Indocti discant, ament meminisse periti.[156]

Je reçus, l’après-dînée, une seconde visite du grand-vicaire, qui

voulait absolument me livrer les appas de la sensible Angélique. Il

me demanda si je persistais toujours dans mon refus. — Oui, monsieur;

et le grand Turc sera plutôt chrétien que je ne serai l’époux de

mademoiselle Angélique. Il me peignit alors la tristesse, la douleur

de cette Ariane abandonnée, l’opprobre dont je couvrais une famille

noble, qui se vengerait peut-être de cet affront, et les reproches que

je devais me faire. — Monsieur, lui dis-je, notre premier juge sur la

terre, c’est notre conscience; la mienne ne me fait aucun reproche, car

je n’ai rien promis. A l’égard de la vengeance dont vous me menacez,

un officier français est au-dessus de la crainte; Dieu et mon épée,

voilà mes protecteurs. Mais vous, monsieur, ministre d’un Dieu juste,

loin d’interposer votre ministère pour perdre un innocent, vous devriez

faire rougir dona Angelica de l’injustice de ses prétentions; lui

faire observer qu’un hymen formé par la force, par des lois iniques,

offense Dieu et la morale. — Mon devoir est de prêter l’appui de la

religion à une jeune fille abusée, et je dois le remplir. Vous n’avez

plus rien à ajouter? — Non, monsieur; je vous prie seulement de dire à

monsieur le corrégidor qu’il me retient injustement en prison, et à la

senora Angelica, que je lui souhaite un époux digne d’elle; mais que,

fût-elle reine de Valence, et aussi belle que Vénus, je ne l’aimerai ni

ne l’épouserai jamais. — Nous verrons, répondit-il, en me saluant. Don

Manuel m’apprit que cette ardente Angélique avait un frère qui passait

pour un _valiente_, un _guapo_ (un brave, un vaillant). Eh bien, je

l’attends, lui dis-je; un gentilhomme français vaut bien un hidalgo

d’Ibérie; nous battons les Espagnols depuis la bataille de Rocroi.

Le lendemain, j’eus la visite de don Inigo et de la tendre Rosalie, qui

me dit qu’elle avait bien pleuré à la nouvelle de mon emprisonnement,

et que mon malheur lui avait fait oublier les siens. Don Inigo m’apprit

que ma détention divisait la ville en deux partis, l’un est pour la

senora Angelica, et l’autre pour vous. Cependant, ajoutait-il, celui-ci

ne vous croit pas tout à fait exempt d’imprudence et de légèreté; mais

ils disent que votre ignorance des lois et des coutumes du pays doit

faire pardonner votre faute. Les partisans d’Angélique crient que

c’est une fille noble; que l’honneur des familles, la sainteté de la

religion et l’ordre de la société sont intéressés dans cette affaire.

— Par Saint Jacques et par la triple Hécate, s’écria don Manuel, il

faut consulter l’honneur de la nation qui nous commande les égards et

l’indulgence pour les étrangers, et non le caprice et la passion d’une

jeune fille. On vint chercher don Inigo de la part du corrégidor. C’est

sans doute, me dit-il, au sujet de votre affaire. Je reviendrai demain

vous rendre compte de cette entrevue. Dona Rosalia me promit d’aller

tous les jours à la messe pour obtenir ma délivrance. Vous avez, lui

dis-je, la voix et la figure d’un ange, et, à coup sûr, vos prières

seront exaucées.

Don Manuel fut enchanté de la physionomie aimable et touchante de

Rosalie: J’ai cru voir, disait-il, Magdeleine repentante au pied de la

croix: c’est sa beauté, sa douleur. Quel monstre a pu la trahir!

On lui apporta dans ce moment une lettre de sa maîtresse qui lui

mandait: «Vous sortirez de prison, si vous voulez faire des excuses au

duc de Figueroas.» Non, par la barbe de Saint François, s’écria-t-il,

non, je ne dégraderai point la dignité des Muses; je ne passerai

pas sous les fourches caudines, et n’abaisserai pas les lauriers

du Parnasse aux pieds de l’ignorance! Votre Henri IV tolérait des

rivaux; Alexandre céda Campaspe au fameux Apelle: les myrtes de Vénus

croissent plutôt pour les enfants d’Apollon que pour les grands de la

terre, et la voix mélodieuse du cygne doit remporter sur le vain éclat

des plumes du paon. J’allais, ajouta-t-il, chez le duc; je lui rendais

de ces hommages de convention, dont on berce l’orgueil des grands;

j’amusais sa gaîté par mes _seguidilles_ et ma guitare; je l’enivrais,

dans mes fictions poétiques, du nectar des louanges. Un jour il invoqua

ma muse, et me demanda des couplets pour la fête de sa maîtresse.

Monsieur le duc, lui dis-je, si vous voulez pour elle des éloges usés,

et pris dans les recueils du Parnasse, un portrait d’imagination qui

ressemblera à tout, excepté à votre dame, je m’en vais prendre mes

pinceaux. Mais si vous désirez un portrait ressemblant et que votre

maîtresse ait une physionomie, faites-la moi connaître; je ne peins

bien que ce qui frappe mes sens. Le duc alors me mena sur-le-champ chez

dona Clara, son odalisque chérie. _Valga me Dios_! A son aspect, je

fus, comme Saint Paul, ravi au troisième ciel, quoique j’ignore où est

le troisième ciel. Imaginez un visage céleste, une taille, un pied, des

formes, des yeux, des éclairs dans les yeux; enfin, imaginez Junon sur

le Mont Ida, parée de la ceinture de Vénus. J’étais si émerveillé que

j’en perdis la parole, du moins dans mon extase je parlai très-peu. Le

duc, en sortant, me demanda comment je la trouvais. Je ne crois pas,

lui dis-je, que notre mère Eve fut aussi belle, même après son péché.

— Pourquoi après son péché? — C’est que le péché, ou son synonyme le

plaisir, sont à la beauté ce que les caresses du zéphir, ou la douce

rosée du soir, sont à la rose languissante. Je me hâtai de quitter le

duc pour profiter de ce moment de verve et d’effervescence pour monter

ma lyre, et révéler à l’univers les beautés et l’existence de dona

Clara. J’allai m’égarer sous des allées d’orangers et de citronniers;

et là, respirant le doux esprit des fleurs, la tête échauffée par

l’influence d’un soleil vivifiant, et par l’amour plus vivifiant

encore, et le vrai Dieu des poètes, je transportai dona Clara dans

l’Olympe, où les Grâces et les neufs Sœurs à l’envi vinrent lui offrir

l’ambroisie et des couronnes de roses et de myrte. Cent vers harmonieux

sortirent de mon cerveau, avant que le soleil eût avancé sa course

d’une heure. Après les avoir copiés très-proprement, je les portai

à son Excellence; il en fut enchanté, et les envoya tout de suite à

dona Clara. Il m’apprit que cette beauté les avait trouvés charmants,

délicieux, et qu’elle les chantait continuellement. Ce succès fit

entrer l’espérance dans mon cœur, et l’amour à sa suite. Cependant,

je n’osai pas aller chez dona Clara; mais dès que Vénus promena son

char dans les airs obscurcis, je courus sous son balcon, armé de ma

guitare. J’y chantai une romance qui disait: que le voyageur, égaré

dans la nuit, désirait moins vivement le retour de l’aurore, et le

nocher, battu par la tempête, le port, terme de sa course, que je ne

désirais le bonheur de la voir. Je chantai ainsi jusqu’à l’approche

du jour, enrouant ma voix, tourmentant ma guitare; mais le balcon ne

s’ouvrit pas, et ma divinité resta invisible au fond du sanctuaire. Je

me retirai triste et confus. Cependant, plus enflammé que découragé,

je retournai le lendemain, à la même heure, reprendre mon poste sous

le balcon. Le sujet de ma nouvelle romance fut la mort d’Iphis, qui,

n’ayant pu fléchir le cœur d’Anaxarète, de désespoir, s’était pendu

à sa porte; mais Vénus punit l’ingrate et la métamorphosa en rocher.

Je disais que, nouvel Iphis, j’allais périr comme lui, si la belle

Anaxarète n’avait pitié de moi, et peut-être me serai-je pendu de même,

si j’avais su ce qui se passe en l’autre monde, et si celui-ci ne

m’avait paru un gîte assez passable pour un voyageur. Ma romance disait

encore que la lyre d’Orphée avait attendri les rochers, les arbres et

les animaux. Mais j’avais beau chanter, tout était muet auprès de moi;

le silence et le sommeil enchaînaient l’univers; ma voix s’éteignait,

ma guitare languissait, lorsqu’enfin le balcon s’ouvrit, et un billet

tomba à mes pieds; il contenait ces mots: Ce soir, quand l’_angelus_

sonnera, trouvez-vous à ma porte. Ce billet me transporta de joie. Paul

Émile, montant au Capitole sur un char de triomphe, Sainte Thérèse

épousant J. C., ne goûtèrent jamais une félicité si pure et si vive.

Au premier son de l’_angelus_, je volai à mon rendez-vous; une

cameriste m’attendait à la porte, et m’introduisit dans une salle

remplie de vases de porcelaine garnis de fleurs et de caisses

d’orangers, de myrtes et de rosiers; des serins, des tourterelles,

une perruche, un singe, peuplaient, animaient ce délicieux asile.

Je m’y promenais, j’aspirais le parfum des fleurs, lorsque je vis

paraître la nouvelle Armide; le sourire était sur ses lèvres, et le

plaisir dans ses regards. Elle m’avoua qu’elle aimait beaucoup mon

esprit et ma poésie, et daigna me laisser entrevoir, à travers les

nuages de l’avenir, des rayons d’espérance et de bonheur; et moi je

lui jurai tout ce que l’on jure au premier rendez-vous à une femme

qu’on idolâtre. Nous convînmes que, pour tromper la jalousie du duc,

je ne viendrais chez elle qu’en habit de religieux. Ce fut pour moi

l’habit de bonne fortune; il sembla m’inspirer plus d’audace. J’avais

encore, au fond d’une malle, mon uniforme de jacobin; ce fut sous

ce vêtement, qu’après deux ou trois jours de résistance, je reçus

une couronne de myrte des mains de l’amour. Pendant quelque temps je

nageai dans une mer de délices; mais mon mauvais génie, jaloux de son

rival le bon génie, excita la tempête qui me perdit. J’avais obtenu un

rendez-vous chez dona Clara à l’heure de la sieste. Sommeil, cousin

de la Mort, disais-je, verse tes froids pavots sur les maris, sur les

duègnes, sur les argus, sur les sols et sur les ambitieux; étend sur

eux les vapeurs soporifiques; mais protège l’amour et les amants. Mes

prières n’arrivèrent pas jusqu’à l’antre de Morphée. A peine l’heure

légère de mon bonheur avait fait la moitié de sa course, que le duc,

éveillé par Lucifer ou le démon de la jalousie, apparut comme l’ange

exterminateur. Jamais satire n’a tant effrayé les bergères, ou le

dieu de Lampsaque, les oiseaux. Je fus attéré, interdit; dona Clara,

plus intrépide, conserva sa présence d’esprit. C’est un don que la

nature a donné à ce sexe pour le sauver dans les dangers, comme elle a

donné un aiguillon aux abeilles pour leur défense. Ah! c’est vous, mon

cher duc, dit-elle; je ne vous attendais pas; voilà le père Ambroise

qui est venu me proposer une bonne œuvre: adieu, mon révérend, j’y

réfléchirai, et je vous rendrai réponse un autre jour. Je me retirai

alors la tète inclinée, comme pour saluer; mais un jaloux n’a besoin

que d’un œil pour découvrir son rival; sans doute la maudite étiquette

que je porte sur le dos me fit reconnaître; le duc me suivit, m’arrêta

par ma robe, et me demanda fièrement ce que je venais faire chez dona

Clara ainsi déguisé. — Je viens la convertir, ouvrir à son ame les

portes du paradis. Vous voyez que moi-même j’ai endossé l’uniforme

de la pénitence et de l’humilité. Le duc, irrité de la gaîté de ma

réponse, me dit fièrement: Savez-vous qui je suis? — Oui, monsieur le

duc, nous sommes vous et moi de la boue et de la poussière; _pulvis et

umbra sumus_. En prononçant ces mots, je m’esquivai d’un pied léger.

