A MA PRISON.

Asile ténébreux, séjour où l’espérance

Est le seul bien qui reste à l’être infortuné,

Où trop souvent la débile innocence

Gémit auprès du crime, à la mort condamné,

Où le mortel proscrit, couché sur la poussière,

Ne voit autour de lui qu’une pâle lumière,

Le calme des tombeaux, des fantômes errants!

Hélas! il ne voit plus sa femme, ses enfants.

Ses enfants adorés, son épouse si chère,

Ni l’ami qu’il aimait dès ses plus jeunes ans!

Sous le fardeau du jour, qui lentement se traîne,

Il sent à chaque instant appesantir sa chaîne;

Il accuse le temps, son immobilité;

Il rappelle ses jours, dont l’étoile est éteinte,

Où, près de sa famille et sans soins et sans crainte,

Heureux, il respirait l’air de la liberté!

Ah! que je voudrais bien, pour le bonheur du monde,

Qu’on enfermât pendant cinq à six mois,

Sous les triples verroux d’une voûte profonde,

Avant de les nommer, les juges et les rois.

Enfin brilla le jour où je devais comparaître devant le corrégidor et

la belle Angélique. Quatre alguasils m’escortèrent chez cet auguste

magistrat. Il me reçut avec la même gravité que Brutus avait reçu

jadis les ambassadeurs de Tarquin. — Monsieur l’officier français, me

dit-il, nous avons en Espagne des principes plus sévères et d’autres

mœurs qu’en France, où l’on se fait un jeu de la galanterie et de

l’honneur des femmes. — Monsieur le corrégidor, en France on a moins

d’hypocrisie, autant de respect pour les femmes, et plus d’égards pour

les étrangers. Dans ce moment entra le grand-vicaire avec l’Angélique

qui m’avait choisi pour son Médor. Elle était accompagnée de la

matronne que j’avais vue à l’église. Monsieur, me dit le corrégidor,

voici la victime de votre inconstance. Je la regarde; juste Ciel! je

crois voir une caricature de comédie. Par saint Pierre et saint Paul,

dis-je tout bas, que cette Angélique ferait bien d’emprunter l’anneau

de la reine du Catai pour se rendre invisible! Pour premier agrément,

elle boitait, et sa stature était de quatre pieds et demi, son teint

bourgeonné, et ses deux petits yeux, pleins d’un feu voluptueux,

révélaient le secret de son tempérament. Une riche parure relevait ses

charmes; sur sa tête brillait une rédizilla couleur de rose, ornée

de rubans bleus enlacés les uns dans les autres; une mantille, d’une

mousseline très-claire, enveloppait sa tête et ses épaules, et une

basquine noire me dérobait ses formes de la ceinture en bas.[142]

Autour d’un bras sec et noir était un chapelet de corail en forme de

bracelet, d’où pendaient une croix et deux médailles; ma bague, don

fatal aussi brûlant que la robe du centaure Nessus, figurait à son

doigt avec plusieurs autres bagues. Elle m’honora, en me saluant, d’un

regard des plus doux: je lui répondis par une révérence très-froide. Le

grand-vicaire s’approcha de moi, et me dit: Voilà celle que vous aimez,

et que vous devez reconnaître pour votre épouse, après les témoignages

que vous avez donnés de votre amour, et quelle a daigné agréer.

A ce discours, que l’on n’attendait pas,

Robert glacé, laissa tomber ses bras:

Puis fixement regardant la figure,

Dans son horreur il recula trois pas.

Je fus plus brave que Robert: je restai immobile et muet. Enfin

la parole me revint. Je répondis que je n’avais pas l’honneur de

connaître mademoiselle, et que jamais je n’avais songé à l’aimer ni

à l’épouser. Pardonnez-moi, vous la connaissez, répliqua le vicaire;

