Ayant obtenu ce qu'elle désiroit tant, la petite Lili se mit

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CONVERSATIONS D'UNE PETITE FILLE AVEC SA POUPÉE.

[Illustration: _Conversations d'une petite Fille. Frontispiece.

Il ne faut jamais mentir, Mademoiselle: c'est fort mal! Pour votre peine,

vous allez avoir le fouet!_]

* * * * *

CONVERSATIONS D'UNE PETITE FILLE AVEC SA POUPÉE,

SUIVIES DE

L'HISTOIRE DE LA POUPÉE;

PAR Mme. DE RENNEVILLE,

AUTEUR du Petit Charbonnier de la Forêt Noire.

OUVRAGE ORNÉ DE ONZE GRAVURES.

* * * * *

INTRODUCTION.

Monsieur et madame Belmont avoient une petite fille de cinq ans, appelée

_Mimi_; elle étoit blanche comme du lait, et douce comme un petit agneau.

Mimi ne désobéissoit jamais à sa maman. Pour ne point faire de bruit, elle

prenoit sa poupée, s'asseyoit dans un coin de la chambre, et causoit avec

elle. Mimi faisoit la maman. _Zozo_, c'est ainsi qu'elle nommoit sa poupée,

était sa fille. La petite maman répondoit pour Zozo, comme on peut le

croire. Si la poupée répondoit bien, elle étoit récompensée; si elle

répondoit mal, elle étoit punie.

Dans ces conversations, Mimi répétoit exactement tout ce que lui disoit sa

mère, qui s'en amusoit, et prenoit quelquefois part à ce léger badinage,

sans que Mimi en fût plus déconcertée. Mimi prenoit aussi un grand plaisir

à faire la petite maîtresse: Zozo étoit examinée le matin, après dîner,

quand madame Belmont rentroit, en revenant de la promenade, et le soir

avant de se coucher.

PREMIÈRE CONVERSATION.

Mimi est habillée; elle a déjeuné, et se prépare à faire la toilette de sa

fille, Mimi questionne ainsi sa poupée:

Zozo, avez-vous pleuré quand on vous a débarbouillée?--Non,

maman.--Avez-vous lavé vos mains?--Oui, maman.--Avez-vous fait votre

prière?--Oui, maman.--C'est le bon Dieu, ma fille, qui vous a donné votre

papa et votre maman; c'est lui qui tous les jours vous donne de quoi vous

nourrir et vous habiller; il faut bien l'aimer! Avez-vous souhaité le

bonjour à papa et à maman?--Oui, maman.--Bien, ma fille; je suis contente

de vous. Jeannette, apportez la belle robe de crêpe rose de Zozo, celle qui

est garnie de fleurs; mais comme elle est déchirée!... C'est vous, Zozo,

qui avez fait cela?--Maman, je ne le ferai plus!--Mademoiselle, pour votre

pénitence, vous mangerez votre pain sec.... Il est bien temps de

pleurer!--Ma petite maman, je ne déchirerai plus ma robe; jamais,

jamais!... c'est un arbre du Luxembourg qui m'a accrochée.--Comment, Zozo,

je ne voyais pas, vraiment! cette robe est toute tachée!... Fi! que c'est

laid d'être malpropre!... Mademoiselle, vous mettrez aujourd'hui votre robe

sale. Allez, je ne veux plus vous voir! (elle la conduit dans un coin.)

Tournez-vous du côté du mur, et restez là. Oh! la laide! oui, pleurez à

présent.--Ce sont les confitures qui ont taché ma robe.--Vous raisonnez, je

crois! Si ce sont les confitures, vous n'en aurez plus. Vous pleurez,

encore plus fort! ah! mademoiselle, vous êtes gourmande! je suis bien aise

de le savoir! du pain sec, c'est ce qu'il faut aux gourmands. Allons, venez

lire. Si vous dites bien votre leçon, je vous pardonnerai. Voyons, dites

vos lettres.

ZOZO.

a, b, c, d, e, f, g, h, i, j, k, l, m, n, o, p, q, r, s, t, u, v, x, y, z,

etc.

MIMI.

Bien. Épelez à présent.

ZOZO.

ba, be, bi, bo, bu.

MIMI.

On ne dit pas _bé_, mais _be_.

ZOZO.

ca, ce, ci, co, cu.

MIMI.

C'est très-mal, ça. On dit ka, ce, ci, ko, ku; entendez-vous, mademoiselle,

et souvenez-vous-en.

ZOZO.

da, de, di, do, du.

MIMI.

Toujours la même faute! On ne dit pas _dé_, mais _de_. Faites-y donc

attention!

ZOZO.

fa, fe, fi, fo, fu.

MIMI.

Vous êtes incorrigible, Zozo. Dites _fe_ et non pas _fé_.

Mais en voilà assez. Comptez jusqu'à vingt.

ZOZO.

Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze, douze,

treize, quatorze, quinze, seize, dix-sept, dix-huit, dix-neuf, vingt.

MIMI.

Combien y a-t-il de voyelles?

ZOZO.

Cinq: a, e, i, o, u.

MIMI.

Et de consonnes?

ZOZO.

Dix-neuf: b, c, d, f, g, h, j, k, l, m, n, p, q, r, s, t, v, x, z.

MIMI.

Bien, ma fille, je suis contente de toi; viens embrasser ta maman!

Si tu savois, Zozo, comme tu es gentille quand tu es sage, tu ne te ferois

jamais gronder! et puis tu mangerois toujours de bonnes choses; je te

donnerois de beaux chiffons pour récompenses, tu serois caressée de tout

le monde! Est-ce que tu n'aimes pas les bonbons et les joujoux?--

Pardonnez-moi, maman.--Eh bien! Zozo, il faut être bien sage, et tu en

auras.

Mimi et Zozo étaient fort bien ensemble, lorsque madame Belmont appela sa

fille pour l'envoyer promener avec sa _bonne_. Mimi courut à sa maman, et

par sa précipitation, renversa sa poupée, qui entraîna avec elle la boîte

aux joujoux. Jeannette n'étant pas encore prête, Mimi revint auprès de

Zozo, qu'elle trouva étendue par terre, le nez sur le parquet, et les

chiffons éparpillés autour d'elle. Elle releva sa poupée, et lui demanda,

en colère, qui avoit renversé ses chiffons?--Ce n'est pas moi, maman.--Vous

mentez, Zozo! personne n'est entré ici. Vous aurez voulu voir les fleurs

d'or qui sont dans ma boîte. Il ne faut jamais mentir, mademoiselle; c'est

fort mal! vous allez avoir le fouet! Jeannette, apportez-moi les

verges.--Je ne le ferai plus, maman (elle pleure). Mimi, après l'avoir

fouettée: Ah! ah! je vous apprendrai à mentir! fi! rien n'est si vilain que

cela! Mimi en étoit là de sa réprimande, quand madame Belmont l'appela de

nouveau. Après avoir rangé ses chiffons, la petite s'en alla avec

Jeannette. Elle voulut bien pardonner à Zozo, et l'emmena avec elle.

