Les gens raisonnables, qui savent très-bien qu'il n'y a point de

_revenans_, cherchent à s'instruire de la cause d'un bruit quelconque

qu'ils ne connoissent pas. Il n'en est pas ainsi des enfans, qui se

plaisent à croire des choses impossibles, parce que le merveilleux flatte

leur imagination. La maman de Lolotte ne se paya pas d'une réponse aussi

peu vraisemblable.

Lorsque la petite eut repris ses sens, il s'établit entre elle et sa mère

le dialogue suivant: «Raconte-nous donc, Lolotte, ce qui t'es

arrivé.--Maman, je ne le sais pas moi-même.--As-tu vu quelqu'un?--Non, ce

n'étoit pas une personne.--Mais, pourquoi as-tu crié, pourquoi t'es-tu

trouvée mal?--Ah! j'ai eu si grand'peur!... un spectre m'a précipitée du

lit!...--Tu ne sais ce que tu dis, Lolotte.--Maman, un _esprit_, j'en suis

sûre, est venu dans ma chambre; il a brisé vos porcelaines, renversé la

chaise, le guéridon, et fracassé le verre et la carafe. Je sais

qu'effectivement il est arrivé cette nuit quelque chose d'extraordinaire;

mais tu ne me persuaderas pas, ma fille, qu'il y ait des _revenans_; conte

ces enfantillages aux petites demoiselles de ta pension, et non pas à ta

mère. Je vois ce que c'est, tu as fait un rêve qui t'a troublé l'esprit:

conviens-en.--Oh! je ne dormois point, maman, je vous assure; j'étois à

peine couchée, lorsque j'ai entendu casser tout à la fois les tasses et les

soucoupes de votre cabaret. La frayeur que j'ai eue m'a fait enfoncer la

tête dans mon lit. Au second bruit, bien plus fort que le premier, j'ai

regardé à travers les rideaux, et j'ai vu un animal énorme pour la

grosseur, qui jetoit du feu par la bouche et par les narines; ses yeux

étoient comme deux lumières qui éclairoient toute la chambre. J'osois à

peine respirer; tout à coup ces deux lumières ont disparu; j'ai entendu

alors remuer les volets de la fenêtre, et quelque chose de pesant s'est

élancé contre le mur, et est retombé lourdement. C'étoit bien un

_revenant_; car j'ai entendu le bruit des chaînes qu'il traînoit....--Mais

pourquoi n'as-tu pas appelé?--Je n'en avois pas la force; ma langue me

refusoit ses services. Pendant quelques momens tout a été tranquille; mais

bientôt, à la lueur de la lune, j'aperçus un spectre effrayant qui se

tenoit près des rideaux de ma fenêtre; il me paroissoit tantôt grand,

tantôt petit. Je me cachois le visage de mes mains pour ne pas le voir; je

fis même quelques efforts pour me lever, afin de me cacher dans mes

couvertures; mais je perdis tout à fait la tête quand je vis l'_esprit_

venir à moi. Il m'a saisie par le milieu du corps, et m'a précipitée en bas

de mon lit.... O mon Dieu! je frissonne encore quand j'y pense!... Jamais,

jamais, je ne coucherai dans cette chambre, où il revient des

_esprits_!...»

On ne contraignit point Lolotte à coucher dans sa chambre la nuit suivante;

car on vouloit savoir auparavant qui avoit tout culbuté dans cette pièce.

La première chose qui étoit venue à l'idée du papa et de la maman, c'est

que la petite s'étoit levée en rêvant, et s'étoit effrayée elle-même en

renversant le guéridon, sur lequel étoient le gobelet et la carafe. Cette

pensée, assez vraisemblable une fois adoptée, tout le reste s'expliquoit

aisément; car on avoit trouvé Lolotte accrochée par sa chemise en voulant

descendre de son lit. Ce n'étoit donc rien, ou presque rien.