Le duc cria à ses gens, qui étaient dans l’antichambre, de m’arrêter;

mais en la traversant je leur donnai ma bénédiction, et loin d’oser

obéir à leur maître, ils se mirent à genoux pour la recevoir, et ils

baisèrent ma main et le bas de ma robe. Le duc, furieux, me poursuivit

un bâton à la main; mais dona Clara accourut à mon secours, et empêcha

un grand malheur. Je n’avais point d’armes; mais s’il m’eut frappé, je

lui aurais arraché les yeux. Cependant, irrité de l’affront, j’aiguisai

des épigrammes contre lui, et les publiai dans la ville: il s’en est

vengé en grand seigneur, en abusant de son crédit pour me priver de ma

liberté.

La présence de ce jovial troubadour, des lectures agréables, les

visites frequentes de don Inigo, des repas gais et animes par le

Malaga et le Benincarlos, abrégèrent les longues heures de la prison.

La plupart des hommes, me disait don Manuel, oublient que l’existence

est un don viager; quant à moi, je règle la mienne sur les lois de

la nature et de la raison; je dors quand j’ai sommeil; je mange

quand l’appétit renaît; amant de la paresse, je ne travaille que

d’inspiration; très-irascible, je m’appaise aisément; j’aime la gloire,

mais encore plus les femmes et le plaisir. Si j’offense Dieu dans la

journée, je lui en demande pardon le soir. Ma barque est sur un fleuve,

et je l’abandonne au courant. Enfin je trouve la vie une chose fort

douce; peut-être j’y tiendrais un peu moins si j’avais, comme Tibulle,

l’espoir d’être conduit après ma mort, par Vénus, aux Champs-Élysées,

où mille nymphes, toujours belles, toujours jeunes, me présenteraient

la coupe de la volupté;[157] mais pour nous, chrétiens, le Ciel n’a

qu’une porte, encore bien étroite, et l’enfer en a cent toujours

ouvertes. Le diable quelquefois me fait peur; mais une jolie maîtresse,

un bon repas, le chassent bien vite de ma cervelle.

Le soir ce poète du Toboso me fesait passer des moments bien agréables;

quand l’obscurité régnait dans notre chambre, éclairée seulement par

quelques rayons de la lune, il prenait sa guitare, et chantait, en

s’accompagnant, des seguidilles touchantes ou voluptueuses.

Je reçus une seconde lettre de l’amoureuse Angélique:

«Je souffre beaucoup, me disait-elle, des peines que je vous cause:

je m’efforcerai de vous en dédommager un jour, si vous devenez mon

époux. J’ai redoublé mes prières à saint Nicolas et à saint Vincent;

j’espère qu’ils auront pitié de moi; sans doute vous ne voulez pas

que je meure, et cependant je mourrai si vous persistez dans vos

refus. Ah! ressuscitez-moi d’un mot, comme J. C. ressuscita le vieux

Lazare, et vous aurez en moi l’amante la plus tendre, l’épouse la

plus fidèle. _Pido a dios guarde su vida muchos anos_.»

Je lui répondis:

«_Senora_, si j’étais feseur de miracles, j’en ferais un pour vous

rendre la santé, et vous guérir de votre passion; mais cette faculté

n’est donnée qu’aux saints: continuez à implorer la _Madonne_, saint

Nicolas et saint Vincent, non pour obtenir un cœur que je ne puis

vous donner, et qui est engagé ailleurs, mais pour effacer du votre

une vaine espérance, et un attachement inutile. _Pido a dios_, etc.»

Don Manuel avait apporté un petit livre prohibé, espèce de satire

contre l’inquisition. Entre diverses anecdotes que l’auteur rapporte,

j’ai retenu celle-ci.

Philippe II, revenant des Pays-Bas, s’arrêta à Valladolid, et demanda,

pour égayer ses loisirs et se délasser de ses travaux, une tragédie au

grand-inquisiteur, c’est-à-dire, le spectacle d’un auto-da-fé. De nos

jours, le grand Frédéric de Prusse eût fait jouer un opéra italien. Le

saint-office, qui avait toujours des victimes en réserve, comme les

Romains avaient des murènes dans leurs viviers pour servir sur leurs

tables, promit la représentation de quarante malheureux destinés au

bûcher. On construisit dans la place un grand amphithéâtre pour le roi,

la cour, et les grands de la ville. Les condamnés défilèrent devant

sa majesté catholique. Un de ces malheureux, vieillard respectable,

s’arrêta devant le monarque, et lui dit d’une voix ferme: Comment

votre majesté peut-elle autoriser, par sa présence, un supplice aussi

horrible? Comment peut-elle le voir sans frémir? — Si mon fils,

répondit froidement le Tibère espagnol, était, comme toi, entaché

d’hérésie, je l’abandonnerais au saint-office; et s’il n’y avait point

de bourreau, je me ferais gloire d’en servir moi-même. Rien n’étonne,

ajoute l’auteur, de la part d’un tyran farouche qui fit périr son fils,

qui dénonça à l’inquisition le testament de son père, et qui, n’osant

le flétrir directement, fit brûler Canilla, son prédicateur, condamna

à une prison perpétuelle Constantin Ponce, son confesseur, et donna

en 1609, à la sollicitation du saint-office, un édit qui bannit pour

jamais les Maures de l’Espagne.

Cependant, dans une occasion, Philippe démentit la férocité de son

caractère. Il y a quelquefois d’heureux mouvements dans l’ame des

tyrans. Le supérieur de l’ordre de Saint-François fut convaincu d’avoir

caché un criminel d’État pour le dérober à la justice. Ce monarque,

ayant mandé ce religieux, lui dit d’une voix foudroyante: Qui a pu vous

déterminer à soustraire ce criminel à ma justice? La charité, répond le

père d’un ton simple et ingénu. Puisque la charité est son guide, elle

sera aussi le mien, répondit Philippe.

J’étais depuis vingt jours enfermé dans ma geole pour les beaux yeux

de la senora Angelica, lorsqu’enfin l’ordre de ma délivrance arriva de

Madrid. Il était adressé au corrégidor, qui en fit prévenir don Inigo,

en lui envoyant une lettre du comte d’Ossun à mon adresse. Don Inigo

me l’apporta aussitôt, et me donna le premier cette heureuse nouvelle.

La lettre de notre ambassadeur était très-aimable; mais il m’invitait à

respecter, dans mon voyage, le saint-office, les moines et les beautés

à marier. J’embrassai don Manuel, qui vit notre séparation avec regret;

mais je lui promis, ainsi que don Inigo, de solliciter sa liberté.

Don Inigo me ramena chez lui suivi d’une foule nombreuse. C’était un

vrai triomphe, une véritable ovation, à cela près que je ne montai pas

au Capitole, en robe blanche bordée de pourpre.[158] Rosalie me reçut

avec les caresses de l’amitié et les transports de la joie, et me dit

en souriant: Ne vous arrêtez plus sous les balcons, et ne donnez plus

de bagues aux jeunes demoiselles.

Ce jour fut dans la maison un jour de jubilation et de fête. Don

Inigo avait rassemblé quelques amis pour célébrer ma délivrance. Je

reçus de nombreuses visites d’un essaim de curieux qui me regardaient

à peine avant cet événement. Il est triste d’acheter la célébrité

par le malheur. On m’apprit que l’ardente Angélique avait, dans sa

colère, dépouillé, brisé, pilé son saint Nicolas, pour le punir de son

ingratitude ou de son impuissance. D’autre part, Rosalie, qui l’avait

aussi imploré pour moi, le couvrit de fleurs, le vêtit d’un bel habit,

et l’environna de bougies, pour le remercier de sa protection. Il

paraît que saint Nicolas a favorisé le parti le plus juste; mais il a

perdu probablement une pratique.

Dans ma prospérité je n’oubliai pas le poète du Toboso. On me

conseilla, pour obtenir sa liberté, de m’adresser à la duchesse de

Figueroas. Mais, dis-je, irai-je lui dénoncer les infidélités de son

mari? — Oui, hardiment; elle est dans la confidence: cette Junon n’est

point jalouse du grand Jupiter. De son côté, le duc voit du œil calme

et philosophique les assiduités du comte de Mendoza auprès de sa femme.

La plus douce harmonie règne dans ce ménage. Les deux époux vont à

confesse tous les mois, ont auprès de leur lit un grand vase d’eau

bénite pour chasser le diable; mais il paraît que la vertu de cette eau

lustrale est sans effet sur le diable de l’amour.

J’allai donc chez la duchesse; je fus annoncé par un petit page en

habit ecclésiastique. Cette sorte de pages se nomme _estudiante_;

ils font leur séminaire dans ces grandes maisons, en attendant la

prêtrise. Je trouvai la duchesse tressant une petite perruque blonde

pour coiffer une statue d’argent qui représentait la _Madonne_. Un

Persan ou un Chinois croirait qu’en Espagne la Vierge est la mère des

amours. La duchesse fut étonnée de ma visite; mais quand elle sut que

j’étais l’officier français persécuté par l’amour et la justice, son

front se dérida, et elle m’accueillit avec la plus aimable urbanité.

Je lui dis que je venais implorer ses bontés pour don Manuel Castillo,

que le duc avait fait mettre en prison. Son crime, ajoutai-je, est

d’aimer, et votre sexe doit de l’indulgence aux fautes de l’amour. —

Don Manuel est un poète aimable, son talent mérite des égards, pourvu

qu’il observe la convenance et le respect que l’on doit aux premières

personnes de l’État; mais vous, monsieur le Français, vous avez été

bien peu galant, ou plutôt vous avez traité dona Angelica Paular avec

une extrême rigueur. — Madame, j’aime trop votre sexe pour ne pas le

respecter; mais je ne me laisse pas prendre dans ses piéges. Je lui

fis alors le récit de cette aventure, et je fus pleinement justifié. A

l’égard de don Manuel, me dit-elle, il n’a qu’à faire des excuses au

duc, qui lui pardonnera ses torts. — Jamais, madame, il n’obtiendra

cette soumission d’un poète, et d’un poète espagnol. — Allons, je

tâcherai de l’en faire dispenser; je parlerai au duc: prenez la

peine de revenir demain à la même heure, et je vous manifesterai ses

intentions. Elle me fit alors plusieurs questions sur la France; si les

femmes avaient des amants. — Ce n’est pas, lui dis-je, d’une nécessité

absolue; mais nombre d’elles ont des adorateurs, qu’on appelle les

amis de la maison. — Mais ces amis jouissent-ils des mêmes droits que

les époux? — Madame, pas toujours. — _Possibile_! s’écria-t-elle: et

ces amis sont-ils fidèles, constants? — Constants, quelques-uns; de

fidèles, très-peu. — Et les femmes ne se vengent pas? — Non, madame. —

Et que font-elles donc? — Elles prennent patience. — _Valga me dios_!

elles sont bien dupes! si un amant me trahissait, il ne mourrait

que de ma main. Et vos dames vont-elles à confesse? — Quelques-unes

à Pâques, une fois l’an. — Et pourquoi si rarement? — C’est que nos

confesseurs ne sont pas indulgents, et que, pour avoir l’absolution, il

faudrait renoncer à son ami. — Vos prêtres ne savent pas leur métier;

les nôtres sont plus accommodants. Et vos maris sont-ils jaloux? —

Très-peu dans la bonne compagnie. Le comte de Mendoza entra dans ce

moment, et je sortis.