Quand elles furent au Luxembourg, Mimi raconta à sa bonne les grands sujets

de mécontentement que Zozo lui avoit donnés. Jeannette, qui avoit horreur

du mensonge, lui raconta l'histoire suivante:

_Le petit Menteur._

Il y avoit une fois un laboureur, nommé Jacques, qui étoit resté veuf avec

trois enfans, Charles, âgé de six ans, Firmin, âgé de cinq ans, et Jean,

âgé de quatre ans. Ces trois petits garçons n'étoient point méchans; mais

Charles étoit gourmand, Firmin menteur, et Jean désobéissant; ce qui

donnoit beaucoup de chagrin à leur père.

Jacques avoit dans son jardin un arbre qui donnoit des poires très-grosses

et très-belles: «Je ne suis pas assez riche, dit cet homme, pour mettre

d'aussi beau fruit sur ma table; il faut que je les vende. Avec cet argent,

j'achèterai une veste à Charles, des bas à Firmin, et à Jean des souliers

pour les dimanches; car j'espère bien avoir 12 fr. de mes poires!»

Jacques, voulant aller travailler, recommanda à ses enfans de se bien

conduire, pendant que Marguerite, leur grand'mère, feroit le ménage; et

surtout, de ne point toucher aux poires du bel arbre; «car, vois-tu, mon

fils, dit-il à Charles, si tu en mangeois, tu n'aurois pas une belle veste

neuve, ni tes frères des bas et des souliers!» Charles promit de ne point

toucher aux belles poires, et son père le quitta.

Ces trois petits garçons se trouvant seuls dans le jardin, parce que la

mère Marguerite étoit restée dans la maison à faire le ménage, Charles le

gourmand dit à ses frères: «Voyons donc ces belles poires que notre père

veut vendre pour m'acheter une veste, et à vous des bas et des souliers»;

et tous les trois allèrent auprès de l'arbre. Charles, en voyant les

poires, en eut envie: «J'en mangerois bien une, dit-il; elles doivent être

bien sucrées! et toi, Firmin?--Oh! non, papa l'a défendu!--Bah! une

seulement; il n'y paroîtra pas du tout! et toi, Jean?--Papa l'a

défendu!--Que tu es bête! mange toujours; il n'en saura rien!» Et voilà

Charles qui grimpe sur l'arbre, et cueille trois poires, une pour Firmin,

une pour Jean, et une pour lui.

Jacques, qui se doutoit que Charles le gourmand feroit désobéir ses frères,

n'avoit pas été aux champs; il s'étoit caché dans un coin du côté du bel

arbre; il entendit la conversation de ses enfans, et leur vit manger ses

poires. Voulant les éprouver, il les laissa s'éloigner, et fut cette fois

tout de bon à la charrue.

A l'heure du dîner, le laboureur revint à sa maison: «Je veux, dit-il à ses

enfans, cueillir les poires du bel arbre, pour les aller vendre demain au

marché.» Les trois enfans se regardèrent. «Charles, continua le père, va me

chercher le panier qui est dans la salle basse.» Charles ayant apporté le

panier, le laboureur monta à l'échelle, et cueillit ses belles poires.

Quand il eut fini, il les compta, et dit à ses enfans: «Quelqu'un a mangé

de mes poires; il en manque trois. Qu'est-ce qui est venu dans le

jardin?--Personne que la mère Marguerite, répondit Firmin.--Ce n'est pas la

mère Marguerite, dit le laboureur; elle n'avoit point d'échelle, et l'arbre

est trop haut pour qu'elle puisse cueillir les fruits. Je crois, moi, que

c'est vous tous.» Aussitôt les enfans se mirent à pleurer. «Charles, dit

Jacques à son fils aîné, parle vrai; en as-tu mangé?--Oui, mon papa,

répondit Charles, en fondant en larmes!--Puisque tu as été gourmand, reprit

Jacques, tu n'auras point de veste; mais comme tu as dit la vérité, tu ne

seras point puni. Et toi, Firmin, as-tu aussi mangé une poire?--Non, mon

papa.--Comment! Charles a mangé tout seul trois grosses poires sans vous en

donner?--Oui, mon papa.--Qu'en dis-tu, Charles?» Charles baissa les yeux et

ne répondit pas. «Et toi, Jean?--Papa, j'en ai mangé une aussi»; et, ce

petit pleura bien fort! «Je te l'avois cependant défendu!--Je ne serai plus

jamais désobéissant, mon papa.--A la bonne heure!... Il n'y a donc que

Firmin qui ait craint de me déplaire.... Cependant, il faut que je sache

quel est celui de vous qui a mangé deux poires: combien as-tu mangé de

poires, Charles?--Je n'en ai mangé qu'une, mon papa.--Et toi, Jean?--Qu'une

aussi, papa.--Il m'en manque trois! qui donc a mangé la troisième? ah!

c'est peut-être la mère Marguerite!... Ne dites rien, je vais bien

l'attraper! Faisons l'épreuve du coq.»

Aussitôt Charles fut chercher son coq favori. Jacques le prit, s'éloigna un

moment, et revint tenant le coq dans ses bras. Il fit ranger sa petite

famille sur une ligne, la mère Marguerite à la tête, et il appela chacun à

son tour pour passer la main sur le dos du coq. «Je verrai, dit-il, quel

est le coupable; car il ne l'aura pas plus tôt touché que le coq chantera.»

La mère Marguerite, Charles et Jean qui ne craignoient rien, passèrent la

main sur le dos du coq; pour Firmin, il eut tant de peur de l'entendre

chanter, qu'il n'y toucha pas. «Voyons vos mains, demanda Jacques?» Tous

présentèrent leurs mains.» C'est Firmin, dit-il, qui a mangé la poire; il

s'est vendu lui-même: vous voyez que sa main est blanche, et que celles des

autres sont noires; parce que j'avois noirci le dos du coq: Firmin se

sentant coupable n'a pas osé y toucher! c'est ainsi qu'on prend les

menteurs!...» Firmin, confondu, se mit à pleurer. «Je n'ai pas pitié de tes

larmes, lui dit son père; ce n'est pas assez d'être gourmand et

désobéissant, tu es encore menteur! fi! cela est affreux!» Et aussitôt

Jacques dit à la mère Marguerite de donner le fouet à Firmin.

[Illustration: _Le petit menteur._]

[Illustration: _la Biche blanche._]

Ce même jour, comme le laboureur se reposoit après son travail, entouré de

ses trois enfans, il fut abordé par un monsieur bien mis, qui le pria de

lui donner un peu de cidre pour le rafraîchir. Jacques alla lui en

chercher, et le lui donna de bonne grâce. «Je vous remercie, lui dit

l'étranger: j'avois chaud; vous m'avez rendu service, et je voudrois faire

quelque chose pour vous. A qui sont ces beaux enfans?--C'est à moi,

monsieur.--Je les trouve charmans, dit le seigneur; car c'en étoit un.

Hélas! ils me rappellent mon fils! il étoit de l'âge de votre aîné, lorsque

le bon Dieu le retira du monde. C'étoit un enfant si doux! jamais il

n'avoit désobéi! il n'étoit ni gourmand, ni menteur; il ne pleuroit que

lorsqu'il me voyoit malade! J'ai conservé tous ses joujoux, et j'ai fait le

serment de ne les donner qu'à un enfant, qui comme lui ne seroit ni

gourmand, ni menteur, ni désobéissant. Je voudrois bien qu'un des vôtres

méritât ces jolies choses; j'aime déjà ces petits à cause de vous. Sans

doute vous en êtes bien content? «Le laboureur secoua la tête, et le

monsieur soupira! «Vous me faites de la peine, dit-il à Jacques; car je

vois que vos enfans ne sont pas sages. Faisons un accommodement; si,

pendant trois mois, vos enfans ne sont ni gourmands, ni menteurs, ni

désobéissans, ils auront les joujoux de mon fils, et je leur donnerai à

chacun un habit neuf. Cet arrangement vous plaît-il?» Le laboureur répondit

comme il le devoit à tant de bontés; et le seigneur ajouta: «Pour donner à

vos enfans le désir de se bien conduire, amenez-les à mon château, je leur

ferai voir les belles choses que je leur destine.»

Le lendemain, Jacques ne manqua pas de mener ses enfans au château du

seigneur. Ils furent éblouis de la beauté et de la richesse des

appartemens: l'or et l'argent y brilloient de toutes parts! On les fit

passer dans une pièce plus belle que les autres. On y voyoit une table

couverte d'un grand voile de gaze d'or. Le seigneur leva le voile, et les

enfans virent avec surprise de beaux carrosses, des chevaux, des

cabriolets, des polichinels, des pouparts, des ménages d'argent, et mille

autres belles choses qu'ils n'avoient jamais vues de leur vie. Puis des

bonbons, des confitures sèches, du sucre d'orge, et toute sorte de

friandises; car le petit monsieur n'avoit garde de manger tout ce qu'on lui

donnoit, tant on l'accabloit de bonbons, de pastilles, de diablotins, etc.

etc. Il falloit voir les yeux que faisoient Charles, Firmin, et surtout le

petit Jean! Oh! si on lui eût donné seulement un bâton de sucre d'orge!

mais il n'y avoit pas moyen!» Tout cela vous appartiendra dans trois mois,

leur dit le maître du château, si vous n'êtes ni gourmands, ni menteurs, ni

désobéissans.» Il les fit bien régaler et les renvoya.

De retour au hameau, les trois enfans croyoient voir encore devant leurs

yeux toutes les richesses du jeune seigneur; ils ne pouvoient penser à

autre chose. Cependant leur père ne leur recommanda point d'être sages; il

avoit promis de ne rien leur dire pendant l'espace de temps convenu.

Il y avoit déjà deux mois et demi de passés, et les fils de Jacques

s'étoient bien conduits, quand le seigneur l'engagea à venir le voir avec

ses enfans. Ceux-ci, tout joyeux, ne manquèrent pas de visiter les beaux

joujoux du petit monsieur. Firmin ayant aperçu, près de lui, une boîte

pleine de bonbons, se laissa tenter, et la mit dans sa poche sans que

personne le vît.

Les trois mois expirés, le laboureur fit mettre à ses enfans leurs plus

beaux habits, et se rendit au château. Le seigneur les attendoit. «Venez,

mes petits amis,» leur dit-il, recevoir le prix de votre sagesse; mais

auparavant, il faut que je sache ce qu'est devenue une boîte qui manque

ici; et il leur montra une note exacte de tout ce qui étoit sur la table.

Firmin rougit prodigieusement, et son père le regarda d'un oeil

courroucé.--Ne cherchez point, monseigneur, dit-il au maître du château,

voici le voleur! en montrant Firmin. Celui-ci nia effrontément!... Son père

fouilla dans sa poche, et y trouva la boîte; mais elle étoit vide!--Ah!

c'est trop fort, dit le seigneur, menteur et voleur!... Je vous plains, bon

Jacques, d'avoir un fils qui annonce de si mauvaises inclinations! ne

l'amenez jamais ici; je hais les gourmands; mais je crains les menteurs et

les voleurs! ensuite s'adressant à Charles et à Jean: Quant à vous, mes

petits enfans, qui avez fait des efforts pour vous corriger, je vous donne

tout ce qui est sur cette table; vous serez habillés de neuf, et,

désormais, je prendrai soin de votre fortune. Vous, Jacques, je vous fais

mon fermier: soyez toujours honnête homme.

Jacques, Charles et Jean s'en retournèrent tout joyeux à leur maison.

Firmin, chassé du château comme un mauvais sujet, n'osa plus sortir de chez

son père; car aussitôt qu'il paroissoit dans le village, les autres enfans

le montrant au doigt, disoient: Voici Firmin, le voleur du château! et tous

couroient sur lui en criant: Au voleur! au voleur!... Il resta long-temps

enfermé, menant une vie bien triste! mais aussi il l'avoit mérité! pourquoi

étoit-il menteur et voleur?

L'histoire de Jeannette avoit duré autant que la promenade. A son retour,

Mimi causa avec sa poupée; elle parla des enfans du laboureur: As-tu

entendu, Zozo, ce qu'a dit ma bonne? ce monsieur Firmin le voleur!... oh!

que c'est vilain de voler, et puis encore de mentir!... si cela t'arrive

jamais, tu ne seras plus ma petite fille! Mais à propos, pourquoi donc

restois-tu toujours derrière ma bonne? cela n'est pas bien! il falloit te

prendre par la main pour te faire avancer; et puis tu as eu de l'humeur,

après l'histoire, parce que tu ne voulois pas encore revenir à la maison,

et Jeannette s'est fâchée! Si tu recommences encore, tu seras en pénitence,

je t'en avertis.

La paix étant faite entre Mimi et Zozo, on vint chercher Mimi pour

l'habiller, parce que madame Belmont allait dîner en ville, et l'emmenoit

avec elle.

SECONDE CONVERSATION.

La dame chez laquelle madame Belmont dînoit ce jour-là, aimoit Mimi à la

folie; elle voulut l'avoir auprès d'elle à table, et lui donna mille

friandises. Mimi avoit beaucoup mangé quand on servit un plat de gâteaux

qui lui plaisaient fort. Sa mère, qui ne la perdoit pas de vue, lui

défendit par signes d'en manger. Mimi fit semblant de ne point s'en

apercevoir, et mangea des gâteaux au point d'en être incommodée. Madame

Belmont se hâta de rentrer chez elle, déshabilla sa fille, et lui fit

prendre du thé. On se doute bien qu'elle la gronda. Mimi, se trouvant

mieux, courut prendre sa poupée. Pendant que sa mère lisoit, elle eut avec

Zozo la conversation suivante:

Venez ici, mademoiselle, que je vous délasse. Jeannette, faites du thé pour

cette petite gourmande, qui étouffe pour avoir mangé des gâteaux, malgré la

défense de sa maman. Fi! que cela est vilain! une grande fille de votre

âge! vous devriez être honteuse!... vous aviez pourtant mangé des macarons,

du biscuit, du raisin, des amandes, des poires! Fi! que c'est laid d'être

gourmande, et désobéissante à sa maman! Je suis sûre que vous avez mangé

votre viande sans pain!--Non, maman!--Mais vous avez demandé du poulet, et

cela n'est pas bien! une petite fille ne demande jamais rien; elle attend

que sa maman lui donne. Et puis, il faut que je vous gronde; vous avez bu

sans avoir vidé votre bouche; vous avez répondu à madame B..., ayant aussi

la bouche pleine, et c'est mal; on ne l'emplit pas tant, et on la vide tout

à fait pour boire et pour répondre quand quelqu'un vous adresse la parole.

En sortant de table, vous avez fait du bruit; vous avez parlé aussi haut

que les grandes personnes; vous avez disputé avec les filles de madame

B..., ce qui n'est pas poli du tout; vous leur avez arraché les joujoux des

mains. Et mais, vos mains, les avez-vous lavées? je suis sûre que non!

Voyez comme votre robe est sale! et vous voulez que je vous mène dîner en

ville! ah! mademoiselle, il faut être plus raisonnable, et surtout retenir

ce que dit votre maman. Vous êtes une étourdie, je le sais; vingt fois je

vous ai dit combien il est déplacé de faire telle ou telle chose, et vous

n'en faites qu'à votre tête.

Je vais à ce sujet vous raconter comment il en a coûté la vie aux petits

d'une biche, pour avoir négligé de suivre les avis de leur mère. Ecoutez

bien:

_La Biche blanche_.

Il y avoit une fois une biche, qui avoit trois petits enfans; elle voulut

leur aller chercher à manger, mais avant de sortir elle leur dit: Mes

enfans, n'ouvrez point qu'on ne vous montre patte blanche, et faites-y bien

attention, afin de ne point vous laisser tromper, entendez-vous? Ses enfans

le lui promirent, et la biche alla leur chercher à manger.

Cependant, compère le loup étoit derrière la porte. Aussitôt que la biche

fut partie, il vint frapper en contrefaisant sa voix: Pan, pan! ouvrez, je

suis votre mère!--Montrez-nous patte blanche, lui dirent les petits.

Compère le loup fut bien attrapé, car sa patte étoit grise!... mais le

malin, l'ayant entortillée d'un linge, revint à la porte: Pan, pan! ouvrez,

je suis la biche votre maman!--Montrez patte blanche. Aussitôt le compère

glissa, sous la porte, sa patte enveloppée de chiffons, et les petits

ouvrirent étourdiment, sans s'assurer si c'étoit bien la patte de biche

blanche. Qu'arriva-t-il? compère le loup les croqua tous! Voilà ce que

c'est! Si ces petits eussent regardé de très-près, ils auroient vu que

compère le loup avoit enveloppé sa patte; ils n'auroient point été mangés,

et la biche les auroit retrouvés à son retour.

Si vous faisiez aussi attention à ce que je vous dis sans cesse, ma fille,

vous ne seriez pas grondée souvent comme vous l'êtes. Allons, je vous

pardonne pour cette fois; venez m'embrasser. Tiens, Zozo, vois-tu ce beau

livre, ce sont _les Soirées de l'Enfance_; regarde les jolies gravures. En

voici une bien belle, c'est le petit Fabien qui donne tout son argent pour

avoir des livres afin de s'instruire.

Voilà une jeune personne qui, voyant sa soeur en danger de périr dans un

canal où elle étoit tombée, se jette après elle pour la sauver. Ici, c'est

un jeune homme qui vient donner des secours à une pauvre veuve qui, après

avoir essuyé bien des malheurs alloit être dépouillée du peu qui lui

restoit.

Madame Belmont venoit d'achever sa lecture, elle interrompit sa fille:

Viens ici, Mimi, apporte ta poupée, et assieds-toi. Tu as conté tout à

l'heure une histoire à Zozo, veux-tu que je t'en conte une à mon tour?--Oh!

oui, ma petite maman, je vous en prie!--Ecoute donc:

_Histoire de la petite Fille désobéissante_.

Il y avoit une fois une petite fille qui s'appeloit Lili; elle étoit bien

gentille, mais elle désobéissoit toujours à sa maman! ce vilain défaut lui

attiroit bien des chagrins! Si sa maman cousoit, Lili prenoit ses ciseaux,

malgré sa défense, et se coupoit les doigts; ou bien, elle ouvroit son

étui, et renversoit ses aiguilles. Tantôt c'étoit la pelotte, dont elle

tiroit les épingles en s'amusant, tantôt le fil qui lui servoit à jouer.

Une autre fois Lili renversoit le tabac de sa maman, en touchant à sa

boîte, ou déchiroit un livre qu'il falloit payer; ses robes étoient tachées

d'encre, parce qu'elle vouloit écrire, quoique sa maman le lui eût défendu.

Plusieurs fois Lili s'étoit brûlée en jouant avec le feu, et cela ne l'en

avoit pas corrigée.

Cette petite avoit renversé sur elle de la sauce, du bouillon, du lait, en

grimpant pour regarder dans un plat ou dans une soupière; elle s'étoit

jetée par terre cinq à six fois, d'où on l'avoit relevée avec une grosse

bosse au front, et, cependant, Lili recommençoit toujours à toucher à tout.

On la distinguoit de ses frères et soeurs, en lui donnant le vilain nom de

_désobéissante_. Qui a fait cela, demandoit-on?--C'est la désobéissante;

qui a dit cela? c'est la désobéissante. A cinq ans, Lili étoit encore la

même. La seule différence qu'il y eût, c'est qu'elle commençoit à sentir

que ce nom-là n'étoit pas beau du tout! Quand on l'appeloit ainsi, Lili

montroit de l'humeur; elle boudoit ses petites amies. Sa maman les laissoit

faire, parce que Lili n'avoit pas changé de caractère.

Un jour la maman de Lili dit à sa _bonne_, nommée Victoire, de mener

promener sa fille. Le temps étoit superbe, et les jours fort longs.

Victoire alla dans les champs avec la petite Lili. Quand elles furent

auprès d'une belle pièce de blé, Lili demanda à sa _bonne_ la permission de

cueillir des bluets: Je le veux bien, répondit Victoire; mais vous êtes si

désobéissante! vous entrerez dans le blé, vous vous perdrez, et puis, que

dirai-je à votre maman?--Oh! non, ma _bonne_, je t'assure! j'irai tout au

bord, je te verrai toujours, et tu me verras aussi, je te le promets!

