Hic mea paupertas vitæ traducat inerti.[175]

La bibliothèque est très-belle; mais quand j’y entrai, avec un

conducteur, nul être vivant n’en troublait la solitude. Je lus sur

la porte cette inscription: _Los muertos abren los ojos, a los que

viven_.[176] J’aurais voulu y substituer cette autre: _Personne ici

ne trouble le repos des morts_. Au défaut d’êtres vivants, j’y vis le

portrait de plusieurs grands hommes.

Au sortir de ce magnifique asile de la pauvreté, je vis une cérémonie

qui excita ma curiosité: on promenait un homme sur un âne; le bourreau

le suivait en lui appliquant par intervalle de grands coups de fouet.

Des officiers de justice marchaient immédiatement après le bourreau,

précédés d’un trompette, qui, s’arrêtant dans les carrefours, criait

d’une voix glapissante: C’est la punition que sa majesté et la justice,

en son nom, infligent à ce coupable, condamné à recevoir cinquante

coups de fouet pour avoir vendu des fruits au-dessus du prix fixé par

la police. On m’apprit que c’était le châtiment ordinaire de tout

vendeur qui surfesait sa marchandise. Mais si le bourreau frappe plus

de coups que la sentence ne porte, il est fustigé lui-même.

Je louai une voiture pour Carthagène, et après m’être muni d’un petit

os de mouton, je retournai chez dona Cascadilla. Je trouvai le père

don Ésope dans sa chambre, prenant une tasse de chocolat pour soutenir

son estomac jusqu’à l’heure du souper. Je lui remis l’os de mouton. Il

l’enchâssa proprement dans une petite boîte, à la place des cheveux de

sa première maîtresse, alors très-oubliée. Une heure après, la jeune

Anna vint nous avertir que les dames nous attendaient pour souper. Don

Ésope prit la main, le bras, de cette jeune Agar, la caressa sous le

menton, en lui disant, en vrai Sycophante, sois sage, ma fille, et Dieu

te bénira.

L’entretien du soupé roula, comme à l’ordinaire, sur des miracles,

sur des sujets pieux. Don Ésope gémit sur le relâchement, sur la

tiédeur du saint-office. On ne voit plus comme autrefois, disait-il,

de ces _auto-da-fé_ si édifiants, si attachants; les vrais fidèles se

plaignent avec raison. Qu’est devenu ce temps de pieuse mémoire, où

le roi don Carlos, ayant témoigné le désir de voir un _auto-da-fé_

aussi brillant que celui dont son père avait eu le bonheur de jouir,

vit arriver le grand-inquisiteur qui lui promit la représentation d’un

spectacle si agréable, si consolant pour la piété?

Le jour venu, ce grand prince se rendit sur son balcon à huit heures

du matin; on promena, on brûla sous ses yeux nombre de victimes

humaines. J’ai tort de dire humaines; car les hérétiques, les juifs,

les musulmans ne sont pas l’image de Dieu. Ce sont de vrais animaux;

oui, mesdames, j’aimerais mieux être mulet, cheval ou chien, que juif

ou hérétique. Sa majesté catholique daigna assister tout le jour à

cette cérémonie imposante, sans ennui, sans quitter sa place un seul

moment, supportant le poids de la chaleur avec un saint courage;

impassible à tous les besoins. Quand les corps furent brûlés, les feux

éteints, il demanda, ainsi qu’un aimable et jeune enfant qui ne se

lasse pas de voir des marionnettes, s’il n’y avait plus personne à

brûler. Alors il se retira fort content de sa journée, et fâché que les

scènes du plaisir fussent si rapides. Nous avons encore vu, en 1725,

le saint-office faire brûler à Grenade une famille maure composée de

sept personnes; les misérables vivaient tranquillement, occupés de

leur commerce, de leur ménage, et fesant des enfants à leurs femmes!

mais ils se mutilaient à la manière des juifs, ils adoraient Mahomet

ou le diable, car c’est la même chose; ils fesaient des ablutions en

commençant par le coude ou par le bout des doigts;[177] ils ne buvaient

point de vin, ils pouvaient épouser quatre femmes. Voilà pourquoi il

faut les brûler en Espagne, parce que nous avons beaucoup de vignes, et

pas plus de femmes qu’il ne nous en faut; mais comme dit le saint homme

Job dans son style poétique:

Voyage en Espagne du Chevalier Saint-Gervais (1 de 2) · 第 20 / 45 题