Cérès et Junon, ses soeurs; Neptune et Pluton, ses frères.

MIMI.

Qu'est-ce que Cérès?

ZOZO.

La déesse des blés.

MIMI.

Qu'est-ce que Jupiter?

ZOZO.

Le dieu du ciel.

MIMI.

Quel est le dieu de la mer?

ZOZO.

Neptune.

MIMI.

Et celui des enfers?

ZOZO.

Pluton.

MIMI.

Qu'est-ce que Junon?

ZOZO.

La soeur et la femme de Jupiter.

MIMI.

C'est fort bien! en voilà assez. Prenez votre ouvrage à présent. Si vous

êtes bonne fille, demain je vous achèterai un chapeau. Faites cet ourlet

bien droit, et à petits points.

Pendant ce dialogue, madame Belmont s'étoit déshabillée. Elle prit son

ouvrage et appela sa fille, qu'elle fit asseoir auprès d'elle. Mimi, lui

dit elle, avant que tu te couches, il faut que je conte l'histoire d'une

petite fille que j'ai vue aujourd'hui, en faisant des emplètes. Je veux,

aussi te faire voir cette aimable enfant; elle est charmante, car elle est

jolie et sage comme un petit ange.

_La petite Marchande._

Madame Derbelet resta veuve de bonne heure, avec une petite fille de six

ans. Cette dame loua une boutique; elle se mit à vendre du fil, du ruban,

et toutes sortes de choses analogues. Blanche, c'est ainsi qu'on nommoit sa

petite fille, lui tenoit lieu de fille de boutique. Cela t'étonne, Mimi,

dit madame Belmont en s'interrompant, et tu as raison. A six ans, c'est

bien jeune; mais Blanche n'étoit pas un enfant ordinaire. Cette petite

savoit très-bien lire; elle connoissoit toutes les étiquettes de la

boutique. Quand sa maman étoit occupée, Blanche servoit ceux qui venoient

acheter du fil, des épingles, du ruban, etc., avec une grâce charmante;

elle étoit surtout complaisante et polie à faire plaisir. Sa vivacité, ses

grâces, sa gentillesse la faisoient aimer de tout le monde: on venoit

exprès de bien loin pour voir la petite marchande; et, en peu de temps, la

boutique fut achalandée, c'est-à-dire qu'il y vint un grand nombre de

personnes pour acheter des marchandises, et Blanche en eut tout l'honneur.

Ce n'est pas que sa maman ne s'entendît pas au commerce, au contraire, elle

étoit douce, aimable, gracieuse: c'étoit elle enfin qui avoit élevé

Blanche; mais on s'intéressoit davantage à la petite fille à cause de sa

jeunesse: d'ailleurs il est si rare de voir un enfant se livrer

volontairement à des occupations sérieuses!... aussi chacun parloit de la

petite marchande; on l'élevoit au ciel.

Ne crois pas, Mimi, que Blanche fit parade de ses petits talens; bien au

contraire, elle étoit extrêmement modeste, et elle paroissoit même ignorer

l'admiration qu'elle inspiroit. Quand sa maman tenoit le comptoir, Blanche

prenoit sa petite chaise, et s'asseyoit sur le pas de la porte avec son

ouvrage, sans lever les yeux pour voir les passans. Elle ourloit des

mouchoirs, des serviettes, des cravates, et faisoit des petites chemises

pour les enfans, non pas pour s'apprendre à travailler, mais pour vendre,

car sa maman tenoit aussi du linge tout fait. La petite marchande étoit

payée par sa maman comme une ouvrière: un ourlet, deux liards; une chemise

d'enfant, six sous; une aune de feston, quatre sous; ainsi du reste.

Blanche mettoit cet argent dans une tire-lire, et l'en retiroit deux fois

l'année, au commencement de l'été et au commencement de l'hiver, pour

s'acheter les choses dont elle avoit besoin.

