La bibliothèque est très-belle; mais quand j’y entrai, avec un
conducteur, nul être vivant n’en troublait la solitude. Je lus sur
la porte cette inscription: _Los muertos abren los ojos, a los que
viven_.[176] J’aurais voulu y substituer cette autre: _Personne ici
ne trouble le repos des morts_. Au défaut d’êtres vivants, j’y vis le
portrait de plusieurs grands hommes.
Au sortir de ce magnifique asile de la pauvreté, je vis une cérémonie
qui excita ma curiosité: on promenait un homme sur un âne; le bourreau
le suivait en lui appliquant par intervalle de grands coups de fouet.
Des officiers de justice marchaient immédiatement après le bourreau,
précédés d’un trompette, qui, s’arrêtant dans les carrefours, criait
d’une voix glapissante: C’est la punition que sa majesté et la justice,
en son nom, infligent à ce coupable, condamné à recevoir cinquante
coups de fouet pour avoir vendu des fruits au-dessus du prix fixé par
la police. On m’apprit que c’était le châtiment ordinaire de tout
vendeur qui surfesait sa marchandise. Mais si le bourreau frappe plus
de coups que la sentence ne porte, il est fustigé lui-même.
Je louai une voiture pour Carthagène, et après m’être muni d’un petit
os de mouton, je retournai chez dona Cascadilla. Je trouvai le père
don Ésope dans sa chambre, prenant une tasse de chocolat pour soutenir
son estomac jusqu’à l’heure du souper. Je lui remis l’os de mouton. Il
l’enchâssa proprement dans une petite boîte, à la place des cheveux de
sa première maîtresse, alors très-oubliée. Une heure après, la jeune
Anna vint nous avertir que les dames nous attendaient pour souper. Don
Ésope prit la main, le bras, de cette jeune Agar, la caressa sous le
menton, en lui disant, en vrai Sycophante, sois sage, ma fille, et Dieu
te bénira.
L’entretien du soupé roula, comme à l’ordinaire, sur des miracles,
sur des sujets pieux. Don Ésope gémit sur le relâchement, sur la
tiédeur du saint-office. On ne voit plus comme autrefois, disait-il,
de ces _auto-da-fé_ si édifiants, si attachants; les vrais fidèles se
plaignent avec raison. Qu’est devenu ce temps de pieuse mémoire, où
le roi don Carlos, ayant témoigné le désir de voir un _auto-da-fé_
aussi brillant que celui dont son père avait eu le bonheur de jouir,
vit arriver le grand-inquisiteur qui lui promit la représentation d’un
spectacle si agréable, si consolant pour la piété?
Le jour venu, ce grand prince se rendit sur son balcon à huit heures
du matin; on promena, on brûla sous ses yeux nombre de victimes
humaines. J’ai tort de dire humaines; car les hérétiques, les juifs,
les musulmans ne sont pas l’image de Dieu. Ce sont de vrais animaux;
oui, mesdames, j’aimerais mieux être mulet, cheval ou chien, que juif
ou hérétique. Sa majesté catholique daigna assister tout le jour à
cette cérémonie imposante, sans ennui, sans quitter sa place un seul
moment, supportant le poids de la chaleur avec un saint courage;
impassible à tous les besoins. Quand les corps furent brûlés, les feux
éteints, il demanda, ainsi qu’un aimable et jeune enfant qui ne se
lasse pas de voir des marionnettes, s’il n’y avait plus personne à
brûler. Alors il se retira fort content de sa journée, et fâché que les
scènes du plaisir fussent si rapides. Nous avons encore vu, en 1725,
le saint-office faire brûler à Grenade une famille maure composée de
sept personnes; les misérables vivaient tranquillement, occupés de
leur commerce, de leur ménage, et fesant des enfants à leurs femmes!
mais ils se mutilaient à la manière des juifs, ils adoraient Mahomet
ou le diable, car c’est la même chose; ils fesaient des ablutions en
commençant par le coude ou par le bout des doigts;[177] ils ne buvaient
point de vin, ils pouvaient épouser quatre femmes. Voilà pourquoi il
faut les brûler en Espagne, parce que nous avons beaucoup de vignes, et
pas plus de femmes qu’il ne nous en faut; mais comme dit le saint homme
Job dans son style poétique: