction pour tous les prisonniers. En sortant, elle se

chargeoit de faire leurs petites commissions, et les laissoit dans

l'admiration d'une tendresse filiale, qui, pour être précoce, n'en

réunissoit pas moins tous les caractères qui rendent cette vertu aussi

intéressante qu'honorable.

Madame la princesse de ***, qui s'intéressoit au prisonnier, eut assez de

pouvoir pour lui faire rendre justice. Elle accabla la chère petite des

plus tendres caresses, et lui envoya la belle et riche poupée qu'elle avoit

fait faire à son intention, afin de récompenser son attachement pour son

père; mais l'aimable enfant l'eut à peine reçue, que de nouvelles

persécutions forcèrent son père et sa mère d'abandonner leur pays. La

petite fille laissa sa belle poupée à une de ses parentes, dont je vais te

parler à présent. Mais comment trouves-tu la première maîtresse de

Zozo?--Oh! maman, une petite fille bien gentille! Je voudrais bien lui

ressembler! elle aimoit bien son papa! Moi, j'aime bien aussi le mien; mais

je n'aurois pas autant d'esprit qu'elle!--Tu en aurois de même, Mimi, si tu

nous aimois tendrement, et que nous fussions en danger.--Oh! maman, si je

vous aime! en pouvez-vous douter?--Non, ma bonne amie, je n'en doute pas:

ma petite fille, que je chéris, pour laquelle je sacrifie tout, ne peut pas

être une ingrate! Voyons en quelles mains Zozo est tombée.

_Coralie, deuxième maîtresse de Zozo._

Coralie avoit sept ans; elle étoit fille d'un riche seigneur; elle unissoit

les dons de l'esprit et du coeur, à une figure charmante. Un coeur

excellent, une grande sensibilité, une grande douceur de caractère, la

faisoient particulièrement remarquer. Extrêmement caressante, on ne pouvoit

se défendre de l'aimer; mais son plus bel éloge, c'est d'avoir porté si

loin son amour pour sa mère, qu'il l'a conduite au tombeau.

Le père de Coralie, méchant et d'une très-mauvaise conduite, enferma sa

femme dans une tour de son château. Après avoir fait murer les fenêtres de

son appartement, il ordonna qu'on le tendît de noir et qu'on y suspendît

une lampe. La malheureuse dame, abandonnée sans consolation, dans cette

espèce de tombeau, n'avoit pour nourriture que du pain, qu'elle arrosoit de

ses larmes. Pour comble de malheur, son méchant mari lui ôta sa fille, son

unique société, et le seul être qui l'attachât encore à la vie!

Coralie, qui aimoit sa mère avec passion, osa dire à son père: «Tu n'es

plus mon papa!... Puisque tu tourmentes maman, et que tu me l'ôtes, je ne

veux plus être ta fille!...»

Surpris et irrité de la déclaration franche et naïve de sa fille, ce père

violent la maltraita sans pitié, et peu s'en fallut qu'il ne la tuât; mais

la petite souffrit avec courage ses mauvais traitemens, et lui dit sans

s'effrayer: «Si tu me sépares de ma chère maman, j'aime mieux mourir tout à

l'heure!»

Tant de fermeté de la part d'une enfant de sept ans, étonna M. de **. Il

cessa de maltraiter sa fille, et chercha à la gagner par la douceur; mais

Coralie ne céda ni aux caresses, ni aux menaces; elle demandoit sa mère

avec l'accent du désespoir, et ses larmes ne cessoient point de couler;

elle fut deux jours sans vouloir prendre aucune nourriture.

Cet époux barbare aimoit sa fille; il craignit de la perdre, et la rendit à

sa mère. La vue de cette enfant chérie ranima l'infortunée dame; elle

pressa Coralie sur son coeur, et mêla ses larmes à celles de sa chère

fille!... Le père de Coralie l'avoit blessée à la tête en plusieurs

endroits; les baisers de sa mère suffirent pour guérir ses blessures; mais

son coeur se soulevoit au seul nom de celui qui les faisoit tant souffrir!

C'étoit en vain que sa mère lui disoit qu'une fille ne peut pas, qu'elle ne

doit pas haïr son père, quels que soient ses torts; la vue de sa mère dans

les larmes et dans la douleur l'affectoit trop fortement pour que la raison

se fit entendre chez elle.

