Cette lettre aigrit ma douleur, irrita mon impatience. Quoi! disais-je,
la belle Séraphine languit, souffre de mon retard, occasionné par
le fol amour d’une laide créature qui me retient en prison, qui veut
m’épouser malgré moi, m’enlever à celle que j’adore! Non, belle
Séraphine, je vivrai et mourrai fidèle! Ce qui augmentait mes craintes
et mon inquiétude, c’était le motif de ma détention. Séraphine
croira-t-elle à mon innocence? La jalousie est incrédule. Un jaloux est
comme un voyageur qui se trouve la nuit dans une forêt; son imagination
change en spectres, en fantômes, tous les objets qui frappent ses
yeux. Au milieu de cette agitation, je crus pourtant qu’un récit
sincère me justifierait mieux que tous les subterfuges du mensonge.
_La verdad_, dit un proverbe espagnol, _come olio siempre anda en
so_.[149] Je répondis à don Pacheco, en lui racontant naïvement mon
malheur et sa cause, et l’assurant que je braverais plutôt les foudres
de l’inquisition, les tortures, la mort, que de consentir à épouser la
senora Angelica.
Heureusement un bel esprit espagnol vint partager et adoucir ma
captivité. Il s’appelait don Manuel Castillo. Il se disait de la
famille de don Joseph Castillo, peintre, qui a laissé un nom en
Espagne. Le besoin, la solitude nous lièrent bientôt: il me conta la
cause de son emprisonnement. Un grand d’Espagne, le duc de Figueroas,
l’avait surpris tête-à-tête avec sa maîtresse, et l’avait insulté
vivement. Don Manuel s’était vengé en poète, par des épigrammes; et
le duc, en grand seigneur, avait abusé de son crédit pour le faire
enfermer.
Ce grand seigneur descendait de l’illustre famille des Figueroas,
qui délivra l’Espagne d’un tribut imposé par un roi Maure. Le prince
espagnol devait fournir annuellement cent jeunes filles pour le sérail
du Miramolin. A leur arrivée, elles étaient renfermées dans un château
près de Tolède, où les Maures venaient successivement les prendre pour
les envoyer en Afrique, comme l’on choisit des volailles dans une
basse-cour. En 844 des cavaliers de Galice attaquèrent et défirent
les Maures qui venaient recevoir le tribut. Le champ où se passa
cette affaire était couvert de figuiers, ce qui fit donner le nom de
Figueroas aux libérateurs des jeunes victimes.[150]
Don Manuel était de petite stature, et avait sur son dos une
proéminence qui n’embellissait pas sa taille. Mais il supportait
gaîment son fardeau. Les stoïciens, disait-il, assurent que le sage,
fût-il même contrefait, est le plus beau des hommes; il faut que cela
soit vrai, car le sage Cratès, quoique doublement bossu, gagna le cœur
de la belle Hyparchia. Des yeux noirs, pleins de feu, une physionomie
ouverte, spirituelle, qui est la beauté des hommes, ainsi que l’air
doux et modeste est celle des femmes, fesaient oublier la difformité
du Cratès moderne, qui avait eu des succès en amour, et trouvé plus
d’une Hyparchia. Doué d’une imagination vive et féconde, il était grand
improvisateur: cette sorte de poètes est aussi nombreuse en Espagne
qu’en Italie, surtout dans l’Andalousie et dans le royaume de Valence.
Amants de la liberté et du plaisir, ils vivent dans l’insouciance
et l’inaction; leur talent brille principalement dans les petites
chansons, nommées _décimas_. Je donnais quelquefois à don Manuel un
dernier vers, et sur-le-champ il en composait neuf autres, adaptés pour
le sens et la rime, à celui que je lui avais donné. Il prétendait que
les poètes espagnols descendaient des troubadours français. Il me conta
qu’en 1388, un roi d’Aragon envoya une ambassade au roi de France,
pour lui demander des poètes et des feseurs de chansons. Le roi de
France fit partir aussitôt une compagnie de troubadours, qui apporta
la gaie science et les plaisirs à la cour d’Aragon. Si votre monarque,
lui dis-je, nous fesait aujourd’hui la même demande, nous pourrions
lui fournir une légion de rimeurs parmi nous plus épais que mouches en
vendange.