Malgré ses occupations, Blanche trouvoit encore du temps pour étudier. Sa

mère la faisoit lire deux fois le jour, et un maître venoit lui apprendre à

écrire et à compter. En peu de temps, et par son application, la petite

marchande en sut assez pour faire des factures, c'est-à-dire pour écrire le

nom et le prix des marchandises que l'on vendoit.

En grandissant, Blanche devint de plus en plus la consolation de sa mère,

qui l'aimoit à la folie! Bientôt la petite marchande eut occasion de faire

connoître à quel point elle étoit raisonnable. Sa maman étant tombée malade

très-sérieusement, Blanche tint la boutique comme une grande personne. Elle

eut la discrétion de ne point dire que sa mère gardoit le lit, de sorte

qu'on la croyoit toujours près d'elle. La bonne se mêloit du ménage; elle

soignoit la malade, et Blanche, sans sortir du comptoir, recevoit les

acheteurs. Enfin la maman se rétablit; elle trouva la boutique aussi

florissante qu'elle l'avoit laissée. Cette bonne mère reconnut avec plaisir

qu'elle devoit à sa fille la conservation de ses pratiques.

Blanche devoit éprouver des chagrins, personne n'en est exempt. Elle eut le

malheur de perdre sa mère à onze ans, et elle en fut inconsolable!... mais

elle avoit assez de raison pour modérer sa douleur, dans la crainte

d'éloigner ceux qui venoient à sa boutique. Blanche reparut en grand deuil,

triste, mais toujours douce, polie, affable comme du vivant de sa mère. Une

de ses tantes vint demeurer avec elle, mais seulement pour tenir la maison.

Blanche, devenue encore plus raisonnable par la perte qu'elle avoit faite,

fut en état de garder la boutique pour son compte. Son nom resta sur

l'enseigne, et elle s'en trouva bien, car la réputation de la petite

marchande étoit faite. En peu de temps, Blanche fit sa fortune; elle la dut

à son joli caractère et à sa bonne conduite.

Mimi fut bien satisfaite de l'histoire que madame Belmont venoit de lui

raconter; la soirée s'étoit passée trop vite à son gré, et l'heure à

laquelle elle avoit habitude de se coucher étant sonnée, sa maman la fit

mettre au lit. Le lendemain, madame Belmont étant indisposée, garda sa

chambre; Mimi, qui aimoit tendrement sa mère, ne voulut pas la laisser

seule pour aller se promener. Il falloit bien passer son temps à quelque

chose: Mimi s'entoura de chiffons, gronda sa poupée, prit et laissa vingt

fois ses joujoux dans l'espace de deux heures. Ne sachant plus que faire,

elle s'empara du chat, et lui mit une des cornettes de Zozo. Minet étoit si

drôle avec cette coiffure, que sa petite maîtresse rit aux larmes en le

regardant. Comme le jeu plaisoit à Mimi, elle voulut finir la toilette de

minet, et l'habilla en dame. La petite parvint avec peine à lui mettre un

collier et un fichu; mais lorsqu'elle en vint à la robe, Minet voulut

s'enfuir!... Cependant Mimi avoit résolu d'en venir à son honneur. Elle

prit une des pattes du chat et la fourra dans une manche avec beaucoup de

peine; mais quand ce vint à l'autre, Minet miaula, jura à faire trembler,

parce que Mimi lui faisoit du mal. La petite lui donna de bons soufflets!

elle étoit contrariée de ne pas le trouver assez complaisant pour se prêter

à ses fantaisies.... Voyant qu'il lui étoit impossible de lui faire mettre

la robe de Zozo, elle la lui attacha sous le col. Minet, impatienté d'être

tourmenté ainsi, profita d'un moment où il étoit libre pour se sauver sous

le lit; mais la petite, l'ayant attrapé par la queue, le tira de toutes ses

forces. Le chat, déjà en colère, se retourna avec vivacité, et lui

égratigna la figure, les bras et les mains, puis il s'échappa malgré elle.

Mimi se mit à pleurer, autant d'humeur que du mal que Minet lui avoit fait.

