gouvernante de ses frères, sur lesquels elle croyoit avoir acquis des
droits, depuis l'aventure de la forêt. Céleste leur apprit à lire: jusqu'à
l'âge de huit ans, ils n'eurent point d'autre instituteur. Il falloit voir
la patience de cette jeune personne, sa douceur, sa complaisance pour ses
élèves; c'étoit un coup-d'oeil ravissant!
Ces deux petits avoient un bon coeur; ils s'attachèrent à Céleste, et leur
docilité la paya amplement des peines qu'elle se donnoit pour leur
éducation. Il auroit fallu qu'ils fussent bien ingrats pour ne pas aimer
une si bonne soeur qui, toujours prête à les excuser lorsqu'ils étoient
pris en faute, leur évitoit le long du jour toutes sortes de petits
chagrins par sa prévoyante tendresse!
Une bonne conduite trouve tôt ou tard sa récompense. Céleste eut, dans ses
deux frères, des amis solides, qui ne l'abandonnèrent jamais. Heureuse par
les auteurs de ses jours qui la chérissoient, et par l'affection sincère de
ceux qui lui devoient tout, cette jeune personne n'eut rien à désirer.
Outre cela, elle jouit de l'estime des honnêtes gens, chose précieuse pour
ceux qui ont un peu d'âme.
C'est déjà fini, maman? dit Mimi à madame Belmont.--Oui, ma fille. Comment
trouves-tu Céleste?--Ah! c'est une demoiselle bien aimable; je voudrois
qu'elle fût de mon âge, j'en ferois ma petite amie.--Mais tu n'aurois pas
ta belle poupée.--J'en aurois une autre.--Pas aussi belle; car je regrette
beaucoup l'argent employé à ces sortes de choses.--Eh bien! maman, je
m'amuserois de même avec une poupée ordinaire, et j'aurois une amie qui
m'apprendroit à être bonne comme elle; vous seriez toujours contente de
moi.--Viens m'embrasser, ma chère enfant! ta réponse me prouve que mes
peines ne sont pas perdues, et que ton coeur est excellent: tu es une
aimable petite fille!
Lorsque Céleste tomba malade, il y avoit long-temps qu'elle ne jouoit plus
à la poupée. Ses frères prenoient une grande partie de sa journée, le reste
étoit pour l'étude. Si cette bonne soeur avoit un moment de loisir, elle le
donnoit encore à ses chers élèves, en se mêlant à leurs jeux, et en se
mettant à leur portée pour leur plaire davantage.
Céleste donna sa poupée à la fille du receveur de la ville où elle
demeurait, comme une preuve de son amitié pour elle, et une récompense des
belles actions que l'on citoit d'elle chaque jour.
_Lucile, sixième maîtresse de Zozo._
Le père de Lucile n'avoit point de fortune, mais il étoit honnête homme, et
lui donna une bonne éducation. Il avoit remarqué que sa fille avoit un
caractère très-décidé, avec un coeur sensible, et il employa la douceur,
les caresses et le sentiment pour obtenir d'elle ce qu'il désiroit; il eut
la satisfaction de s'en voir respecté et chéri.
La mère de Lucile aimoit sa fille sans doute, mais cet amour n'étoit ni
raisonnable, ni éclairé; elle la grondoit sévèrement pour des bagatelles,
et lui passoit des fautes graves. Souvent cette mère capricieuse
l'accabloit de caresses sans raison, sans motif, et la repoussoit quand la
petite venoit pour l'embrasser. Cette bizarrerie aigrissoit l'esprit de
l'enfant et chagrinoit son père, qui se voyoit contrarié dans la marche
qu'il vouloit suivre pour l'éducation, de sa fille.
Cet homme bon, mais foible, renferma son chagrin en lui-même. Les peines
qu'il éprouvoit, jointes à des malheurs imprévus, abrégèrent ses jours: il
mourut à la fleur de son âge, et sa femme le suivit de près. Elle laissa
Lucile, âgée de dix ans, avec un petit garçon de dix-huit mois.