Le lendemain, je fus exact au rendez-vous. Les instances de la duchesse

avaient adouci la colère du duc, qui promettait l’élargissement de don

Manuel, s’il donnait sa parole de ne plus faire d’épigrammes contre

lui, et s’il consentait à prêter le serment sur les reliques de Saint

Vincent Ferrier, de s’absenter de Valence pendant deux ans. Je dis à

la duchesse que j’allais proposer ces conditions à mon ami, et que

j’espérais qu’elles seraient acceptées. Je comptais sur le succès de ma

négociation; mais ce petit être fier et mutin ne voulait pas fléchir

le genou devant l’idole et s’éloigner de Valence. La fierté espagnole

était fortifiée par l’orgueil du poète; mais peu à peu la voix de

la raison et de l’amitié calma son impétuosité, et j’achevai de le

décider, en lui proposant de venir avec moi à Cordoue pour assister à

ma noce. Je portai son consentement et sa promesse à la duchesse, et

don Manuel sortit de prison. Nous allâmes aussitôt chez le duc, qui

nous attendait pour la ratification du traité. On nous introduisit

d’abord dans le cabinet de la duchesse, qui dit à don Manuel: Puisque

vous êtes si galant, que vous avez le cœur si tendre, adressez-vous aux

femmes mariées, plutôt qu’aux maîtresses de leurs maris. Le duc parut

bientôt; il regarda le poète du haut de sa gloire, et après l’avoir

salué d’une légère inclinaison de tête, il tira une petite boîte de sa

poche, et lui dit: Cette boîte renferme un petit os de Saint Vincent

Ferrier; jurez sur cette relique que de deux ans vous ne rentrerez dans

cette ville, et priez le Saint d’exercer sur vous sa vengeance, si vous

faussez votre serment. Alors don Manuel étendit la main sur la relique,

et dit gravement: Je jure par Saint Vincent, par sa relique, de ne pas

revenir de deux ans à Valence; et si je fausse mon serment, que ce

grand saint se venge et me punisse comme impie et parjure. Le duc se

retira après cette cérémonie, et m’engagea, ainsi que la duchesse, à

venir les revoir; ce que je promis. Nous prîmes nos arrangements avec

don Manuel pour partir dans six jours. Don Inigo et la tendre Rosalie

me prièrent de leur accorder ce petit délai, pour voir les cérémonies

que l’on fesait à la Toussaint pour la fête des Morts. Je cédai, malgré

l’ardent désir que j’avais d’arriver à Cordoue.

La veille des Morts, la place fut garnie de bancs, chargée de

volailles, de brebis, d’agneaux, de pigeons, de toutes sortes de

comestibles; c’était le produit d’une quête faite à la ville et à la

campagne en faveur des ames du purgatoire. Chacun donne suivant ses

facultés ou sa dévotion. Des chasseurs pieux étaient allés à la chasse,

et leur gibier fut pour les morts. Je demandai à une bonne femme si

elle avait donné pour les ames. Jésus! Jésus! s’écria-t-elle, j’ai

donné ma meilleure poule! Il faut bien avoir pitié de ces pauvres ames!

Après la vente des comestibles, chacun porta des cierges sur la tombe

de ses parents, parce que l’on est persuadé que, la veille des Morts,

les ames font la procession autour des tombeaux: et celles qui n’ont

pas de cierges, restent les bras croisés. Don Inigo me dit que dans

beaucoup de maisons, le maître quittait son lit, le décorait, pour le

céder aux ames errantes, et que cet usage régnait dans toute l’Espagne.

Le lendemain des Morts, allant déjeûner chez don Manuel, je fus abordé

par un jeune homme aussi long, aussi décharné que feu don Quichotte; il

était coiffé d’un grand chapeau à plumet, et traînait une longue épée.

Monsieur l’officier français, me dit-il, d’un air grave et arrogant,

savez-vous qui je suis? — Non, monsieur, je n’ai pas l’honneur de

vous connaître. — Je me nomme don César et Alexandre Paular. — J’en

suis bien aise. — Ma sœur Angélique et moi sommes aussi nobles que le

roi. — C’est bien flatteur pour Sa Majesté: je vous en félicite. — Je

viens vous demander si vous êtes décidé à ne pas l’épouser? — Oui,

monsieur, très-décidé; je vous jure que je ne l’épouserai jamais. —

Vous êtes un gavache, indigne d’être gentilhomme, et je vous ferai

voir... — Nous sommes à deux pas de l’Alameda, lieu solitaire dans ce

moment; allons-y, et vous me ferez voir tout ce que vous voudrez. —

Monsieur, j’y serai dans une heure. C’est aujourd’hui dimanche, et

je n’ai pas entendu la messe. — Et moi, je n’ai pas déjeûné; allez

entendre la messe, j’irai boire du chocolat, et dans une heure je serai

au rendez-vous.

J’allai passer cette heure chez mon ami du Toboso, à qui je célai cette

affaire. Je me fortifiai l’estomac d’une ample tasse de chocolat; après

quoi je me rendis à l’Alameda. J’y arrivai le premier; bientôt après

parut mon homme, le chapeau enfoncé dans la tête, et le nez au vent.

L’Alameda était désert, tout le monde était à la grand’messe; il n’y

avait qu’une vieille femme éloignée de nous de soixante pas. Dès

que le seigneur César y Alexandro fut près de moi, il fit le signe

de la croix, tira son épée, et la baisa, et nous voilà aux prises

pour la belle Hélène, comme Achille et Hector. Mon ennemi se battait

avec fureur, et moi avec tranquillité. La vieille femme, témoin du

combat, jetait les hauts cris, appelant au secours, mais sans oser

s’approcher, les hommes, la Vierge et les Saints. Ma courte épée ne

pouvait atteindre mon adversaire, qui rompait souvent la mesure en me

présentant sa longue rapière; enfin, impatienté, je lui donnai un si

grand coup de fouet, que je la brisai. Don Alexandro, dans sa fureur,

ne s’en aperçut pas; mais je l’en avertis, en baissant la pointe de la

mienne. Eh bien, me dit-il, ce sera pour une autre fois. — Je suis à

vos ordres; mais souvenez-vous bien que si je vous tue, je n’épouserai

pas la senora votre sœur; et si vous me tuez, je ne reviendrai pas

exprès de l’autre monde pour passer la nuit avec elle. Il me quitta en

grommelant ces mots: _veremos, veremos_ (nous verrons).

Je retournai chez don Inigo, à qui je confiai cette aventure. Il

faut vous méfier, me dit-il, de cet homme; l’orgueil d’un hidalgo

est implacable. — Je pars dans deux jours, et ce brave sans doute

ne me poursuivra pas jusqu’à Cordoue. Le reste de cette journée, je

n’eus aucune nouvelle de ce héros si chatouilleux sur l’honneur de sa

famille. Mais ma destinée ressemblait à celle d’Ulysse: je ne sais

quelle déesse me poursuivait, je ne devais pas encore revoir Itaque et

Pénélope.

Don Inigo me dit: Demain, vous serez témoin des fiançailles d’un jeune

homme, fils de mes amis. Les amants se conviennent, les parents sont

d’accord, et ce soir nous accompagnerons le futur avec quelques amis

devant la porte de sa belle.

A deux heures de nuit, nous allâmes joindre le prétendu, et nous

partîmes de chez lui, escortés d’un troubadour, de nombre de musiciens,

et de valets portant des flambeaux. Ce cortége arrivé, nous formâmes

un cercle devant la maison, qui était parée de guirlandes de fleurs.

L’amant s’approcha des fenêtres avec le troubadour qui chanta l’hymne

de l’hymen. Dans ses vers, il peignait la constance du futur, l’excès

de son amour, les charmes de son amante: sa taille était comparée

au palmier; ses lèvres à l’incarnat du corail ou de la grenade; le

feu de ses yeux au feu de l’éclair; sa légèreté à celle du faon; son

caractère, sa douceur, à celle de la colombe; enfin cette beauté

réunissait tous les dons, tous les attraits de la nature. La cantate

finie, l’époux frappa trois ou quatre fois à la porte, en appelant

la future par son nom; elle parut enfin, car l’usage est de se faire

attendre, et dit: Que veut votre seigneurie? — C’est toi, c’est toi,

ma bien-aimée, s’écria l’amant, dans l’ivresse de la joie; alors il

commença à lui parler de la violence de sa passion, il l’invita à y

répondre, en lui disant que tout est amour dans la nature, que tous

les êtres respirent sa flamme. Le zéphir est amoureux des fleurs,

le ruisseau murmure et soupire d’amour; tous les êtres doivent leur

existence et leurs plaisirs à ce dieu. Le ciel, la terre et l’onde

sont embrasés de son feu créateur; et il finit par la supplier de lui

confier sa pensée, de lui ouvrir son cœur. Que puis-je vous répondre,

dit cette amante, d’une voix faible et timide? Je suis encore bien

jeune; va-t-on arracher la jeune colombe de son nid maternel, ou

cueillir le bouton qui ne s’ouvre pas encore? D’ailleurs, puis-je te

connaître? d’où viens-tu? qui es-tu? — Je m’appelle don Alonzo Murillo,

fils de don Gabriel Murillo et de Theresa Liria.

Cependant, la décence ou la coutume exige que la future résiste encore

quelque temps; enfin, touchée des prières de son amant, elle lui jeta

la couronne de fleurs qui ornait sa tête. Il la reçut en lui jurant une

fidélité éternelle. Aussitôt les musiciens firent entendre des chants

d’allégresse, et les croisées étincelèrent de mille lumières. Ensuite

les parents firent entrer le fiancé avec tout son cortége, et la

cérémonie finit par un bal; on servit toute sorte de rafraîchissements,

et tout le voisinage retentit de cris d’allégresse, du bruit des

boîtes, des pétards et des feux d’artifice. La fête ne finit qu’au

lever du soleil.

Tout était arrêté pour notre départ du lendemain; don Manuel avait

dîné chez don Inigo, et le soir j’allai le reconduire jusqu’à son

auberge, où je restai quelque temps. En revenant au logis, j’aperçus

dans la rue, au faible rayon du crépuscule mourant, la ville à cette

époque n’étant pas encore éclairée, trois hommes adossés contre le

mur d’une maison, cachés sous l’ombre d’un balcon, et enveloppés de

leurs capes. Je m’en méfiai; je tirai mon épée, et la mis sous le

bras. Je m’avançai, marchant de l’autre coté de la rue, l’oreille et

l’œil bien ouverts. J’entends alors l’un deux qui dit: _A qui esta

el traidor_ (voici le traître)! Et aussitôt tous les trois fondent

sur moi l’épée à la main; je me range contre un mur et soutiens un

combat fort inégal. Je ne songeais qu’à parer les coups sans chercher

à en porter, de peur de me découvrir; cependant un de ces sicaires,

enhardi, s’avance, me serre de plus près; animé à mon tour, je m’élance

sur lui, et lui plonge mon épée dans le ventre; au même instant je

reçois une blessure considérable dans le flanc gauche; je ne sentis

point le coup, et combattis avec la même ardeur: heureusement pour

moi celui que j’avais blessé tomba en implorant le secours de ses

complices, qui le relevèrent et s’enfuirent avec lui. Resté seul, je

vois jaillir mon sang; je couvre la plaie de mon mouchoir, et me traîne

dans la rue solitaire, en m’appuyant sur le mur des maisons; mais je

ne pus me soutenir plus long-temps, je me sentis prêt à défaillir: je

m’assis sur le seuil d’une porte, m’abandonnant à la Providence, et

je m’évanouis. Par bonheur un homme passa avec une lanterne, me vit,

vint à moi, et me rappela à la vie avec une eau spiritueuse. C’était un

chirurgien; il frappa à la porte d’une maison voisine, fit apporter de

la lumière, banda ma blessure, et, aidé du domestique de cette maison,

me traîna chez don Inigo. Quel fut son saisissement et son effroi

lorsqu’il me vit tout pâle, sans force et presque sans vie! La tendre

Rosalie, que ce bruit avait attirée, se trouva mal. Autre embarras.