[Illustration: _Le Chat coiffé._]

[Illustration: _Le méchant petit garçon._]

Madame Belmont, qui connoissoit sa fille, se douta de l'aventure en voyant

courir Minet en robe traînante, et coiffé si joliment!--Pourquoi

pleures-tu, Mimi, lui demanda-t-elle?--C'est que Minet m'a

égratignée!...--Cela m'étonne; il est si doux! tu lui as donc fait du

mal?--Non, maman.--Tu mens, Mimi! Je l'ai seulement tiré par la queue; mais

c'est que je voulois le retenir!... Au même instant, Minet parut affublé du

bonnet et de la robe de Zozo. Madame Belmont ne put s'empêcher de sourire.

Elle appella le chat, le débarrassa de ses chiffons, et, se trouvant mieux,

elle se mit sur son séant, fit venir Mimi auprès d'elle, et lui raconta

l'histoire suivante:

_Histoire de Marinette._

Il y avoit une petite fille, nommée Marinette, qui, toute jeune, annonçoit

un mauvais coeur en faisant du mal aux animaux. Sa maman lui disoit: Ma

bonne amie, les pauvres bêtes que tu te plais à tourmenter, ont comme toi

de la chair, du sang et des os. Dans le nombre, il y en a d'infiniment

petites; mais ce n'est pas une raison pour qu'elles souffrent moins. Un

petit chien à qui on casseroit une patte, éprouveroit les mêmes douleurs

que le plus gros de son espèce. Une mouche dont on arrache les ailes se

plaint à sa manière; on ne l'entend pas, parce que sa petite voix ne peut

frapper l'oreille.

Que diroit-on d'un homme qui, pour s'amuser, crèveroit un oeil à un âne,

couperoit la tête d'un cheval, casseroit les quatre pattes d'un chien, et

feroit mille autres cruautés de cette espèce par simple passe-temps? on le

fuiroit comme un monstre redoutable à l'espèce humaine, parce qu'on ne

pourroit croire qu'il fût capable d'en agir ainsi avec les animaux, si son

coeur n'étoit pas dur et impitoyable. Cela s'applique à toi, Marinette,

continuoit la maman; que penseront ceux qui te voient sans cesse prendre

des mouches pour les enfiler, leur casser les pattes, arracher leurs ailes,

et leur couper la tête? Est-ce la facilité que tu as à détacher ces parties

de leur corps qui te fait croire que ces petits animaux ne souffrent point?

Si tu penses ainsi, ma chère, tu t'abuses; vois les précautions que l'on

prend avec un petit enfant, pour ne pas lui briser les os. Si on le

laissoit tomber, avant qu'il ait pris des forces, il se casseroit bras et

jambes, et souffriroit des douleurs incroyables. Tout être vivant, ma chère

amie, est susceptible de la même sensibilité, et c'est être barbare de se

faire un jeu d'ôter la vie même à un insecte.

Ces excellentes leçons faisoient peu d'effet sur Marinette, qui s'amusoit

d'un chat, d'un chien, d'un oiseau, comme elle eût fait d'un morceau de

carton.

Un jour, madame de Lime, sa maman, céda à sa prière, en prenant un joli

chat, à poil long, blanc comme la neige. On cherchoit à intéresser

Marinette à ces petits êtres, par la vue journalière de leurs gentillesses.

D'abord l'enfant caressa beaucoup le Minet, qu'elle nomma _Bibi_; mais

bientôt, devenant exigeante, elle lui fit faire l'exercice, et mille autres

choses que _Bibi_ n'aimoit pas du tout. Alors mademoiselle Marinette le

tapoit de la bonne manière, et, si madame de Lime n'étoit pas là pour le

protéger, _Bibi_ avoit les pattes tortillées, les poils arrachés, et force

soufflets: Marinette en colère ne le ménageoit pas.

Madame de Lime eut un chien. Elle se flatta que les aimables qualités de ce

fidèle animal gagneroient le coeur de sa fille. Ce beau caniche fut nommé

_Pouf_. Il devint bientôt l'ami de la maison, et s'attacha surtout à la

petite, quoiqu'elle le maltraitât souvent.