Les méchans ne sont jamais heureux, M. de ** tourmentoit sa femme

injustement; mais il étoit lui-même fort à plaindre, parce qu'il savoit

qu'elle le haïssoit. L'éloignement de sa fille pour lui faisoit aussi son

supplice. Pour lui paroître moins odieux, il lui envoya sa belle poupée et

tous ses joujoux; mais Coralie, occupée de sa mère, ne les regarda pas.

Comme cette infortunée, elle ne vivoit que de pain et d'eau; elle avoit à

peine de quoi se vêtir, et pour se reposer que les genoux et les bras

flétris de sa malheureuse mère!

Sitôt que Coralie fut sûre de rester avec sa mère, elle oublia les horreurs

de sa prison; elle ne pensa plus qu'elle étoit privée des choses les plus

nécessaires à la vie. Jour et nuit auprès de celle qu'elle chérissoit, elle

vit renaître sa gaieté naturelle, s'appliqua à ce qui pouvoit plaire à son

unique amie, et la consola de son mieux. Coralie sautoit à chaque instant

au col de sa mère, et la serrant avec de vives étreintes dans ses bras,

elle s'écrioit avec l'accent de la joie et du ravissement: «Maman! ... nous

voici donc ensemble! je suis donc avec toi!»

Oh! qu'il est consolant pour une bonne mère d'avoir une enfant qui réponde

à sa tendresse! Près de sa chère Coralie, madame de ** sentoit moins les

horreurs de sa nouvelle situation; et les naïves caresses de sa fille

répandoient au fond de son coeur un baume vivifiant qui la rappeloit à la

vie. Résolue de prolonger sa pénible existence pour sauver celle de sa

fille bien aimée, elle imagina ce qu'elle put pour la distraire.

Le désoeuvrement et l'ennui sont des maux insupportables. Madame de ** y

remédia, en occupant sa fille tantôt à lire, et tantôt à coudre.

Lorsque Coralie vint s'enfermer avec sa mère, elle n'avoit encore presque

rien appris; mais son amie chérie devint son institutrice, et ces leçons

données et reçues par l'amitié profitèrent à l'enfant au delà de toute

espérance.

«Ma bonne amie, dit un jour madame de ** à sa fille, à présent tu sais

assez bien lire, mais je désirerois que tu apprisses à écrire; dès que tu

le sauras, tu écriras une lettre bien touchante à ton papa: peut-être le

fléchirons-nous ainsi, et il nous fera sortir de ce tombeau.»

Il n'en falloit pas davantage pour engager Coralie à écrire. L'espoir

d'abréger les souffrances de sa mère lui donna une activité surprenante:

cette enfant sensible s'appliqua de tout son coeur; elle passoit même

plusieurs heures de la nuit à former des caractères; et, du moment où elle

put tracer des mots, elle écrivit sous la dictée de sa mère une lettre à

son papa, simple, soumise, et infiniment touchante. Cette lettre, envoyée

sur-le-champ, resta sans réponse; il en fut de même de plusieurs autres.

Cette tentative, sur laquelle madame de ** fondoit son espoir, ayant été

infructueuse, elle se laissa abattre; une noire mélancolie s'empara de son

âme, et sa douleur passa rapidement dans le coeur de sa fille infortunée.

Il y avoit près de deux ans que Coralie étoit enfermée avec sa mère,

lorsqu'elle écrivit à son papa.

Jusqu'à cette époque, cette chère enfant avoit conservé sa gaieté et sa

force: le bonheur d'être sa mère, et la légèreté ordinaire à cet âge

avoient soutenu sa santé, malgré le défaut d'air et la mauvaise nourriture;

mais quand la pauvre petite eut aperçu l'état de langueur de sa mère; quand

elle la vit sans cesse dans les larmes, et n'ayant plus un moment de repos,

une tristesse profonde s'empara d'elle à son tour: son appétit disparut;

elle maigrit à vue d'oeil; elle n'eut plus de sommeil, plus d'intérêt pour

rien, si ce n'est pour cette tendre amie à qui elle devoit le jour, et dont

elle partageoit le sort si courageusement.

Une nuit, Coralie, plus accablée qu'à l'ordinaire, eut un songe qui

enflamma son sang; elle crut voir entrer des bourreaux dans la tour, qui

venoient ôter la vie à sa mère. Elle se réveilla en sursaut, et s'écria: Ne

faites pas mourir maman!... Des larmes amères inondoient ses joues, et une

fièvre brûlante s'étoit emparée d'elle.