Pour tout héritage, Lucile eut quelques vieux meubles, et une petite
chaumière située sur la lisière d'un bois. Lucile se retira dans cet asile
sauvage avec son petit frère. Les malheureux n'ont, hélas! ni parens, ni
amis; elle se vit absolument délaissée, et fut bientôt en proie à la plus
affreuse indigence. Quelques laboureurs la demandèrent cependant pour
garder leurs troupeaux; mais elle les refusa, résolue de tout souffrir
plutôt que d'abandonner son petit frère qui demandoit ses soins.
Cependant il falloit avoir du pain, et donner à manger à ce pauvre petit
qui ne parloit pas encore. Lucile vendit ses meubles; avec cet argent, elle
acheta du lin et du coton; elle fit des bas et les vendit. L'habitude du
travail lui fut d'un grand secours dans sa misère: elle filoit, cousoit et
tricotoit tour à tour. Comme elle étoit aussi vigilante qu'habile, elle
pourvut ainsi à ses besoins, et conserva sa liberté.
La vertu commande l'estime des hommes. Une jeune fille de dix ans, vivant
seule dans une pauvre cabane, se suffisant à elle-même, et soignant son
frère en bas âge, comme si elle eût été sa mère, étoit un spectacle rare et
attendrissant; aussi on accouroit des cantons voisins pour la voir, et l'on
s'empressoit de lui apporter de l'ouvrage. Les mères surtout se faisoient
un plaisir et un devoir d'y conduire leurs enfans.
En peu de temps, Lucile recueillit le fruit de ses peines; l'aisance régna
dans sa petite chaumière; elle se vit même en état de prendre une bonne
vieille pour faire le ménage et soigner son frère, tandis qu'elle alloit
porter son ouvrage dans les hameaux voisins.
Lucile couloit des jours heureux dans la paix et dans l'innocence; rien
n'eût manqué à son bonheur, si elle avoit eu son père et sa mère. Cette
jeune personne étoit d'une force et d'une taille bien au-dessus de son âge,
et sa beauté égaloit les qualités de son coeur.
Une dame de la ville voisine, ayant entendu parler de Lucile, désira la
voir; après s'être assurée que tout le bien qu'elle en avoit entendu dire
étoit véritable, elle lui fit proposer de venir demeurer dans sa maison,
promettant que si Lucile continuoit à se conduire comme auparavant, elle
auroit soin de sa fortune. Effectivement, au bout de trois ans, cette dame,
qui n'avoit point d'enfans, et qui étoit fort riche, adopta notre
orpheline, qui par-là se vit récompensée de sa bonne conduite, et par suite
en état d'assurer une fortune honnête à son frère dont elle n'avoit pas
cessé de prendre soin.
Lucile avoit disposé de sa poupée, à la mort de sa mère; madame de
Vertingen l'avoit achetée pour Angelina, sa petite fille.
_Angelina, septième maîtresse de Zozo._
Dès les premières années d'Angelina, on jugea qu'elle auroit beaucoup
d'esprit; sa maman en étoit enchantée, elle voulut l'élever elle-même.
La tendresse excessive de madame de Vertingen nuisoit beaucoup à sa fille:
en allant au-devant de ses moindres désirs, en cédant aveuglément à toutes
ses volontés, elle la rendoit exigeante, capricieuse, colère, et lui
préparoit des peines pour l'avenir.
Un ami de M. de Vertingen essaya de donner quelques avis à cette mère trop
foible: «Madame, lui dit-il un jour, permettez-moi de vous parler avec
franchise; vous n'avez pas encore élevé d'enfant; je crains fort que vous
ne perdiez la vôtre, faute de connoître la manière de la gouverner: vous
devez l'élever pour les autres, et l'on seroit tenté de croire que vous ne
l'élevez que pour vous-même.» Madame de Vertingen reçut fort bien ce
reproche amical; elle promit d'en profiter, mais elle l'oublia bientôt, et
continua à gâter sa fille.