Or, il arriva qu'un jour M. et madame de Lime, étant à la promenade dans un

jardin public où il y avoit beaucoup de monde, se trouvèrent séparés de

leur fille. Qu'on juge de l'inquiétude de ces bons parens!... Ils

s'aperçurent aussi que _Pouf_ n'étoit plus avec eux. Ils cherchèrent

partout Marinette; n'en ayant pas eu de nouvelles, ils revinrent chez eux à

la nuit, bien affligés. Marinette étoit arrivée avant eux à la maison:

_Pouf_ qu'elle tenoit en laisse, l'y avoit conduite aussitôt qu'il avoit eu

perdu ses maîtres.

Si la petite fut bien embrassée, le chien intelligent et fidèle eut aussi

sa part des caresses. Marinette seule ne lui sut aucun gré du service qu'il

lui avoit rendu.

Le bon chien sembloit redoubler d'attachement pour l'enfant; mais il avoit

beau faire, Marinette ne s'en apercevoit pas. Jamais la petite ne le

flattoit; jamais on ne lui voyoit donner une seule bouchée de pain à ce bon

animal. _Pouf_ venoit auprès d'elle, en remuant la queue; il lui donnoit la

patte, lui léchoit les mains; la méchante enfant répondoit à ces signes

d'affection par un coup de pied, ou en le frappant de ce qu'elle tenoit

alors, ce qui quelquefois faisoit faire des cris lamentables au pauvre

chien. Cependant les duretés de cette petite fille ne rebutèrent point le

fidèle _Pouf_, qui sembloit dire: Tu es la fille de mon maître que j'aime;

je dois t'aimer aussi.

Marinette grandit sans devenir plus sensible pour les animaux. Tous les

jours, malgré la surveillance de sa maman, il y en avoit quelques-uns de

sacrifiés à ses cruels plaisirs. Une fois entre autres (la seule pensée

m'en révolte!) une marchande, qui ne la connoissoit pas, lui donna un petit

moineau. Marinette lui attacha un ruban à la patte, et le fit voler comme

un hanneton. Le malheureux oiseau tomba par terre tout étourdi; le chat

sauta dessus et le mangea!... Marinette fut plus surprise qu'affligée de

cette aventure; mais sa maman étant survenue, et ayant appris ce qui venoit

de se passer, fouetta sa petite fille d'importance!... Marinette l'avoit

bien mérité!... Qu'en penses-tu, Mimi?--Oh! c'étoit une méchante que cette

demoiselle! qu'elle ne vienne pas prendre notre petit serin; je l'en

empêcherai bien!

Dès ce moment, il fut défendu à la méchante Marinette de prendre des

mouches ou autres insectes, de jouer avec des hannetons, et surtout de

toucher aux oiseaux, aux chats et aux chiens, sous peine d'être punie

sévèrement.

Marinette avoit six ans, et son coeur ne s'étoit pas encore attendri une

seule fois sur le sort des petits malheureux qui étoient tombés entre ses

mains, lorsqu'un événement qui arriva à cette époque la changea tout à

coup, et la rendit aussi sensible qu'elle avoit été dure jusqu'alors.

J'ai dit que _Pouf_, toujours bon, toujours fidèle, lui témoignoit la plus

vive affection, malgré les mauvais traitemens qu'elle lui faisoit souffrir.

On eût dit même qu'il avoit pour elle une préférence marquée; soit que

l'enfance intéresse jusqu'aux animaux mêmes, soit qu'élevés ensemble, ce

chien eût pris pour elle un attachement plus tendre que pour M. et madame

de Lime.

Quelques affaires étant survenues à M. de Lime, la petite famille fut

obligée de faire un voyage, à 60 lieues de sa demeure habituelle. Il étoit

impossible d'emmener le fidèle _Pouf_. On le recommanda aux domestiques, et

malgré les signes d'une douleur bien sincère, le chien resta à la maison.

