Nous devons partir à la pointe du jour; permettez, dona Pepa, qu’en
vous quittant, je vous laisse un gage de ma reconnaissance. Veuillez
accepter cette boîte qui contient un os de saint Étienne, martyr; vous
savez que Dieu fit un miracle pour découvrir le corps de ce saint.
C’est un présent que m’a fait à Rome le cardinal César Borgia, un des
hommes le plus pieux de son siècle. Avec cette relique vous n’avez nul
danger à craindre, le tonnerre vous respectera, et l’esprit infernal
n’osera s’approcher de vous pour vous souffler des pensées profanes et
des désirs impurs. Dona Cascadilla remercia avec timidité, craignant de
priver don Ésope d’une si sainte relique. Rassurez-vous, lui dit-il,
je trouverai près de Madrid, dans le monastère de l’Escurial, assez
de reliques pour en fournir à toute l’Europe, et à tous les Chinois
s’ils devenaient chrétiens. Il y a onze corps de saints tout entiers,
cent trois têtes aussi entières, plus de six cents bras, jambes ou
cuisses, trois cent quarante-six veines, et mille quatre cents reliques
plus petites, comme doigts, osselets et cheveux.[179] Riche de tant
de reliques, l’Espagne ne peut jamais périr; ce sont les colonnes de
l’État. Après cette énumération, dona Pepa accepta ce don précieux avec
jubilation et la plus vive reconnaissance. Elle nous conseilla de nous
arrêter à Caravala pour voir la fameuse croix apportée par les anges,
qui guérit toutes sortes de maladie. Je la connais, dit le révérend
père don Ésope; je sais que les médecins voudraient la détruire parce
qu’ils n’ont plus de malades à tuer, mais elle subsistera et guérira en
dépit d’eux et de leurs remèdes. Ces dames alors, après lui avoir baisé
les mains et la robe, se recommandèrent à ses prières. Dona Pepa le
remercia d’avoir attiré par sa présence la bénédiction du ciel sur sa
maison. Mesdames, leur dit-il, ne perdez jamais la confiance en Dieu,
souvenez-vous qu’Ismaël et la servante Agar, sa mère, mouraient de soif
dans leur voyage, et que Dieu leur découvrit une fontaine au milieu
du désert; ainsi Dieu vous découvrira, si vous le servez fidèlement,
dans vos tribulations, dans vos angoisses, une fontaine de grâces et
de bénédictions. Adieu, mes chères dames, je ne vous oublierai jamais
dans mes prières, et avec mon frère nous parlerons souvent de vous et
de votre charitable simplicité. Ces bonnes dames, les larmes aux yeux,
m’invitèrent à bien soigner mon frère, un saint, une des colonnes de
l’église. Ce fut ainsi que nous nous quittâmes pour jamais, sans autre
espérance de nous revoir que dans la vallée de Josaphat, qui, comme
chacun sait, n’est pas loin de Jérusalem.
Nous trouvâmes dans notre chambre une provision de biscuits et de
chocolat. Voyez, me dit don Manuel, comme la manne du désert tombe pour
nous, et comme la Providence nous favorise. — Oui, elle est toujours
pour le plus adroit, comme le dieu des armées est pour les gros
bataillons.
Le lendemain nous montâmes en voiture au moment où l’Aurore donnait son
dernier baiser au beau Titon. Quand don Manuel fut hors de la ville, il
quitta sa robe, et devint troubadour, de moine qu’il était; il reprit
sa gaîté, ses chansons, en reprenant sa cape. Avouez, me dit-il, que
j’ai bien joué mon rôle. — D’accord, vous êtes un excellent comédien;
mais moi j’ai sur le cœur quelque petite syndérèse, pour m’être prêté
à tromper deux bonnes dévotes. — Bah! faiblesse et pusillanimité.