Le papa qui vouloit prouver à sa petite fille, que rien n'arrive dans le

monde sans une cause simple et naturelle, décida que Lolotte coucheroit

auprès de sa mère, et que lui prendroit le lit de sa fille la nuit

suivante. Cette mesure étoit d'autant plus sage, que par-là on s'assuroit

si la petite ne prenoit pas l'habitude de se lever en dormant; ce qui

auroit pu arriver. D'un autre côté, le papa lui prouvoit, en couchant dans

cette chambre, qu'il n'y avoit rien à craindre; car personne ne s'expose

volontairement à un danger certain.

Le soir étant venu, Lolotte coucha auprès de sa mère, comme il avoit été

résolu, et elle dormit fort bien. Quant à son père, il ne tarda pas à être

réveillé par un bruit qui l'étonna, et le fit mettre sur son séant: il

entendit casser un carreau!... Comme il étoit dans le premier sommeil, il

s'imagina que c'étoit un voleur qui vouloit ouvrir sa fenêtre pour entrer

dans l'appartement. Le clair de lune lui permettoit de voir la croisée et

même toute la chambre. Ce monsieur eut beau tenir ses yeux fixés sur la

fenêtre, rien ne lui annonça qu'un homme cherchât à s'introduire dans sa

demeure, et, par réflexion, il rit en lui-même d'avoir pu seulement arrêter

sa pensée à une chose aussi impossible, puisque son appartement étoit au

troisième étage. A la vérité, il y avoit un toit de communication qui se

trouvoit tout proche, mais un homme n'auroit pu s'y tenir, ni y arriver.

Le père de Lolotte faisoit toutes ces réflexions, lorsqu'un nouveau bruit

se fit entendre. Ayant tourné les yeux de ce côté, tous ses doutes furent

éclaircis: il vit le voleur! car c'en étoit un, ou plutôt l'_éléphant_, le

_spectre_ de la veille. Un couvercle étant tombé, le père de Lolotte

aperçut un chat qui, s'étant effrayé, cherchoit à s'enfuir, tenant à sa

gueule un morceau de viande qu'il avoit pris.

Comme il importoit au papa de désabuser sa fille, il sauta légèrement du

lit, et boucha la fenêtre. On réveilla la petite; elle vit le chat, qui

avoit encore son vol à la gueule. On lui apprit de plus que la veille, la

bonne avoit trouvé la fenêtre ouverte, circonstance qui s'étoit échappée de

sa mémoire.

Dès lors Lolotte fut guérie pour toujours de la peur des _revenans_. Dans

la suite, lorsqu'elle entendoit du bruit, elle alloit voir, et touchoit la

chose qui l'inquiétoit; elle s'assuroit par-là qu'elle auroit eu tort de

s'en effrayer. C'est ainsi que Lolotte, de poltronne qu'elle étoit, devint

hardie et courageuse la nuit sans lumière.

Oh! dit Mimi, quand sa maman eut achevé son histoire, je serois bien comme

Lolotte; je n'ai pas peur!--Je te prends au mot, Mimi; va me chercher mon

mouchoir que j'ai laissé sur ma bergère, auprès de mon lit. Mimi y alla sur

le champ, en riant de toutes ses forces. Elle ouvrit la porte de la

chambre, et s'avançant hardiment, mais beaucoup trop vite, elle attrapa un

tabouret qui se trouvoit sur son chemin, et tomba dessus, en jetant un cri!

Madame Belmont courut à elle avec une lumière, et la trouva tout en larmes!

T'es-tu blessée, ma fille? lui demanda cette tendre mère!--Non,

maman.--Pourquoi pleures-tu donc?--C'est que j'ai eu peur!--Eh! de

quoi?--Je n'en sais rien.--Tu as déjà oublié comment Lolotte s'est guérie

de ses vaines frayeurs. Si d'abord tu eusses marché avec précaution, et

qu'en heurtant le tabouret avec ton pied, tu y eusses porté la main, tu

aurois vu qu'il n'avoit rien de redoutable. Allons, je vois que tu es

encore trop enfant pour faire ton profit de la leçon que je t'ai donnée:

remettons-en l'effet à un autre temps.

