Vous venez sous le toit de la pauvreté, nous dit l’hermite, et vous
ferez mauvaise chère, si vous n’apportez votre soupé; je vis de peu,
et je ne reçois pas le pain de l’aumône. Quoique cet homme fût revêtu
d’une robe usée, qu’une barbe épaisse nous dérobât la moitié de son
visage, son langage, sa physionomie n’annonçaient pas un de ces
hermites si communs en Espagne, qui ont pour vocation la paresse et un
grand penchant à la friponnerie. Apparemment, lui dis-je, vous cultivez
un petit jardin dont les légumes et les racines suffisent à votre
frugalité? — Non, ce terrain est trop aride, trop pierreux; c’est mon
pinceau qui me fournit ma subsistance. Je peins de petits tableaux de
saints et de saintes, et surtout de jolies _Madonnes_, dont le débit
est plus facile, et je vais les vendre à Carthagène. Je ne suis pas un
Antonio Velasques, un Francisco Goya, un Joseph Castillo;[181] mais
mon talent m’occupe et me nourrit Je lui dis alors que mon compagnon
de voyage, poète érotique, était un descendant de Joseph Castillo,
et portait le même nom. A ces mots il montra un visage plus riant et
plus affectueux. Et vous, monsieur, me dit-il, vous êtes étranger?
— Oui, je suis un officier français. — Je suis fâché de ne pouvoir
mieux traiter des hôtes tels que vous; mais je vous donnerai avec
plaisir le peu que j’ai. Aussitôt il servit, sur une table délabrée, du
pain, des raisins secs et du fromage. Ces mets, nous dit-il, sont peu
restaurants, mais j’ai une bouteille de vieux Malaga, digne d’un favori
des muses. Ce nectar vint très-à-propos pour rétablir nos forces. Le
poète du Toboso, après en avoir avalé un grand verre, nous chanta un
dithyrambe impromptu en l’honneur de Bacchus, le dieu des poètes, ainsi
qu’Apollon, et du patriarche Noé, le premier ivrogne qui ait paru sur
la terre. Le dogue, peu sensible au charme de sa voix, l’accompagnait
de son grognement. Don Manuel, ennuyé de l’entendre, s’écria: Voilà
un animal que la lyre d’Orphée, ou le chant des syrènes, n’aurait
pu adoucir. Il est, dit l’hermite, fort mauvaise compagnie avec les
inconnus, mais c’est un ami ardent et fidèle. Une nuit, pendant que
j’étais enseveli dans le sommeil, ses aboiements m’éveillèrent en
sursaut; j’écoute, j’entends que l’on enfonce ma porte. Je n’avais
pour armes qu’un gros bâton; je n’osais ouvrir; mon chien hurlait,
s’agitait, brûlait de combattre. Admirez son intelligence! Vous voyez
cette lucarne étroite et haute; il la regardait sans cesse, et semblait
me dire: ouvrez-là, je sortirai, j’irai vous défendre. Je le compris:
j’ouvre la fenêtre, je le prends dans mes bras, il saute en bas,
s’élance sur l’un des assaillants, le saisit à la gorge, le renverse
par terre, et le laisse pour mort. Il s’attache à la cuisse d’un
autre, la déchire, et lui fait jeter des cris affreux. Le troisième
assaillant, pour délivrer son complice, frappa d’un coup de poignard
mon fidèle Acate, c’est le nom que je lui ai donné, qui, furieux, lâche
sa proie, et saute au visage de son agresseur, qui hurle à son tour
de toutes ses forces. Alors je sors armé de mon bâton; les assassins
prennent la fuite, laissant leur camarade expirant. Je m’approche de
lui; il me dit qu’il se meurt, qu’il veut se confesser. Confessez-vous
à Dieu, lui dis-je, je ne suis pas prêtre. — Mon Dieu, mon Dieu, sainte
Marie, saint Joseph, s’écria-t-il, ayez pitié de moi; je suis un grand
pécheur, j’ai volé, couché avec des femmes, violé de jeunes filles;
j’ai assassiné un homme; mais, seigneur Dieu, je vous ai toujours aimé,
respecté, ainsi que votre sainte mère, dont je n’ai jamais quitté le
scapulaire; j’ai toujours cru votre sainte religion; j’ai fait maigre
en carême, j’ai entendu la messe les fêtes et les dimanches quand je
l’ai pu; ainsi j’espère que vous me pardonnerez mes péchés, que vous me
recevrez dans votre saint paradis. — Après cette singulière confession,
il me demanda de l’eau-de-vie; je lui en donnai, et il se trouva un peu
mieux. Dès qu’il fut jour, je le fis porter à l’hôpital de Carthagène,
où il se rétablit. Mais la justice s’en empara et le condamna aux
présides.[182] Mon chien, mon sauveur, a guéri de sa blessure. Je
vois à présent, lui dis-je, que le tyran Louis XI avait raison de
demander à Laurent de Médicis, un gros chien pour le garder dans sa
chambre; il comptait plus sur la fidelité de cet animal que sur celle
de ses gardes. Je voudrais que Descartes et les autres philosophes qui
prétendent que les animaux sont de pures machines, m’expliquassent
comment des automates ont de la sensibilité, de la mémoire, de l’amour,
de la haine, enfin des passions.[183] Le poète de la Manche répondit
que puisque Dieu avait daigné faire un pacte avec eux, et qu’il défend,
dans la Genèse, aux animaux de tuer les hommes, ou qu’il en tirera
vengeance, on ne pouvait douter de l’existence de leurs ames; il ajouta
qu’il y avait parmi les animaux, comme chez les hommes, des sots et des
gens d’esprit, et même des gens à talents, comme le rossignol, l’orphée
des bois. Mais nous avons besoin de sommeil; cette caverne en paraît la
demeure, et comme dit Ovide:
Mons cavus, ignavi domus, penetralia somni.
Nous étendîmes nos manteaux sur la terre, et nous invoquâmes le dieu
Morphée; mais il nous refusa ses pavots. Don Manuel qui trouvait son
lit un peu dur, disait que ses confrères les poètes avaient grand
tort de dire que le sommeil fuyait les couches royales et les matelas
d’édredon; qu’il voudrait bien en avoir un pour cette nuit. _Senor
ermitano_, ajouta-t-il, est-ce par dévotion que vous vivez dans cet
antre, à la manière des Saints? — Non, _senor poeta_, ce n’est point la
religion qui m’a exilé dans cette solitude, c’est le malheur, le dégoût
de la vie et du monde. — Cependant, le monde et la vie donnent de jolis
moments; on pleure un jour, on rit l’autre; tantôt on a la fièvre, la
migraine, et tantôt on boit de bon vin, l’on fait l’amour, et l’on
arrive ainsi au terme sans s’en apercevoir. — Je vois que vous désirez
connaître mon histoire; je consens à vous la confier, j’y trouverai
quelque plaisir. Il y a long-temps que je n’ai ouvert mon cœur et
épanché mes chagrins.