Songez, mademoiselle Lili, que les blés sont remplis de petites bêtes qui

vous feront du mal! et puis, si le garde vous voit, vous serez mise en

prison! dame! c'est votre affaire!--Oh! tu verras, ma _bonne_, je n'irai

pas plus loin que cela; et Lili montroit un espace de huit à dix pas.

Ayant obtenu ce qu'elle désiroit tant, la petite Lili se mit à courir pour

choisir de beaux bluets, et sa _bonne_ s'assit sur l'herbe avec son tricot.

Lili vit d'abord une grande quantité de fleurs qui toutes lui plaisoient;

elle en cueillit, puis les jeta pour d'autres plus belles, et toujours en

choisissant, Lili s'éloigna, et perdit sa bonne de vue. Victoire, occupée à

son tricot, ne s'aperçut pas d'abord que l'enfant n'étoit plus auprès

d'elle, et quand elle voulut l'appeler, Lili ne pouvoit plus l'entendre.

La petite fille se perdit si bien dans ces blés plus hauts qu'elle, qu'il

lui fut impossible de retrouver son chemin. Elle appela Victoire de toutes

ses forces; mais Victoire ne l'entendit point! alors Lili se mit à pleurer!

il étoit bien temps! Si elle eût été obéissante, elle ne se seroit pas

exposée à avoir du chagrin; mais suivons-la, nous allons lui voir bien

d'autres sujets d'alarmes.

Cependant Victoire tourna tout autour de la pièce de blé pour trouver Lili;

elle l'appela de toutes ses forces, mais cette pièce étoit si grande, que

sa voix se perdoit dans les airs. N'ayant trouvé personne qui pût lui

donner des nouvelles de Lili, la pauvre bonne, bien affligée, retourna à la

maison pour dire à sa maîtresse que sa petite fille étoit perdue! Quand la

maman sut comment la chose s'étoit passée, elle dit à la _bonne_: Je ne

m'étonne pas que Lili se soit perdue comme vous le dites, elle est si

désobéissante!... on va la mettre en prison, j'en suis sûre; mais elle

n'aura que ce qu'elle mérite!...

Pendant que Victoire rendoit compte à la maman, Lili se tourmentoit pour

sortir de la pièce de blé. Elle alloit à droite, elle alloit à gauche, et

ne voyoit point comment elle pourroit en sortir; elle avoit jeté les belles

fleurs dont sa robe étoit remplie, et pleuroit à chaudes larmes!...

En marchant au hasard, Lili rencontra un nid d'oiseaux, et le heurta avec

son pied, ce qui lui fit d'autant plus de peur que, dans le moment même, le

père et la mère s'envolèrent, et lui touchèrent le nez avec leurs ailes;

Lili fit un cri si perçant, qu'elle fit lever une douzaine d'alouettes qui

couvoient leurs oeufs tout auprès. Un peu plus loin, la petite mit le pied

sur un gros crapeau, ce qui l'effraya si fort, qu'elle fut sur le point de

se trouver mal.

Indépendamment de ces frayeurs passagères, Lili étoit tourmentée d'une

manière cruelle: les cousins lui piquoient les bras, la figure et la

poitrine; car, pour être plus leste, Lili avoit ôté son chapeau, son schall

et ses gants; les araignées grimpoient à ses jambes, et lui faisoient des

ampoules grosses comme le petit doigt. La pauvre petite étoit martyrisée,

et pour comble de malheur, la nuit approchoit! Mais, que devint-elle en

apercevant une grosse couleuvre qui leva sa tête en sifflant, parce que

Lili venoit de marcher sur le bout de sa queue! A cette vue, la malheureuse

enfant se croyant morte, perdit tout à fait connoissance, et tomba par

terre. La couleuvre ne lui fit cependant aucun mal; d'ailleurs, ce reptile

est sans venin.

Cet accident arriva à Lili au bord de la pièce de blé, dont la petite se

croyoit encore bien loin! Le garde, qui par hasard se trouvoit là, ayant

entendu du bruit, et ne sachant ce que ce pouvoit être, imagina qu'un

animal sorti du bois voisin s'étoit caché dans cet endroit; il dirigea son

fusil de ce côté, et déjà couchoit en joue la malheureuse enfant, quand

heureusement il aperçut les pieds et les jupons de la petite Lili. Il jeta

son fusil à terre, et s'approcha d'elle.

L'ayant fait revenir, le garde lui demanda son nom? «Je m'appelle _Lili_,

monsieur, répondit la petite tout effrayée!--Et votre papa, comment le

nomme-t-on?--M. de Rosambur. Or, ce M. de Rosambur habitoit la ville, et il

étoit connu de tout le monde.» Le garde fit encore plusieurs questions à

Lili, auxquelles elle répondit de son mieux.

Pendant que Lili et le garde causoient ensemble, ils furent aperçus par

Victoire, qui revenoit chercher la petite. La _bonne_ avoit sa leçon faite;

elle fit un signe au garde, et se cacha de Lili. Celui-ci dit à Lili de

l'attendre un moment; il alla trouver Victoire, qui lui dicta la conduite

qu'il avoit à suivre avec la désobéissante Lili.

[Illustration: _La petite fille désobéissante._]

[Illustration: _La petite fille grossière._]

Le garde étant de retour auprès de la petite fille, lui dit: «Mademoiselle,

vous allez aller coucher en prison! Vous y resterez deux jours, parce que

vous avez été trouvée dans le blé, et votre papa paiera le dégât que vous y

avez fait. Si vous êtes prise une seconde fois, vous aurez huit jours de

prison au pain et à l'eau, c'est la règle.» Lili voulut demander grâce;

déjà elle joignoit ses deux petites mains, et mettoit un genou en terre:

«Evitez-vous cette peine, mademoiselle, lui dit le garde, toutes vos

prières seroient inutiles: je suis les ordres de mes supérieurs. Nous

autres, nous ne sommes pas désobéissans!... Venez, venez, lui dit-il, avec

une voix de tonnerre qui fit trembler la pauvre Lili de tous ses membres;

vous n'en mourrez pas!...» Lili voulut résister; mais le garde la prit sous

son bras, et l'emporta comme une mouche! La nuit étoit alors tout à fait

noire.