Angelina croissoit cependant à vue d'oeil: son teint étoit vermeil comme la
rose, l'esprit pétilloit dans ses yeux, sa figure pleine de grâce et
d'expression plaisoit à tout le monde, et son heureux caractère ne
demandoit qu'une main habile pour le plier à son avantage; mais madame de
Vertingen rioit de ses fautes, et lui cédoit en toute occasion. Quand un
domestique différoit à satisfaire ses caprices, il étoit grondé, et l'on
finissoit par le renvoyer.
Aussi Angelina faisoit mille sottises par jour: la moindre contrariété la
mettoit dans une colère affreuse; ses traits se décomposoient, et sa foible
mère, craignant pour ses jours, se hâtoit de lui accorder tout ce qu'elle
vouloit. Sûre ainsi de se faire obéir, Angelina se mutinoit pour rien, et
devenoit insupportable.
Cette petite fille si gâtée montoit sur les fauteuils, se rouloit à terre,
alloit partout sans guide, gâtoit les meubles, déchiroit ses vêtemens,
brisoit tous ses joujoux, et jamais on ne la grondoit.
[Illustration: _Angelina._]
[Illustration: _Louisa._]
Un jour elle prit un couteau pour aller dans le jardin couper une branche
d'arbre, le pied lui glissa, et elle se blessa grièvement à la cuisse. La
gouvernante que sa mère avoit mise auprès d'elle n'étoit point écoutée;
lorsqu'elle lui faisoit des représentations, l'enfant mutin répondoit: «Il
faut bien que je m'amuse; maman veut que je fasse de l'exercice.»
Il arriva plusieurs aventures fâcheuses à l'indocile Angelina. Un jour elle
voulut attraper un petit poisson rouge; s'étant penchée sur le bord du
bassin, elle tomba dans l'eau. Le jardinier de la maison, qui heureusement
se trouvoit de ce côté, la retint par ses jupons, et lui sauva la vie, mais
elle fut sérieusement malade.
Il falloit plus d'un exemple pour corriger un enfant qui n'agissoit qu'à sa
tête. Il prit fantaisie à Angelina de faire griller des escargots. Elle
prit furtivement un réchaud de braise, et l'ayant allumé dans un coin, en
soufflant avec sa bouche un charbon tomba sur sa robe; en moins d'une
minute elle eut les jambes, les cuisses, les bras, et même le visage,
entièrement brûlés: elle fut plus d'un mois à guérir, et souffrit des
douleurs inexprimables; encore fut-elle tout à fait défigurée. Angelina
étoit déjà grande qu'elle ne savoit encore rien: sa mère craignoit de la
fatiguer. Aussi quand elle voulut lui donner des maîtres, la petite,
incapable d'application, s'ennuya à mourir; elle ne prit goût à rien; et au
bout de plusieurs années, après avoir fait dépenser beaucoup d'argent à son
père et à sa mère, Angelina n'eut qu'une légère teinture des arts qu'on
avoit cherché à lui faire apprendre.
Madame de Vertingen avoit commencé d'abord par lui donner un maître de
musique et un maître de danse. Angelina, qui étoit vive et gaie, dansoit
avec plaisir; mais son maître de musique étoit souvent renvoyé, sous
prétexte d'un mal de tête, d'une colique, ou de quelqu'autre indisposition.
Si sa mère exigeoit qu'elle prît sa leçon, Angelina prenoit de l'humeur;
elle se mettoit au piano de mauvaise grâce, bâilloit, faisoit des fautes
sans nombre, et finissoit par lasser la patience du maître le plus
complaisant.
Comme Angelina ne savoit point s'occuper, et qu'il faut passer le temps à
quelque chose, elle se levoit tard, changeoit dix fois de robe dans une
matinée, avoit cent caprices, mangeoit toutes sortes de friandises,
tourmentoit le chat, agaçoit le chien, commandoit avec hauteur à sa femme
de chambre, et faisoit gronder les domestiques dont elle dérangeoit le
service pour ses fantaisies.