Son père vola à son secours, en me recommandant au chirurgien, qui

m’étendit à terre sur un matelas, sonda et pensa ma plaie, et assura

qu’elle n’était pas dangereuse, ce qui répandit la joie dans la

maison. On me porta dans mon lit, où je dormis quelques heures. A mon

réveil, je vis auprès de moi don Inigo et don Manuel qui, après bien

des caresses, m’ordonnèrent le silence. Le chirurgien revint dans la

matinée, leva le premier appareil, et, tout joyeux, promit une guérison

prochaine. A cette nouvelle don Manuel s’écria: _L’arme di poltroni

no tagliono no ferano_.[159] Ces deux amis ne quittèrent plus ma

chambre. Dona Rosalia préparait mes tisanes, me donnait mes bouillons.

Quand je la remerciais, elle me disait: Je voudrais être homme pour

rester toujours auprès de vous. Don Inigo m’apprit que presque toute la

ville s’intéressait à ma santé, et envoyait savoir de mes nouvelles,

et qu’on ne m’appelait que le _guapo_ (le brave). On est indigné, me

dit-il, contre vos assassins: les Espagnols n’aiment pas les lâches. Il

ajouta que tous les soupçons tombaient sur don Alexandro Paular, qui ne

paraissait plus; et l’on avait découvert qu’un chirurgien entrait tous

les soirs mystérieusement dans sa maison, que c’était lui probablement

que j’avais blessé. Don Inigo me proposa de le poursuivre devant les

tribunaux, m’offrant son appui et le crédit de ses amis; mais je

dédaignai cette vengeance.

Je reçus de don Pacheco une lettre en réponse à celle que je lui avais

écrite de la prison. Il me disait: «Séraphine vous grondera d’avoir

donné une bague à l’amoureuse Angélique; elle est en colère comme

une poule à qui l’on a ravi ses petits. On verra plutôt un courtisan

véridique, un ministre sans orgueil, un marchand plein de bonne foi,

un poète modeste, qu’une femme sans jalousie. Quant à moi, je vous

excuse: je suis indulgent pour les fautes dont je me sens capable, et

j’aurais voulu être surpris, comme Mars, dans les filets de Vulcain.

Adieu, grand capitaine; les héros ont le cœur fait pour la gloire et

l’amour. Venez en diligence, au sortir de votre noir domicile, implorer

votre grâce aux pieds de ma fille. _Que Dios te bendiga_.»

Dès que je pus lui écrire, je l’informai du triste événement qui

retardait encore mon voyage; mais je brûle, lui disais-je, d’être

aux genoux de la belle Séraphine, et je partirai dès que je pourrai

supporter la voiture. Quinze jours suffirent pour mon rétablissement,

et mon départ fut fixé irrévocablement au 25 novembre, jour de sainte

Catherine, patronne des philosophes et des jeunes filles.

J’allai chez la duchesse de Figueroas pour la remercier de l’intérêt

qu’elle avait daigné prendre à ma santé (elle avait envoyé souvent

demander de mes nouvelles); je fus refusé: elle était dans les pleurs

et le désespoir; son cher comte Mendoza était dangereusement malade,

et pour intéresser Dieu et la _Madonne_ à la santé de son amant, elle

fit le terrible vœu de vivre désormais avec lui aussi chastement, avec

la même continence qu’observait le bienheureux Robert d’Arbissel au

milieu de deux filles du Seigneur, qui partageaient sa couche. Ce vœu a

sauvé le comte, du moins on le présume; mais on ignore si la duchesse a

tenu sa parole.

La veille de mon départ je trouvai l’aimable Rosalie dans une tristesse

profonde; je lui en demandai la cause. Je ne sais, me dit-elle; je ne

suis pas heureuse; la mélancolie est dans mon cœur: votre présence,

votre amitié la dissipaient, y versaient quelque consolation; mais vous

nous quittez, je n’aimerai plus rien. — Vous avez un père. — Je l’aime

tendrement; mais il me reste encore un vide dans l’ame que nul être

n’occupe. Je vous quitte, lui dis-je, avec un vif regret; mais l’amitié

nous reste, et ce sentiment, plus solide que l’amour, ne s’attiédit pas

dans l’éloignement.

Enfin parut le jour craint et désiré; don Manuel et moi sortîmes de

Valence, à huit heures du matin, accompagnés de don Inigo et de sa

fille, qui firent avec nous près d’une lieue. Notre entretien, les

promesses de nous écrire, de nous revoir, furent souvent interrompus

par des soupirs et des moments de silence; chacun de nous rêvait;

Rosalie s’efforçait de retenir ses larmes. Quand il fallut nous

séparer, nous nous embrassâmes le cœur serré et l’œil baigné de

pleurs. Rosalie me dit en sanglotant: Je souhaite que Séraphine fasse

votre bonheur et vous aime autant que vous méritez de l’être. Je lui

donnai la médaille bénite dont m’avaient fait présent les bénédictins

du mont Serrat. Elle me dit: Elle sera toujours sur mon cœur. Don Inigo

ajouta en me pressant dans ses bras: Songez, dans tous les moments de

votre vie, que vous avez à Valence un bon ami et un père tendre.

Nous montâmes dans notre calezino, et prîmes le chemin d’Alicante.

Je restai long-temps rêveur et silencieux. Don Manuel était aussi

très-préoccupé, quand tout-à-coup il s’écria: M’y voilà, c’est fait,

Apollon m’inspire; écoutez-moi:

Adieu, plaisirs, bonheur; adieu, ma bien aimée.

Chère Clara, je pars en maudissant le jour;

Je pars, et mon ame enflammée

Ne sent, ne voit, ne respire qu’amour.

Le deuil règne dans la nature;

Le front du dieu du jour et s’attriste et pâlit;

Les champs sont dépouillés de leur riche verdure;

Philomèle est sans voix, la rose se flétrit.

Ah! fussé-je aux bornes du monde,

Sous la zône des noirs frimas,

Et qu’une mer vaste et profonde

M’eût séparé de tes appas,

Oui, j’en jure par Cythérée,

Par tes beaux yeux, par les amours,

Mon ame, où tu vis adorée,

Autour de toi sera toujours:

Et si parfois sous le feuillage,

En promenant ton doux loisir,

Ton cœur entend quelque soupir,

Dis aussitôt, c’est lui, je gage;

Son ame est là sous cet ombrage,

C’est elle que j’entends gémir.

Eh bien, comment trouvez-vous mes vers? — Excellents pour un impromptu.

Apollon est le grand consolateur des poètes. — Oui, cessons de nous

affliger; n’imitons pas saint Jérôme, qui regrettait toujours les

délices de Rome, et voyait dans les airs son immense figure. Pour vous

égayer, je vais vous conter ce qui m’est arrivé hier matin. J’ai eu le

plaisir de faire baiser ma main à mon rival, au duc de Figueroas. — Et

comment avez-vous opéré ce prodige? — J’ai fait parvenir un billet à

dona Clara, où je la suppliais de m’accorder un rendez-vous pour lui

faire mes adieux, et jouir encore une fois du bonheur de la voir. Pour

faciliter cette entrevue, je lui ai proposé de se rendre, sous prétexte

de confession, à dix heures du matin à l’église des dominicains, où

je serais caché dans un confessionnal, revêtu de l’habit de l’ordre.

Dona Clara, trouvant le rendez-vous très-plaisant, y est venue en

basquine, enveloppée de sa mante, un rosaire enrichi de petites croix

et de reliquaires, attaché à son bras.[160] Arrivée à l’église, elle

a entrevu le révérend père don Manuel de Castillo dans sa niche. Là

je lui ai donné, au nom de l’amour et de Magdeleine, l’absolution de

ses jolis péchés, et je lui ai pardonné, parce qu’elle avait beaucoup

aimé, comme a dit notre Sauveur, en parlant d’elle. Je l’ai exhortée à

la constance, et lui ai promis l’immortalité dans mes vers. Nous nous

fesions les plus tendres adieux, nous nous jurions un amour éternel,

lorsque le duc, agité par la jalousie, comme la nymphe Io l’était par

le taon que Junon avait détaché contre elle, présenta sa triste figure

devant le confessionnal. Il venait voir si dona Clara ne l’avait point

trompé. Rassuré par sa présence, et édifié de sa piété, il s’est mis

à genoux auprès d’elle, et a récité son rosaire, en attendant la

fin de la confession. Mais j’avais résolu d’exercer sa patience: la

tête enfoncée dans mon capuce, je retenais ma belle pénitente par

des contes et des propos galants. Cependant le duc tirait sa montre

à chaque minute, crachait, toussait, pour avertir dona Clara de son

impatience; mais plus il s’agitait, plus je prolongeais l’entretien.

Il fallut pourtant finir; dona Clara sortit du confessionnal l’œil

baissé, et le visage empreint de dévotion. J’alongeai ma main pour

la lui donner à baiser, ce qu’elle fit, et le duc, que je saluai de

cette même main, s’empressa de jouir de la même faveur. — Mon cher, le

tour est plaisant; mais je vois avec regret que votre amour pour les

femmes vous fermera les portes du paradis. — Pourquoi? Saint Augustin

les aima autant que moi; il convient que dans son enfance il fuyait

l’école comme la peste; que dans sa jeunesse il n’aimait que le jeu et

les spectacles: il fut manichéen, bel esprit, et toujours suivi d’une

concubine: cependant il s’est converti, il est mort saint, et j’espère

mourir comme lui, tout converti, tout sanctifié.

Quoique novembre fût à son déclin, la terre avait encore conservé sa

parure. Un soleil brillant et doux y versait sa lumière. _O fortunatos

nimium_... Trop heureux Espagnols, m’écriai-je, vous habitez le jardin

des délices; mais, trop accoutumés à la beauté de votre ciel, vous en

jouissez avec la même indifférence que les Lucullus jouissent du faste

de leurs palais! Mais moi, qui me rappelais mes campagnes d’Allemagne,

lorsque je bivouaquais ou marchais au milieu des neiges et des frimas,

je sentais mon ame se dilater, s’épanouir; j’acquérais de nouvelles

sensations, je jouissais d’une plénitude de vie; je trouvais doux

d’enlever son hiver à l’année, et des jours de deuil et de peine à mon

existence.

Après avoir traversé une campagne riante de verdure et de fleurs,

nous nous trouvâmes au milieu de rochers arides et sourcilleux, dont

l’horrible aspect fatigue encore plus le voyageur que l’aspérité du

chemin; mais la plaine de Saint-Philippe nous réconcilia avec la

nature. La terre s’embellissait à l’approche de cette ville. Nous mîmes

pied à terre pour jouir d’une promenade charmante, passer le pont

de la Veuve, élevé sur un torrent. Don Manuel me conta l’origine de

cette dénomination. Un jeune homme, pressé d’arriver à Saint-Philippe,

où l’attendaient l’hymen et l’amour, trouvant le torrent enflé par

les pluies, s’y jeta avec intrépidité; et cet infortuné périt, comme

Léandre, par un excès d’amour, englouti par les flots. Sa mère, au

désespoir, mais dont la douleur n’épuisait pas la sensibilité, fit

construire ce pont pour prévenir à jamais un si cruel malheur. Cette

femme, lui dis-je, méritait la couronne civique. J’aimerais mieux avoir

fait élever ce pont, que la colonne Trajane.