Le garde marcha long-temps; ensuite il s'arrêta au détour d'une rue fort

étroite, et posa la petite à terre: «J'ai pitié de vous, lui dit-il, car

vous êtes bien jeune! Je vais vous bander les yeux, pour que vous ne voyiez

point les voleurs qui sont dans les salles où nous allons passer. Ces

gens-là ont des figures si affreuses, qu'ils vous feroient mourir de

peur!...» Le garde paroissant un peu radouci, Lili se laissa bander les

yeux, en poussant de gros soupirs! Cet homme la prit encore dans ses bras,

et marcha plus d'une demi-heure; enfin, il arriva à une grille, qui

s'ouvrit avec un grand fracas. Le portier, muni d'un trousseau de clefs qui

faisoient beaucoup de bruit, les conduisit à une porte qu'il referma

derrière eux en tirant d'énormes verroux; il fit de même à une seconde,

puis à une troisième porte. Arrivé à la quatrième, le garde se baissa bien

bas pour y entrer: «Grâce à Dieu, dit-il, nous y voilà. Pauvre petite, que

je vous plains!... Vous avez été désobéissante, mais aussi vous êtes punie

bien sévèrement!...» Alors, il lui ôta son bandeau. Lili pleuroit si fort,

qu'elle put à peine voir les objets qui l'environnoient. «Cette chambre

n'est pas belle, lui dit le garde; mais vous y trouverez au moins les

choses nécessaires, parce que c'est la première fois que vous êtes prise

dans les blés; la seconde fois, si cela vous arrive, vous serez moins bien,

je vous en avertis. Ma femme va venir, ajouta-t-il; elle vous donnera à

souper, et vous couchera. Vous ne ferez pas bonne chère; car nous ne sommes

pas riches!» Après avoir achevé ces mots, le garde sortit, et sa femme

entra presque aussitôt; mais, quelle femme! c'étoit un colosse, et, laide,

laide à faire trembler! Elle avoit de la barbe comme un homme, et des yeux

rouges qui faisoient peur!... Lili n'osoit pas la regarder!... Cette femme

lui donna un peu de pain et de fromage, puis ensuite un verre d'eau rougie.

Après que Lili eut soupé, la femme du garde la coucha sans proférer une

seule parole.

Lili pleura beaucoup sans doute, mais enfin elle s'endormit. Le lendemain,

la vilaine femme vint la lever; elle lui fit prendre un peu de lait chaud,

mais en marmotant quelque chose entre ses dents, comme si elle lui eut

donné à contre-coeur!

Lili resta seule jusqu'au dîner, s'ennuyant à mourir; alors elle regretta

le petit livre qui lui servoit à apprendre à lire; car, disoit-elle, ce

livre est ennuyeux, mais il vaut encore mieux que rien!

Lili s'assit donc bien tristement sur son lit jusqu'à trois heures, que la

femme du garde lui apporta de la soupe et du bouilli. Cette fois-ci, elle

lui adressa la parole: «Vous amusez-vous bien, mademoiselle?--Non,

madame.--Si vous saviez lire, travailler, je vous donnerois des livres, de

l'ouvrage; mais, vous ne savez rien!--Je commence à lire couramment, et

maman me fait faire des ourlets et des surjets.--Nous allons voir ça.»

Là-dessus, cette femme sortit. Bientôt après elle rentra, tenant un petit

livre, et deux mouchoirs à ourler, du fil, un dé, une aiguille. «Tenez,

mademoiselle, voilà tout ce que je puis faire pour vous;» puis elle laissa

encore Lili jusqu'à huit heures du soir. Quand elle revint, les deux

mouchoirs étoient faits, et cousus très-proprement. «Ah! ah! dit la femme

en les regardant, il n'est tel que de tenir les petites filles un peu

ferme! C'est bien! je suis contente!... et, pour vous le prouver, vous ne

coucherez pas ici ce soir....» A l'instant, on entendit ouvrir une porte

que Lili n'avoit pas aperçue; et, à sa grande surprise, elle vit entrer son

papa et sa maman!... Qui pourroit dépeindre ses transports à cette vue tant

désirée!... Lili, fondant en larmes, courut se précipiter dans leurs

bras!--Serez-vous encore désobéissante, ma fille, lui dit sa maman?--Oh!

jamais, jamais, maman! mais vous aviez donc abandonné votre Lili!...--Non,

ma fille; je vous aimois encore malgré vos défauts, parce que j'espérois

vous voir un jour plus raisonnable. Pour vous prouver jusqu'où va ma

tendresse pour vous, je vous dirai que nous avons donné de l'argent, pour

vous empêcher d'aller en prison, et que vous avez été amenée chez nous.

Lili regarda sa mère avec la plus grande surprise.--Vous avez peine à me

croire, ma bonne amie, ajouta madame de Rosambur; venez avec moi. Aussitôt

cette dame ouvrit la porte par où elle étoit entrée, et Lili reconnut

parfaitement sa maison. On lui avoit mis un bandeau pour l'y amener, afin

qu'elle ne s'aperçût pas qu'elle rentroit chez sa mère. Les grosses portes

par où elle avoit passé n'étoient qu'un jeu, pour lui faire croire qu'elle

étoit en prison. La chambre où on l'avoit mise, étant une pièce inutile,

Lili ne la connoissoit point. C'est ainsi que madame de Rosambur chercha à

corriger sa fille, tout en veillant sur elle, en mère tendre et

raisonnable.

Lili embrassa mille fois son papa et sa maman, pour les remercier de leur

extrême bonté; elle promit de ne plus jamais leur désobéir, et on assure

qu'elle a tenu parole.

TROISIÈME CONVERSATION.

Madame Belmont mena un jour Mimi avec elle pour faire des visites. La

petite se conduisit assez bien; mais sa maman remarqua qu'elle répondoit

toujours _oui, non_, tout court. Rentrée à la maison, elle lui en fit des

réprimandes. Mimi pleura un peu, puis enfin elle sécha ses larmes; et,

selon son habitude, elle prit sa poupée, pour répéter avec elle tout ce

qu'elle avoit fait de bien dans ses visites, et la gronder pour les choses

auxquelles elle avoit manqué.

Venez ici, Zozo; j'ai bien des choses à vous dire. Vous avez bien fait, et

mal fait. Savez-vous en quoi?--Non maman.--Eh bien! je vais vous

l'apprendre. Quand nous sommes entrées chez madame _L._, vous avez fait la

révérence; c'est bien. Vous avez répondu comme une belle fille, lorsque

cette dame vous a souhaité le bonjour; vous avez eu soin de vous moucher

souvent; vous avez été sage tout le temps que votre maman a été chez madame

_L._; vous avez remercié poliment quand cette dame vous a donné des bonbons.

Tout cela est bien; mais avez-vous vu les grands yeux de maman, quand vous

avez demandé à boire?--J'avois bien soif! Il falloit attendre, ou le dire à

maman bien bas, bien bas; et puis, lorsque madame _L._ vous a voulu donner

des confitures, vous avez dit à maman que vous aviez faim, par gourmandise,

n'est-ce pas? Vous n'osez pas répondre! vous vous êtes tenue fort mal;

cependant maman vous a frappée deux fois sur le cou! J'ai encore une chose

à vous dire, Zozo; quand on éternue, on met toujours son mouchoir ou ses

mains devant sa figure, et vous ne l'avez pas fait; aussi maman vous a

regardée d'un air fâché; vous avez bâillé, parce que la visite de maman

étoit trop longue, et c'est fort mal; c'est impoli; maman vous l'a dit cent

fois; on ne bâille pas; on ne demande pas à s'en aller, comme vous avez

fait. Vous mériteriez d'être en pénitence pour cela; vous n'êtes pas polie

du tout;... vous savez que je vous ai déjà grondée pour la même chose.