Quand elle fut bien réveillée, cette sensible enfant porta ses mains sur le

corps et sur la figure de sa mère; ne la sentant pas remuer, elle jeta des

cris perçans, et s'écria avec l'accent du désespoir: «Maman! ma chère

maman! est-ce que tu es morte?»

Sa mère la prit dans ses bras, et la couvrit de baisers. Sois tranquille,

chère enfant, lui dit-elle, et calme-toi; je me porte bien.

Hélas! dit l'enfant, ils étoient là; je les ai vus; ils vouloient te faire

mourir! Oh, maman! le vilain rêve; et elle le lui raconta. Madame de ** mit

tout en oeuvre pour rassurer sa chère enfant; elle lui fit sentir qu'un

rêve n'étoit point fait pour alarmer; mais la tendre Coralie craignoit pour

sa mère, et son coeur étoit oppressé; elle poussoit des soupirs, et serroit

fortement sa mère contre sa poitrine, comme pour la garantir du danger qui

la menaçoit.--Ecoute, maman, que je te dise.--Parle, chère enfant.--Je

voudrois mourir, moi.--Eh! pourquoi? tu voudrois donc me quitter?--Maman,

c'est que je ne puis te voir souffrir comme cela: bien vrai, nous serions

plus heureuses d'être mortes toutes deux.--Tu as bien raison, dit madame de

** fondant en larmes!...--Maman, donne-moi ta main, ... je sens que mon

coeur s'en va ... baise-moi encore, et ... mourons ensemble.... A ces

paroles, la pauvre petite rendit en effet le dernier soupir, sur le sein de

sa mère évanouie....

Madame de ** chercha à réchauffer le corps glacé de sa chère enfant; elle

l'appela mille fois avec le cri du désespoir. Mais, hélas! sa jeune

compagne étoit perdue pour elle!...

Après l'avoir baignée de ses larmes, et couverte de ses derniers baisers,

cette malheureuse mère déchira un pan de sa robe, et elle ensevelit le

corps de sa chère enfant. Ainsi finit à l'âge de neuf ans, la plus

intéressante petite fille que le ciel eût jamais formée.

Pendant tout ce récit, Mimi n'avoit pu travailler, et ses larmes avoient

coulé plus d'une fois. La mort de Coralie lui fit pousser des sanglots, et

sa mère fut presque fâchée de lui avoir raconté cette histoire, un peu

forte pour son âge; cependant comment résister au désir d'apprendre à sa

fille qu'il existe des enfans qui ont pour leurs pères et mères une

tendresse passionnée?... Mimi, ayant essuyé ses yeux, demanda à sa maman,

si la mère de Coralie vivoit encore?--Non, ma fille: cette tendre mère

mourut de douleur d'avoir perdu son enfant chérie.... Crois, ma petite, que

la tendresse d'une mère surpasse encore celle de ses enfans, quelque grande

qu'elle soit!... Mais laissons là un sujet si triste, et passons à la

troisième maîtresse de Zozo. M. de ** ne voulant rien voir de ce qui avoit

appartenu à sa fille, qu'il regrettait sincèrement, envoya sa garde-robe et

ses joujoux, à une de ses nièces, qui ne demeuroit point dans la même

ville.

_Maria, troisième maîtresse de Zozo._

La jeune cousine de Coralie se nommoit _Maria_. Son père et sa mère qui

connoissoient le prix de l'éducation, lui donnèrent de bonne heure les

meilleurs maîtres. Elle apprit à lire sans dégoût et sans ennui, avec des

caractères de l'alphabet, tracés séparément sur autant de petits morceaux

de carton qu'il y a de lettres. Par ce moyen facile et ingénieux, Maria, à

trois ans, lisoit très-bien, et savoit orthographier tous les mots qui sont

d'un usage commun. A quatre ans, cette charmante petite savoit passablement

la langue française, la mythologie, la géographie et les principaux traits

de l'histoire générale. Sa modestie, sa douceur égaloient ses heureuses

dispositions; elle parloit peu, et attendoit toujours qu'on l'interrogeât,

sans faire parade de son savoir, quoi qu'elle eût la mémoire ornée de

quantité de morceaux choisis en vers et en prose.

Malgré son goût pour l'étude, elle avoit la gaieté qui convenoit à son âge;

ses réparties étoient vives, spirituelles, mais la qualité qui la faisoit

le plus chérir, c'étoit son extrême sensibilité, fort au-dessus de son âge.

Cette qualité du coeur qu'elle possédoit dans un degré, éminent, faisoit

dire à sa mère, que sa fille seroit bien malheureuse!...