Saint-Philippe est bâti sur une hauteur, et contient environ quatre

mille ames. Cette ville se nommait _Xativa_ lorsque Philippe V

l’assiéga au commencement du dix-huitième siècle. Ce prince, irrité de

sa longue résistance, la détruisit, et la releva ensuite sous le nom de

Saint-Philippe.[161] Nous allâmes coucher à Almanza. En traversant la

plaine qui y conduit, je considérais avec une espèce de saisissement

ce champ fameux par la victoire que le maréchal de Barwick y avait

remportée sur milord Gallowai, victoire qui affermit le trône de

Philippe V. La tradition orale du pays porte que les premières années

qui suivirent cette bataille furent d’une fertilité étonnante. La

nature profite de tout; et pour elle l’homme, le reptile, l’insecte

et tous les animaux ne sont qu’une même poussière. La _posada_ de

cette ville paraissait plutôt le repaire des ours, qu’une habitation

de l’homme. Nous n’avions, pour tout asile, qu’une cuisine enfumée,

où nous étions entourés de chats et de chiens. Crébillon le Tragique

aurait trouvé cette société très-agréable. Don Manuel prétendait

que c’étaient les ames des soldats tués à la bataille d’Almanza qui

animaient ces bêtes domestiques, sans quoi, disait-il, elles seraient

bien moins nombreuses. L’hôte de ce détestable gîte nous fit payer,

avec le logement (_el ruido de la casa_), le bruit que nous avions fait

dans la maison, et nous payâmes ce bruit assez chèrement.

Nous arrivâmes sans encombre à la _huerta_ d’Alicante, qui commence à

une demi-lieue de la ville. Je fus frappé de la beauté de cette vallée,

environnée de tous côtés de montagnes pittoresques qui l’abritaient

contre les vents du nord. J’admirais l’heureux mélange des vignes,

des orangers et des figuiers, du blé, de toutes sortes de légumes,

et des prés artificiels. Cette _huerta_ est parsemée d’une infinité

de maisons de campagne, et sa population s’élève à douze mille ames.

Elle produit, année commune, deux cent vingt-deux mille huit cent

quatre-vingt-huit cantaros de vin, et beaucoup de soie, de blé,

d’amandes, d’huile, de figues, de carrouges, de légumes et de fruits.

Don Manuel prétendait que Dieu aurait dû placer le premier homme et

sa femme dans ce jardin de volupté, plutôt que dans celui d’Éden,

trop vaste, trop étendu pour être cultivé par un seul homme. La ville

ne répond pas à la magnificence de cette vallée. Les rues en sont

irrégulières; sa population est environ de dix-neuf à vingt mille ames.

Le lendemain de notre arrivée nous allâmes au point du jour voir

une immense citerne nommée _el Pontano_, située à quatre lieues de

la ville, entre deux montagnes. C’est le rendez-vous des eaux de

toutes les collines voisines, une espèce de lac mœris, dont les

eaux peuvent servir à l’arrosement de la campagne pendant une année

entière. Ces eaux fertilisent la _huerta_. Nous jouîmes, à notre

retour, d’un sermon qu’un moine, monté sur un tréteau, prêchait dans

la place, entouré d’une foule nombreuse; il s’agitait, se frappait la

poitrine, se donnait des soufflets; et, à son exemple, la plupart

des auditeurs se souffletaient aussi, ce qui produisait un spectacle

bruyant et très-bizarre. Ce sermoneur disait: «Oui, mes frères, l’homme

est le feu; la femme, l’étoupe; et le diable, le vent. Vous savez,

s’écria-t-il d’une voix de Stentor, et si vous ne le savez pas, je

vous l’apprends, que Satan transporta un jour notre Seigneur J. C. sur

une haute montagne, d’où l’on découvrait la France, l’Angleterre et

l’Italie, lui en promettant la possession s’il voulait l’adorer. Par

bonheur pour le fils de Dieu, les Pyrénées lui cachèrent l’Espagne,

sans quoi, la vue d’un si beau pays aurait pu le tenter.» Ensuite, en

parlant de je ne sais quel saint, il dit: «Savez-vous pourquoi il est

mort au printemps de ses jours? C’est que J. C. voyait d’un œil jaloux

que ce saint, quoique jeune encore, avait déjà fait plus de miracles

que lui.» Après quoi, _ex abrupto_, il s’écria: «Adam a péché; ses

enfants et ses petits-enfants n’ont pas été meilleurs chrétiens: Dieu

d’abord a pris patience; il a même poussé la bonté jusqu’à emprunter

la misérable figure de l’homme: mais les juifs et les païens n’ont

pas voulu reconnaître sa divinité. Eh quoi, grand Dieu! tu dors comme

Brutus! _Exurge Domine, et judica causam tuam_.[162] Mais, Seigneur,

n’avez-vous pas des ennemis aussi coupables que les juifs, les

hérétiques et les musulmans? Oui, me répond le Sauveur; mais les juifs,

les hérétiques et les musulmans sont les seuls ennemis que j’abhorre,

parce qu’ils m’attaquent dans ma réputation, dans mon honneur et

ma gloire.» Ce prêcheur éloquent finit son sermon par fulminer des

malédictions et des anathêmes contre ceux qui ne donneraient rien à la

quête qu’il allait faire pour le couvent.

En revenant à notre _posada_, don Manuel me dit que, si je voulais

séjourner le lendemain, il irait prêcher sur la place. — Vous voulez

donc vous faire lapider? — On ne lapide pas un homme revêtu d’un habit

religieux. — Où le prendrez-vous? — N’ai-je pas mon habit de jacobin?

je ne voyage jamais sans ce talisman, qui attire l’argent et le respect

des fidèles. Je combattis vainement ce projet périlleux; il insista,

et je cédai, curieux de le voir métamorphosé en prédicateur. Il tint

parole. Le lendemain matin, affublé d’un froc, il se rendit à la place.

Je le suis. Il monte sur les tréteaux; on accourt, on l’environne,

et le voilà qui se démène, se bat la poitrine, en s’écriant: «Mes

frères, Dieu est juste et miséricordieux; mais il a bien peu d’amis

parmi vous. Vous écoutez les inspirations du diable. Je vois d’ici

des femmes qui aiment les hommes; et quand une femme est amoureuse,

on peut bien dire qu’elle a le diable dans le corps. J’aperçois des

hommes livrés aux vices, à la vengeance, des usuriers cachés sous une

mine hypocrite, des maris qui maltraitent leurs femmes, des femmes

qui trompent leurs maris; je vois des marchands menteurs et fripons,

des aubergistes qui écorchent les pauvres voyageurs; je vois partout

la face du péché. _Unus erat toto naturæ vultus in orbe_, dit le

Psalmiste.[163] Écoutez, écoutez, mes frères, ce qui arriva à un de

ces loups affamés, je parle des hôteliers. Un saint évêque, en voyage,

devait aller coucher à Pampelune. L’aubergiste, qui l’attendait, se

réjouissait d’avance, non du bonheur d’avoir un saint évêque dans son

logis, non des bénédictions qu’il y laisserait, mais de l’argent qu’il

y dépenserait. En conséquence il tua, prépara force poulets, canards et

dindons; fil balayer, nettoyer ses chambres, son écurie; et à l’heure

où le prélat devait arriver, il courut au-devant de lui. Mais quel

fut son étonnement! Le saint n’avait pour cortége que trois ânes et

deux ecclésiastiques, et ne demanda, pour son souper, que deux plats

de légumes! Quelle chute! quel chagrin pour l’avide hôtelier! Mais

il voulut se dédommager de la parcimonie de l’évêque, en l’obligeant

à faire un long séjour dans son auberge: il coupa dans la nuit la

tête des trois ânes. Quels furent l’horreur et la surprise des deux

ecclésiastiques, lorsqu’à la pointe du jour ils virent dans l’écurie

leurs chers compagnons de voyage étendus par terre, et leurs têtes

sanglantes séparées de leurs corps! Ils courent porter cette affreuse

nouvelle au saint prélat, qui, loin de se courroucer, calma leur

désespoir. Il mande l’aubergiste, descend avec lui dans l’écurie, et

lui ordonne de coudre les têtes des ânes à chaque cadavre, et voulut,

pour rendre le miracle plus éclatant, que chaque tête fût attachée à un

autre corps que le sien.

»Le travail achevé, le saint fit le signe de la croix sur les défunts,

qui aussitôt se mirent à braire, et à demander à manger. Ce miracle,

mes chers auditeurs, vous étonne; peut-être même vous ne le croyez

pas. Mais moi, je n’en doute point, et je le crois parce que je

le crois, et que je dis, comme Saint Augustin, je le crois parce

qu’il est absurde, parce qu’il est impossible.» Tous les auditeurs

attentifs, bouche béante, admiraient l’éloquence du prêcheur, et la

grandeur du miracle. Pour moi, j’admirais la facilité et l’audace

du poète du Toboso. De temps en temps nos regards se rencontraient,

mais malgré notre envie de rire, nous conservions notre gravité. Il

parla ensuite de Magdeleine et de son repentir. «Femmes qui m’écoutez,

s’écria-t-il, vous avez péché comme Magdeleine, qui avait sept démons

dans le corps: J. C. les chassa tous; mais il n’a pas chassé ceux qui

habitent dans le vôtre; je vous vois prêtes à recommencer vos folies.

Savez-vous pourquoi Dieu pardonna à Magdeleine? Parce qu’elle eut le

repentir, parce qu’elle avait des yeux bleus et charmants, et qu’elle

était belle et bien faite; mais vous, femmes d’ici, quels rapports

avez-vous avec cette aimable juive? Vous repentez-vous comme elle?

êtes-vous belles? êtes-vous jeunes? Non. Eh bien, ne péchez plus, ou

l’ange de Satan, comme dit Saint Chrysostôme, viendra vous appliquer

des soufflets, ainsi qu’à Saint Paul. Mes frères, croyez-moi, changez

de vie, repoussez Satan; femmes, renoncez aux hommes; hommes, fuyez

les femmes; gardez vos affections, votre chaleur, pour Dieu: ne le

voyez-vous pas dans les airs sur son trône d’or, entouré de ses anges

et des onze mille vierges? Si une d’elles crachait une seule fois dans

la mer, le miel de sa salive en dessalerait les eaux. Vous ne voyez

rien de tout cela, dites-vous, quoique vous ayez le nez en l’air;

mais, moi, je le vois. Grâce, grâce, Dieu tout-puissant; retenez votre

foudre, ces pécheurs se repentent. Allons, mettons-nous à genoux, et

chantons le _pange lingua_.» Aussitôt il entonne cette hymne d’une voix

sonore, l’auditoire la chante avec lui. Lorsqu’elle fut finie, don

Manuel leur dit: «Or ça, mes chers auditeurs, vous donnez votre parole

à J. C. de vivre désormais plus saintement. Je la reçois pour lui, et

vous donne en son nom et celui du père et du Saint-Esprit, sa sainte

bénédiction.» Alors il alongea le bras, et bénit l’assemblée, qui reçut

la bénédiction, à genoux. «Encore un mot, s’écria-t-il: je ne suivrai

point l’usage de mes confrères, qui, en vous renvoyant, descendent de

la chaire pour faire une quête; non, j’y renonce, _abrenuntio satanam_.

Si vous ayez de l’argent, gardez le pour acheter du pain et des

habits à vous et à vos enfants. Notre couvent est assez riche: nous

avons bon vin, bonne table, excellent appétit, rien ne nous manque;

ainsi, je vous le répète, conservez votre argent pour vous et votre

famille.» Après ce discours, il descendit de son tréteau, se glissa

dans la foule, et courut à la posada, se dépouiller de son vêtement

sacré. Je restai au milieu de la tourbe plus étonnée encore de son

désintéressement que de son éloquence. On s’écriait: Le grand homme!

c’est un saint: il ne ressemble pas aux autres moines, qui aiment notre

argent encore plus que notre salut. Je jouissais de cette admiration et

du succès du prédicateur. Mais il fallut bientôt songer à la retraite.

Le bruit de ce sermon était parvenu jusqu’au couvent des dominicains.