Quand on vous parle, vous répondez _oui, non_ tout court; c'est fort mal;

on doit toujours dire: _Oui, monsieur; non, madame_.

Je vais, en vous déshabillant, vous conter une histoire qui vous fera

connoître combien il est dangereux de désobéir sans cesse à ses parens.

Ecoutez-moi bien:

_La petite Fanny._

Il y avoit une fois une petite fille, appelée Fanny, qui répondoit

toujours, _oui, non_, tout court. Cependant son papa et sa maman voyoient

chez eux de beaux messieurs et de belles dames bien polis. Le papa et la

maman de Fanny étoient honteux d'avoir une petite fille si grossière!

Fanny, lui dit un jour sa maman, si vous ne dites pas bonjour, si vous ne

faites pas la révérence, si vous ne répondez pas poliment quand on vous

parle, j'appelerai Croque-Mitaine.

La petite Fanny ne faisant pas attention à ce que lui disoit sa maman,

cette dame appela Croque-Mitaine, qui descendit par la cheminée, avec son

grand sac noir; et il emporta la petite Fanny pour lui apprendre la

politesse. Voilà ce qui vous arrivera, Zozo, si vous êtes toujours

grossière.

Madame Belmont avoit écouté avec attention les remontrances de Mimi à sa

poupée. Elle voulut profiter des bonnes dispositions où sa fille se

trouvoit pour lui conter une histoire, qui lui servît en même temps de

leçon.--Mimi, lui dit-elle, veux-tu aussi que je conte une histoire?--Oh!

oui, maman.--Va chercher ta bourse; mets-toi à travailler, et surtout ne

m'interromps pas. Si tu as des questions à me faire, garde-les pour la fin.

Ne cause pas non plus avec Zozo; d'abord parce que ce n'est pas poli, et

puis parce que tu me ferois tromper. Te voilà avertie, écoute à présent.

_La petite Fille grossière._

Monsieur Machaon, médecin, avoit une petite fille nommée Pontie,

extrêmement belle; mais elle étoit grossière et dédaigneuse! Son papa et sa

maman, bons et polis avec tout le monde, cherchoient à la corriger de ces

vilains défauts qui la faisaient haïr; mais ils n'y gagnaient rien. A l'âge

de six ans, la petite Pontie ne faisoit jamais la révérence sans qu'on le

lui dît; elle regardoit à peine ceux à qui elle parloit. Quand ces

personnes étoient mal vêtues, c'étoit bien pis! Pontie les examinoit un

moment d'un petit air dédaigneux, et s'enfuyoit à toutes jambes, sans leur

répondre. Si, à la promenade, une petite fille venoit obligeamment la

prendre par la main pour la mener jouer avec elle, Pontie jetoit aussitôt

les yeux sur sa robe, retiroit sa main bien vite quand elle voyoit l'enfant

mal habillé.

M. et madame Machaon lui avoient pourtant dit cent fois, que les beaux

habits ne font pas le mérite; qu'une petite fille mal mise peut être bon

sujet, bien douce, bien obéissante, bien savante! Mais, Pontie,

naturellement grossière, se mettoit tout à fait à son aise, quand la

toilette ne lui en imposoit pas un peu.

Pontie éprouva souvent des mortifications. Quand on lui avoit parlé, elle

entendoit dire derrière elle: Cette jolie petite fille appartient

certainement à une femme de la halle; on le voit bien, malgré sa robe de

mérinos, garnie de poil, et son élégant chapeau; car elle est trop

malhonnête pour être la fille d'une personne bien élevée: on lui aura prêté

les beaux habits qu'elle porte. En entendant cela, Pontie devenoit rouge

comme du feu, et couroit vite trouver sa maman, mais elle n'avoit garde de

lui dire le sujet de son chagrin!

Un jour, cette petite fille étant au Luxembourg, se trouva engagée par

hasard dans une partie qui lui plut fort. Voici comment.

Une pension tout entière s'étant mise à jouer à Colin-Maillard, la

maîtresse, assise sur l'herbe, s'amusa à regarder ses élèves, qui rioient

du meilleur coeur du monde. Pontie, debout, à deux pas d'elle, montroit

assez, par son air, le désir d'être reçue parmi cette belle jeunesse, mais

elle n'osoit pas s'avancer. Tenez, venez, mon petit coeur, lui dit la

maîtresse; vous êtes trop gentille pour rester là toute seule à vous

ennuyer. Une petite fille polie auroit remercié cette dame par une belle

révérence; mais, point du tout. La grossière Pontie suivit une grande

demoiselle qui vint la prendre par la main, et s'éloigna sans répondre et

sans regarder seulement la dame qui avoit été si obligeante à son égard.

Cette petite fille est bien mal élevée, dit la maîtresse à une de ses

pensionnaires; c'est dommage; car elle est gentille!

Le jeu ayant duré une demi-heure, les enfans voulurent se reposer. La

maîtresse de pension appela Pontie, et lui adressa ainsi la parole:--Mon

coeur, quel âge avez-vous?--Six ans.--Votre maman est-elle

ici?--Oui--Venez-vous souvent au Luxembourg?--Oui.--Demeurez-vous loin

d'ici? Non.--Vous êtes sans doute bien savante?--Je lis le latin et le

français.--Savez-vous quelque chose de mémoire?--Des vers que mon papa m'a

appris, les dieux de la Fable, et les rois de France. Je sais aussi compter

jusqu'à cent.--C'est beaucoup! Apprenez-vous le dessin, la

musique?--J'apprends la musique.

Elles en étoient là de leur conversation, quand madame Machaon voulant s'en

aller, s'avança pour emmener sa fille. Cette dame fit ses remercîmens à la

maîtresse de pension, et après l'avoir saluée poliment, elle la quitta.

Mimi, dit madame Belmont en s'arrêtant, comment trouves-tu que cette petite

fille se soit conduite dans cette circonstance?--Très-mal, ma petite maman!

mademoiselle Pontie dit _non, oui_, tout court; jamais _madame_! Cela n'est

pas bien du tout!... tu as raison, ma bonne amie. Ecoute la suite de mon

histoire.

Lorsque Pontie fut en allée, la maîtresse de pension se mit à parler

d'elle: Il est impossible, dit-elle à ses élèves, que la petite fille qui a

joué avec vous, appartienne à la dame qu'elle appelle sa mère, et qui l'est

venue chercher. Avez-vous remarqué à quel point cette petite fille est

grossière? Cependant, celle qu'elle nomme sa mère, est polie comme une dame

du grand monde! C'est sûrement une pauvre enfant qu'elle aura prise par

charité!... C'est ainsi que chacun jugeoit Pontie et son aimable maman!...

Si cette petite fille eût été laide et mal mise, on y auroit fait moins

d'attention; mais rien n'est si choquant qu'une personne mise élégamment

avec des manières poissardes.