Sa mère, moins fâchée de la voir dure, capricieuse, ignorante, coquette et
impertinente, que de reconnoître son peu de disposition pour les arts
d'agrément, lui faisoit quelquefois des reproches: «Que voulez vous
devenir, ma fille? lui disoit-elle. Vous ne saurez ni musique, ni danse, ni
dessin; vous passerez dans le monde pour une demoiselle sans éducation, et
personne ne vous regardera.» Elle eût mieux fait de lui dire: Comment
écrirez-vous une lettre ne sachant pas l'orthographe? Quelle sera votre
conversation avec les personnes instruites n'ayant aucune connoissance de
la géographie, de l'histoire, et des sciences en général? Qui voudra vous
servir, si vous êtes exigeante et capricieuse? Qui voudra vivre avec vous,
si vous ne voulez point vous occuper des autres, et que vous rapportiez
tout à vous-même? Mais madame de Vertingen n'avoit pas l'esprit assez
solide pour faire ces réflexions.
Les choses étoient en cet état, lorsqu'un événement malheureux força le
père et la mère d'Angelina à quitter la France. Ils abandonnèrent leur bien
pour sauver leur vie. Ayant rassemblé à la hâte leur argent et leurs
bijoux, ils allèrent en Allemagne attendre un temps plus heureux.
Quand on est hors de son pays, on dépense beaucoup. Leurs fonds furent
bientôt épuisés; ils éprouvèrent les horreurs de l'indigence, d'autant plus
que ni la mère ni la fille ne pouvoient s'aider du travail de leurs mains.
M. de Vertingen étant mort, leur situation devint véritablement
déplorable.... C'est alors que la mère d'Angelina ouvrit les yeux pour voir
les torts qu'elle avoit à se reprocher sur l'éducation de sa fille!...
Cette jeune personne, extrêmement laide, depuis l'accident qui lui étoit
arrivé par sa faute dans son enfance, ne savoit pas seulement enfiler une
aiguille!... Qu'alloit-elle devenir!... Ces tristes réflexions, jointes à
la misère, mirent en peu de temps cette mère infortunée au tombeau!...
Angelina, sans aucune ressource, fut obligée, pour ne pas mourir de faim,
de se mettre en service chez un vigneron du pays où elle étoit.
Tu vois, ma bonne amie, dit en finissant madame Belmont à sa fille, combien
il est nécessaire d'apprendre de bonne heure à lire, à écrire, et à
travailler. La fortune peut se perdre, mais une bonne et sage éducation est
un trésor qui ne manque jamais. Tu n'aimes sûrement point Angelina; elle
n'est pas aimable non plus; mais ses fautes seront pour toi une leçon
utile; tu éviteras, je l'espère, de te conduire comme elle.--Je le crois
bien, dit Mimi; maman ne ressemble pas à madame de Vertingen. Madame
Belmont embrassa sa fille, et après quelques autres réflexions, elle reprit
son récit.
Le sort de Zozo, continua cette dame, n'avoit pas été trop heureux avec la
volontaire et capricieuse Angelina. Lorsque M. et madame de Vertingen
quittèrent la France, la belle poupée était dans un état pitoyable! Elle
resta entre les mains de la gouvernante d'Angelina, qui, étant entrée au
service d'une dame, lui en fit présent.
Zozo fut encore une fois réparée; on l'habilla richement, et la dame qui en
étoit devenue propriétaire en fit cadeau à la fille d'une de ses amies.
C'est cette petite fille qui va faire le sujet de notre entretien.
_Louisa, huitième maîtresse de Zozo._
Madame de P... reçut Zozo avec plaisir. Elle pria son amie de n'en point
parler à Louisa, sa fille, à qui la poupée étoit destinée. Je veux,
dit-elle, que ce beau présent corrige ma fille d'un grand défaut, et lui
serve en même temps de récompense.
Madame de P... ayant ainsi prévenu son amie, plaça Zozo dans une grande
corbeille de jonc, couverte de taffetas couleur de rose, noué avec de la
faveur. Elle mit cette corbeille dans sa chambre à coucher, sur une
commode, et la ferma aux deux bouts, avec une bande de papier cacheté.
Lorsque Louisa vit cette grande corbeille, elle fit mille questions, sur ce
qu'elle contenoit. Tous les domestiques, qui avoient le mot, s'accordoient
à lui répondre qu'ils n'en savoient rien. Louisa étoit fort embarrassée;
car elle n'osoit point faire de questions à sa mère, parce qu'elle lui
avoit dit plusieurs fois que rien n'étoit plus impoli.