Ce fut l'éloge soutenu que M. de ** entendit faire de cette aimable enfant,

qui la lui fit choisir pour lui envoyer la belle poupée de sa fille.

Le présent de M. ** fut accueilli comme il le méritoit. La poupée plut

beaucoup à l'enfant, mais elle n'y toucha pas; car à peine l'eut-elle

reçue, qu'elle fut attaquée d'une maladie longue et douloureuse.

Maria souffroit des douleurs aiguës; mais elle dévoroit ses larmes, pour ne

pas affliger les femmes qui la servoient; et cette aimable petite créature

consoloit encore sa mère: «Ne pleurez pas, ma chère maman, lui disoit-elle,

j'irai prier pour vous. Dans le ciel, ma petite maman, je ne souffrirai

plus.» Heureusement cette charmante petite fille revint à la vie, pour

faire le bonheur de sa tendre mère, par sa douceur et sa sagesse. Afin de

hâter son rétablissement, on la mena à la campagne. C'étoit au commencement

de l'été. La petite n'emporta aucun joujou; sa mère vouloit qu'elle fût

sans cesse dans les champs, pour respirer un air pur qui fortifiât son

tempérament.

Maria, qui passa plusieurs années à la campagne, étoit trop âgée,

lorsqu'elle revint à la ville pour jouer à la poupée; sa maman la donna à

une riche marchande de sa connoissance, dont la fille, appelée Fortunée,

n'avoit que cinq ans.

_Fortunée, quatrième maîtresse de Zozo._

Jusque-là, Zozo s'étoit toujours trouvée avec des enfans extrêmement

raisonnables; elle n'avoit point été déshabillée; son trousseau, renfermé

dans sa petite commode, étoit toujours dans le meilleur état; son lit bien

blanc et bien propre. Mais Fortunée devoit lui faire subir plus d'une

métamorphose.

Enchantée d'abord en voyant la belle poupée, la petite la tourna en tous

sens; ensuite elle lui ôta son chapeau, sa robe, puis elle la coucha; puis

elle examina ce qui étoit dans la commode, développa tout, coupa, hacha;

tout cela fut l'affaire d'un quart d'heure. A voir comme Fortunée y alloit,

il est à croire qu'au bout de huit jours, Zozo auroit été brisée si elle

fût restée entre ses mains. Mais il faut que je te fasse connoître cette

petite fille.

Fortunée étoit volontaire, gourmande, babillarde, menteuse, importune,

haute et colère à l'excès. Elle trépignoit des pieds quand on lui refusoit

quelque chose, battoit sa _bonne_, et répondoit à sa mère avec

impertinence. Malheureusement la maman de Fortunée la gâtoit; elle excusoit

les vilains défauts de sa fille, et les traitoit d'enfantillage. Sa

foiblesse fut cause que la petite devint de plus en plus méchante,

opiniâtre, et fit enfin un mauvais sujet.

Cette mère, sans jugement, s'attacha à faire briller sa fille; elle lui

donna de très-bons maîtres pour la musique et pour la danse, avant de lui

faire apprendre à lire. A six ans, Fortunée dansoit de manière à étonner;

elle touchoit agréablement du piano, mais elle connoissoit à peine ses

lettres.

Encouragée par les éloges qu'elle recevoit sans cesse, l'enfant devint

très-habile musicienne. Elle parut à la cour, et s'y fit admirer. Mais ses

succès mêmes lui firent du tort: cette petite se crut un prodige. Enivrée

des louanges qu'on lui prodiguoit, son orgueil la rendit insupportable!...

Aussi ignorante sur les choses vraiment utiles, que savante à former des

pas, et à exécuter un morceau de musique, Fortunée n'avoit aucune idée des

premières connoissances qui font la base de l'éducation; elle ne savoit pas

non plus travailler.

Sa mère, qui aimait à la faire paraître dans le grand monde, négligea son

commerce, et dépensa beaucoup d'argent pour se mettre, elle et sa fille,

avec la dernière élégance. Insensiblement, elle dissipa sa fortune et se

ruina entièrement.

Quand Fortunée n'eut plus le moyen de paroître pour faire étalage de ses

talens, on l'oublia tout à fait. Elle fut forcée de rester auprès de sa

mère, qui, obligée de travailler pour vivre, regretta amèrement de n'avoir

pas donné à sa fille, au lieu de danse et de musique, un talent qui pût la

faire subsister.