Privé de ses chers maîtres, _Pouf_ ne voulut prendre aucune nourriture. Il

se lamentoit le jour et la nuit, et se tenoit couché constamment sur une

robe du matin de Marinette, qu'on avoit laissée par mégarde sur un

fauteuil.

Pendant huit jours, _Pouf_ ne but que de l'eau; il étoit dévoré par une

fièvre ardente, qui causa sa mort. La famille étant revenue, ce bon chien

rassembla toutes ses forces, pour témoigner à ses chers maîtres combien il

étoit content de les revoir; ensuite il fut se coucher aux pieds de

Marinette, lui fit mille caresses, et, tournant ses yeux sur elle comme

pour lui dire un dernier adieu, il expira.

Marinette pleura amèrement son cher _Pouf_!... Cette mort singulière avoit

fait une forte impression sur son esprit. Depuis ce temps, elle fut

toujours bonne pour les pauvres bêtes qui se trouvèrent dans sa dépandance,

et elle se reprocha souvent la conduite qu'elle avoit tenue avec eux dans

ses jeunes années.

Maman, dit Mimi à madame Belmont, lorsqu'elle eut fini, est-ce que les

chiens sont aussi bons que vous le dites dans cette histoire?--Mille fois

davantage, ma bonne amie. On a vu souvent un chien sauver la vie à son

maître, ou mourir pour lui prouver sa fidélité, soit du chagrin de l'avoir

perdu, soit pour ne pas abandonner le dépôt confié à sa garde.

--Maman, les chats ne sont pas si attachés que les chiens?--Ma fille, ils

le sont aussi à leur manière; mais leur attachement est moins désintéressé,

moins touchant que celui du chien. Un chat est un animal utile; il a

beaucoup d'instinct, et il est parfois très-aimable. Sans m'arrêter à

chercher ceux d'entre les animaux qui méritent particulièrement nôtre

affection, je répéterai qu'en général, il faut les traiter tous avec

douceur, leur donner le nécessaire, puisqu'ils sont dans notre dépendance,

et ne jamais leur faire de mal, à moins d'y être forcé par la

nécessité.--Mais ceux que nous mangeons, il faut bien les tuer? Hélas! oui,

il le faut! mais ce seroit une barbarie de les faire souffrir avant de leur

donner la mort: celui qui les bat impitoyablement est bien coupable. Cela

me rappelle une petite histoire que je vais te raconter.--Oh! tant mieux,

maman, tant mieux!...

_Le méchant petit Garçon._

Paul étoit un jeune homme querelleur et méchant; aussi il n'étoit aimé de

personne à cause de ses mauvaises qualités. Son plus grand plaisir étoit de

faire du mal à tous les animaux qu'il rencontroit: s'il voyoit un chien

dans la rue, il lui jetoit une pierre, ou lui donnoit un coup de bâton; il

se faisoit un jeu de faire sauter les chats par les fenêtres; quelquefois

même il leur coupoit les oreilles et la queue; c'étoient pour lui des

gentillesses.

Un jour il attela un chien à un chariot qu'il avoit chargé de pierres: Tu

es maintenant mon cheval, lui disoit-il; et il le frappoit rudement, parce

que ce petit animal ne pouvoit pas traîner ce chariot, dont la charge

excédoit ses forces.

Sur ces entrefaites, Nicolas, père de Paul, arriva par hasard. Témoin de la

cruauté de son fils, il le saisit par le bras, et l'attachant à une grande

voiture, il lui ordonna de la traîner. Paul, incapable de remuer seulement

cette lourde masse, assura son père que cela lui étoit impossible. Nicolas,

sans l'écouter, prit un fouet, et lui en donna sans miséricorde. Le petit

garçon jetoit les hauts cris!--Ce traitement t'amuse-t-il? lui demanda son

père. Paul ne répondit que par ses pleurs.--Eh bien! ajouta Nicolas,

penses-tu que ce chien que tu fais souffrir, soit moins sensible que toi à

la douleur, et que les coups de fouet lui soient plus supportables qu'à

toi? Tu ne dois faire du mal à aucun être vivant, si tu ne veux, à ton

tour, être maltraité toi-même: souviens-toi de cela!