Don Manuel n’était pas seulement un enfant d’Apollon; il était aussi
un élève d’Euterpe: il chantait très agréablement et s’accompagnait de
la guitare ou de la harpe. Il avait la littérature d’un bel esprit; il
connaissait ses poètes latins et espagnols; il parlait mal l’idiome
français, mais il comprenait parfaitement nos auteurs. Il m’avoua qu’il
n’avait étudié notre langue que pour lire Voltaire et Gil-Blas, quoique
ce roman soit très-bien traduit en espagnol. J’ai lu, me disait-il,
votre Racine; mais son principal mérite est dans le charme de son
style, perdu souvent pour un étranger. Corneille me plaît davantage:
la hauteur, l’énergie de ses pensées me ravissent. Il n’a manqué à ces
deux grands poètes, que la verve et la fécondité d’imagination de Lopez
de Vega et de Calderon. — Et à vos fameux auteurs, répliquai-je, que la
sagesse et le goût des deux poètes français. Don Manuel ne fesait aucun
cas des sciences abstraites; il appelait la métaphysique un ballon de
billevesées; la botanique l’étude des gens pauvres d’imagination, et la
chronologie la science des pédants. Il ajoutait qu’Adam s’était piqué
les doigts, pour avoir touché à l’arbre de la science. Il était grand
amateur de la bonne chère; il se disait docteur en l’art de boire;
il était surtout passionné pour les femmes: la laideur même, pourvu
qu’elle fût jeune, était pour lui une divinité. Non, s’écriait-il
souvent, ce sexe ne sort pas de la côte d’un homme; il est émané, comme
les fleurs, d’un rayon céleste. Milton, l’aveugle, a mérité sa cécité
pour avoir appelé les femmes un beau défaut de nature (_fair defect of
nature_).
Ce poète jovial était né dans la célèbre ville de Toboso, capitale
de la Manche. Platon, me disait-il, rendait grâces aux Dieux de ce
qu’ils l’avaient fait naître dans Athènes; et moi je les remercie de
m’avoir jeté dans la Manche, et deux mille quatre cents ans plus tard.
Ma chère patrie est le pays de la joie, de la danse et de l’amour.
Je lui demandai des nouvelles de la belle Dulcinée. — Elle est, me
répondit-il, avec Don Quichotte et Sancho dans les Champs-Élysées de
Virgile, ou dans la région des héros d’Ossian: mais le petit bois où
le chevalier de la Triste Figure attendait sa Divinité, existe encore.
Plus d’un poète y va composer ses _séguidillas_,[151] qui sont comme
notre vin, les meilleures d’Espagne.[152] C’est dans la Manche que
l’imagination brillante de Miguel Cervantes Saavedro, a enfanté le
premier roman du monde. Je vous raconterai, au sujet de ce roman, une
anecdote qui prouve son mérite. Philippe III aperçut de son balcon, un
étudiant qui, en lisant, se frappait souvent le front et riait aux
éclats. Cet homme est fou, dit le roi, ou il lit Don Quichotte. Il
l’envoya savoir, et en effet, l’étudiant lisait ce chef-d’œuvre.
Il n’est pas, dans mon pays, de villageois, de jolie paysanne, qui
ne connaisse le chevalier de la Triste Figure et son écuyer Sancho.
Nous avons encore un puits qui porte le nom de ce preux chevalier, où
l’auteur prétend qu’il fit la veille des armes.[153] Je le priai de me
donner quelque notice de la vie de ce grand écrivain. En France, son
nom est plus connu que sa personne. — Je vais vous débiter tout ce que
j’en sais. Il est né à Alcala de Henares, et, à la honte de l’Espagne,
il est mort à l’hôpital en 1616, âgé de soixante-neuf ans; il avait
une telle ardeur pour s’instruire, qu’il ramassait jusqu’aux morceaux
de papier qu’il trouvait dans les rues, dans l’espoir d’y découvrir
quelque chose; il fut poète et guerrier. Il perdit la main gauche à la
bataille de Lépanthe; du moins il en perdit l’usage. Il fut prisonnier
cinq ans à Alger: c’est à son retour qu’il fit des pastorales et des
comédies. La première partie de son roman parut à Madrid en 1605, et
eut un succès prodigieux. Elle fut traduite dans toutes les langues.