La pauvre enfant étoit à la torture, d'autant plus que la curiosité étoit
son défaut dominant. Madame de P... lui dit un jour: Ecoute, Louisa, tu
ouvriras toi-même la corbeille mystérieuse dans trois mois, si, d'ici à ce
temps, tu te corriges de ton excessive curiosité. Pendant trois mois, je
tiendrai une note exacte des fautes qu'elle te fera commettre; à cette
époque je te montrerai mon livre, et tu seras jugée d'après cette
lecture.--Trois mois, maman, c'est bien long!---Ma fille, il n'en faut pas
moins pour t'habituer à veiller sur toi-même; d'ailleurs l'arrêt est
prononcé: dans trois mois, à pareil jour, tu ouvriras la corbeille, ou bien
elle disparoîtra pour toujours de devant tes yeux.--Sans que je sache ce
qui est dedans?--Sans que tu saches ce qui est dedans. Tu le sauras dans la
suite, mais ce sera pour te donner des regrets de ne pas avoir su vaincre
ton funeste penchant.
Trois mois d'épreuves étoient en effet bien longs pour une petite fille
aussi curieuse que Louisa, qui n'avoit jamais su se contraindre. Dans tous
les temps on l'avoit vue donner des preuves de la plus mauvaise éducation,
en cherchant à satisfaire sa curiosité. C'étoit un tiroir qu'elle ouvroit,
pour regarder ce qu'il y avoit dedans, même chez les étrangers; un sac
qu'elle vidoit, un paquet qu'elle développoit. Un panier couvert, quel
qu'il fût, lui donnoit le désir de savoir ce qu'il contenoit. Aucune boîte,
aucun coffre n'échappoit à ses recherches. Jusqu'alors les représentations,
les remontrances de madame P... n'avoient pu la corriger de ce défaut, qui
devenoit chaque jour plus choquant par les inconséquences qu'il lui faisoit
commettre. Quelquefois même il avoit des suites fâcheuses; car Louisa ne
bornoit pas sa curiosité à voir, elle vouloit aussi entendre, et découvroit
les secrets qu'on auroit voulu lui cacher. Elle écoutoit aux portes pour
savoir les affaires des personnes avec qui elle vivoit; on s'en défioit
comme d'un voleur! Louisa se glissoit aussi partout pour satisfaire sa
passion favorite. Quand on la prenoit sur le fait, elle en étoit quitte
pour prier instamment qu'on ne le dît point à madame de P..., puis elle
recommençoit au même instant.
Louisa étoit non-seulement curieuse, mais elle étoit bavarde. Cependant
madame de P..., qui haïssoit la médisance, lui fermoit la bouche
lorsqu'elle vouloit lui conter ce qu'avoit fait un tel ou ce qu'une telle
avoit dit; mais la petite se dédommageoit de cette contrainte en causant
avec les domestiques, à qui elle répétoit, à sa manière, tout ce qu'elle
avoit entendu: de là provenoient des haines, des querelles interminables;
la paix étoit bannie de cette maison. Quand on venoit aux éclaircissemens,
on citoit toujours Louisa comme le principal auteur de tout ce tapage.
Madame de P... avoit exigé de ses gens qu'ils renvoyassent honteusement sa
fille, chaque fois qu'ils la trouveraient soit dans l'antichambre, soit
dans quelque autre pièce de la maison où elle ne devoit pas être. De son
côté, madame de P... ne négligeoit rien pour lui faire sentir le ridicule
de sa conduite; elle lui défendoit expressément de causer avec les
domestiques, et la punissoit quand il étoit prouvé que ses rapports avoient
fait de la peine à quelqu'un.
Cette surveillance gênoit extrêmement Louisa, et lui évitoit bien des
sottises; mais elle ne changeoit point son caractère, parce que cette
petite ne faisoit aucun effort pour se corriger.
Madame de P... en fit la réflexion. C'est ce qui la porta à profiter de
l'occasion qui se présentoit, pour essayer de détruire le vilain défaut de
sa fille; et certes elle ne pouvoit s'y prendre trop tôt: ce penchant des
âmes vulgaires a causé plus de maux qu'on ne pense!...
Les trois mois d'épreuves commencèrent donc. Louisa se promit bien de ne
commettre aucune faute qui l'empêchât de voir ce qu'il y avoit dans la
corbeille. Malgré le désir qu'avoit cette enfant de ne rien faire qui la
privât de la satisfaction qu'elle attendoit, elle s'oublioit cependant
quelquefois; mais sa gouvernante qui l'aimoit, l'avertissoit toujours au
moment même, en lui rappelant _la corbeille_. Si, par exemple, Louisa
touchoit à quelque chose qui ne lui appartenoit pas, et cherchoit à voir
dans un ridicule, ou ailleurs, ce qu'il y avoit, sa gouvernante lui disoit:
Mademoiselle, souvenez-vous de la corbeille! Et Louisa retiroit sa main
aussi vite que si elle se fût brûlée; de manière que cette petite dut à sa
bonne gouvernante de n'avoir pas succombé vingt fois à la tentation; car
l'habitude est une seconde nature.
Pendant deux mois, Louisa se comporta si bien, que madame de P... n'écrivit
rien qui méritât une censure sévère. Enchantée d'avoir réussi dans son
projet, et s'apercevant par cet essai que sa fille n'étoit pas
incorrigible, cette dame se proposa de la récompenser de ses efforts, en
abrégeant le temps de son épreuve; car c'étoit une véritable pénitence pour
une enfant de ce caractère.
Prenant donc Louisa par la main, sa mère la mena dans sa chambre: Voilà
deux mois de passés, ma fille, lui dit cette dame, depuis que cette
corbeille que tu vois est ici. Tu as tenu nos conventions autant que ton
âge pouvoit te le permettre; cela me fait espérer que, par la suite, tu
éviteras les fautes où tu es tombée jusqu'ici. Je consens donc à abréger en
ta faveur le temps que j'avois fixé; tu peux ouvrir la corbeille, mais à
une condition, c'est que, si tu es encore curieuse, rapporteuse et
médisante, comme auparavant, je reprendrai ce qui est dedans, pour le
donner à une autre petite fille plus sage que toi.
Louisa promit à sa maman tout ce qu'elle voulut; elle sauta à son col, et
la remercia mille fois de son extrême bonté. Elle courut à la corbeille,
dont elle fit bientôt voler les cachets; mais que devint-elle à la vue de
la belle poupée!... elle recula de surprise!... elle ne se possédoit pas de
joie!...--Ah, maman! qu'elle est belle! s'écria-t-elle dans son
ravissement; comme elle est bien mise! et puis, grande! mais, c'est que
nous sommes de la même taille!... Louisa étoit la plus heureuse personne du
monde!--Tu vois, ma bonne amie, lui dit sa maman, que tu es récompensée de
tes efforts au delà de tes espérances: travaille toujours à te
perfectionner, et je te promets des surprises plus flatteuses encore: une
mère est si heureuse quand sa fille se porte au bien!
Louisa devint extrêmement raisonnable; elle donna toutes sortes de
satisfaction à sa maman. Le temps étant venu de lui donner des maîtres,
cette jeune personne renonça d'elle-même à sa poupée pour s'appliquer
davantage. Madame de P... que je voyois alors me donna Zozo pour toi, ma
fille; mais tu étois si petite, que tu ne pouvois jouer encore avec des
poupées. Je la serrai donc jusqu'à ce que tu eusses assez de raison pour
t'en amuser sans la gâter.
Tu sais à présent, ma chère amie, l'histoire de Zozo. Quelque jour on
joindra la tienne à celle des jeunes demoiselles à qui ta poupée a
appartenu; vois dans quelle classe tu désires être rangée; si c'est parmi
ses bonnes ou ses mauvaises maîtresses! Ta conduite à venir en décidera:
elle fera aussi le bonheur ou le malheur de ta mère.
FIN.