Piquée d'être appelée _enfant_, Mimi chercha mille prétextes dans la soirée

pour aller sans lumière, dans le salon, dans la salle à manger, et dans les

cabinets. Madame Belmont n'eut pas l'air de s'en apercevoir; elle

recommanda seulement aux domestiques de ne rien laisser sur le chemin de la

petite qui pût lui faire du mal. Mimi étoit si fière de sa victoire, qu'il

fallut se fâcher pour l'empêcher de courir de côté et d'autre dans les

ténèbres, au risque de se casser la tête.

Toute joyeuse de s'être conduite ainsi, la petite pria sa maman de lui

conter une histoire.--Il n'est pas encore huit heures, ma chère petite

maman, lui dit-elle; je ne me couche pas plus tôt; contez-moi une histoire,

je vous prie. Madame Belmont devoit une récompense à sa fille pour avoir

vaincu sa timidité--J'y consens, lui dit cette dame. Ecoute:

_Histoire de Maximilien_.

Celui qui veut être heureux et contribuer au bonheur des autres, doit faire

tous ses efforts pour pratiquer cette belle maxime: _Fais aux autres ce que

tu voudrois qu'on fît pour toi-même_.

Je vais te raconter une histoire que j'ai lue quelque part, ma chère Mimi,

qui te prouvera que Dieu récompense toujours les hommes pieux et

bienfaisans, qui aiment leur prochain comme eux-mêmes.

On voit en Alsace un ancien château fort, appelé _Sternberg_. Il étoit

habité autrefois par un riche comte, qui avoit un fils unique, objet de sa

plus tendre affection.

Maximilien, c'étoit le nom de cet enfant chéri, étoit vif, aimable, actif,

laborieux; il mettoit son bonheur à se livrer à l'étude, à faire du bien

aux pauvres, et à contenter son père et sa mère; sa piété filiale le

faisoit surtout admirer; car il ne sembloit vivre que pour aimer ceux qui

lui avoient donné le jour.

Maximilien qui, comme nous l'avons déjà dit, ne cherchoit qu'à s'instruire,

aimoit surtout les livres de voyages. Lorsque le comte lui parloit des pays

étrangers, des moeurs et des usages des peuples qui sont répandus sur la

surface du globe, on voyoit la joie la plus vive se peindre sur le visage

de cet enfant, qui témoignoit à son père le désir de voyager lorsqu'il

seroit grand.

Le comte ayant des affaires qui l'appeloient à Paris, résolu d'emmener son

fils, ce qui rendit cet enfant bien joyeux. Heureux au delà de toute

expression, il attendoit avec impatience le jour du départ. Ce moment si

désiré arriva enfin.

Dès que le petit Maximilien eut perdu de vue le château de _Sternberg_, et

qu'il fut arrivé à la première ville, il lui fut impossible de contenir sa

joie: sa riante imagination lui peignoit des plus riches couleurs, les

beaux pays qu'il alloit parcourir.

Lorsqu'ils furent éloignés d'une journée de _Sternberg_, ils prirent un

chemin de traverse, qui les conduisit dans un bois fort épais, dans lequel

ils s'égarèrent; le jour étoit sur son déclin.

Arrivés au milieu de cette sombre forêt, ils furent entourés par des

brigands, qui, d'un coup de pistolet, renversèrent d'abord le cocher; les

chevaux s'arrêtèrent.

Dans l'instant, six voleurs armés jusqu'aux dents se saisirent de la

voiture, et massacrèrent le vieux comte qui, en brave militaire, leur

vendit chèrement sa vie; car il en blessa deux grièvement. Ils jetèrent

hors de la voiture le pauvre Maximilien qui étoit légèrement blessé, et,

pour ne laisser aucune trace de leur crime, ils mirent les deux cadavres

dans le carrosse; l'un d'eux monta sur le siège pour servir de cocher, et

bientôt ils disparurent.