Ils envoyèrent aussitôt deux de leurs pères sur la place, pour prendre

des informations sur le sermoneur qui avait osé les insulter, et

conseiller au peuple de garder son argent. Je m’approchai d’eux, et

j’entendis qu’ils disaient que ce moine était un imposteur, et qu’ils

allaient le faire arrêter par los _familiares_ du saint-office. A cette

nouvelle, tremblant pour le poète-prédicateur, je cours à la posada; je

le trouvai vis-à-vis d’une bouteille de vin et d’une tranche de jambon,

dont il restaurait son estomac fatigué de sa prédication. Je lui criai

aussitôt: Partez soudain, le saint-office avec ses familiers est à

vos trousses. Je vous suivrai avec la voiture. Don Manuel, effrayé,

et croyant voir après lui les trois furies de l’enfer, laissa son

déjeûner, et s’enfuit d’un pas rapide, le nez enveloppé dans sa cape.

Je le suivis bientôt, et quand je l’atteignis, il avait déjà fait bien

du chemin. _Timor ministrat alas_. Il était fort content de son sermon,

et surtout d’avoir échappé à la vengeance monacale.

A deux lieues d’Alicante, nous entrâmes dans une forêt de palmiers;

et comme la peur avait précipité notre départ, et empêché notre dîné,

nous nous arrêtâmes pour manger un vieux coq bouilli, que l’aubergiste

avait déshonoré, en le donnant pour un chapon. Nous l’étendîmes sur le

gazon, dans son enveloppe de papier, et nous l’attaquâmes avec courage;

mais il résistait à nos couteaux et à nos dents. — Je crois, disait

don Manuel, que c’est le coq d’immortelle mémoire, que Socrate mourant

voulait sacrifier à Esculape, ou plutôt je présume que l’ame d’un vieux

dominicain a animé le Corps de ce chantre de l’aurore. Heureusement une

bouteille de vin _Tinto_, et du pain frais d’Alicante fort blanc et

très-bon, nous dédommagèrent et consolèrent notre appétit.

La côte d’Orihuela, où nous étions, est le séjour du printemps, l’asile

de la fertilité. Assis sur le gazon, nous jouissions de l’aspect de

cette belle nature, de la sérénité du jour; tout-à-coup le génie de

don Manuel s’enflamme; il improvise, il s’écrie avec Virgile: _Salve

magna parens frugum_. Il fait descendre de l’Olympe Vénus et les

amours; il leur bâtit un temple, il y place une chapelle pour dona

Clara, dont il sera le grand-prêtre. Tous les jours, la tête couronnée

de fleurs, il portera à son autel deux colombes plus blanches que la

neige, et il brûlera et l’encens et la mirrhe. Il finit par prier

les dieux de laisser errer son ame, après sa mort, dans la belle

Andalousie. Quand cette vapeur poétique fut dissipée, nous continuâmes

notre route, fort gais, surtout riant beaucoup du miracle des trois

ânes ressuscités, et de la colère des révérends pères jacobins. Nous

marchions dans des allées verdoyantes, coupées par de petits ruisseaux

roulant et murmurant sur des cailloux. Les environs d’Elche sont la

Terre promise, l’Éden des Arabes; on y respire l’air le plus doux; la

terre est couverte de mûriers, de toutes sortes d’arbres, surtout

de dattiers: c’est le grand palmier; cet arbre a cent vingt pieds de

haut; les grappes du fruit, du poids de vingt à vingt-cinq livres,

sont suspendues à la cime de l’arbre, et lui forment une couronne.

Ces palmiers, aux environs d’Elche et d’Alicante, sont au nombre de

trente-cinq mille, d’autres disent cinquante mille; ils produisent

chacun quatre arrobes de dattes (cent livres), mais inférieures en

qualité à celles du Levant.

Nous couchâmes à Elche. Nous y trouvâmes un négociant de cette ville,

domicilié à Cadix. Cet homme, instruit et fort aimable, fit, au souper,

presque tous les frais de la conversation. Elche, nous dit-il, était,

du temps des Maures, la patrie des arts, des lettres et du plaisir.

Hercule passa par cette ville, en revenant de Cadix, où il avait

vaincu le géant Géryon, monstre à trois corps. Il vaudrait mieux,

lui dis-je, que ce héros revint en Espagne pour terrasser le monstre

de l’inquisition. Ce négociant nous parla ensuite des anciennes

richesses de l’Ibérie; les Phéniciens, dit-il, qui, les premiers,

la découvrirent, y trouvèrent une telle abondance d’argent, que les

meubles les plus communs étaient de ce métal: ils en remplirent

leurs vaisseaux, et firent des ancres de celui qu’ils ne purent

emporter. Ils donnaient en échange des quincailleries, et d’autres

bagatelles.[164] On croit que c’est dans la riche Hespérie que les

rois de Juda venaient puiser leurs richesses. Quand Scipion l’Africain

s’empara de Carthagène, à la seconde guerre punique, il y trouva deux

cent soixante-seize tasses d’or, d’une livre de poids, dix-huit mille

trois cents pesant d’argent monnayé, et un nombre infini de vases de

même métal, et des provisions immenses. Convenez, monsieur, lui dis-je,

que votre pays a subi le sort du Xanthe, ou du fleuve Scamandre, qui

coulaient jadis des eaux abondantes, et qui aujourd’hui traînent à

peine un filet d’eau. — J’en conviens, les eaux fécondes du Mexique et

du Pérou traversent notre pays, mais ne s’y arrêtent pas. Après cette

conversation, et beaucoup de témoignages de bienveillance, nous nous

séparâmes d’avec ce négociant pour nous oublier à jamais.

Après Orihuela nous trouvâmes un vaste champ qui n’offrait que des

figuiers d’Inde, arbre triste et monotone; mais l’insipidité de ce

tableau nous fit bien mieux sentir la beauté des environs de Murcie.

Pendant une lieue on se promène dans des allées d’orangers et de

citronniers, sur lesquelles serpentent des ruisseaux sur des tapis de

verdure et de fleurs. Nous fîmes le chemin à pied. Le soleil couchant

mêlait l’ombre à l’or de ses rayons, et ajoutait un nouvel éclat à

la beauté de la campagne. Eh bien, me disait le poète du Toboso, ne

préféreriez-vous pas une chaumière ici, au plus beau palais dans votre

triste climat de Paris? L’ame, comme les fleurs et les végétaux,

s’épanouit, se vivifie aux rayons des beaux jours. Pour moi, je ne

voudrais pas exister au-delà du quarantième degré de latitude, et je

pense que les climats les plus favorables à la santé et au bonheur

sont entre le trente et quarantième degré. — Mon cher poète, pour

toute réponse, je vous conterai que des hommes de Tobolsk, députés à

Pétersbourg, étaient étonnés que l’Empereur préférât le climat de cette

ville au beau climat de la Sibérie.

A Murcie, nous ne trouvâmes d’autre gîte que la posada d’un Bohémien,

qui ressemblait à la hutte d’un Hottentot. — Tranquillisez-vous,

me dit don Manuel; par la barbe du Père Éternel, nous ne coucherons

pas dans cette tanière. Il endossa aussitôt son vêtement monacal,

qu’il pouvait appeler son habit de bonne fortune, et sortit en me

recommandant de l’attendre avec la même patience que les Hébreux

attendent le prophête Élie.

Il revint au bout d’une heure, en me disant: Allons, quittez votre

uniforme, et prenez ma cape; nous allons souper et coucher chez dona

Pepa Cascadilla, une veuve de quarante ans, et qui jouit d’une fortune

aisée. N’oubliez pas que vous êtes mon frère. — Pourquoi cela? —

Marchons; les éclaircissements viendront après. Je le suis très-étonné.

Nous arrivons dans une maison fort jolie; une jeune servante nous

conduit dans une chambre à deux lits; les murs étaient ornés de

glaces étroites et longues; les crucifix, les images de la _Madonne_,

remplissaient les intervalles. Les matelas étaient étendus sur des

nattes, que l’on repliait dans la journée, ainsi que les matelas.

Entre les deux lits on avait pratiqué une petite niche qu’occupait

_el senor San Joseph_. Ce saint était paré d’un habit de soie bleu;

avait des manchettes et un collier de perles, où était attachée une

croix en pierreries. Cinq lampes allumées entouraient la niche; une

seule ordinairement éclaire le saint, excepté les jours de fêtes.

Dès que nous fûmes installés, la servante Beatrix, portrait vivant

de la sybille de Cumes, nous apporta du chocolat, des biscuits et de

l’_azucar esponjado_. Tandis que nous savourions cette collation,

en nous regardant l’un et l’autre, nous vîmes entrer la senora Pepa

Cascadilla, qui nous salua d’un _ave Maria purissima_; nous répondîmes:

_sine peccado concebida_. Dona Cascadilla pouvait avoir quatre pieds et

demi de hauteur, et, chose rare pour une Espagnole, elle était douée

d’un embonpoint qui la transformait en une petite tour ambulante.

Elle avait de petits yeux, un visage rond, frais et coloré comme une

pomme. En entrant elle baisa la main du révérend père don Manuel, qui

me présenta comme son frère. L’aimable veuve me sourit et me félicita

d’avoir un frère si pieux, si vénérable, et qui daignait attirer sur

sa maison les bénédictions du Ciel. Elle nous quitta pour aller donner

des ordres et pour laisser au père don Manuel le temps de réciter son

bréviaire, qu’il n’avait pu dire dans la journée. Elle lui demanda

la permission d’admettre à son souper dona Elvira, sa bonne amie. —

Est-ce une femme attachée à la religion et aux moines qui en sont les

colonnes, demanda le jacobin don Manuel? — Oui, elle se confesse toutes

les semaines, jeûne tous les vendredis, récite trois rosaires par jour,

et ne reçoit chez elle que des moines. — Je vois que c’est une femme

selon le cœur de Dieu, et qui ne sera pas déplacée avec nous. — Je

vais, dit dona Pepa, vous envoyer Beatrix, c’était la vieille, pourvous

servir et arranger votre chambre. — Non, je vous prie, envoyez-moi

Anne: c’était la jeune; la vue de Beatrix me perce l’ame; elle

ressemble singulièrement à ma tante Hécube, morte, hélas! depuis peu de

temps, après avoir perdu ses enfants, et avoir vu sa maison brûlée; et

ce qui m’afflige le plus, c’est qu’elle est morte sans confession. Elle

a été bien malheureuse; je l’aimais tendrement, et la plaie est encore

trop récente pour m’accoutumer au visage de Beatrix.

Dès que nous fûmes tête-à-tête avec don Manuel, nous partîmes d’un

grand éclat de rire. Par Jupiter ou Saint François, s’écria-t-il,

avouez que je vous ai procuré un bon gîte. Vertu du froc! cet habit

est la corne d’abondance; quand on le porte, ont est assuré de vivre

agréablement dans ce monde, et d’être bien reçu dans l’autre. —

J’admire encore plus les ressources de votre esprit que la vertu de

votre vêtement. Par quel trait de génie votre paternité[165] a-t-elle

pu capter l’ame dévote de dona Cascadilla? Aviez-vous, comme le jeune

Tobie, un ange qui vous conduisait? avez-vous frotté les yeux de cette

femme avec du fiel de poisson? — Je m’en serais bien gardé, il ne faut

pas que les femmes aient les yeux trop ouverts; mais voici ce que mon

bon ange ou mon bon génie m’a inspiré.

Après vous avoir quitté, semblable au renard qui guette sa proie, j’ai

aperçu cette maison, dont l’extérieur annonce l’aisance du maître.