Paul oublia bientôt cette leçon. Quelques semaines après, une hirondelle

lui tomba entre les mains; il lui arracha toutes les plumes les unes après

les autres. Son père découvrit encore ce nouveau trait de cruauté. O Dieu!

dit-il en soupirant; que je suis malheureux d'être le père d'un enfant qui

sera peut-être un jour la honte et l'opprobre de ma maison!... Transporté

de colère, il se rendit auprès de Paul, et lui dit: Méchant enfant! ne

t'avois-je pas averti que toutes les fois que tu ferois du mal aux animaux,

ou que tu serois cruel envers un être vivant, quel qu'il fût, je le serois

de même envers toi? Tu as arraché sans pitié les plumes de ce petit oiseau,

et ses cris plaintifs n'ont pas ému ton coeur de roche!... Je veux te

donner une idée des douleurs excessives que tu as causées à cette innocente

créature.... En même temps, Nicolas saisit le méchant Paul par les cheveux,

et lui en arracha une touffe. Paul poussoit des cris lamentables; mais

personne ne le plaignoit, parce qu'on connoissoit son mauvais coeur.

Un jour, que Paul avoit fait une nouvelle méchanceté, un homme de mérite,

qui en fut témoin, la lui reprocha avec amertume; il lui prédit un avenir

funeste: il est impossible, lui dit-il, que vous ne trouviez point quelque

jour le châtiment des souffrances que vous faites endurer à ces animaux,

que Dieu n'a donnés à l'homme que pour être sa joie et sa satisfaction. Si

jamais vous éprouvez de grandes douleurs, souvenez-vous de ce que je vous

dis aujourd'hui.

Paul se moqua des remontrances et des prédictions de l'honnête homme qui

lui parloit. Il continua d'être cruel envers les animaux, et finit enfin,

comme cela devoit être, par être barbare avec ses semblables. Il fut même

sur le point de tuer un de ses amis qui lui reprochoit ses défauts.

Etant devenu grand, Paul se fit soldat; mais qu'arriva-t-il? dans la

première bataille où il se trouva, un boulet de canon lui emporta les deux

jambes. On l'enleva comme mort. Les douleurs inexprimables qu'il ressentit

ensuite, lui arrachèrent des cris affreux!... Lorsqu'on mit le premier

appareil sur ses blessures, l'aumônier du régiment, ecclésiastique pieux et

zélé, cherchoit à lui inspirer du courage et de la patience; mais les

douleurs insupportables que Paul souffroit, lui rendoient ces consolations

tout à fait inutiles. Quand il fut plus calme, il se souvint des cruautés

qu'il avoit exercées dans sa jeunesse envers les animaux; il se rappela

aussi la prédiction qui lui avoit été faite par l'ami de son père: Ah!

s'écrioit-il, qu'ai-je fait! je sens à présent la grandeur de ma faute!

Dieu est juste; il me punit comme je l'ai mérité....

Paul, tout estropié, vécut encore dix ans, allant de ville en ville pour

recueillir quelques aumônes. Cette vie misérable n'étoit encore rien en

comparaison des reproches qu'il s'adressoit à lui-même; car de tous les

maux, le plus insupportable est la certitude d'avoir mérité les peines que

l'on souffre.

Lorsque madame Belmont eut fini cette histoire, elle renvoya Mimi à ses

joujoux. La petite fille, selon son habitude, causa bien bas, bien bas avec

sa poupée. Il y a long-temps, Zozo, lui dit-elle, que je ne vous ai

interrogée. Voyons un peu si vous êtes bien savante. Combien y a-t-il de

jours dans l'année?

ZOZO.

Trois cent soixante-cinq.

MIMI.

Dans le mois?

ZOZO.

Trente, ou trente-un.

MIMI.

Dans la semaine?

ZOZO.

Sept.

MIMI.

Nommez-les.

ZOZO.

Lundi, mardi, mercredi, jeudi, vendredi, samedi, dimanche.

MIMI.

Combien y a-t-il de mois dans l'année?

ZOZO.

Douze.

MIMI.

Nommez-les.

ZOZO.

Janvier, février, mars, avril, mai, juin, juillet, août, septembre,

octobre, novembre, décembre.

MIMI.

C'est bien; je suis contente de vous. Tenez, voici une pièce neuve pour

votre récompense. Venez, que je vous embrasse.

Mimi et Zozo répétoient toujours à peu près les mêmes choses: c'étoient des

leçons de lecture ou de politesse: Mimi étoit l'écho de sa mère.

Un jour que la petite avoit rempli ses devoirs mieux encore que de coutume,

sa maman la fit venir auprès d'elle pour lui conter une _histoire_, chose

qu'elle aimoit par-dessus tout.

Viens ici, ma bonne amie, lui dit madame Belmont, j'ai une histoire à te

raconter. Mimi prit son petit tricot; elle fut s'asseoir auprès de sa maman

comme une fille raisonnable, et madame Belmont commença ainsi.

_Le revenant._

Il y avoit une fois une petite fille, nommée Lolotte, qui avoit peur de son

ombre. Elle n'auroit pas été seule, sans lumière, la nuit, dans un lieu

obscur, pour un trésor!...

Lolotte étoit âgée de dix ans. Elle couchoit dans une chambre, dont la

porte donnoit dans le cabinet de sa bonne. Lolotte se portoit bien; on

pouvoit sans crainte la laisser seule lorsqu'elle étoit couchée. Depuis un

an que cette petite avoit quitté la chambre de sa mère, il ne lui étoit

rien arrivé de fâcheux.

Une nuit, cependant, Lolotte fut réveillée en sursaut par un vacarme

effroyable!... Il lui sembla que quelqu'un brisoit à plaisir le déjeuner de

porcelaine de sa maman. La pauvre Lolotte fourra sa tête dans son lit, et

se couvrit de sa couverture: elle étoit plus morte que vive, et n'osoit pas

même respirer....

Ce bruit ayant cessé, un autre aussi extraordinaire lui succéda. Lolotte

entendit distinctement tomber une chaise et un guéridon, et sauter en

éclats la carafe et le gobelet qui étoient dessus. Cette fois la petite

crut que la maison tout entière étoit tombée sur elle.... Tremblante de

tous ses membres, elle eut cependant le courage de regarder autour d'elle;

mais elle vit un monstre, gros comme un éléphant, qui faisoit des grimaces

effroyables; elle crut même qu'il s'approchoit de son lit, sans doute pour

l'étrangler....

La crainte de la mort donna à Lolotte la force de sauter en bas du lit pour

se cacher dans la ruelle: sa tête étoit tout à fait perdue. Lorsqu'elle eut

mis machinalement les deux pieds à terre, elle se sentit arrêtée par sa

chemise.... Pour le coup, Lolotte crut être au pouvoir de _l'esprit_; elle

fit un cri perçant, et tomba sans connoissance....

Cependant la _bonne_ s'étoit réveillée au bruit. Elle entra avec de la

lumière, vit Lolotte évanouie, accrochée par sa chemise à un clou de sa

couchette, et toute la chambre sens dessus dessous. A cette vue, la _bonne_

resta interdite.... Elle releva l'enfant, qui avoit la pâleur de la mort

sur sa figure, et elle appela le papa et la maman de la petite. On fit

revenir Lolotte, et on lui demanda l'explication du dégât qui s'étoit fait.

Lolotte assura qu'elle avoit vu un _revenant!_ qu'il l'avoit voulu prendre

dans son lit, et qu'elle en étoit bien sûre....

Conversations d'une petite fille avec sa poupée Suivies de l'histoire de la poupée · 第 2 / 5 段