L'infortuné Maximilien, pénétré de douleur, se traînoit çà et là, et

conjurait à haute voix le Seigneur de vouloir bien le délivrer du danger où

il étoit.

Un pauvre charbonnier, qui demeuroit dans cette forêt, entendit la voix

plaintive de cet enfant. Cet homme avoit pour maxime de se conduire envers

les autres, comme il désiroit qu'on se conduisît envers lui; ainsi il ne

délibéra pas long-temps sur le parti qu'il avoit à prendre. Il courut du

côté d'où partoient les gémissemens, et trouva notre malheureux enfant,

blessé et pouvant à peine se soutenir. L'honnête charbonnier mit de son

mieux le premier appareil sur les blessures de Maximilien; il le chargea

ensuite sur ses épaules, et le porta à sa chaumière qui étoit à une

demi-lieue, et située dans le plus épais du bois.

François, c'étoit le nom du charbonnier, avoit six enfans, qu'il ne

nourrissoit qu'en se livrant chaque jour à un travail pénible; mais il

avoit appris de bonne heure à se contenter de peu, et à remercier Dieu des

moindres faveurs qu'il en recevoit.

Ses enfans, élevés dans ses principes, étoient toujours joyeux. Nourris

d'un pain noir et d'un peu de lait, ils s'estimoient plus heureux que des

rois. Jamais l'envie, l'ambition, et les autres vices qui font le malheur

de l'espèce humaine, n'étoient entrés dans leurs coeurs.

Arrivé à sa cabane, François déposa sur un banc le petit Maximilien, et dit

à ses enfans: Je vous amène un frère, mes bons amis. Cet enfant est bien

malheureux! des voleurs viennent d'assassiner son père, et lui-même seroit

probablement mort cette nuit, si le hasard n'eût guidé mes pas dans

l'endroit où il étoit. Joignez-vous à moi pour remercier Dieu du bonheur

que j'ai eu de l'arracher au sort qui l'attendoit. Mon intention est de

rendre cet enfant à ses parens si je puis les découvrir, sinon de le garder

et de l'élever avec vous. Dites-moi, mes amis, l'aimerez-vous comme un

frère? Tous s'empressèrent de répondre: Oui, nous l'aimerons de tout notre

coeur! en même temps il lui prodiguèrent les caresses les plus touchantes,

et lui dirent: Petit frère, ne vous chagrinez pas, nous vous aimerons bien.

Notre père vous aime déjà autant que nous; il ne faut pas pleurer!

Maximilien s'efforça de retenir ses larmes pour ne pas affliger le bon

François, et les bons frères que la fortune venoit de lui donner; mais dans

son coeur, il ne put se consoler de la mort affreuse de son respectable

père!

Pendant que les enfans du charbonnier consoloient le petit comte, Anne,

leur mère, et femme de François, arriva portant sur ses épaules une charge

de bois sec. François la prit par la main, et lui raconta la triste

aventure du jeune enfant: Tu vois, femme, ajouta-t-il, qu'il n'y avoit pas

moyen d'abandonner ce petit dans un endroit si dangereux! il sera le

septième; mais Dieu nous bénira à cause de lui! Anne avoit un bon coeur;

elle dit à son mari qu'à sa place elle en auroit fait tout autant, et

caressa le petit comte d'un air franc et ouvert, qui inspira de la

confiance à cet enfant. Ainsi accueilli, Maximilien se livra peu à peu à

ses nouveaux amis, et sa vive douleur fit place insensiblement à

l'affection et à la reconnoissance pour la respectable famille qui l'avoit

reçu dans son sein.