Voilà, ai-je dit, _in petto_, un gîte qui nous conviendrait. Je suis

entré chez un boulanger voisin, et je lui ai demandé quel était le

maître de cette maison. — C’est dona Pepa Cascadilla, veuve, riche

et très-dévote. Veuve, riche et dévote, ai-je répété tout bas, voilà

mon affaire. J’ai frappé aussitôt à la porte. La vieille Beatrix m’a

ouvert et m’a reçu avec la vénération que l’on doit à notre robe. —

Elle vous a rappelé votre tante Hécube, la veuve de Priam? Je ne

vous savais pas de si bonne maison! — N’allez pas me renouveler le

souvenir de sa perte. J’ai demandé à la sybille Beatrix si je pouvais

voir sa maîtresse, et aussitôt elle m’a annoncé et introduit dans sa

chambre. Je suis entré les yeux baissés, avec cet air de recueillement

et de componction d’un novice qui revient de confesse. La nouveauté

de mon visage a paru l’étonner, cependant elle m’a fait asseoir, les

yeux fixés sur moi, mais, par respect, n’osant m’interroger. Alors

je lui ai dit: Vous êtes la senora Pepa Cascadilla? — _Senor, si._

— Vous avez une réputation de sagesse, de discrétion et de piété

dont la bonne odeur est venue jusqu’à moi. A ce doux propos j’ai vu

briller le sourire de l’amour-propre sur le visage de cette tendre

veuve. Je vois que, pour remplir ma mission, ai-je continué, je ne

puis mieux m’adresser qu’à vous; et si vous me promettez le silence

d’un confesseur, je vous confierai le secret de mon voyage. Quel

morceau friand pour une femme, et surtout pour une dévote, que la

confidence d’un secret! Le visage de dona Pepa s’est épanoui comme la

fleur que frappe le soleil du matin; ses oreilles se sont ouvertes;

je suis devenu pour elle un personnage intéressant; elle m’a juré,

par la _Madonne_ et saint Joseph, un silence éternel. Alors je me

suis rapproché d’elle, et, adoucissant ma voix, je lui ai dit: Je

viens de Rome, envoyé par son éminence le général de notre ordre,

pour m’informer, sous main, des mœurs, de la conduite, de la piété

des dominicains des royaumes de Valence et de Murcie. Un bruit sourd

est parvenu jusqu’aux oreilles de son éminence que ces enfants de

saint Dominique sortaient souvent de leurs cellules, fréquentaient

les femmes, les suivaient à la promenade, s’insinuaient dans leurs

ames, enfin qu’il y avait du relâchement dans les mœurs et dans la

discipline. Pariez-moi, senora Pepa, avec la même franchise que sainte

Thérèse, la patronne de l’Espagne, parlait à Dieu dans sa vision. —

Je vois que la calomnie a porté son venin jusqu’à la cour de Rome. Je

ne puis nier que nos pères dominicains vont souvent chez les dames;

mais c’est pour les diriger, les confesser, échauffer et entretenir

leur piété. On a osé calomnier les mœurs du père Jeronimo et de dona

Margarita, parce qu’ils se voient souvent, et qu’ils sont jeunes l’un

et l’autre; mais je répondrai de leur vertu comme de la mienne. Je

vois souvent plusieurs de ces pères; mais aucun jamais n’a osé me

parler d’amour. — Vous êtes assurée de la piété, de la vertu de don

Jeronimo? — Oui car il dit la messe tous les jours, et prêche tous les

dimanches. — Voilà des preuves; cependant je l’observerai de près,

ainsi que ses confrères, et je rendrai compte à son éminence de cette

conversation, en lui fesant de vous l’éloge que méritent votre zèle et

votre piété. Je retourne dans mon auberge, qui serait bien digne de

loger Judas Iscarioth, ou le mauvais larron; mais je ne veux pas aller

à notre monastère: je dois garder l’incognito pour mieux observer ce

qui se passe à Murcie. A ces mots, dona Pepa m’a offert une chambre

chez elle; j’ai d’abord sagement refusé; mais, plus je résistais, plus

ses instances étaient pressantes; peu à peu je mollissais; enfin,

pour dernière objection, j’ai allégué que j’avais un frère dont je

ne voulais pas me séparer. Amenez votre frère, s’est-elle écriée,

je serai ravie de faire sa connaissance. Porte-t-il, comme vous, la

livrée de la religion? — Non, mais c’est le chrétien le plus fervent

des douze royaumes de l’Espagne; c’est la candeur, l’innocence même:

le pape saint Léon X n’avait pas les mœurs plus pures que lui. Ici je

la quittai. Mais à propos, mon cher frère, sachez que je suis le père

don Manuel Ésope: je crois que ce nom me va assez bien. — Vous en

avez l’esprit; mais je ne crois pas que les habitants de Murcie vous

élèvent une statue, comme les Delphiens en élevèrent une à l’auteur

des fables. — Enfin, mon cher, je vous ai logé comme un prieur de

bernardins, ou comme Sancho dans l’île de Barataria. La jeune servante

vint alors nous avertir que l’on avait servi le soupé. A son aspect, le

père don Ésope faillit à oublier la gravité de son personnage; mais je

l’avertis que nous n’étions plus au siècle d’Abraham, où les servantes

entraient dans le casuel du ménage. Les deux dames nous attendaient.

Dona Elvire était une femme qui touchait à son neuvième lustre; le feu

de ses yeux, l’expression, le mouvement de sa physionomie, annonçaient

qu’elle avait associé, dans sa jeunesse, le culte de l’amour à celui

de la religion, et qu’elle n’offrait plus à Dieu que les restes de

ses charmes. Ces dames placèrent le révérend père don Ésope au milieu

d’elles; les honneurs de la table, les meilleurs morceaux furent pour

lui: son assiette était toujours encombrée de vivres, qui traversaient

rapidement son œsophage. Pour moi, j’étais traité comme un frère

compagnon, subalterne personnage. Une aventure arrivée naguère à

Séville, fit tourner la conversation sur les anges de l’enfer. On y

avait brûlé une jeune fille accusée d’avoir reçu le diable dans son

lit, ce qu’elle avait avoué. Dona Pepa demanda s’il était possible

qu’une femme devînt amoureuse de cet esprit malin. Les savants, les

pères de l’église, répondit don Manuel, ont cru aux sucubes et aux

incubes.[166] On a brûlé à Rome un vieillard de quatre-vingts ans,

qui avait couché la moitié de sa vie avec une diablesse.[167] Il faut

convenir que l’ange des ténèbres est bien dangereux pour votre sexe;

mais si j’avais été à Séville, j’aurais guéri cette malheureuse fille

de cette passion infernale. — Eh! comment auriez-vous fait? la chose

paraît difficile. — Non, madame; je prends, pour cette cure, des

graines d’ellébore noir; je les fais infuser vingt-quatre heures dans

une pinte d’eau bénite; et je fais boire, toutes les demi-heures,

un verre de cette potion à l’amante du diable. Le médecin Melampus a

guéri de cette manière les filles de _Proetus_, qui avaient une rage

d’amour diabolique.[168] Je lui demandai s’il y avait long-temps de

cette belle cure? — Non, mon Frère, c’était dans la même année que le

_labarum_ apparut à Constantin. Vous ne sauriez croire, mesdames, la

vertu de cette plante pour les maladies du cerveau, et je conseillerai

à mon frère, qui va à Cordoue pour se marier, d’en faire usage avant de

s’embarquer sur cette mer orageuse. Vous, mesdames, vous ne feriez pas

mal d’en boire aussi une petite tasse tous les matins, pour prévenir

les inflammations du cerveau. Si saint Antoine avait eu recours à

cette boisson, il n’aurait pas craint les tentations du diable. — Je

n’avais jamais ouï parler, dit dona Pepa, de cette plante et de sa

vertu. Cette conversation fut interrompue par l’arrivée de deux belles

gelinottes que l’on servit. Elles fixèrent les regards de don Ésope,

qui s’écria: Ce n’est pas, senora Pepa, le corbeau qui portait un

pain à saint Antoine, qui vous a apporté ces gelinottes? J’ai voulu,

dit-elle, vous faire manger des oiseaux qui ont une grande réputation

à Murcie. — Allons, je suivrai le précepte de saint Paul, qui dit: Ne

recherchez pas la bonne chère, mais profitez-en modérément lorsqu’elle

se présente. A propos de gelinottes, connaissez-vous l’attachement

qu’avait saint François d’Assise, patriarche de l’ordre Séraphique,

pour les animaux, qu’il appelait ses frères? Un jour on lui servit un

levraut, et il lui dit: Mon frère le levraut, pourquoi t’es-tu laissé

prendre? Il disait aux hirondelles: Mes sœurs, vous avez assez jasé.

Il appela un jour une cigale, qui vola aussitôt sur sa main, et il lui

dit: Chantez, ma sœur la cigale, louez Dieu par votre chant: la cigale

obéit, et chanta les louanges du Seigneur. Quel dommage que ce grand

saint n’ait pas bu de ma tisane d’ellébore! Les deux dévotes écoutaient

le révérend don Ésope avec le même intérêt, la même curiosité, que

Didon avait jadis écouté le récit de la prise de Troie, ou la tendre

Erminie, le discours du vieux pasteur.

Mentre el così ragiona, Erminia pende

Dalla soave bocca, intenta è cheta.

Dona Elvire voulut nous régaler à son tour d’un miracle de la vierge

del Pilar, arrivé à Saragosse, sa patrie. Sa trisaïeule, qui en avait

été le témoin, l’avait conté cent fois à sa fille, cette fille à la

sienne, et celle-ci à la mère de dona Elvira. Cette _Madonne_ arriva

une nuit à Saragosse, apportée par les anges.[169] Le lendemain, toute

la ville accourut pour la voir; les principaux magistrats dressèrent

et signèrent le procès-verbal de son arrivée: jamais miracle ne fut

mieux constaté. Les Saragossais possédaient depuis quelque temps ce

beau présent du ciel, lorsque les habitants de Pampelune, jaloux de

leur bonheur, envoyèrent secrètement six Navarrois bien déterminés qui

enlevèrent la _Madonne_, la transportèrent en triomphe, et la placèrent

dans une chapelle de leur cathédrale; mais la Vierge, à qui ce séjour

déplaisait, s’envola dans la nuit, par un trou qu’elle fit au plancher,

et revint, dans un instant, à sa première demeure. — Vous ne m’étonnez

pas, répliqua le père don Ésope, j’en ai vu bien d’autres. Voici un

miracle qui s’est passé à Cadix du temps d’Héliogabale, empereur

d’Allemagne, miracle dont tous les habitants de Cadix ont été témoins.

La statue de Saint Antoine logeait dans un hermitage, auprès de cette

ville, lorsque la peste s’y répandit. A l’aspect des grands ravages

qu’elle fesait, la statue sortit de sa retraite, pour faire l’office

de médecin; elle allait chez les malades, les guérissait, et le soir

rentrait dans sa niche. Dès que la contagion eut cessé, les habitants,

pleins de reconnaissance, allèrent, en procession, prendre la statue

pour la placer dans une belle église. Vous conterai-je un autre miracle

arrivé à Rome, sous le pontificat de Jules II, de sainte mémoire?

Une religieuse, nommée Claudia, fut accusée par ses ennemis d’avoir

forfait aux saintes lois de la pudeur. Alors un vaisseau, venant de

Phrigie, s’était tellement engravé dans le Tibre, que les efforts de

plusieurs milliers d’hommes ne purent venir à bout de le faire avancer.

Claudia, après avoir imploré la Sainte Vierge, vient sur le rivage,

attache son rosaire au vaisseau, et le traîne aussi facilement qu’elle

aurait traîné un petit carrosse d’enfant. Toute la ville de Rome fut

témoin de ce miracle.[170] Après ce récit, qui charma ces dames, elles

se levèrent de table, baisèrent les mains de don Ésope, et nous firent

conduire dans notre chambre. Quand nous fûmes seuls, il me demanda

comment je trouvais les gelinottes de Murcie. Ma foi, lui dis-je, en

les mangeant je croyais être dans le meilleur des mondes possibles. —

Il serait encore meilleur, sans les moines et ma bosse qui sont des

superfluités. Il me proposa de rester le lendemain pour voir la ville;

l’auberge est bonne, disait-il, profitons-en, nous ne rencontrerons pas

souvent des dona Cascadilla. — J’en conviens; mais la belle Séraphine

m’attend à Cordoue: cette ville est pour moi la Terre promise. Je ne

veux pas errer quarante ans dans les déserts avant d’y parvenir. Je

veux bien vous accorder encore une journée, je ne serai pas fâché de

connaître cette ville que l’on dit le jardin de l’Espagne.

Murcie, avant l’arrivée des Romains, n’était qu’un petit village;

ils en trouvèrent la position si heureuse, que plusieurs d’entr’eux,

après la conquête de Carthagène, vinrent s’y établir. Elle est au bord

de la Ségura, dans une plaine délicieuse, au 37° dix-huit minutes de

latitude. Une autre rivière traverse aussi ce petit royaume. Toutes

les deux sont bordées de myrtes qui y croissent et se multiplient si

facilement, que les Romains consacrèrent la ville à Vénus Murcia, et

élevèrent à Rome, sur le Mont-Aventin, une statue à cette déesse.[171]

Scipion, après avoir reconquis l’Espagne, fit célébrer dans la plaine

de cette ville, les obsèques de son père et de son oncle, qui avaient

succombé sous le génie d’Annibal. Rome a gardé Murcie pendant six cent

seize ans; les Maures leur succédèrent, et en jouirent trois cent dix

ans. On prétend qu’ils y transportèrent le mûrier et l’art de préparer

la soie. En 1241, elle fut prise par les Espagnols. Les fontaines, les

cascades, les mûriers, les myrtes, les orangers qui portent les plus

belles oranges de l’Espagne, la sérénité, la douceur constante de sa

température, rendent ce séjour digne de Vénus et de la paresse; non

pas de celle qui sans désir et sans pensée se traîne dans le chemin de

la vie; mais cette aimable paresse qui, sans effort, par le mélange

heureux du repos, du plaisir et du travail, sème de fleurs les heures

légères de la journée, et qui est aussi ennemie des folles passions

qui tourmentent l’ame, que de l’inertie et de l’insensibilité qui la

flétrissent. La cathédrale de Murcie est vaste, et l’autel est d’argent

massif; la grille qui l’entoure et forme la porte du chœur, est d’un

travail pré. Quand nous y entrâmes, six chanoines vermeils et brillants

de santé, psalmodiaient les louanges du Seigneur. On voit dans cette

église le tombeau d’Alphonse, surnommé le Sage, parce qu’il se mêlait

d’astronomie; comme si les savants étaient toujours des sages. C’est

lui qui disait que si Dieu l’avait consulté sur la création du monde,

il lui aurait donné de bons avis.[172] Apparemment que ce roi ne

pensait pas, comme Leibnitz ou Pangloss, que ce monde était le meilleur

des mondes possibles. Il légua son cœur et ses entrailles à Murcie, en

reconnaissance de ce qu’elle lui avait ouvert ses portes, lorsqu’il

combattait contre un fils rebelle. La tour de cette église est de forme

carrée. Une montée douce conduit au sommet, un cheval peut y monter.

Vers le milieu, nous trouvâmes une grande salle où était une vingtaine

d’hommes, le visage tanné, la barbe noire et épaisse, enveloppés dans

de vieilles capes toutes rapiécées. Ils environnèrent le père don

Ésope, lui baisèrent à l’envi la robe et les mains, qu’il étendait à

droite et à gauche. Nous fûmes bien étonnés quand nous apprîmes que

ces hommes si respectueux pour les moines étaient des sicaires, des

voleurs qui trouvaient dans cette salle un asile contre les lois et le

glaive de la justice, et qui vivaient là avec leurs remords ou sans

remords.[173]

Murcie a un beau quai et un pont superbe sur la Ségura, et des

promenades charmantes; mais la plus agréable est celle qui est nommée

la _Maleçon_: c’est une chaussée de deux mille quatre cents pieds de

long, bordée par la Ségura. On y monte par un bel escalier, et l’on y

respire l’air le plus pur. Les fidèles y trouvent presqu’à chaque pas à

satisfaire leur dévotion: on y a planté des piliers qui désignent les

différentes stations de J. C. lorsqu’il traînait sa Croix. Nous vîmes

nombre de dévotes qui s’agenouillaient devant chaque pilier. Au bout

de cette promenade on trouve une terrasse garnie de bancs de pierre:

on y jouit d’une perspective fort étendue; mais les yeux se reposent

sur un paysage très-agréable et très-varié. Nous jouissions en vrais

amateurs, ou plutôt en voyageurs curieux, de la beauté de cette vue,

lorsque nous aperçûmes auprès de nous un dominicain avec deux jolies

femmes. _Ah picanorazzo_ (grand coquin), s’écria le révérend don Ésope!

Il aurait voulu l’éviter; mais ce moine, apercevant l’uniforme de Saint

Dominique, vint à nous pour voir et saluer ce confrère inconnu. Il lui

adressa la parole; mais le rusé don Manuel lui répondit en latin. Cet

idiome nouveau pour le jacobin, engraissé d’ignorance, l’embarrassa

beaucoup. Je pris alors la parole, et lui dis que son confrère était

tudesque et n’entendait pas sa langue; mais qu’il pouvait lui parler

celle de Cicéron, qu’il savait parfaitement. — J’en suis charmé, dit

le moine, mais je n’ai pas le temps, sans doute il va à Madrid; je

lui souhaite un bon voyage. Ainsi l’idiome latin nous délivra de cet

argus enfroqué. Nous jugeâmes à propos de terminer notre promenade pour

n’être plus exposés à pareille rencontre; et comme le soleil atteignait

son zénith, nous revînmes chez dona Cascadilla, où les deux béates et

le dîné nous attendaient. Le père don Ésope dit son _bénédicité_ en

se mettant à table. Sans doute la vue d’un repas succulent excitait

sa reconnaissance envers l’Être-Suprême. Lorsqu’il eut un peu appaisé

la vivacité de son appétit, il fit part à ces dames du succès de ses

informations sur la conduite de ses confrères. J’ai découvert, leur

disait-il, qu’il y a du relâchement dans les mœurs, de la mollesse

et de la tiédeur dans le service divin. Les vieux pères aiment mieux

assister à une bonne table qu’aux offices, et les jeunes fréquentent

les dames, dirigent leur conscience, Dieu sait comment; leur permettent

des amants, comme l’église permet la viande les jours maigres, aux

malades, aux santés délicates. Croiriez-vous que nous avons rencontré

ce matin, à la promenade, au milieu de deux jolies femmes, un jacobin

gras comme un chapon et robuste comme un taureau? Quel scandale! quelle

licence! Est-ce ainsi que se conduisaient les Bazile, les Antoine, les

Bruno, les Dominique? Au lieu d’être à l’église ou dans leurs cellules

à étudier la somme de Saint Thomas, les homélies de Saint Chrysostôme,

et de lire les sermons, la cité de Dieu de Saint Augustin, les quatorze

épîtres de Saint Paul qui resta une nuit et un jour au fond de la mer!

Et cependant ils se croyent les élus du seigneur: Eux? les élus? comme

moi, qui ne suis qu’un pécheur. Je les dénoncerai à notre général qui

les condamnera an pain et à l’eau pendant deux ans: Il n’y aura pas de

mal à réduire leur embonpoint et à réprimer l’aiguillon de la chair.

Dona Pepa demanda grâce pour eux. Celui, dit-elle, que vous avez vu ce

matin, à la Maleçon, est le père Gabriel; il est très-respecté dans

la ville, il confesse, il prêche tant qu’on veut. Il a converti deux

juifs, il met la paix dans les ménages, il a réconcilié naguère un mari

avec sa femme, enfin c’est un véritable apôtre. — Mesdames, je n’ai

pas ouï dire que les apôtres se promenassent avec de jolies femmes.

Il est vrai que Sainte Thècle suivait, en habit d’homme, Saint Paul

dans tous ses voyages; mais elle était sainte et laide. Mais puisque

vous prenez don Gabriel sous votre protection, je ne le citerai pas à

son Eminence; cependant ces pères s’exposent au danger, et ils sont

bien loin d’avoir la ferveur et le courage de Saint Thomas d’Aquin:

c’était un bon gentilhomme. Ses frères, désolés de le voir s’ensevelir

vivant dans un monastère, envoyèrent un jour, dans sa cellule, une

fille rayonnante de jeunesse et d’attraits. Le piége était séduisant.

Le saint convint qu’à son aspect, il sentit quelque émotion, qu’un

certain feu circula dans ses veines; mais tout-à-coup, rebelle à la

chair et au démon, et soutenu par la grâce, il saisit un tison ardent,

s’élance sur cette fille, qui, épouvantée, s’enfuit à toutes jambes.

Vous citerai-je encore Xénocrate, le patron des maléficiés? Un jour,

une très-belle femme, qu’on appelait _Laïs_, sous je ne sais quel

prétexte, l’attira à sa toilette. Sans doute c’était le démon qui

l’inspirait pour perdre un saint. Cette femme déploya tous ses talents,

tout le charme de la séduction pour triompher de sa vertu; mais Saint

Xénocrate, bien supérieur aux Jérôme, aux Augustin, nés fort ardents,

resta glacé comme un bloc de marbre, et immobile comme le Mont Caucase.

— Nous ne connaissons pas en Espagne ce saint là. — Je le crois, c’est

un descendant de Japhet, qui eut sept fils qui peuplèrent les îles de

la Méditerranée. Saint Xénocrate descendait en droite ligne de Gomez,

qui était l’aîné de la famille. Ce grand saint est mort assassiné par

les Turcs sur les bords du Pont-Euxin, et c’est depuis cet assassinat

que cette mer est appelée la mer Noire. Vous savez aussi qu’il y a une

mer qu’on appelle la mer Rouge, que Moïse passa à pied sec dans le

temps du reflux. — Nous en avons ouï parler. — Mais vous ignorez d’où

vient cette épithète de rouge qu’on lui a donnée: c’est que pendant

la persécution de Dioclétien, elle a été rougie du sang de dix mille

martyrs. Cependant le père don Ésope fesait parfois des pauses pour

savourer les morceaux choisis et délicats dont on chargeait son

assiette. Je le regardais de temps en temps avec admiration et souriais

discrétement à son savoir.

Pendant cet entretien intéressant, les deux dames oubliaient l’heure

de la sieste; mais je les avertis que le père don Ésope avait son

bréviaire à réciter. Alors dona Pepa quitta la table, et nous, nous

rentrâmes dans notre chambre: je félicitai don Manuel de sa douce

faconde, et de la canonisation du bienheureux Xénocrate, petit-fils

de Gomez, dont il enrichissait la légende, et de sa sublime invention

pour colorer la mer Rouge et la mer Noire. — Fables pour fables, me

dit-il; les miennes valent bien celles de tant d’autres historiens:

l’amusement et les fictions sont plus nécessaires aux hommes que la

vérité et la science. Mais nous devons songer à notre départ, il ne

faut pas que l’aurore nous retrouve demain dans Murcie. Je ne sortirai

pas cette après-dînée de peur de rencontrer quelque jacobin, qui,

par hasard, sût la langue de Virgile et de Tite-Live. Allez louer un

_volante_ pour notre voyage, et apportez-moi un petit os de mouton

ou de brebis. — Et qu’en voulez-vous faire? — L’enchâsser dans une

petite boîte, et le donner à dona Cascadilla, comme un reliquaire

précieux: la reconnaissance est une de mes vertus. — Et vous croyez

que cet os de mouton, devenu relique, lui portera bonheur? — Il

opérera des miracles. Quand la confiance et la crédulité s’emparent de

l’imagination d’une dévote, elle voit tout ce qui est dans sa tête, et

les fantômes de la lanterne magique sont pour elle des corps réels. Les

mahométans regardent la robe et une dent de Mahomet comme des reliques

sacrées.[174] Allez visiter la ville. En attendant votre retour, je

dirai mon bréviaire dans Don Quichotte.

Murcie contient cinquante mille habitants; les rues sont belles,

droites, et les maisons bien bâties. Je vis le superbe couvent des

cordeliers, où l’on entre par trois grandes cours, qui ont deux

portiques élevés l’un sur l’autre. On aurait dû graver ce vers sur le

frontispice:

Voyage en Espagne du Chevalier Saint-Gervais (1 de 2) · 第 19 / 45 题