vous l’avez vue au _refresco_ de la duchesse de Silva; depuis vous

avez passé souvent sous son balcon, vous lui avez fait des signes,

vous avez reçu d’elle un chapelet et des fleurs, vous lui avez écrit

un billet, et donné un anneau. Je me rappelai, à ce discours, qu’en

effet j’avais vu cette figure dansant le _fandango_ avec des attitudes

et des mouvements très-voluptueux, qui ravissaient les spectateurs,

auxquels moi-même j’avais applaudi. Je compris que c’était à cette

époque que dona Angelica avait résolu de me prendre dans ses filets. Je

répondis au vicaire que je me rappelais avoir vu danser mademoiselle

avec beaucoup de légèreté et d’expression sans que mon cœur en fût

affecté. — Et pourquoi passiez-vous si souvent dans sa rue? s’écria le

corrégidor. — Parce que c’était mon chemin, et que l’on n’épouse pas

toutes les demoiselles des rues où l’on passe. — Vous persistez donc

dans ce refus injurieux? — Oui, je me ferai plutôt capucin, hermite, ou

chantre d’Italie, que de consentir à ce mariage. — Eh bien, monsieur,

vous resterez en prison jusqu’à ce que vous ayez fait des réflexions

plus sages, ou que la senora dona Angelica, indignée de votre

inconstance, se soit désistée de ses poursuites. Après ces mots, il

fit signe au grand-vicaire de sortir, et d’emmener la belle Angélique,

qui, en s’éloignant, me jeta un regard des plus tendres et des plus

langoureux. Resté seul avec le corrégidor: De quel droit, lui dis-je,

traitez-vous ainsi un gentilhomme français, capitaine au service de son

roi; et par quelle injustice voulez-vous le forcer à un mariage aussi

inconvenant que ridicule? — Monsieur le capitaine, ignorez-vous que

tout voyageur ou étranger est soumis aux lois du pays qu’il habite?

Cromwel fit pendre à Londres le frère d’un ambassadeur de Portugal

qui avait osé les violer. — Je sais, monsieur, tout comme vous, le

respect que l’on doit aux lois et aux usages d’un pays; mais quand les

lois sont absurdes, injustes, qu’elles enveloppent les honnêtes gens

dans des piéges, je ne les reconnais pas. — Une plus longue discussion

serait inutile; je dois faire mon devoir, et non vous rendre compte de

mes actions. Vous allez retourner à votre prison: c’est à vous, si ce

séjour vous déplaît, à vous en faire ouvrir les portes. — Je cède à la

force; mais mon gouvernement sera instruit du singulier accueil que

l’on fait ici à un officier français. Le corrégidor me tourna le dos,

et je fus ramené à mon gîte.

Je n’étais ni assez philosophe ni assez pieux pour supporter un pareil

traitement sans dépit et avec patience; mais j’avais assez de fermeté

d’ame pour braver les prêtres, les corrégidors, et tous les alguasils

de l’Espagne, plutôt que d’épouser une infante aussi laide que folle,

et qui, emportée par son tempérament, voulait un mari quelconque. Je

gémissais, je m’agitais sous le poids de ces réflexions, lorsque don

Inigo parut. Je crus voir l’ange de la paix; je cours, je me jette

dans ses bras, je l’embrasse. Après ces douces étreintes, il me dit:

Comment, vous vous laissez prendre au manège d’une jeune coquette?

— Et qui pouvait deviner ses ruses infernales, et qu’une jeune

fille bien née tendit ses filets du haut d’un balcon pour prendre

un mari? Quelles mœurs! quel abus de la religion! quel pays est le

vôtre! Pour avoir dit à Barcelone que la Vierge n’avait pas besoin

de luminaire, et pouvait se coucher de bonne heure, on me jette dans

les prisons du saint-office; à Valence, on m’enferme encore pour me

forcer d’épouser une Angélique laide comme un singe, parce que j’ai

passé sous son balcon, et que je lui ai donné, par galanterie, une

bague qu’elle me demandait. Je ne suis plus étonné qu’avec de pareils

usages, et de telles lois, l’Espagne joue un si petit rôle en Europe.

Il ne me reste plus, pour compléter mes infortunes, qu’à être frappé

d’excommunication. — Cela viendra peut-être. — Mais expliquez-moi, de

grâce, cette manière bizarre de prendre un mari à la ligne, du haut de

sa fenêtre, comme un prend un brochet ou une carpe dans une rivière.

— Cette sorte de mariage s’appelle _sacar per el vicario_ (retirer

par le vicaire). Une fille qui a douze ans accomplis peut réclamer

pour son époux un adolescent qui a passé sa quatorzième année, si

ce jeune homme lui a donné un bijou, une bague, ou écrit, un billet

dans lequel le mot d’amour ne serait pas même prononcé. La jeune

fille, munie de cet anneau, ou de cet écrit, présente sa requête au

grand-vicaire, et demande un tel pour son époux. Si l’ecclésiastique

prononce qu’il y a lieu au mariage, on arrête le jeune homme, on le

conduit en prison, d’où il ne sort qu’après s’être engagé dans les

liens du sacrement. C’est ainsi que s’est conduite dona Angelica

Paular, qui est devenue amoureuse de vous au bal de la duchesse Silva.

— Dites amoureuse des plaisirs de l’hymen: cette infante ne veut être

ni vierge ni martyre.[143] Comme on abuse de tout dans votre pays! Les

lois protègent les moines, leur cupidité, leur ambition; les moines,

à l’ombre des lois, trompent, emmusèlent le peuple, et pour mieux

l’enchaîner, chargent la religion de faux miracles, d’observances

ridicules et de rites superstitieux: des messes, des rosaires, des

jeûnes, des dons à l’église, tiennent lieu de mœurs, de vertus, et

effacent tous les crimes. — Il y a quelque vérité dans votre diatribe,

mais convenez d’un peu de légèreté française dans votre conduite:

pourquoi faire le galant avec des inconnues, des filles à marier?

Adressez-vous aux femmes: elles ne respirent qu’amour et volupté; vous

ne courez aucun risque avec elles, sinon d’être poignardé si vous

êtes infidèle; mais les filles sont sacrées: on ne peut y toucher que

sous peine de mariage. Ce n’est pas qu’elles soient plus sages, car

j’ai vu des filles de onze à douze ans sur le point d’être mères. —

N’avez-vous pas assez de crédit pour me tirer d’ici? — Hélas! non; j’ai

déjà fait quelques démarches: elles ont été infructueuses; et l’on m’a

conseillé de ne pas me mêler d’une affaire qui regardait l’église.

On dit la colère des rois terrible: les foudres de l’inquisition sont

encore plus redoutables. Mais voici un moyen que je crois sur pour

ravoir votre liberté. Écrivez à Madrid à monsieur le comte d’Ossun,

votre ambassadeur; peignez-lui exactement votre situation, l’injustice

criante que vous éprouvez: je me charge de la présentation de votre

lettre, et de la faire appuyer. J’embrassai avidement cette espérance,

et don Inigo retourna chez lui pour m’envoyer du papier, de l’encre et

des livres, et me promit de revenir me voir chaque fois qu’il en aurait

la permission; il ajouta que Rosalie, très-affligée, avait fait une

neuvaine à la sainte Vierge pour obtenir ma délivrance.

Patience, patience, s’écriait Panurge en méditant sa vengeance: mais

moi je ne voulais me venger de personne; je n’aspirais qu’a briser mes

fers.

L’après-dînée le geolier m’apporta une lettre; je l’ouvris avec

empressement: mais quelle fut ma surprise, quand je vis au bas le nom

d’Angélique Paular! Dans un premier accès de colère je faillis à la

déchirer; ensuite, par réflexion, et peut-être par curiosité, je me

déterminai à la lire: voici son style.

«_Senor, mio cavallero_ don Louis, je vous ai vu au _refresco_ de la

_duquesa_ dona Eleonora, où votre physionomie, voire air noble et

spirituel me frappèrent. Vous avez applaudi lorsque j’ai dansé le

_fandango_; depuis je n’ai songé qu’à vous la nuit et le jour. Vous

avez passé sous mon balcon, où je restais des heures entières pour

vous voir un moment; j’ai prié saint Nicolas, le patron des jeunes

filles, de m’être propice, et de me faire aimer de vous;[144] je vous

ai jeté un chapelet, des fleurs, que vous avez acceptés; je vous ai

écrit un billet, vous m’avez répondu; je vous ai demandé un anneau,

gage sacré du mariage, et vous me l’avez donné; ingrat! pourquoi

me trompiez-vous, si vous ne m’aimez pas? Vous êtes gentilhomme,

militaire et chrétien; vous devez aimer Dieu et l’honneur. Je suis

aussi noble que vous, et aussi bonne chrétienne. _Per el dolcissimo

nombre de Jesus_,[145] consentez à me donner votre main, et

j’oublierai tous vos torts, et vous serez, après Dieu et la Vierge,

ce que j’aimerai le plus au monde. _Pido à dios guarde su vida muchos

anos_.[146]

Voyage en Espagne du Chevalier Saint-Gervais (1 de 2) · 第 16 / 45 题