Nox ruit, et fuscis Tellurem amplectitur alis.[178]

Nous devons partir à la pointe du jour; permettez, dona Pepa, qu’en

vous quittant, je vous laisse un gage de ma reconnaissance. Veuillez

accepter cette boîte qui contient un os de saint Étienne, martyr; vous

savez que Dieu fit un miracle pour découvrir le corps de ce saint.

C’est un présent que m’a fait à Rome le cardinal César Borgia, un des

hommes le plus pieux de son siècle. Avec cette relique vous n’avez nul

danger à craindre, le tonnerre vous respectera, et l’esprit infernal

n’osera s’approcher de vous pour vous souffler des pensées profanes et

des désirs impurs. Dona Cascadilla remercia avec timidité, craignant de

priver don Ésope d’une si sainte relique. Rassurez-vous, lui dit-il,

je trouverai près de Madrid, dans le monastère de l’Escurial, assez

de reliques pour en fournir à toute l’Europe, et à tous les Chinois

s’ils devenaient chrétiens. Il y a onze corps de saints tout entiers,

cent trois têtes aussi entières, plus de six cents bras, jambes ou

cuisses, trois cent quarante-six veines, et mille quatre cents reliques

plus petites, comme doigts, osselets et cheveux.[179] Riche de tant

de reliques, l’Espagne ne peut jamais périr; ce sont les colonnes de

l’État. Après cette énumération, dona Pepa accepta ce don précieux avec

jubilation et la plus vive reconnaissance. Elle nous conseilla de nous

arrêter à Caravala pour voir la fameuse croix apportée par les anges,

qui guérit toutes sortes de maladie. Je la connais, dit le révérend

père don Ésope; je sais que les médecins voudraient la détruire parce

qu’ils n’ont plus de malades à tuer, mais elle subsistera et guérira en

dépit d’eux et de leurs remèdes. Ces dames alors, après lui avoir baisé

les mains et la robe, se recommandèrent à ses prières. Dona Pepa le

remercia d’avoir attiré par sa présence la bénédiction du ciel sur sa

maison. Mesdames, leur dit-il, ne perdez jamais la confiance en Dieu,

souvenez-vous qu’Ismaël et la servante Agar, sa mère, mouraient de soif

dans leur voyage, et que Dieu leur découvrit une fontaine au milieu

du désert; ainsi Dieu vous découvrira, si vous le servez fidèlement,

dans vos tribulations, dans vos angoisses, une fontaine de grâces et

de bénédictions. Adieu, mes chères dames, je ne vous oublierai jamais

dans mes prières, et avec mon frère nous parlerons souvent de vous et

de votre charitable simplicité. Ces bonnes dames, les larmes aux yeux,

m’invitèrent à bien soigner mon frère, un saint, une des colonnes de

l’église. Ce fut ainsi que nous nous quittâmes pour jamais, sans autre

espérance de nous revoir que dans la vallée de Josaphat, qui, comme

chacun sait, n’est pas loin de Jérusalem.

Nous trouvâmes dans notre chambre une provision de biscuits et de

chocolat. Voyez, me dit don Manuel, comme la manne du désert tombe pour

nous, et comme la Providence nous favorise. — Oui, elle est toujours

pour le plus adroit, comme le dieu des armées est pour les gros

bataillons.

Le lendemain nous montâmes en voiture au moment où l’Aurore donnait son

dernier baiser au beau Titon. Quand don Manuel fut hors de la ville, il

quitta sa robe, et devint troubadour, de moine qu’il était; il reprit

sa gaîté, ses chansons, en reprenant sa cape. Avouez, me dit-il, que

j’ai bien joué mon rôle. — D’accord, vous êtes un excellent comédien;

mais moi j’ai sur le cœur quelque petite syndérèse, pour m’être prêté

à tromper deux bonnes dévotes. — Bah! faiblesse et pusillanimité.

Dans la société, tous les hommes sont trompeurs et trompés; chacun

cherche son bien aux dépens des autres: les conquérants, par les

armes; les moines, par l’hypocrisie; les marchands, par un grand air

de vérité; l’orateur et l’écrivain nous trompent par des mensonges

adroits et le coloris du style; le médecin, par de grands mots et la

gravité de son air; les courtisans trompent les rois par l’appât de

la flatterie, et les rois trompent les peuples; aussi ma conscience

jouit d’une grande sécurité. Bientôt le rude et fréquent cahotage de

notre _calezino_ mit fin à nos discours et à nos plaisanteries sur la

mystification de dona Cascadilla. Nous gravissions de hautes montagnes

par un chemin tracé au bord des précipices; l’amas des rochers énormes,

la chaîne des montagnes arides, entassées les unes sur les autres,

nous présentaient l’image du chaos. Notre _calessero_ nous annonça

que nous avions onze _leguas_ à faire pour arriver à Carthagène. Le

chemin devint si mauvais, si âpre, que don Manuel ne voulant pas,

disait-il, briser sa tête poétique contre un rocher, me proposa de

mettre pied à terre. Après une marche longue et pénible, il cria au

_calessero_: Eh, camarade, il y a cinq heures que nous marchons,

dînerons-nous aujourd’hui? — _Animo, senores_, commencez votre rosaire;

vous n’aurez pas fini, que nous serons à la _venta_, où ma pauvre bête

et vous trouverez de quoi dîner. Enfin, bien secoués, bien fatigués,

nous arrivâmes à la _venta_ si désirée. C’était la caverne de Cacus

ou de Polyphême, une vaste grange au pied d’un rocher sourcilleux, où

logeaient pêle-mêle le père, la mère, les enfants, les chèvres, les

moutons, un âne et deux chiens. Quelle _venta_! dis-je à don Manuel.

— De quoi vous plaignez-vous? Noé, dans son arche, n’était pas en

meilleure compagnie. _Ave Maria_, dit don Manuel en entrant; père, nous

avons faim, qu’avez-vous à nous donner? — _Nada_ (rien). J’aperçus un

gigot de mouton appendu à son crochet; je lui demandais à qui il le

destinait. — Oh, je le garde pour deux grands cordeliers qui doivent

passer dimanche; d’ailleurs c’est aujourd’hui vendredi, je ne veux pas

griller en enfer pour vous autres. Tiens, mon ami, dit le poète du

Toboso, voilà un _peso duro_ (cinq frans) pour ton gigot; demain tu

iras te confesser, tu auras l’absolution, ton péché sera effacé, et

l’argent te restera. Entre deux intérêts pressants, ordinairement celui

du moment l’emporte sur celui de l’avenir, et notre hôtelier nous livra

le mouton; mais, en le décrochant, il fil le signe de la croix, et pria

la _Madonne_ de fermer les yeux et de lui pardonner.

L’après-dînée nous continuâmes notre route à travers des montagnes

encore plus hautes, plus escarpées que celles du matin. Le poète de la

Manche me laissa seul dans la voiture. Il ne voulait pas, disait-il,

donner sa chair délicate à dévorer aux vautours. Chemin fesant, dans un

enthousiasme poétique et amoureux, il composa et chanta ces vers:

Echo, de celle que j’adore,

De Clara redis-moi le nom,

Redis-le au lever de l’aurore;

Et quand le soir sur l’horizon

Phœbé reparaît encore;

Fille des bois,

Dis-nous cent fois

Le nom de celle que j’adore.

Que dans le fond de ces déserts

Le nom de Clara retentisse,

Et qu’en _chorus_ tout l’univers

Et le répète et l’applaudisse.

Je doute, lui dis-je, que tout l’univers entende la voix de l’écho, et

répète en chorus le nom de Clara. — Si ce n’est pas l’écho qui opérera

ce prodige, ce sera ma muse qui portera ce nom d’un pôle à l’autre; je

veux l’immortaliser, comme Ovide a immortalisé Corine, et Pétrarque la

belle Laure.

Nous marchions à pas lents, la nuit approchait, l’ombre descendait

sur les montagnes, lorsque nous arrivâmes auprès d’un hermitage. Le

_calessero_ nous dit que sa pauvre bête ne pouvait aller plus loin;

qu’il y avait encore trois heures de chemin jusqu’à Carthagène; qu’il

fallait prier le saint hermite de nous recevoir. Cet asile nous

convenait très-peu; mais il fallut fléchir sous la loi de la nécessité.

Nous frappâmes à la porte de l’hermitage, où nous apercevions de la

lumière. Un gros chien nous répondit par ses aboiements. L’hermite

parut à une lucarne, et nous cria: Que désirez-vous? Je lui répondis

que nous étions des voyageurs fatigués et surpris par la nuit, qui

lui demandaient l’hospitalité. Après quelques autres questions, il

vint nous ouvrir la porte. Le Cerbère de cette caverne gronda à notre

aspect, nous présentant une file de dents qui effrayaient l’amant des

muses, qui n’avait pas de gâteau à lui offrir; mais l’hermite fit

taire ce dogue:

Semblable à l’Océan qui s’appaise et qui gronde,

il s’étendit aux pieds de son maître en murmurant;

Voyage en Espagne du Chevalier Saint-Gervais (1 de 2) · 第 21 / 45 题