Cependant le bon François ne manqua pas de questionner Maximilien sur sa

famille, et de tâcher de savoir de lui le nom de ses parens, dans

l'intention de le rendre à sa mère; mais ce jeune enfant, qui n'avoit

jamais entendu appeler son père que monsieur le comte, ne put dire le nom

de sa famille, ni l'endroit qu'elle habitoit; il fallut donc renoncer à cet

espoir, et attendre tout du temps.

Maximilien se trouvoit heureux chez le charbonnier. Dans le château de son

père il n'avoit point été accoutumé à la délicatesse; c'est pourquoi il

s'habitua bien vite à la vie dure de ces pauvres gens. Ce bon petit comte

partageoit, autant que ses forces pouvoient le lui permettre, les travaux

de son père nourricier, et ceux de ses frères adoptifs; aussi il étoit

chéri de tous! Anne bénissoit l'heure et le jour où il étoit entré dans la

maison! Maximilien, quoique fort jeune, étoit bien plus savant que ses

frères! aussi les soirs, quand la journée étoit finie, il leur racontoit

quelques histoires qu'il avoit retenues du temps qu'il lisoit avec son

père: c'étoient toujours de bons et honnêtes enfans, bien pauvres, qui, par

leur application au travail, étoient ensuite devenus riches. Le charbonnier

admiroit le bon sens de cet enfant, et il étoit enchanté de son esprit.

Maximilien se distinguoit jusque dans ses jeux; il formoit ses frères en

les amusant. Quelquefois il leur apprenoit des chansons instructives à la

portée des enfans; enfin, s'étant procuré quelques livres, il acheva

d'apprendre à lire et à écrire, et servit de maître à ses frères.

Notre jeune comte devint bientôt l'enfant chéri de cette pauvre famille,

qui se faisoit un plaisir de partager avec lui un pain grossier, gagné par

un travail opiniâtre et peu lucratif.

Maximilien oublia son premier état, mais il n'oublia ni son père, ni sa

mère. Lorsque dans la solitude, il se représentoit le comte massacré par

des brigands, des larmes brûlantes inondoient ses joues; il élevoit les

yeux et les mains vers le ciel, et prioit avec ferveur pour l'âme de ce

père chéri! Lorsque François le trouvoit occupé de ce pieux devoir, il

prioit avec lui, et le consoloit de son mieux, en relevant son courage

abattu, et en lui inspirant une grande confiance en Dieu....

Cependant la mère de Maximilien, n'ayant point reçu de nouvelles de son

mari ni de son fils, étoit inconsolable; elle se persuada qu'un voyage

pourroit dissiper en partie ses chagrins, et peut-être lui faire retrouver

ceux dont elle regrettoit tant la perte; elle se mit donc en chemin. Le

hasard voulut qu'elle entrât dans la même forêt où son mari avoit été

assassiné.

La chaleur étoit excessive ce jour-là. La comtesse descendit de voiture

pour se reposer un moment. Le premier objet qui se présenta à elle fut un

jeune et joli enfant qui dormoit à l'ombre. Elle l'examina avec

attendrissement, et se rappelant son fils, son visage se couvrit de larmes!

Cet enfant étoit le plus jeune des fils du charbonnier, qui, près de là,

s'occupoit à faire des fagots. Henri, c'étoit le nom de l'enfant, se

réveilla, et parut étonné de voir une belle dame à côté de lui. La comtesse

le prit dans ses bras, lui fit mille caresses, et lui donna une pièce d'or.

Le charbonnier étant venu sur ces entrefaites, la comtesse s'adressa à lui:

Je suis riche, lui dit-elle, je n'ai point d'enfant; donnez-moi celui-ci,

je le ferai élever avec soin, et j'assurerai son bonheur, en un mot, je le

regarderai comme mon fils.