Incapable d'aider sa mère en travaillant, Fortunée lui donnoit encore

beaucoup de chagrin par ses mauvaises qualités. Son orgueil se révoltoit de

ce qu'elle étoit obligée de se livrer aux détails du ménage, car tu penses

bien qu'on avoit renvoyé les domestiques. Cette belle demoiselle s'ennuyoit

de ne plus aller au bal, dans les assemblées, de n'être plus fêtée comme

dans le temps qu'elle étoit riche; elle montroit beaucoup d'humeur,

répondoit mal à sa mère, et lui reprochoit durement le malheur qui les

accabloit.

La douleur d'avoir une fille si dénaturée, et le chagrin de ne pas avoir

formé son coeur, au lieu de lui donner des talens agréables, conduisirent

cette mère au tombeau. Fortunée, qui ne savoit rien faire, tomba dans une

misère affreuse, et, pour comble de maux, personne ne la plaignit. Voilà ce

qui arrive, lorsqu'on néglige d'acquérir dans l'enfance des talens utiles,

et d'orner son âme de vertus.

Quant à Zozo, d'abord Fortunée en fut dans l'enthousiasme, comme je te l'ai

dit; mais bientôt elle la laissa pour les concerts dont elle faisoit

l'ornement, et où sa vanité étoit satisfaite. Lorsque sa mère vendit ses

meubles et ses marchandises pour payer ses dettes, une dame fort riche

acheta la belle poupée pour sa fille. Elle chargea une marchande de modes

de l'habiller de neuf, et Zozo, plus belle que jamais, passa dans les mains

de sa nouvelle maîtresse. Lorsque madame Belmont eut fini, Mimi fit une

petite grimace, qui témoignait qu'elle trouvait cette histoire moins jolie

que les autres.--Je crois, lui dit sa maman, que ma petite musicienne n'a

pas le bonheur de te plaire?--Non, maman; je n'aime pas du tout cette

Fortunée, si vaine, et qui cependant ne sait ni lire, ni travailler; j'en

sais plus qu'elle, moi, puisque je lis dans tous les livres et même dans

l'écriture, et sans être orgueilleuse encore!... Si vous n'aviez pas

d'argent, je pourrois faire comme Blanche, la petite marchande; j'ourlerois

des mouchoirs, et je gagnerois quelque chose.--Oui, dit madame Belmont, tu

ferois deux ourlets par jour, tout au plus, ce qui feroit un sou: nous

irions loin avec _cet argent_!... Profite, ma chère enfant, du triste sort

de la petite dont je viens de te conter l'histoire; applique-toi, emploie

ton temps, et remercie le bon Dieu de t'avoir donné un père et une mère qui

te donnent une éducation solide, et qui travaillent à corriger tes défauts.

Ecoute à présent l'histoire de Céleste, cinquième maîtresse de Zozo.

_Histoire de Céleste._

Céleste étoit fille d'un grand seigneur, qui voulut lui-même veiller à son

éducation.

Céleste avoit une figure charmante, mais c'étoit le moindre de ses

avantages; excellent naturel, docilité, amour de l'étude, générosité,

sensibilité exquise, discrétion, piété filiale, patience héroïque dans la

douleur, élévation d'âme: cette étonnante petite fille réunissoit tout;

elle avoit toutes les perfections.

Le père et la mère de Céleste passoient une grande partie de l'année à la

campagne, parce que la santé chancelante de madame d'Avriller l'exigeoit;

c'est pourquoi son mari, homme très-instruit, se faisoit un plaisir de

seconder le précepteur de ses enfans, en leur donnant lui-même

d'excellentes leçons.

Céleste avoit deux frères, beaucoup plus jeunes qu'elle, et dont elle

s'occupoit comme la mère la plus tendre. Assise tranquillement avec sa

poupée, elle les surveilloit, ou se mêloit à leurs jeux avec une

complaisance charmante.

Douée des plus heureuses dispositions, Céleste ne pouvoit manquer d'être

parfaitement instruite, ayant son père pour instituteur. Elle apprit la

musique et le dessin pour lui servir de délassement, mais sans avoir le

projet de perfectionner ces talens, parce que, malgré sa jeunesse, toutes

les heures de la journée étaient prises, et qu'elle avoit peu de temps à

leur donner.

Céleste avoit le bonheur d'avoir une excellente gouvernante, sage,

laborieuse, adroite, qui lui apprit à faire plusieurs ouvrages de son sexe.