Pontie recevait de temps en temps de fortes leçons de la part des

étrangers. On lui fit plus d'une fois de mauvais complimens, dont elle ne

se vanta pas. On la comparait avec d'autres enfans vêtus communément, mais

polis, agréables, et, sans balancer, on leur donnoit la préférence sur

elle: Ces enfans, disoit-on, font honneur à leurs parens, et vous, ma belle

demoiselle, vous ne paraissez pas faite pour vos habits.... On ne peut rien

dire de plus humiliant! Cependant Pontie ne changeoit pas!...

Cette petite étoit non-seulement grossière, mais, comme je l'ai déjà dit,

elle étoit aussi très-vaine! Mademoiselle s'imaginoit qu'elle valoit mieux

qu'une autre, parce que son père et sa mère avoient un joli appartement,

une _bonne_ pour les servir, et des habits selon la saison. Pontie n'avoit

jamais vu des gens plus riches que son père et sa mère; elle se croyoit en

droit de mépriser ceux qu'elle prenoit pour ses inférieurs.

Or, il arriva que son papa et sa maman la menèrent un jour aux Tuileries.

M. et madame Machaon prirent des chaises, et la petite courut çà et là

autour d'eux. Elle fut arrêtée par une dame qui se reposoit sur un banc

voisin. Cette dame, fort âgée, ne voyoit presque plus! elle étoit vêtue

bien pauvrement; aussi Pontie la toisa des pieds à la tête lorsqu'elle lui

prit la main pour lui parler.--Où sont vos parens, mon petit coeur?--Là,

sur des chaises.--Vous ne me reconnoissez pas?--Non.--Ah! il est vrai! vous

étiez si petite la dernière fois que je vous ai vue! comme vous êtes

grandie, embellie!... A ce compliment flatteur, la petite fille retira sa

main brusquement, et s'enfuit vers sa mère, à laquelle elle dit qu'une

_pauvresse_, et elle la lui montra du doigt, venoit de lui parler, et

qu'elle lui avoit pris la main! J'ai eu peur! ajouta Pontie, cette femme

m'auroit peut-être pris mes boucles d'oreilles!--Ma fille, lui dit sa

maman, les _pauvresses_ n'entrent pas dans ce jardin. En disant cela,

madame Machaon regarda du côté que lui indiquoit sa fille, et elle vit une

dame assez mal mise; mais qui avoit l'air très-respectable. Madame Machaon

crut se rappeler ses traits; cependant elle ne la reconnut pas d'abord.

Elle fit à sa fille une forte réprimande sur son éloignement pour les

personnes mal mises, et lui apprit que souvent les haillons de la misère

couvrent des personnes du premier mérite, tandis que l'or et la soie qui

plaisent aux yeux, habillent quelquefois de fort malhonnêtes gens. Ensuite

elle se leva pour s'en aller, et passa exprès du côté de la dame mal vêtue.

M. Machaon ne l'eut pas plutôt vue, qu'il s'écria: C'est madame la duchesse

de _L.!_... et s'avançant vers elle avec respect, il la salua profondément,

lui demanda de ses nouvelles, et lui présenta sa femme et sa fille. La

duchesse lui fit mille questions sur sa fortune et sur sa famille. Elle

embrassa Pontie, qui cette fois ne retira point sa main.

Quand l'enfant eut quitté la duchesse, sa maman lui fit remarquer combien

les apparences sont trompeuses!... Vous le voyez, ma fille, lui dit-elle,

madame la duchesse de _L._, femme du plus grand mérite, qui a eu un

équipage, des gens pour la servir, un bel hôtel, de beaux habits, une

grande fortune enfin, est à présent dans la misère, par une suite de

malheurs! Faut-il donc la mépriser pour cela?--Je ne savois pas que c'étoit

une duchesse, dit la petite.--Le titre n'y fait rien, reprit la maman; il

suffit que la personne soit estimable. Ah! ma chère enfant, gardez-vous de

dédaigner le pauvre; car Dieu ne vous béniroit pas!... Soyez aussi polie

avec tout le monde, car vous n'êtes pas en état de distinguer à qui vous

avez affaire. D'ailleurs, si, par hasard, vous vous adressiez à quelqu'un

qui ne le méritât pas, vous n'en passeriez pas moins pour une petite fille

aimable et bien élevée.

Pontie promit à sa maman d'être plus polie à l'avenir, et véritablement la

rencontre de la duchesse lui avoit fait une forte impression!

Quelque temps après, cette dame gagna un procès considérable; elle reparut

dans le monde avec un train magnifique et de beaux habits. M. Machaon

retourna chez elle comme autrefois; il y mena sa femme et sa fille que la

duchesse combla de présens. Pontie devint polie, et tout à fait aimable; et

la duchesse de _L._ en fit sa favorite.

QUATRIÈME CONVERSATION.

Madame Belmont, profitant d'un beau jour, mena Mimi aux Champs-Elysées, et

sur l'avenue de Neuilly. Zozo étoit aussi de la partie. Au retour, Mimi

prit sa poupée, et lui parla ainsi:

Zozo, vous allez avoir votre bonnet de nuit, parce que je suis fort

mécontente de vous. Comment, Mademoiselle, vous revenez sans chapeau, et

vous avez déchiré votre robe! savez-vous bien que vous me coûtez beaucoup

d'argent; je n'en ai plus pour mon ménage; vilaine petite fille que vous

êtes! (Elle la tape.) Que dira votre papa quand je lui demanderai un

chapeau pour vous? il grondera!... Voyez comme vous êtes sale! aussi vous

vous êtes traînée dans le sable fort joliment; vos mains sont-elles assez

noires! ne me touchez pas, petite malpropre!... Pourquoi, Mademoiselle,

avez-vous quitté maman aux Champs-Elysées? pourquoi, malgré sa défense,

avez-vous joué avec des petites filles que vous ne connoissiez pas? ah!

vous êtes désobéissante, vous allez avoir le fouet! (Elle la fouette.) Ah!

ah! vous l'avez bien mérité! un chapeau perdu, l'ombrette de maman cassée,

une robe déchirée!... les enfans sont ruineux, en vérité!... En rentrant,

comment avez-vous demandé à boire? Jeannette, donnez-moi à boire, sans dire

s'il vous plaît, ou je vous prie. Est-ce comme cela que je vous élève?

Cette pauvre Jeannette, qui est si bonne fille, vous lui parlez quelquefois

avec un ton fort malhonnête! je lui ai dit pourtant de ne vous rien donner

que vous ne demandiez poliment; mais vous abusez de sa bonté!... Voyons un

peu la mythologie; il y a long-temps que je ne vous ai fait de questions

sur cela. Qu'est-ce que Saturne?

ZOZO.

Il est fils du ciel et frère de Titan.

MIMI.

Et Jupiter?

ZOZO.

C'est le fils de Saturne et de Cybèle.

MIMI.

Quels sont les frères et soeurs de Jupiter?

ZOZO.

Conversations d'une petite fille avec sa poupée Suivies de l'histoire de la poupée · 第 1 / 5 段