Ce que vous me proposez, Madame, répondit François, mérite toute ma

reconnoissance; mais, grâce à Dieu, mes enfans ont en moi un père qui bien

qu'en travaillant peut leur donner du pain. Tant que je vivrai, je ne m'en

séparerai point, et je tâcherai d'en faire de bons et laborieux

cultivateurs. Souffrez donc, Madame, que je garde mon Henri. Mais, pour

répondre à votre désir, je puis vous faire voir un aimable jeune homme, qui

n'est point mon fils, et que j'aime comme s'il m'appartenoit. Cet enfant a

perdu son père; il a été élevé dans l'abondance, et mérite un sort plus

brillant que celui que je peux lui offrir: prenez-le avec vous; le Seigneur

récompensera votre générosité par d'abondantes bénédictions. Où est cet

enfant? demanda la comtesse; montrez-le moi. François répondit à cette dame

qu'il alloit paroître dans le moment; aussitôt la femme du charbonnier

amena Maximilien. La comtesse ne l'eut pas plutôt vu, que le reconnoissant

pour son fils, elle fut sur le point de tomber en foiblesse. De son côté,

Maximilien vola dans les bras de sa mère, et passant ses deux bras autour

de son col, il la serra tendrement, et mouilla son visage de ses larmes.

[Illustration: _Histoire de Maximilien._]

[Illustration: _Céleste et ses Frères._]

La comtesse et son fils restèrent long-temps embrassés; la joie, le

saisissement, de tristes souvenirs causés par l'assurance de la perte du

comte, les empêchoient de s'exprimer autrement que par des caresses et des

larmes. Le bon charbonnier et sa femme, présens à ce spectacle, étoient

émus jusqu'au fond de l'âme.

Enfin, lorsqu'elle put parler, la comtesse dit: Je vous rends grâce, mon

Dieu, de m'avoir fait retrouver mon enfant! je mourrai contente, à présent

que je l'ai vu! faites, Seigneur, qu'il croisse en vertu et en sagesse:

rendez-le heureux et honnête homme!

Après cette courte et fervente prière, la comtesse s'adressa au charbonnier

et à sa femme; elle les remercia des soins qu'ils avoient donnés à son

fils, et leur fit promettre de se rendre avec leur famille au château de

_Sternberg_, pour y passer leurs jours.

François donna sa chaumière à un pauvre fendeur de Bois, qui jusqu'alors

l'avoit haï, et lui avoit fait tout le mal dont il avoit été capable. Le

charbonnier suivoit cette belle maxime: _Ne vous vengez jamais qu'à force

de bienfaits_. Un honnête homme n'a pas de plus grande satisfaction que de

faire du bien à son ennemi.

François se rendit avec sa famille, au château de _Sternberg_, non pour y

vivre dans la mollesse, mais pour se rendre utile à la reconnoissante dame,

qui le traitoit avec tant de bonté. La comtesse fit élever les enfans du

bonhomme avec tout le soin possible, sans cependant les sortir de leur

état. Elle en fit des laboureurs instruits et aisés, selon le voeu de leur

père, qui n'auroit jamais consenti à les voir changer de condition; car il

avoit su résister par sagesse aux propositions brillantes du jeune

Maximilien, qui vouloit faire un partage égal de sa fortune entre ses

frères, et leur donner dans le monde un état honorable.

Le jeune comte n'oublia jamais les bienfaits du charbonnier; il l'aima

toute sa vie avec tendresse, et remplit à son égard tous les devoirs d'un

bon fils envers son père.

On apprit dans la suite que les voleurs qui avoient assassiné le vieux

comte avoient péri sur un échafaud. C'étoient la plupart des enfans de

bonne famille, qui, dans leur première jeunesse, avoient été paresseux,

désobéissans, menteurs; ils n'avoient jamais eu de respect pour leurs

parens, ni de crainte de déplaire à Dieu. Ils commencèrent à voler pour

satisfaire leur gourmandise, ensuite pour jouer avec leurs camarades;

enfin, étant devenus odieux à leurs pères et mères qui les voyoient se

perdre tous les jours, ils s'échappèrent de la maison paternelle, et

s'associèrent à des brigands.