Bientôt cette jeune personne broda mille jolies choses pour ses parens et

pour elle-même; et quoiqu'elle eût une femme de chambre, elle se coiffoit

et s'habilloit seule, en disant qu'on avoit reçu de la nature des mains

pour s'habiller comme des pieds pour marcher. Bien loin d'être à charge aux

domestiques, Céleste donnoit tous ses soins à ses jeunes frères, et leur

servoit de gouvernante; elle manqua même d'être la victime de son

dévouement pour eux.

Céleste avoit coutume d'aller tous les jours avec ses frères et sa

gouvernante, dans une campagne voisine de leur château. Les enfans jouoient

sur l'herbe, cueilloient des fleurs, dont Céleste formoit des guirlandes,

et la gouvernante tenant un livre, l'oublioit le plus souvent pour admirer

l'innocent badinage de ces aimables enfans.

Pendant une absence que fit M. d'Avriller, Céleste proposa à sa gouvernante

d'aller se promener dans un grand bois, à une demi-lieue du château, pour y

goûter avec ses frères. Le jour pris pour cette partie de plaisir, le temps

étant superbe, la petite société se mit en marche avec la gaieté de coeurs

satisfaits, qui volent à de nouvelles jouissances.

Rendue au lieu désiré, la petite famille s'assit en rond sous un chêne

touffu, et fit un repas champêtre qui lui parut délicieux.

Pendant que ces aimables enfans se livroient sans contrainte à toute la

folie de leur âge, le ciel s'obscurcit et le tonnerre se fit entendre;

aussitôt les jeux cessèrent, et tous s'empressèrent de chercher un abri.

A peine furent-ils hors de la forêt, qu'il s'éleva une tempête effroyable:

un vent impétueux déracina les arbres; l'air étoit obscurci de feuilles et

de poussière; les enfans ne voyoient pas devant eux. Poussée en sens

contraire par la force du vent, la petite famille s'armoit de courage, mais

il l'abandonna tout à fait quand elle entendit au loin voler en éclats les

cabanes des paysans, et qu'elle vit la foudre tomber à ses pieds.

Les enfans épouvantés sentirent leurs genoux se dérober sous eux; la

frayeur les saisit tellement, qu'il leur fut impossible d'avancer.

Cependant il falloit se hâter; la pluie, qui ne tomboit pas encore,

menaçoit de les percer jusqu'aux os. La gouvernante prit l'aîné des garçons

dans ses bras, et Céleste le cadet; ainsi chargées, elles s'empressèrent de

regagner le château.

Mais bientôt une pluie semblable à un déluge inonda les champs, et en fit

une espèce de lac. Céleste et sa gouvernante, ayant leurs vêtemens trempés,

marchoient dans l'eau, sans savoir où porter leurs pas; car les chemins,

les plaines, les prairies ressembloient à une vaste mer, dont on ne voyoit

pas l'issue.

Pour comble de malheur, avant d'arriver au château, il falloit passer un

ravin, qui alors se trouvoit grossi considérablement par la pluie d'orage.

Céleste et sa gouvernante sentirent la nécessité de le passer avant qu'il

augmentât: elles y entrèrent avec courage, luttant contre les flots, et

oubliant le danger qu'elles couroient pour ne s'occuper que des enfans qui,

extrêmement effrayés, se débattoient et jetoient les hauts cris.

Près d'être engloutie vingt fois dans ce gouffre, Céleste ne perdit point

la tête; elle sortit du ravin, exténuée de fatigue et toute trempée, et

regagna la maison avec ses frères; mais dans quel état, grand Dieu!... Dès

qu'elle se fut reposée, elle eut une fièvre brûlante, avec des accès de

transports. Elle s'écrioit alors: «Ne soyez pas en peine, mon papa, maman!

j'ai sauvé mes petits frères ... ne soyez pas en peine, je me porte bien

aussi.» Mais cette chère enfant étoit attaquée d'une fluxion de poitrine

qui fit craindre pour ses jours.

Quelle douleur pour son père et sa mère! cette fille chérie, qui devoit

être l'ornement et la consolation de leur vieillesse, alloit peut-être leur

être ravie au moment où ils connoissoient tout son mérite! Malgré ces

pensées déchirantes, M. et madame d'Avriller eurent le courage de modérer

leur affliction, pour que Céleste ne se doutât pas du danger où elle étoit.

Conversations d'une petite fille avec sa poupée Suivies de l'histoire de la poupée · 第 4 / 5 段