La suite ne fut publiée qu’en 1615. Cet ingénieux écrivain, attaqué
d’une hydropisie mortelle, répondit à un étudiant qui lui conseillait
de s’abstenir de boire: D’autres m’ont donné le même conseil; mais je
suis comme les plantes: tant qu’elles vivent elles aspirent les sucs de
la terre. Ma vie tend à sa fin; et je trouve, par l’examen journalier
de mon pouls, que dimanche prochain, au plus tard, il achèvera sa
besogne, et moi, mon voyage. Après avoir reçu les sacrements le 18
avril 1616, il attendit la mort avec tranquillité. Dans cet état il
disait et dictait des choses fort plaisantes; il dicta la dédicace,
pour le comte de Lemos, d’un ouvrage intitulé _les Travaux de Percile
et de Sigismonde_. Il lui disait: J’ai un pied à l’étrier; en partant
pour les sombres bords, je salue monseigneur de mon dernier soupir:
hier on me donna l’extrême-onction, et aujourd’hui je dicte ceci. Peu
de temps avant d’expirer il proféra ces dernières paroles: «Adieu, ma
chère cabane, et toi, Madrid, adieu; adieu, fontaines, Prado, et vous,
campagne qui produit le nectar, où coule l’ambroisie; adieu, aimables
et douces sociétés; adieu, théâtre, dont nous avons banni le sens
commun; adieu, pâle famine, je quitte aujourd’hui mon pays pour éviter
le triste sort de mourir à ta porte.» Mais rentrons dans la Manche.
Vous citez, en France, l’enjouement et la vivacité des Provençales et
des Languedociennes: nos belles de la Manche sont encore plus vives et
plus enjouées; elles sont grandes, sveltes et jolies. Ce qui les rend
plus aimables et plus piquantes, c’est leur penchant au plaisir et à
l’amour; dès quelles entendent une guitare ou une seguidille, elles
accourent en foule, dansent à la voix du chanteur, et au son de la
guitare d’un aveugle qui accompagne la voix; et elles dansent avec tant
de justesse et de grâces, prennent des attitudes si voluptueuses, que
_san_ Antonio ou _san_ Francisco sentiraient sous leur froc leur vieux
sang bouillonner dans les veines. Nos villageois même, vêtus encore
comme Sancho, l’estomac couvert d’une vaste ceinture de cuir, dansent
très-agréablement. Enfin, si Londres et Cadix sont les pays où le
commerce a le plus d’activité et d’étendue, la Manche est le pays de
l’Espagne où l’on chante et l’on danse le plus, ce que je préfère, car
j’aime mieux rire et jouir que m’enrichir. J’aime beaucoup, lui dis-je,
l’enjoûment et l’agilité de vos concitoyennes; mais votre guitare est
un instrument bien triste: nous avons, dans le midi de la France, le
tambourin et le galoubé, qui sont vraiment les organes de la joie et du
plaisir.
Pour finir le portrait de don Manuel, au sortir de table, après un bon
repas, il était sceptique ou déiste. En pleine santé, il ne songeait
qu’au plaisir, se moquait des prêtres, et ne pensait non plus à la
religion qu’aux habitants de la lune. Il disait alors que des trois
paradis imaginés par les juifs, les chrétiens et les musulmans, c’était
celui des musulmans qui le tentait le plus. «Le paradis des chrétiens
me paraît sérieux et monotone; celui des juifs, selon le Talmud, est
triste et ridicule; ils prétendent qu’ils mangeront d’un poisson que
Dieu leur prépare depuis le commencement du monde, et qu’ils boiront du
vin d’une bouteille que Dieu leur tient en réserve: je leur souhaite
bon appétit; mais les houris de Mahomet sont bien séduisantes, et
embellissent bien un paradis.» Ce poète n’a pas toujours pensé de même;
à l’âge de quinze ans, ayant lu la _Vie de saint Augustin_, navré de
repentir comme lui, sans être encore aussi coupable, embrasé d’une
ferveur nouvelle, il prit l’habit de saint Dominique; mais au bout
de dix-huit mois, moins heureux qu’Augustin, la grâce l’abandonna,
il jeta le froc pour courir après une jeune fille, et le jacobin
embrassa la secte d’Épicure; mais au moindre danger, au premier accès
de fièvre, il voyait le diable prêt à le saisir. Il craignait le
tonnerre, et tant que l’orage durait, il restait froid et silencieux:
mais aussitôt qu’il cessait, il reprenait sa gaîté, et avouait que
le seigneur Jupiter lui avait fait grande peur avec sa foudre à neuf
rayons. Au reste, disait-il, je ne prétends pas être plus brave que
l’empereur Auguste, qui allait se cacher quand le tonnerre grondait. Je
partageai mon dîné avec ce bel esprit de la Manche, et comme Bacchus,
après l’Amour, était sa seconde divinité, il avait apporté, avec une
chemise, quelques livres, et sa guitare, deux bouteilles d’excellent
vin. _Nunc est bibendum_, s’écriait-il en le versant, _dissipat evius
curas edaces_. Je gage, ajoutait-il, que vous n’avez jamais bu d’aussi
bon vin! c’est du Lagrima de Malaga, qui est le tocane, ou la mère
goutte du raisin d’un des meilleurs cantons de cette province. Si
Horace l’avait connu, il aurait chassé de sa table et de ses vers son
gros Falerne, et son vieux Cécube, pour boire et célébrer le Lagrima.