Quand madame Belmont eut fini l'histoire de Maximilien, elle dit à Mimi

qu'il étoit temps de s'aller coucher; Mimi en eut du chagrin. «Va, ma

bonne, lui dit cette dame, je te promets pour demain une histoire beaucoup

plus longue: c'est celle de Zozo.--Celle de Zozo, maman! Zozo a une

histoire! ha! c'est bien drôle!--Oui, l'histoire de Zozo.... Avant de venir

ici, ta poupée a appartenu à plusieurs petites demoiselles. Je te conterai

les raisons que l'on a eues pour la donner, et comment elle est sortie de

leurs mains. Tu pourras profiter de leur exemple.

Ah! je vois, c'est plutôt l'histoire des petites demoiselles que celle de

Zozo.--Tu as trop d'esprit pour en juger autrement; à demain donc: j'espère

que tu ne t'ennuieras pas.

Le lendemain, Mimi ne manqua pas de prier sa maman de remplir sa

promesse.--L'histoire de Zozo, ma petite maman, je vous en prie!--Je le

veux bien, Mimi; mais il faut lire auparavant; ensuite nous prendrons

chacune notre ouvrage, et je te raconterai les aventures de Zozo.

Mimi lut parfaitement bien. Elle apporta sa petite chaise et son ouvrage;

et s'étant mise à travailler, madame Belmont commença ainsi:

HISTOIRE DE LA POUPÉE.

Ta poupée, ma chère Mimi, a été faite à Lyon. Elle a été commandée exprès;

elle a coûté beaucoup d'argent. Zozo avait une garde-robe complète, un lit

comme une grande demoiselle, une commode pour serrer ses affaires: c'étoit

pour une petite fille un présent considérable; car indépendamment de toutes

ces choses, Zozo avoit des boucles d'oreilles de perles fines, un collier

pareil, une robe superbe, et le reste de sa toilette de même; parce que la

grande dame qui l'avoit fait faire désiroit que toute cette parure servît à

la petite demoiselle à laquelle elle la destinoit; c'est pourquoi Zozo est

aussi grande que toi.

Tout le temps que cette élégante poupée fut chez la marchande, on venoit la

voir des quatre coins de la ville; car jamais personne ne s'étoit avisé de

mettre tant d'argent pour un simple joujou; mais la dame qui vouloit faire

ce présent avoit l'intention de récompenser le mérite d'une petite fille

qui fut un modèle de piété filiale. C'est de cette enfant dont tu vas

entendre l'histoire.

_Eugénie, première maîtresse de Zozo._

Il y avoit dans les prisons de cette ville, un Monsieur d'un grand mérite,

persécuté injustement. Sa famille l'alloit voir; mais, dans la crainte de

paroître suspecte, elle n'osoit pas se rendre à la prison aussi souvent

qu'elle l'auroit voulu. Une petite fille de cinq ans prit sur elle de

donner à son malheureux père les consolations qui étoient en son pouvoir,

jusqu'au moment qui devoit décider de son sort.

Elle alloit chaque jour, matin et soir, visiter son père. Leste,

caressante, pleine de saillies, et de la plus jolie figure du monde, cette

charmante petite ne manquoit jamais à ce devoir. C'est vainement que les

guichetiers lui résistoient; elle parvenoit à les fléchir par ses instantes

prières. Quand elle étoit refusée net, elle attendoit patiemment un moment

favorable, et parvenoit à entrer en se glissant sous les bras de ceux qui

se présentoient. Alors courant à toutes jambes, tout essoufflée, elle

alloit trouver son père qu'elle caressoit, qu'elle embrassoit mille fois,

avec lequel elle rioit et pleuroit tour à tour.

Conversations d'une petite fille avec sa poupée Suivies de l'histoire de la poupée · 第 3 / 5 段