Dans la société, tous les hommes sont trompeurs et trompés; chacun
cherche son bien aux dépens des autres: les conquérants, par les
armes; les moines, par l’hypocrisie; les marchands, par un grand air
de vérité; l’orateur et l’écrivain nous trompent par des mensonges
adroits et le coloris du style; le médecin, par de grands mots et la
gravité de son air; les courtisans trompent les rois par l’appât de
la flatterie, et les rois trompent les peuples; aussi ma conscience
jouit d’une grande sécurité. Bientôt le rude et fréquent cahotage de
notre _calezino_ mit fin à nos discours et à nos plaisanteries sur la
mystification de dona Cascadilla. Nous gravissions de hautes montagnes
par un chemin tracé au bord des précipices; l’amas des rochers énormes,
la chaîne des montagnes arides, entassées les unes sur les autres,
nous présentaient l’image du chaos. Notre _calessero_ nous annonça
que nous avions onze _leguas_ à faire pour arriver à Carthagène. Le
chemin devint si mauvais, si âpre, que don Manuel ne voulant pas,
disait-il, briser sa tête poétique contre un rocher, me proposa de
mettre pied à terre. Après une marche longue et pénible, il cria au
_calessero_: Eh, camarade, il y a cinq heures que nous marchons,
dînerons-nous aujourd’hui? — _Animo, senores_, commencez votre rosaire;
vous n’aurez pas fini, que nous serons à la _venta_, où ma pauvre bête
et vous trouverez de quoi dîner. Enfin, bien secoués, bien fatigués,
nous arrivâmes à la _venta_ si désirée. C’était la caverne de Cacus
ou de Polyphême, une vaste grange au pied d’un rocher sourcilleux, où
logeaient pêle-mêle le père, la mère, les enfants, les chèvres, les
moutons, un âne et deux chiens. Quelle _venta_! dis-je à don Manuel.
— De quoi vous plaignez-vous? Noé, dans son arche, n’était pas en
meilleure compagnie. _Ave Maria_, dit don Manuel en entrant; père, nous
avons faim, qu’avez-vous à nous donner? — _Nada_ (rien). J’aperçus un
gigot de mouton appendu à son crochet; je lui demandais à qui il le
destinait. — Oh, je le garde pour deux grands cordeliers qui doivent
passer dimanche; d’ailleurs c’est aujourd’hui vendredi, je ne veux pas
griller en enfer pour vous autres. Tiens, mon ami, dit le poète du
Toboso, voilà un _peso duro_ (cinq frans) pour ton gigot; demain tu
iras te confesser, tu auras l’absolution, ton péché sera effacé, et
l’argent te restera. Entre deux intérêts pressants, ordinairement celui
du moment l’emporte sur celui de l’avenir, et notre hôtelier nous livra
le mouton; mais, en le décrochant, il fil le signe de la croix, et pria
la _Madonne_ de fermer les yeux et de lui pardonner.
L’après-dînée nous continuâmes notre route à travers des montagnes
encore plus hautes, plus escarpées que celles du matin. Le poète de la
Manche me laissa seul dans la voiture. Il ne voulait pas, disait-il,
donner sa chair délicate à dévorer aux vautours. Chemin fesant, dans un
enthousiasme poétique et amoureux, il composa et chanta ces vers:
Echo, de celle que j’adore,
De Clara redis-moi le nom,
Redis-le au lever de l’aurore;
Et quand le soir sur l’horizon
Phœbé reparaît encore;
Fille des bois,
Dis-nous cent fois
Le nom de celle que j’adore.
Que dans le fond de ces déserts
Le nom de Clara retentisse,
Et qu’en _chorus_ tout l’univers
Et le répète et l’applaudisse.
Je doute, lui dis-je, que tout l’univers entende la voix de l’écho, et
répète en chorus le nom de Clara. — Si ce n’est pas l’écho qui opérera
ce prodige, ce sera ma muse qui portera ce nom d’un pôle à l’autre; je
veux l’immortaliser, comme Ovide a immortalisé Corine, et Pétrarque la
belle Laure.
Nous marchions à pas lents, la nuit approchait, l’ombre descendait
sur les montagnes, lorsque nous arrivâmes auprès d’un hermitage. Le
_calessero_ nous dit que sa pauvre bête ne pouvait aller plus loin;
qu’il y avait encore trois heures de chemin jusqu’à Carthagène; qu’il
fallait prier le saint hermite de nous recevoir. Cet asile nous
convenait très-peu; mais il fallut fléchir sous la loi de la nécessité.
Nous frappâmes à la porte de l’hermitage, où nous apercevions de la
lumière. Un gros chien nous répondit par ses aboiements. L’hermite
parut à une lucarne, et nous cria: Que désirez-vous? Je lui répondis
que nous étions des voyageurs fatigués et surpris par la nuit, qui
lui demandaient l’hospitalité. Après quelques autres questions, il
vint nous ouvrir la porte. Le Cerbère de cette caverne gronda à notre
aspect, nous présentant une file de dents qui effrayaient l’amant des
muses, qui n’avait pas de gâteau à lui offrir; mais l’hermite fit
taire ce dogue:
Semblable à l’Océan qui s’appaise et qui gronde,
il s’étendit aux pieds de son maître en murmurant;