— Puisque vous connaissez si bien le vin de ce canton, si cher au fils
de Sémélé, apprenez-moi quelle est la quantité qu’il produit, et quels
sont ceux de meilleure qualité.— On récolte, année commune, dans la
banlieue de Malaga, environ soixante-dix mille arrobes de vin.[154] Les
plus estimés, après le Lagrima, sont le Tierno, le Moscatel, et surtout
le Pedro-Ximenès. On classe encore ces vins suivant le temps de leurs
récoltes. La première se fait au mois de juin, et donne un vin qui a
la consistance du miel. La seconde est en septembre, elle produit un
vin sec et plus agréable: on cueille ensuite les raisins tardifs, qui
produisent le véritable Malaga. Parmi les bons vins on place encore
celui de _Guindas_, c’est du Malaga ordinaire, dans lequel on fait
infuser des bourgeons de bigarreautiers, dont le fruit s’appelle ici
_guinda_.
L’après-dînée, don Manuel, fidèle à la coutume et au sommeil, fit la
sieste; je ne pus l’imiter, et je lus Don Quichotte. A son réveil nous
le lûmes ensemble, et il m’en fit remarquer les beautés, l’agrément,
et le sel des saillies, émoussé, disait-il, dans nos traductions
françaises, ajoutant que les traductions italiennes et portugaises
étaient bien supérieures à la nôtre. Nous quittâmes la prose de
Cervantes pour la poésie de l’Araucana, poème de don Alonzo Ersilla que
don Manuel plaçait à coté de l’Arioste, du Tasse et de Milton.[155]
Vous êtes Espagnol, lui dis-je, comme monsieur Josse était orfèvre.
— Je sais, me répondit-il, que Voltaire critique ce beau poème; mais
l’ingénieux auteur de Don Quichotte, et vingt de nos beaux esprits
l’admirent, et ont nommé ce poète le Lucain, ou l’Homère espagnol.
Voltaire n’entendait pas notre idiome, le plus riche de l’univers, dont
l’harmonie imite le cri des animaux, le murmure de l’onde fugitive, le
bruit du tonnerre, le sifflement des vents. Charles-Quint, qui parlait
alternativement italien, français, allemand et espagnol, réservait
cette dernière langue pour Dieu et pour les jours de représentation.
Selon la tradition orale du pays, Dieu, sur le mont Sinaï, parlait
à Moïse dans le dialecte castillan. — Apparemment qu’il ne savait
pas encore l’hébreu. — A propos de l’Araucana, je vous confierai
que j’ai sur le métier un grand poème descriptif sur la Nature, en
dix-huit chants; j’embrasse dans mon plan, les cieux, la terre et la
mer, les hommes et les animaux. — Ce plan est magnifique; vous allez
promener voire lecteur dans une vaste galerie, d’où il sortira les
yeux et la tête fatigués. — Ce n’est pas mon affaire; pour le reposer,
j’accumulerai les notes, j’en ai déjà une grande provision. Dans la
première, je rappelle la mort d’Abel. — De peur qu’on ne l’oublie. — La
seconde peindra le déluge universel. — Que sans doute vous prouverez?
— Dans ma troisième, je conterai les amours d’Héro et de Léandre; dans
la quatrième, je citerai quelques événements du siége de Troie; dans la
cinquième, je vous mène à la bataille d’Actium. — Vous allez étaler une
vaste érudition, et vous pouvez mettre pour épigraphe, à la tête de ces
notes: